SIXIÈME LEÇON
Suite des hallucinations.
Sommaire. — Des hallucinations dans la manie, la folie chronique, la démence et l’idiotisme. — Formes diverses que revêt ce phénomène: hallucinations complexes formant tableau ; exemple. — Association et isolement des hallucinations des divers sens. — Degré de fréquence de ce symptôme ; causes d’erreur qui ont fait exagérer cette fréquence.— Hallucinations de l’ouïe, de la vue, du toucher, de l’odorat, dâ-goût, et hallûciriàtioris internes.
Dans la dernière leçon , nous avons cherché à apprécier les situations psychologiques de l’état normal qui offrent des analogies plus ou moins prononcées avec l’hallu ci nation . Nous avon s insisté sur certains rêves, comme tout à fait propres à donner une idée exacte de ce phénomène. Nous avons passé en revue les différentes circonstances où l’imagination de l’homme, vive et féconde, produit des tableaux qui, par l’abondance et la netteté des images, nous charment et nous captivent : tel est le poète dans ses moments de verve; tel est l’homme sous l’empire d’un sentiment vif, tendre ou élevé. Nous avons ensuite examiné les cas, indépendants de ces conditions, où l’imagination reproduit spontanément des images auxquelles la raison n’accorde pas son assentiment. Nous avons montré en outre que dans les cas mêmes où l’esprit donne son adhésion à une hallucination, on n’est pas en droit d’en induire la folie, s’il est subjugué par des croyances antérieures. Nous avons vu que les époques de mysticisme et de fanatisme étaient fé-
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coudes en exemples de ce genre. Enfin, nous sommes arrivé aux hallucinations évidemment empreintes de délire. Nous les avons vues très -restreintes, mais jamais entièrement isolées, de tout autre symptôme d’aliénation, et nous en avons conclu que dans la folie caractérisée principalement par des hallucinations, comme dans toutes les folies, il y avait pluralité et non unité de délire. Cela posé, nous avons considéré l’hallucination dans raliénation partielle, avec ses différents degrés de conviction, de netteté, et d’influence sur la conduite : de la vie. Nous avons ainsi exposé à vos yeux les nuances successives d’intensité que peut acquérir l’imagination de l’homme, pour aboutir enfin à ce phénomène si étonnant qui consiste à croire, au rebours de l’état normal, à la réalité de perceptions sans impressions.
Aujourd’hui, nous allons continuer l’étude des hallucinations dans les diverses formes de raliénation mentale. Nous les- considérerons ensuite en edesmêmes, c’est-à-dire dans les caractères qui les constituent et dans les phénomènes psychiques qui, tout à la fois, les différencient et les rapprochent désillusions.
Les hallucinations, moins fréquentes que les illusions, dans l’aliénation générale avec excitation, s’observent néanmoins assez souvent dans son cours; elles en forment quelquefois les premiers symptômes, comme aussi il n’est pas rare de les observer à son déclin. Pendant la période d’intensité de la maladie, elles sont, dans certaines circonstances, si nombreuses et tellement mêlées aux illusions, qu’il est bien difficile de les apprécier, au milieu du trouble général qu’augmentent encore les cris, l’ agitation et le désordre des mouvements; ajoutez de plus à cette difficulté
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celle de saisir un symptôme aussi fugace et aussi varié par la multiplicité des objets qui y donnent lieu.
Le témoignage des malades ne saurait être invoqué pour constater l’existence de ces hallucinations. Elles ne peuvent être révélées que par l’expression de la physionomie, par certaines poses et par certains gestes. C’est ainsi qu’elles se trahissent quelquefois par une sorte d’extase, ou par l’immobilité de l’attitude, qui, réunies aux signes de l’attention la plus vive, dénotent que le malade est comme dominé par l’inspiration. D’autres fois, des yeux mobiles, promenés rapidement de côté et d’autre, expriment que l’aliéné cherche à voir les choses ou les personnes que son imagination lui présente. Quelquefois enfin l’exaspération, la volubilité des paroles, que rien ne paraît expliquer, trouvent leur cause dans une sorte de conversation mystérieuse à laquelle le malade participe à sa manière; quelques paroles saisies par l’observateur, au milieu de ces propos désordonnés, de cette agitation et de ces gestes bizarres, suffisent souvent pour témoigner de la justesse de ces présomptions.
Lorsque les hallucinations sont multipliées dans la manie, on peut l’appeler manie sensoriale ou intuitive. Le délire conserve d’ailleurs le même caractère; il n’y a que prédominance de l’un de ses éléments ordinaires : du reste, même rapidité dans la succession des idées, et même défaut de baisons, par suite de l’impossibilité qu’éproüve l’esprit de les comparer et de distinguer ce qu’elles ont d’analogue et de différent. 11 importe de remarquer que la prédominance des hallucinations dans l’aliénation générale entraîne plus d’incohérence dans les propos et dans les actions. Les malades de ce genre sont comme dans un dédale
d’où il est bien difficile de les faire sortir; ils éprouvent des joies indicibles et plus souvent des douleurs affreuses; leur mimique témoigne de ces deux états. C’est vraiment pitié de les voir tourner les yeux çà et là pour chercher à voir les personnes dont ils croient entendre les voix, écouter attentivement celles qu'ils croient voir, garder un silence profond ou parler sans interruption, ou bien s’exaspérer, et manifester l’agitation la plus grande et quelquefois la plus violente.
Nous avons dit que, dans la manie, les illusions étaient plus fréquentes que les hallucinations. En effet, l’hallucination, étant une réaction de l’intérieur sur l’extérieur, est peu compatible avec l’aliénation générale. Au milieu du tourbillon d’idées qui se succèdent si rapidement en lui, le maniaque se trouve, au contraire, dans les conditions les plus défavorables pour juger exactement les impressions qu’il reçoit, et il les dénature selon la diversité des préoccupations du moment. Aussi est-il victime des erreurs d’impressions les plus variées ; un nuage est pour lui une armée, un arbre devient un géant, un trou est transformé en précipice, le moindre bruit en coup de tonnerre, et la douce saveur en poison.
Les hallucinations, comme les illusions, perdent de leur fréquence et de leur intensité, à mesure que diminue la vie de l’intelligence, c’est-à-dire dans l’aliénation chronique et surtout dans la démence. Elles sont d’ailleurs empreintes de faiblesse, comme toutes les autres manifestations intellectuelles. Elles sont vagues, confuses, comme les souvenirs, peu étendues, passagères, souvent liées à des idées d’orgueil, et trop peu distinctes pour entraîner une grande conviction. Elles donnent lieu quelquefois à de l’agitation, et trou-
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blent le repos du jour et de la nuit, surtout lorsqu’elles se rapportent à dés objets tristes. Par contre, les hallucinations deviennent une source de jouissances pour le dément qui croit savourer des mets exquis, sentir des parfutas délicieux, voir des palais, et avoir les plus belles choses en sa possession.
Pour être compatible avec l’idiotisme, l’hallucination suppose trop d’activité dans l’esprit, et d’exaltation dans l’ imagination. Chez l’idiot, les impressions peuvent être faibles, donner lieu à des erreurs sur la nature des objets, et par suite, constituer des illusions; mais l’action énergique du cerveau et de l’intelligence, toujours nécessaire pour la production de l’hallucination, ne saurait se concilier avec l'oblitération des facultés intellectuelles.
Tels sont les caractères que présentent les hallucinations dans les différentes formés de maladies mentales. Elles sont fixes, permanentes, bu bien versatiles, rapides, incohérentes. Elles sont nettes, distinctes, parfaitement déterminées, et semblent parfois ajouter à l’élévation de la pensée, ou bien elles sont vagues, imprécises, indéterminées, et témoignent de la ruine de l’intelligence . Ajoutons que tantôt elles se rapportent aux objets mêmes qui ont provoqué Ou qui entretiennent le délire (et c’est le : cas le plus commun); tantôt elles ne s’harmonisent ni avec les idées ni avec les sentiments, et n’ont aucun rapport avec le délire principal. Tantôt elles sont des incidents rares et passagers, tantôt, au contraire, elles forment le signe spécial et saillant de la maladie. Dans certains cas, elles sont continues; plus souvent, elles sont intermittentes; mais, dans tous les cas, elles sont én rapport avec les habitudes intellectuelles, et les dispositions
particulières qui constituent l’infinie variété des caractères.
Le degré de culture ou de développement des facultés intellectuelles, et principalement de l’imagination, chez les aliénés, apporte une grande différence, non dans la nature fondamentale du phénomène psychique, mais dans son degré d’intensité, ainsi que dans la multiplicité et la richesse des images. Chez les personnes qui n’ont pas reçu le bienfait de l’éducation, et dont la vie se passe dans les travaux grossiers, les hallucinations consistent presque toujours en un petit nombre de perceptions imaginaires, : souvent confuses et relatives aux choses les plus usuelles; tandis que, chez les personnes remarquables par l’alliance d’une éducation libérale et d’une grande instruction avec une riche imagination, les hallucinations constituent, par le nombre et la différence des objets représentés, comme par leur coordination harmonique, de véritables tableaux capables d’émouvoir et d’intéresser vivement. .
Vous avez eu sous les yeux des faits- nombreux d’hallucinations chez les personnes qui n’ont pas reçu le bienfait de l’ éducation . Comparez-les avec le fait suivant, recueilli dans notre établissement de Vanves, et vous jugerez de la différence.. Un homme d’un âge mûr, d’une grande richesse d’imagination et d’un esprit très-distingué, s’imagina, pendant les grandes chaleurs de l’été, et au milieu d’une belle journée, assister à la formation du monde. Placé au sommet d’une tour élevée, il croyait dominer sur toute la nature et contempler toutes les puissances qui travaillaient à la création du mondé. Dans son imagination, la création s’opérait d’une manière assez conforme à
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celle qui est racontée dans les Écritures, mais il s’v mêlait des fables, assez semblables à celles qui remplissent les livres orientaux et certains contes des Mille et une Nuits. Par exemple, au sommet de la tour sur laquelle il était placé, habitaient des génies et des fées qui en partaient pour aller vivifier la nature, et être, dans les différents mondes, les ministres du Très-Haut. 11 voyait aussi, auprès de lui-, comme deux œufs énormes qui, placés au sommet de la tour, étaient pour ainsi dire chauffés et couvés par l’ardeur du soleil, et qui, venant à éclore, donnaient naissance à l’homme et à la femme, mais à un homme et à une femme fort supérieurs à ceux que nous voyons, et qui ressemblaient plutôt aux habitants du ciel, tels qu’on se les figure, brillants de jeunesse et d’immortalité, portant des ailes et prêts à s’élancer dans les airs. En même temps, il se croyait environné de quadrupèdes et d’oiseaux au-dessus des dimensions ordinaires, et dont les formes et les couleurs lui causaient de la surprise, de l’admiration, et parfois aussi de la frayeur, quand ces animaux étaient des lions et des tigres, bu des bêtes féroces de cette espèce. Il vit aussi le Père éternel qui lui apparaissait sous la forme d’un vieillard vénérable, plein de force et de vie, siégeant à une des extrémités de la tour sur un trône éclatant, et recevant autour de lui les anges et les génies, auxquels il communiquait ses ordres. Quand ils étaient partis, le Père éternel restait dans une solitude absolue, environné d’une lumière éclatante et voisin des astres. Il tenait à la main un grand livre où étaient écrites les destinées, et ne ressemblait pas mal à la belle figure du Père éternel, dans le beau tableau de la Création de Raphaël, ou au Dieu de tous les mondes, tel que le représente l’au-
leur de la Henriade. Quant aux ministres de ses volontés, les génies, les anges et les fées, ils lui semblaient aller et venir du sommet de la tour, dans les différentes parties de l’univers, comme pour y porter la lumière et la vie. Il les voyait, ou s’élancer de la tour dans les airs, et planer sur un ciel bleu, au milieu des astres et des étoiles, ou revenir se poser légèrement près de la place où il se trouvait. Les formes sous lesquelles ils lui apparaissaient étaient celles que leur prête d’ordinaire la poésie ; elles étaient variées : c’était tantôt la forme humaine, tantôt celle de superbes oiseaux ou d’autres formes singulières ; ils parlaient et étaient doués d’une intelligence supérieure. Quelle était leur langue? C’est ce dont notre malade n’avait aucun souvenir. Mais il se rappelle très-distinctement qu’il vivait au milieu de ce monde imaginaire, couché sur cette tour élevée, suspendu avec elle au milieu des airs, bercé par le souffle embaumé des vents, et éclairé d’une lumière éclatante qui lui permettait d’observer le cours des astres et le passage de quelques-uns d’entre eux assez près de la place qu’il occupait.
D’où ont pu. venir, chez ce malade, ces idées singulières, et comment expliquer cette longue hallucination? Il est possible que cet homme distingué s’étant occupé assez longtemps, dans ses études antérieures, de l’histoire de la féerie, et ayant même écrit sur ce sujet, son esprit en ait conservé une impression profonde, dont les images se sont renouvelées et se sont combinées ensemble pour former ce tableau singulier et cette explication poétique de la création. Elle est une sorte de mélange confus des idées de la Bible et de celles delà poésie orientale. Ainsi, l’idée de cette
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tour d’où il dominait sur toute la nature, et du haut de laquelle il contemplait autour de lui tous les mondes, a pu lui venir de la tour de Babel ou des jardins suspendus de Babylône et de Ninive. Peut-être aussi la lecture des Mille et une Nuits , et des fables de l’Orient sur la création, a pu lui suggérer l’idée de ces oeufs énormes que chauffait le soleil, et d’où il voyait éclore deux créatures humaines. On trouve, par exemple, dans un conte des Mille et une Nuits qu’un oiseau gigantesque, appelé le Roc, se bâtit un nid au sommet des montagnes, y dépose ses œufs, les y laisse éclore aux ardeurs du soleil, et qu’il en naît des génies. Cétte hallucination ressemble beaucoup à cette fable, et les circonstances que nous venons de rappeler en rendent un compte sinon satisfaisant, du moins assez vraisemblable.
L’activité de 1 ’ imagination et de l’association des idées, jointe à des connaissances variées, peut donc donner naissance à des séries plus ou moins régulières d’hallucinalions formant, parleur réunion, un tableau qui ne manque ni de beauté ni de grandeur. C’est sans doute exceptionnellement qu’on peut en citer des exemples aussi remarquables que celui que nous venons de raconter. Mais, en général, l’hallucination est complexe, et l’est d’autant plus que la personne qui l’ éprouve a plus d’imagination et de culture d’esprit. Remarquons ici que parfois certaines hallucinations se commandent réciproprement ; ainsi l’hallucination tactile et l’hallucination visuelle s’enchaînent souvent étroitement. D’autres fois, l’hallucination n’est que redoublée dans le même sens, par le fait de l’association des idées. Par exemple, une personne que nous avons eue dans notre établissement de Yanves
crut se sentir jeter à l’eau par une puissance supéA rieure ; elle se sentit retirer des flots par la mêmepuissance, et elle eut alors la sensation de la lourdeur ; de ses vêtements, sensation qui persista jusqu’à cej qu’une cause suffisante pour les sécher, l’action du soleil, eût eu le temps d’agir. Dans ce fait, il y a plusieurs choses notables. Indépendamment de ce qu’on remarque dans toute hallucination, nous constatons d’abord que le sentiment du merveilleux est le premier mobile de l’hallucination; nous voyons ensuite que la sensation de pesanteur des vêtements est une conséquence naturelle de la croyance à la chute dans l’eau, et que l’intervention du jugement, qui apprécie l’influence du soleil, fait cesser l’hallucination relative au poids des vêtements. Cependant cet enchaînement est loin d’exister au même degré et avec la même régularité chez les divers hallucinés’ et c’est précisément ce qui prouve la diversité des hallucinations. Dans certaines d’entre elles, le désordre est général ; tout est inconséquence et confusion. D’autres se font remarquer d’un côté par une conséquence tout à fait rigoureuse sur certains points, et d’un autre côté, par l’absence d’associations d’idées tellement naturelles qu ’on ne peut l’expliquer que par le fait d’ un esprit malade ou fortement préoccupé. Un exemple de ce genre se trouve précisément dans le dernier fait que nous venons de relater. La malade qui en est l’objet avait beau opérer la torsion de ses vêtements pour en exprimer l’eau, elle n’en a pas vu sortir. La vue n’est pas devenue complice de l’hallucination du tact.
Après avoir noté l’enchaînement réciproque des hallucinations et des associations d’idées qu’elles provoquent, abordons maintenant la question de leur fré-
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quence comme symptôme des maladies mentales. Esquirol estime que, sur cent aliénés, quatre-vingts au moins ont des hallucinations. Cette évaluation, quoique généralement admise, est loin d’avoir été vérifiée par notre observation particulière. Ma conviction, à cet égard, a été fortifiée par l’analyse des observations citées par Esquirol (1) et par des relevés que j’ai faits, à plusieurs reprises et à de grandes distances, dans le service qui m’est confié à la Salpêtrière. Je me bornerai à mentionner ici le relevé de l’année dernière : sur 103 malades de tout âge, présentant toutes les formes des maladies mentales, dont la durée de séjour dans mon service était de 1 4 jours à 5 années, mais dont la moyenne était de 18 mois, je n’ai trouvé que 32 aliénés présentant des hallucinations, soit simples , soit complexes. Dans l’établissement de Yanves, que j’ai fondé avec le docteur F. Voisin, sur 1 10 aliénés des deux sexes et des classes aisées, mais dans les mêmes conditions d’âge et de maladie qu’à la Salpêtrière, le nombre des hallucinés a été de 34, c’est-à-dire tout à fait le même. Nous pouvons assurer que les cas douteux ont été interprétés en faveur des hallucinations.
Deux causes principales concourent à faire exagérer le nombre des hallucinés : l’interprétation donnée au langage des malades , et la difficulté de distinguer les illusions des hallucinations. C’est, en effet , s’exposer à bien des chances d’erreur, que de se borner au témoignage des aliénés, qui disent entendre des sons ou voir distinctement des images qu’ôn sait parfaitement n’avoir pas été à la portée de leurs sens. Ils peuvent très-bien n’avoir pas éprouvé ces perceptions
(I) Des Maladies mentales, Paris 1838, tome Ier.
fantastiques, et n’en parler que par irréflexion, ou pour motiver leurs pensées, leurs sentiments ou leurs actions. Il est très- probable, pour nous, qu’on est souvent tombé dans l’erreur en admettant, sur la simple assertion des aliénés, les hallucinations qu’ils disaient avoir ressenties. Ces malades font aussi des contes, avec ou sans intention , et ils peuvent bien n’avoir pas éprouvé les perceptions qu’ils racontent. 11 ne suffit donc pas d’entendre un aliéné rapporter qu’il a eu des perceptions fantastiques pour le croire sur parole. N’eût-il que ses rêves qu’il peut prendre pour des réalités, ce serait déjà une raison suffisante pour se tenir en garde contre des récits mensongers qu’il fait presque toujours avec un aplomb et un sang-froid imperturbables !
Les hallucinations, au contraire, deviennent trèsvraisemblables lorsque les aliénés se complaisent dans la narration de ces fausses perceptions; lorsqu’ils les rattachent toujours aux mêmes sens et aux mêmes objets ; lorsqu’ils en parlent avec un accent de conviction qui redouble par la controverse, et lorsqu’ils font un tableau détaillé, vif, animé, des personnes ou des choses qu’ils disent avoir vues ou entendues. Enfin, l’hallucination paraît certaine quand on peut observer directement le malade pendant qu’il l’éprouve, et que distrait de tout ce qui l’entoure, il est, dans sa pantomime et dans son langage, en parfaite harmonie avec la situation ; lorsqu’on le voit, le regard fixe ou l’oreille attentive, haranguer les fantômes qui lui apparaissent ou qu’il entend, se prosterner, supplier, adorer, tomber en extase, s’élancer avec fureur, ou s’enfuir épouvanté, selon les caractères variés .des objets fantastiques qui abusent ses sens fascinés et ajoutent au trouble de son esprit.
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Ainsi, la plus grande circonspection doit présider à l’interprétation des paroles et des actes des aliénés ; elle n’est pas moins nécessaire pour distinguer si les phénomènes qu’on observe appartiennent à l’illusion ou à l’hallucination. Dans beaucoup de cas, le doute, à cet égard, n’est dissipé que par les aveux des malades, pendant la durée des rémissions ou après leur rétablissement. La première cause d’erreur du diagnostic tient au développement de la suscëptibilité des sens chez certains aliénés. Le bruit le plus léger, par exemple, affecte vivement leurs oreilles ; et comme au bruit extérieur sè joignent fréquemment des bourdonnements ou des pulsations, et qu 'enfin l’intelligence est altérée, cette impression, quelque légère qu’elle soit, peut, selon les circonstances, se traduire en gémissements, en cris plaintifs, en détonations effrayantes, ou imiter le son de voix d’une personne tendrement aimée, enfin revêtir toutes les formes des idées et des sentiments/
La seconde cause d’erreur, c’est que l’aliéné se fait habituellement le centre de tous lés mouvements du dehors. 11 interprète tout à travers le prisme de ses préoccupations ; dès lors, on comprend que les choses qui paraissent et qui sont réellement indifférentes à l’observateur aient pour le malade tout l’intérêt de la personnalité, et que son imagination et son jugement leur fassent subir toutes espèces de transformations. En un mot, l’esprit de l’aliéné s’assimile les impressions nombreuses que lui apporte un sens, dont l’activité est exaltée ; et cette assimilation est variée, comme tous les modes dé la pensée. Les impressions sont fugitives pour l’observateur, parce qu’elles ne sauraient l’intéresser ; elles absorbent, au contraire, les facultés de l’aliéné,
parce que toutes sont, transformées en son propre
Comment, dans une telle situation, le médecin pourrait-il distinguer le phénomène de l’illusion de celui de l’hallucination ? 11 lui est impossible de calculer le degré de vivacité maladive des sens ; un son, par exemple, peut très-bien impressionner l’aliéné, alors que le médecin croit au silence le plus complet. D’un autre côté, il n’a aucun moyen d’apprécier l’ interprétation que l’aliéné donnera à l’impression qu’il reçoit. Ce doute que nous élevons est d’ailleurs pour nous une vérité d’observation . Souvent il nous est arrivé de diagnostiquer des hallucinations, et un examen plusattentif ou un concours de circonstances plus favorables nous ont démontré plus dard que le phénomène dont nous étions témoin avait sa cause première dans le monde extérieur. Dans les asiles publics, ces erreurs sont souvent produites par la multiplicité des personnes qui entourent les aliénés ; la diversité quelquefois si étrange de leurs paroles et de leurs actes impressionne fortement certains malades déjà très-impressionnables, et dont la sensibilité est encore avivée par l’aspect de nouveaux lieux et d’un nouvel entourage.
Nous venons d’étudier les hallucinations d’une manière générale ; maintenant examinons-les dans les sens spéciaux, mais toujours à un point de vue général.
Déjà nous avons dit combien les hallucinations de l'oùîe. , qui sont les plus fréquentes, sont néanmoins difficiles à constater et à distinguer. des illusions. La fréquence des hallucinations de l’ouïe tient, selon nous, à la liaison étroite qui existe entre la pensée et son expression par la parole. On conçoit, en effet, que vivement préoccupé de ses idées, le malade les formule
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dans sa tête par des paroles ; il suffît alors que ces paroles paraissent retentir à ses oreilles pour qu’elles donnent naissance à des hallucinations. Nous avons vu par quelle gradation passaient ordinairement les aliénés avant d’entendre d’une manière distincte les voix qui plus tard les accusent ou les flattent, et avec lesquelles ils ont dés conversations suivies, comme si ces voix étaient réelles. Avant d’entendre les concerts, les harmonies célestes ou le chant des oiseaux, ils ont entendu dés bruissements, des bourdonnements, le son des cloches. Nous avons dit aussi à quelles suppositions ils se livraient pour se rendre compte d’un phénomène aussi contraire à l’état normal. Les hallucinations de l’ouïe sont celles qui poussent le plus souvent à l’action, et l’on comprend aisément qu’elles entraînent plus fréquemment que les autres des déterminations et des actes, parce que les voix portent avec elles l’injure, la menace ou le commandement, tandis que les autres hallucinations sont en quelque sorte bornées à leur objet. La provocation à l’acte, dans l’hallucination de l’ouïe, est plus impérieuse encore lorsque le délire est mystique. L’obéissance passive est alors commandée et par la nature de l’hallucination, et par toutes les idées et tous les sentiments du malade. Les hallucinés de l’ouïe sont encore puissamment entraînés à Faction, lorsque les paroles qu’ils croient entendre leur sont adressées par leurs ennemis ou par leurs persécuteurs imaginaires. Nous ne rapporterons pas d’exemples des diverses espèces d’hallucinations de l’ouïe, tant sont nombreux les faits que nous avons déjà présentés dans la partie clinique de ce cours, et tant nous aurons encore occasion d’en observer ensemble !
Les mêmes réflexions s’appliquent aux hallucinations
de la vue. Elles sont moins fréquentes que celles de l’ouïe, mais elles sont aussi difficiles à distinguer des illusions. Cela est si vrai, qu’à côté d’un fait d’hallucination véritable, les meilleurs auteurs croient citer un fait identique, en rapportant un exemple d’illusion. Comment en effet, dans plusieurs cas, s’assurer d’une manière positive qu’un objet quelconque n’impressionne pas la vue d’un aliéné, et ne produit pas ainsi les associations d’idées les plus bizarrés, qui, soumises ensuite à l’influence de l’imagination, donnent le change sur le véritable caractère du phénomène produit. Dans plusieurs cas de ce genre, il est prudent de suspendre son jugement, de soumettre son premier aperçu au contrôle d’un examen sévère et approfondi, et quelquefois encore, malgré ces précautions, on ne sait la vérité que du malade lui-même, pendant les rémissions ou à l’époqué de la convalescence.
Comme exemples d’hallucinations de la vue, nous pouvons citer l’apparition de fantômes hideux, de précipices, d’animaux dangereux, de globes enflammés, de trophées emblématiques plus ou moins terribles, ou bien des tableaux et des spectacles les plus agréables, etc., etc. L’hallucination delà vue la plus simple, la plus élémentaire en quelque sorte, est celle qui est relative à l’apparition de feux ou de flammes, ayant l’aspect d’éclairs, de gerbes ou de globes. Cette hallucination est primitive ou consécutive au délire qu’éprouvent les malades. Ils en induisent habituellement la pensée qu’ils sont témoins d’un incendie ou qu’ils se trouvent au milieu des flammes de l’enfer. D’autres au contraire, sous l’influence de la même hallucination, mais avec une disposition d’esprit différente, en tirent la conséquence qu’ils sont dans les régions célestes et au milieu Falret. 17
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de gerbes de feu : ils voient l’auréole qui entoure la majesté divine.
Les hallucinations de la vue sont quelquefois trèscomplexes, quoique restreintes à la sphère d’un seul sens. Elles forment alors comme un tableau : plusieurs objets, plusieurs personnes sont groupés et réunis suivant l’ordre logique ; les éléments du tableau semblent s’attirer de la manière la plus naturelle, selon le caractère particulier de l’apparition. C’est ainsi qu’un ascétique, plein d’imagination, ne verra pas seulement le Fils de Dieu ; il verra en même temps un nuage, une croix, des anges, et toutes les choses qui forment le cortège d’une telle apparition chez un homme qui connaît la religion chrétienne. La richesse du tableau /sera ordinairement en raison directe de la puissance X J d’imagination native et de l’instruction de celui qui éprouve l’hallucination. Quelquefois seulement elle tiendra à l’intensité même de l’hallucination et aux circonstances dans lesquelles se trouve actuellement l’halluciné.
Comment se fait-il que ces scènes si vives et si animées soient le plus souvent muettes? C’est que la vivacité saisissante de l’hallucination de la vue ne laisse pas de place à l’hallucination de l’ouïe. Toutes les facultés sont absorbées dans la sphère d’activité du sens de la vue. Et cependant, la participation du sens de l’ouïe serait si naturelle, que l’esprit du malade met à profit les moindres circonstances pour en remplacer l’influence ; il fait de l’hallucination de la vue un tableau parlant; les images qu’il voit dans le ciel sont pour lui la parole même de Dieu, et il s’empresse de lui obéir, comme si l’ordre était formellement exprimé.
Les hallucinations du toucher sont très-difficiles à
constater, à cause de la mobilité de leur caractère et de la multiplicité de leurs formes. Certains malades, couchés mollement, sentent des aspérités et des pointes qui les blessent; d’autres se croient dévorés par des bêtes féroces, jetés dans les flammes ou saisis par des serpents ; certains autres s’imaginent que des machines électriques, soigneusement cachées, leur donnent des secousses dans les bras et dans les jambes. Faisons remarquer toutefois que ces secousses, que les malades disent éprouver, sont fréquemment une des nombreuses lésions de la motilité que les médecins n’observent pas, trompés sans doute par la fausse et bizarre interprétation que leur donnent les malades. Enfin, il est d’autres aliénés qui se croient frappés, meurtris; d’autres se trompent sur le volume, la forme et la pesanteur des corps qu’ils touchent ou croient tenir dans leurs mains des objets qui n’y sont point. Peut-on rapporter aux hallucinations du toucher les cas dans lesquels les malades jettent les hauts cris lorsqu’à peine on les touche, et ceux dans lesquels ils se sentent grandir ou rapetisser de plusieurs pieds? Le même doute ne peut pas exister relativement aux aliénés qui se sentent emportés dans l’air ou jetés dans l’eau.
Les hallucinations de l’odorat et surtout celles du goût sont extrêmement difficiles à reconnaître. Comment, en effet, constater si l’état de la bouche, du pharynx ou de l’estomac, n’est pas la cause occasionnelle du phénomène? L’enduit le plus léger sur la membrane muqueuse de la bouche, des aphthes, des ulcérations, un embarras gastrique, suffisent pour le déterminer chez un aliéné. On peut en dire autant, quoiqu a un moindre degré, du sens de l’odorat. Cependant il existe de véritables hallucinations relatives à
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/l’un et à l’autre sens. Mais est-il Yrai qu’elles soient | fréquentes, au début de toutes les folies, surtout de la \ folie partielle, comme le dit Esquirol? Tout en admettant que les hallucinations de l’odorat et du goût ont \ \ / lieu plutôt au début que dans le cours des maladies
A^/'-^imentales , je ne puis admettre qu’on les observe fréy / quemment. Les difficultés si grandes qu’on éprouve pour en constater l’existence et les différencier des illusions, suffiraient pour légitimer cette conclusion qui résulte du reste de notre observation directe.
Les hallucinations de Y odorat sont beaucoup plus rares que celles de l’ouïe et de la vue. Elles sont relatives le plus fréquemment à de mauvaises odeurs, par exemple à celle du soufre , des vapeurs de charbon ou à l’odeur des cadavres. Vous avez vu dans mon service une femme atteinte de manie intermittente (elle en a trois ou quatre accès par année, de quelques jours de durée) , qui est tourmentée par des odeurs qu’elle dit empoisonnées. Dans l’un de ses derniers accès, elle a été fortement excitée par l’odeur de cadavre : cette hallucination elle-même était provoquée par la spécialité des localités. Les murs du chalet qu’elle occupait sont revêtus de boiserie, et l’on y a fait pratiquer une double porte dans un but particulier de surveillance ; le son creux qui résultait des coups donnés par ellemême sur cette boiserie et sur cette double porte a fait surgir dans son esprit l’idée d’oubliettes , et cette idée a entraîné à son tour l’hallucination relative à l’odeur de cadavre.
Les hallucinations du goût sont presque impossibles à distinguer des illusions de ce sens, d’une part, à cause de l’état saburral des voies digestives, et, d’autre part, à cause de la présence des aliments. On ne peut regar-
der comme telles que les cas peu nombreux où les malades croient savourer un mets, une liqueur, ou bien éprouvent un dégoût particulier, alors qu’il n’y a ni état saburral ni présence d’aliments. Mais dans ces cas mêmes, on ne peut pas affirmer que le phénomène observé soit une hallucination ; car une semblable manifestation peut très-bien n’être qu’un délire ordinaire, une conception délirante. Quand les hallucinations du goût existent, elles sont plutôt relatives aux mauvaises qu’aux bonnes saveurs. Il est fort rare que les hallucinés de ce sens ressentent des saveurs suaves ; tout leur semble métallique, terreux, pourri, etc. Les hallucinations du goût peuvent entraîner l’idée délirante d’empoisonnement , mais c’est bien plus rare qu’on ne le pense. Il est plus exact de dire que c’est le délire d’empoisonnement qui donne lieu à l’hallucination du goût, et ce qui arrive dans les autres sens en est une preuve convaincante. Quant à la gravité des hallucinations de l’odorat et du goût dans les maladies mentales, elle est généralement moins grande que celle des hallucinations de l’ouïe et même des autres sens. •
Les difficultés que nous avons éprouvées pour distinguer les hallucinations des sens des illusions sont encore plus grandes lorsqu’il s’agit de décider si un phénomène psychique, constaté chez un aliéné, a sa cause dans un organe plus ou moins éloigné du cerveau, ou si la douleur que le malade dit éprouver et les conséquences qui en sont déduites dépendent de l’action primitive du cerveau et de l’intelligence. Toutefois, l’embarras qu’on rencontre dans la pratique ne doit pas empêcher d’admettre en principe des hallucinations internes. De même que l’imagination surexcitée repro-
262 SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE
duit des sensations externes et les localise dans les sens, de même elle reproduit et reporte aux parties qui en ont été le siège des souffrances anciennement ressenties. On a un exemple de ce genre dans les souff; ances que croient éprouver les amputés dans les membres qu’ils n’ont plus. Tel est aussi le cas de plusieurs femmes qui croient sentir parfois se renouveler toutes les douleurs de l’enfantement, ou bien encore les sensations quelles éprouvaient avant l’extirpation du col de l’utérus; tels sont enfin certains calculeux qui, alors que le cathétérisme a prouvé l’absence de tout calcul , accusent encore dans certains moments les mêmes douleurs qui les tourmentaient avant l’opération. En résumé , les sensations que les aliénés disent éprouver dans les cavités splanchniques ou dans les téguments peuvent être réelles, mais seulement transformées par le délire, et devenir ainsi des illusions, ou bien elles peuvent ne pas exister et constituer alors, soit une hallucination, soit une simple conception délirante. Cette analyse, dont on ne saurait contester la justesse comme déduction générale des faits, est souvent d’une obscurité extrême lorsqu’il s’agit d’un fait particulier soumis à notre observation actuelle, tant il est difficile de constater l’absence de toute cause d’impression réelle.
Nous avons dit que les hallucinations pouvaient se manifester dans plusieurs sens chez le même individu, et qu’il en était qui se commandaient en quelque sorte les unes les autres. Ajoutons qu’il est des malades qui présentent des hallucinations de tous les sens. Le délire auquel donnent lieu tant d’hallucinations ne peut être que très-complexe ; il l’est même beaucoup plus que ne l’ont pensé les spécialistes en général. Leur attention semble, en effet, avoir été absorbée par le délire des
hallucinations, et ils n’ont pas observé , ou du moins ils ont passé sous silence dans les observations qu’ils ont publiées, les autres délires qui constituent le fond de la maladie mentale, dont les hallucinations ne sont que la conséquence et le relief.