‹ Des maladies mentales et des asiles d'aliénés. Leçons cliniques et considérations généralesChapitre 14 sur 45 · SEPTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SEPTIÈME LEÇON

Théorie de l’halliicinatiois.

Sommaire. — Trois théories sur la nature de l'hallucination : théorie sensoriale, intellectuelle et mixte. — Réfutation de l'opinion sensoriale; arguments en faveur de la nature intellectuelle du phénomène. Toute théorie mixte est inadmissible, parce que les deux principes sont inconciliables. — C'est dans les lésions de l’intelligence qu’il faut en chercher la cause. — L'état passif de l’esprit n’est pas un obstacle à cette explication. — Analyse psychologique de l’hallucination. — Analogies et différences entre les illusions et ' les hallucinations.

Après avoir décrit avec soin, quoique sous une forme générale, les phénomènes connus sous le nom d’illusions et d’hallucinations, il nous reste actuellement à en rechercher la nature intime, à l’aide des matériaux que nous avons réunis et dont nous vous avons donné cout naissance. Il faut faire découler de ces documents et de ces observations une théorie générale qui les contienne et les résume tous, et qui permette de grouper autour d’un fait principal tous ces faits particuliers, autrement isolés et sans coordination réciproque.

L’hallucination, cette perception sans objet, comme on l’a si souvent répété, ou, si l’on aime mieux, cette rumination de la sensation, semble au premier abord placée, par son étrangeté, en dehors de tous les phénomènes connus et ne pouvoir être rapprochée d’aucun d’eux, soit à titre de comparaison, soit à titre d’explication. S’il en était ainsi, il faudrait évidemment renoncer à pénétrer son essence, et, conformément au procédé suivi avec raison dans les sciences naturelles, on devrait

SYMPTOMATOLOGIE! GÉNÉRALE, ETC.

se borner à constater et à décrire ce fait qui ne pourrait être rattaché à aucun fait plus général. Mais telle n’est pas, à nos yeux, la nature du phénomène qui nous occupe. Nous croyons que, loin d’être un fait simple et indécomposable dont il serait 'stérile de rechercher le mode de production , l’hallucination est un fait complexe qu’il est utile, indispensable même, d’étudier dans ses éléments constitutifs. Nous pensons qu’il est possible de le rattacher à des faits plus généraux, qui peuvent éclairer le mécanisme de sa génération et rendre compte, d’une manière satisfaisante, de sa naissance et des diverses phases de son évolution.

On peut réduire à trois toutes les théories admises par les auteurs pour expliquer l’hallucination : les uns en ont fait un phénomène sensorial, les autres un phénomène intellectuel, et d’autres enfin ont cru pouvoir le rapporter en même temps aux sens et à l’intelligence. Cette dernière théorie, c’est-à-dire la théorie mixte ou éclectique, peut se subdiviser à son tour en deux catégories principales. Parmi ses partisans, en effet, les uns admettent qu’il existe des hallucinations sensoriales et des hallucinations intellectuelles, et les autres soutiennent que dans la même hallucination, il y a à la fois un élément sensorial et un élément intellectuel. Nous allons exposer successivement les motifs sur lesquels se sont appuyés les divers auteurs pour démontrer leurs théories. Nous nous livrerons à un examen critique de ces opinions, et nous dirons ensuite comment nous comprenons nous-même la production de ce phénomène. Nous ferons alors connaître le mécanisme de sa génération, en même temps que les différences et les analogies qui existent, selon nous, entre les illusions et les hallucinations .

SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE

La première idée qui s’est présentée à l’esprit, aussitôt que l’on a voulu approfondir la nature de l'hallucination, a dû être de l’identifier avec une sensation. En quoi consiste en effet ce phénomène ? Il consiste à voir, alors qu’aucun objet ne’frappe la vue; à entendre, alors qu’aucun son ne parvient à l’oreille ; à sentir, en un mot, alors qu’aucun objet extérieur n’impressionne les sens. Ce fait, quelque extraordinaire qu’il paraisse, réveille donc l’idée d’une sensation, moins l’impression qui la produit habituellement, d’une perception, moins l’objet qui la provoque à l’état normal. Il était naturel par conséquent , en s’appuyant sur cette simple définition, de chercher son explication dans les organes des sens, comme l’on recherche dans le monde extérieur la cause des impressions ordinaires. C’est là ce qui est arrivé, et souvent à leur insu, à la plupart des auteurs qui se sont occupés des hallucinations. Ils sont partis de l’idée d’une sensation, et, ne pouvant en trouver l’origine dans le monde extérieur, ils l’ont cherchée dans les organes sensoriaux.

11 faut avouer que certains faits physiologiques et pathologiques sont venus fournir à leur opinion des arguments assez spécieux. Ainsi , des expériences physiologiques ont démontré qu’en irritant, par un moyen quelconque, les nerfs des sensations spéciales, on ne produisait pas la douleûr comme dans les autres nerfs, mais des étincelles, des lumières, pour le nerf optique, des bourdonnements, des sons, pour sle nerf acoustique, etc., etc. On a conclu naturelle- Snent de ces expériences que l’irritation de l’extrémité ou du corps d’un nerf spécial suffisait pour déterminer une sensation en rapport avec la nature particulière de ce nerf, et cela en l’absence de tout objet extérieur. Les

maladies de l’œil et de l’oreille ont prêté nn nouvel appui à cette opinion. On a constaté que dans plusieurs affections de ces appareils sensoriaux, il se produisait des phénomènes optiques et acoustiques qui ne consistaient pas seulement dans l’appréciation erronée d’une sensation réelle, mais qui étaient de véritables sensations subjectives, non provoquées par un objet extérieur. On en a conclu que, si ce fait se produisait dans le cas où il était possible d’apprécier extérieurement la maladie de l’appareil sensorial qui donnait naissance à ces sensations fausses, rien n’empêchait d’admettre qu’il existait également dans l’hallucination une lésion du sens ou du nerf, avec cette seule différence qu’elle n’était pas à la portée de nos moyens d’investigation.

Tels sont les deux ordres de preuves sur lesquels se sont appuyés les auteurs qui, comme Darwin et M. Foville par exemple, ont voulu expliquer l’hallucination par la lésion des organes des sens. Nous ne pouvons insister plus longuement ici sur les faits particuliers cités par ces auteurs, parce que notre but est surtout d’indiquer, d’une manière générale, les bases des diverses opinions sur l’essence des hallucinations, et nullement de faire un historique complet qui nous entraînerait beaucoup trop loin.

Que répondent à ces arguments les partisans de la nature intellectuelle de l’hallucination ?

Ils font deux réponses bien simples et bien péremptoires :

1° Les expériences physiologiques et les observations pathologiques, citées par les partisans de l’intervention des sens, n’ont jamais démontré qu’une seule chose, à savoir : que la lésion d’un sens ou d’un nerf spécial

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pouvait produire des sensations indéterminées, en rapport avec la spécialité de ce sens, c’est-à-dire des étincelles, des éclairs ou des cercles lumineux, pour la vue; des bourdonnements, des sons vagues ou des bruits de cloches, etc., pour l’ouïe. Mais ces expériences n’ont jamais pu donner naissance à une seule hallucination véritable, c’est-à-dire à une sensation complète, à une vision ou à une voix. Or comment expliquer la transformation de sensations vagues et indéterminées en sensations nettes, complètes, et formant des tableaux complexes et bien coordonnés ?

2° Les hallucinations ne sont pas un phénomène isolé dans F intelligence, indépendant du travail de l’esprit, sans rapport aucun avec les idées dominantes des malades, comme cela devrait être si elles provenaient simplement de l’irritation ou d’une lésion quelconque d’un nerf sensorial. Si la lésion était permanente, l’hallucination devrait l’être également- si elle était intermittente, mais toujours de la même nature, l’hallucination devrait aussi être intermittente et toujours la même. Le malade chez lequel existerait cette lésion du sens verrait toujours le même objet, entendrait toujours le même son, ou du moins, pendant tout le cours de sa maladie, ne présenterait qu’un nombre très-restreint de sensations, à moins d’admettre, chose évidemment absurde, qu’à chaque hallucination nouvelle correspond une lésion différente du nerf ou de l’appareil sensorial. C’est ainsi, par exemple, que l’on constate la persistance des mêmes phénomènes anormaux chez les personnes atteintes de strabisme ou d’amaurose ; les unes voient constamment les objets doubles, et les autres aperçoivent toujours des cercles de feu ou des étincelles.

Qu’observons-nous, au contraire, dans l’aliénation ? Nous voyons que les hallucinations, loin d’être un phénomène isolé et identique à lui-même, sont presque constamment, pour ne pas dire toujours, en rapport avec les idées, les habitudes, les souvenirs des malades qui les éprouvent, et qu’elles varient à l’infini chez le même individu. Elles puisent tous leurs éléments dans les souvenirs ou dans les idées actuelles des malades; elles se produisent à la suite de l’association des idées, du raisonnement, quelquefois même de la volonté. Elles. s’attirent les unes les autres par les procédés logiques et s’enchaînent mutuellement d’après les lois de F intelligence. Une hallucination, par exemple, en entraîne souvent une autre du même sens, pour compléter le tableau et ajouter à l’effet général. Enfin, l’on voit quelquefois, quoique plus rarement, une hallucination d’un sens amener à sa suite celle d’un autre sens, par le seul effet des lois de l’habitude et de la logique, qui veulent que, dans une circonstance déterminée, un son accompagne nécessairement la présence d’un objet, ou qu’un objet ne puisse être vu, sans- être en même temps touché. Après avoir constaté ces faits, qui sont de tous les instants, que personne ne peut révoquer en doute, et dont nous avons eu le soin de citer de nombreux exemples dans les leçons précédentes, qui pourrait encore contester l’intervention nécessaire d’un élément intellectuel dans l’hallucination ?

Aussi faut-il avouer que peu d’auteurs ont été assez exclusifs pour refuser à l’intelligence toute coopération dans la production de l’hallucination. Ceux mêmes qui semblent de prime abord accorder la plus grande influence au système nerveux périphérique sont

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contraints de faire une certaine part à l’intelligence, et rentrent ainsi plus ou moins dans la théorie mixte que nous avons maintenant à examiner.

Cette théorie est difficile à caractériser en peu de mots, parce qu’elle est compliquée et présente de nombreuses différences, selon les auteurs. Elle est également plus difficile à réfuter sous une forme générale que si on passait successivement en revue les opinions de chacun de ses partisans. Cependant, laissant de côté les nuances particulières de la même théorie, nous distinguerons ses partisans en deux groupes principaux : ceux qui soutiennent qu’il existe des hallucinations sensoriales et des hallucinations intellectuelles, et ceux qui croient à la coopération des deux éléments dans la même hallucination. En démontrant tout à l’heure que les hallucinations ne pouvaient en aucun cas s’expliquer sans un élément intellectuel, nous avons par cela même réfuté d’avance l’opinion des auteurs qui , sans admettre la nature sensoriale de toutes les hallucinations, proclament néanmoins que plusieurs d’entre elles doivent être exclusivement rattachées aux organes des sens. Nous avons déjà dit que, selon nous, les lésions des sens ne produisaient jamais que des sensations indéterminées; par conséquent, ces sensations survenant chez les aliénés, pourraient tout au plus donner lieu à des illusions, soit par erreur de jugement, soit par substitution, mais ne sauraient constituer de véritables hallucinations.

Nous n’avons donc pas à nous occuper de la première espèce d’éclectisme, qui proclame que les hallucinations peuvent provenir alternativement de deux sources différentes, sans croire à leur existence simul-

tanée dans la même hallucination. Nous arrivons à l'examen de la théorie, véritablement mixte, qui admet la coexistence des deux éléments, sensorial et intellectuel, dans toute hallucination.

Quels sont les motifs sur lesquels on s’est appuyé pour admettre un élément sensorial dans l’hallucination? Quelque nombreux qu’ils paraissent au premier abord, ils peuvent se réduire à un seul, qui comprend tous les autres, savoir : le témoignage des personnes qui éprouvent ou ont éprouvé des hallucinations, qu’elles soient aliénées ou saines d’esprit. Elles s’accordent, en effet, à reconnaître qu’elles ne peuvent établir de différence entre l'hallucination et une sensation réellement perçue. C’est en se basant sur cette affirmation des hallucinés que les auteurs ont pu dire avec M. Leuret : <* Croire que l’on est impressionné, c’est une erreur ; être impressionné réellement, c’est avoir une hallucination. »

Sans doute, nous ne prétendons pas qu’en s’exprimant ainsi ces auteurs aient eu l’intention d’assimiler complètement l’hallucination à une sensation. Ils ont parfaitement senti que c’était un phénomène intermédiaire entre la perception et l’imagination normales. Ils ont admis qu’elle était une sensation, moins l’objet extérieur, ou bien une image reproduite par l’imagination, moins la conscience du travail de l’esprit pour la création de l’image, et par conséquent plus la croyance à son extériorité. Ces faits, ainsi définis, sont évidemment incontestables. L’hallucination est en effet un phénomène spécial, qui n’est, comme le dit M. Michéa, « ni la perception normale, puisque dans celle-ci il y a toujours une cause adéquate qui manque dans l’hallucination; ni la mémoire normale,

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puisque, dans cette faculté, l’objet présent à l’esprit ne revêt jamais l’apparence d’une perception actuelle; enfin, ni l’imagination normale, puisque cette faculté fait concevoir la possibilité d’une chose, sans que l’esprit attache à cette chose aucune existence actuelle ou passée. » Mais, après avoir ainsi précisé la place que doit occuper l’hallucination entre l’imagination et la perception, les auteurs ont eu le tort, selon nous, de trop accorder à l’élément sensorial, et pas assez à l’élément intellectuel. Il leur a suffi de constater que les hallucinés croyaient être impressionnés pour en conclure qu’ils l’étaient réellement, et ne pouvant trouver la cause de cette impression dans le monde extérieur, ils l’ont recherchée dans la lésion du sens ou du nerf conducteur.

Toute leur argumentation n’a pas d’autre base que cette analogie forcée entre l’ hallucination et la sensation réelle.

A quelle conclusion ont-ils été amenés en adoptant ce point de départ ? Ils ont dit : L’hallucination ne se produit pas dans le sens lui-même, car elle ne serait alors qu’une sensation ou une illusion, et non une création nouvelle; elle ne peut donc résulter que de la reproduction spontanée, sans excitant extérieur, du mouvement cérébral qui s’effectue lors de la perception normale. Ils ont ainsi admis qu’elle avait son siège dans la partie du cerveau où s’épanouit le nerf sensorial. Dès lors, pour différencier l’hallucination de la perception, ils ont été réduits à dire : Dans la sensation normale, le mouvement se produit de dehors en dedans; dans l’hallucination, au contraire, il a lieu de dedans en dehors ; dans un cas, il faut une impression extérieure pour lui donner naissance ; dans

Fautre, il se développe spontanément, sous une influence maladive.

Cette série de raisonnements, séduisante au premier abord, repose, selon nous, sur une équivoque et une confusion, qu’il est indispensable de faire disparaître, si l’on veut porter quelque clarté dans la théorie de l hallucination . Voici ce que nous répondons à cette argumentation. En attribuant l’hallucination à la reproduction morbide du phénomène de la perception normale, ou bien l’on admet que ce phénomène est de nature physique, ou bien qu’il est de nature intellectuelle. Si on le considère comme purement physique, cérébral, mais indépendant de l’exercice des facultés intellectuelles, on s’expose alors à toutes les objections adressées aux partisans de la lésion des sens. Si l’on reconnaît, au contraire, qu’il dépend de Faction de l’intelligence, unie à la lésion de la partie cérébrale où s’épanouit le nerf, d’un côté, on méconnaît que la perception n’est et ne peut être que l’application de l’esprit à une impression, et que par conséquent il ne peut y avoir de perception sans impression ; et de Fautre, on oublie que la mémoire et l’imagination jouent évidemment un rôle dans l’hallucination, et qu’il s’agirait alors de concilier ce rôle avec Faction de la perception. Or c’est tout à fait impossible. En effet, si le mouvement de reproduction de la perception donne lieu à la sensation complète et déterminée, on n’a plus aucun rôle à faire jouer à la mémoire et à l’imagination ; si, au contraire, la sensation produite n’est qu’indéterminée, alors elle n’est pas l’hallucination, elle n’en est que la cause occasionnelle, comme dans l’illusion. La véritable création de l’image réside dans l’imagination. Cette faculté peut bien avoir été

Falret ; 18

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mise en mouvement primitivement par une sensation vague ; mais cette sensation ne lui a servi que de point d’appui, et ne contenait pas réellement en germe l’hallucination, que l’imagination a formée de toutes pièces et lui a substituée. C’est une illusion par substitution, ce n’est pas une hallucination; dès lors, puisque l’imagination a pu, dans ce cas, produire de toutes pièces une image sans rapport avec la sensation indéterminée qui est supposée lui avoir donné naissance, pourquoi ne pourrait-elle pas le faire sans l’intervention de cette sensation indéterminée, qui n’a eu qu’une influence très-secondaire sur la production du phénomène?

Les partisans de l’opinion mixte que nous combattons ne nous paraissent pas pouvoir sortir de ce dilemme. La question vraiment importante à résoudre, dans la théorie de l’hallucination, se réduira toujours, selon nous, à ces deux termes : ou bien c’est un phénomène réellement extérieur à l’individu, et qu’il contemple en spectateur passif ; ou bien c’est un produit de son esprit, dont il méconnaît l’origine. Là réside en réalité la question pratique ; toute autre recherche est stérile et purement spéculative. Peu importe, en effet, de savoir si elle se produit dans le sens ou dans le nerf, dans son extrémité sensoriale ou dans son extrémité cérébrale; dès lors qu’on admet qu’elle est de nature sensoriale, c’està-dire étrangère au moi, il découle de ce seul fait une foule de conséquences fécondes ou dangereuses, selon la vérité ou l’erreur du point de départ. D’un autre côté, si l’on prouve, comme nous croyons l’avoir fait d’une manière abrégée, que ce phénomène ne peut se passer de la coopération de l’intelligence, on est conduit fatalement, non-seulement à exclure toute idée d’in-

(ervention sensoriale, mais à le rattacher à l’action de la mémoire et de F imagination, qui seules peuvent expliquer sa production. Toute théorie mixte ne peut résister à un examen approfondi; aussitôt que l’on fait pencher la balance du côté de l’un des éléments, sensorial ou intellectuel, on est entraîné nécessairement à lui attribuer la part importante dans la production du phénomène, et par conséquent à rendre inutile la participation de l’autre élément. Toute conciliation entre des principes aussi opposés est complètement impossible. Il faut se prononcer pour l’un ou pour l’autre, parce que chacun d’eux n’explique rien qu’à la condition de tout expliquer.

Les auteurs qui ont cherché la solution de la question dans l’éclectisme ont donc échoué, selon nous, dans cette tentative de conciliation. Ceux qui se sont bornés à admettre parallèlement les faits des deux ordres ont reconnu implicitement la vérité de notre opinion, puisqu’ils n’ont pas essayé de réaliser une conciliation qui leur a paru sans doute aussi impossible qu’à nousmême; et ceux qui ont considéré cette conciliation comme nécessaire mont pas même tenté d’en démontrer la possibilité. Ne pouvant concevoir l’hallucination sans un élément sensorial et un élément intellectuel, ils ont admis théoriquement cette simultanéité d’action, mais ils n’ont pas cherché à se rendre compte de la manière dont elle s’effectuait; ils avouent même ne pas bien comprendre le mécanisme de l’association des deux éléments.

De l’examen critique auquel nous venons de nous livrer, il résulte évidemment, selon nous, que l’hallucination ne peut s’expliquer, d’une manière satisfaisante, ni par l’altération des organes des sens, ni parla lésion

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complexe des sens et de l’intelligence. Où donc chercher l’explication de ce phénomène ? Après ce que nous venons de dire, vous devinez aisément qu’à l’exemple d’Esquirol, nous la trouvons dans la lésion des facultés intellectuelles, et surtout dans celle de l’imagination. En nous exprimant ainsi, nous ne prétendons pas certainement nier l’action du cerveau, et faire de l’hallucination un phénomène purement spirituel. Nous n’admettons pas, en effet, que dans l’état maladif pas- plus que dans l’état physiologique, un seul fait intellectuel puisse s’accomplir sans la coopération du cerveau, et il est bien entendu que, lorsque nous parlons des lésions des facultés intellectuelles ou morales dans le délire, nous supposons toujours l’action simultanée du cerveau. En invoquant les lésions de l’imagination, nous ne voulons dire qu’une chose, à savoir : que l’hallucination se rattache à une modification cérébrale analogue à celle qui, dans l’état normal, accompagne l’action de l’imagination. Ceci bien établi, disons comment nous concevons la production de l’hallucination parla lésion de l’imagination ; plus tard nous indiquerons ce qui lui donne l’empreinte* du délire.

Nous avons montré, dans les leçons précédentes, l’imagination s’exerçant sans contrôle à l’état physiologique, dans les rêves, et donnant naissance à de véritables hallucinations. Nous avons représenté cette même faculté créant, chez tous les hommes, pendant la veille, à l’aide des matériaux fournis par la mémoire, de véritables images, variables en vivacité selon les individus et les dispositions particulières dans lesquelles ils se trouvent, mais ayant pour caractère commun d’être instinctivement repoussées dans le monde extérieur. Enfin, nous sommes arrivé, par une gradation successive, de

l image de l’état normal à l’image maladive, c’est-à-dire à l’hallucination.

Après un tel exposé, comment ne pas être frappé de l’analogie extrême qui existe entre l’hallucination et l’action de l’imagination à l’état normal, et comment chercher ailleurs l’explication de ce phénomène, alors que la nature semble avoir pris le soin de nous ménager les transitions, en fournissant à notre observation les anneaux intermédiaires qui établissent comme une chaîne non interrompue entre l’état sain et l’état maladif ? Il est un caractère cependant, sur lequel nous reviendrons tout à l’heure, qui semble s’opposer à l’explication de l’hallucination par la lésion de l’imagination Ce caractère ne consiste pas, comme on pourrait le croire, dans l’ extériorité de l’image, car la tendance à rejeter l’image dans le monde extérieur appartient également à l’imagination normale ; il réside dans la production toute passive de l’hallucination, état passif qui enlève à l’esprit la conscience de son action, et entraîne nécessairement la croyance à une séparation complète entre le phénomène et le moi.

Ce caractère semble, au premier abord, établir une ligne de démarcation infranchissable entre l’état sain et l’état maladif. Eh bien, ici encore, l’observation des états intermédiaires nous fournit des éléments de jugement bien précieux. Nous voyons, en effet, qu’il existe constamment, dans l’état normal, une sorte d’équilibre entre la puissance de l’imagination et celle des autres facultés. Toutes les fois que l’imagination se développe sans contre-poids, soit de la part de là réflexion, soit de la part des impressions extérieures, ce développement exclusif a pour conséquence naturelle la diminution de conscience du travail de l’esprit, la vivacité plus

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grande de l’image, et la croyance plus entière à sa séparation du moi qui la produit. Dans le rêve, par exemple, cet équilibre est complètement rompu ; l’imagination, ainsi que la mémoire et l’association des idées, semblent seules veiller, tandis que les facultés de contrôle, la réflexion par exemple, sont endormies, et que le monde extérieur est comme anéanti par l’occlusion des sens. Alors, la simple action de l’imagination donne naissance à des images qui paraissent indépendantes du moi, par le seul fait de l’absence de contrôle de la part des autres facultés, qui seules peuvent établir nettement les rapports naturels entre le moi et le nonmoi. Nous observons également que tous les états physiologiques remarquables par l’exaltation de l’imagination, et par. conséquent favorables à la production des hallucinations, s’accompagnent en même temps de l’affaiblissement des facultés de contrôle et de la diminution des rapports avec le monde extérieur. Nous voyons, en un mot, que, dans l’état physiologique, l’action exagérée de l’imagination a pour condition indispensable, ou entraîne à sa suite, la cessation des rapports avec le monde extérieur et le sommeil ou l’absence plus ou moins complète des facultés de contrôle. 11 en est de même de tous les états ou l’on rencontre des hallucinations. Depuis longtemps tous les auteurs ont noté la suspension des relations avec le monde extérieur, et le silence des facultés de réflexion, comme condition non-seulement favorable, mais presque nécessaire pour la production des hallucinations. C’est ainsi qu’on a signalé, sous ce rapport, l’état intermédiaire à la veille et au sommeil, qui est surtout remarquable par la réunion de ces deux conditions. Ces conditions sont également très-fréquentes, sinon presque

constantes, dans l’aliénation, maladie dans laquelle on constate principalement l’existence des hallucinations.

Ainsi, l’état passif de l’esprit, qui semblait devoir séparer nettement l’hallucination de la production normale des images, est loin d’être un caractère distinctif aussi tranché qu’il le paraît au premier abord. Il n’est, au contraire, qu’une conséquence des lois qui régissent l’imagination à l’état normal, et il se trouve lié intimement au développement de cette faculté. Il ne réside pas dans ses lois elles-mêmes, mais dans les relations naturelles qui existent entre elle et les autres facultés de l’esprit. Bien plus, on peut suivre cette liaison constante et observer cette loi d’équilibre jusque dans l’aliénation elle-même: On y constate les mêmes rapports entre l’activité ne l’imagination, la diminution des facultés de perception et de réflexion, et le degré de netteté de l’hallucination. Comment, en présence de semblables observations, pourrait-on persister à admettre avec certains auteurs, des hallucinations intellectuelles et des hallucinations psycho-sensoriales, en ne se basant que sur cette différence de degré, qui résulte évidemment des relations naturelles qui existent entre l’imagination et les autres facultés de l’intelligence.

Après avoir réfuté l’objection principale qu’on peut adresser à l’explication de l’hallucination par la lésion de l’imagination, il nous reste maintenant à vous donner quelques détails sur le. mode de production de ce phénomène. Nous terminerons enfin cette leçon par l’exposé des différences qui existent, selon nous, entre les illusions et les hallucinations.

Comment a lieu le phénomène de l’hallucination ; quelle est, en quelque sorte, sa généalogie?

La mémoire entre d’abord en action, et fournit les

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matériaux ; l’imagination les colore ; les souvenirs sont transformés en images, et ces images sont refoulées dans le monde extérieur. Toute la faculté pensante est tellement absorbée par la vivacité de ces images, que l’esprit est comme subjugué par la puissance irrésistible de la réalité. Voilà évidemment un phénomène particulier, spécial et distinct des autres symptômes du délire. Mais en quoi diffère-t-il de l’action de l’imagination dans l’état normal? On sait, et nous avons eu soin de le rappeler, que nous avons tous la puissance d’évoquer des souvenirs avec énergie, et que les poètes et les artistes la possèdent au point de faire poser devant eux, en quelque sorte, les objets que l’imagination leur représente. Ce n’est donc iii la production vive et animée d’une image, ni même son refoulement dans le monde extérieur, qui font de l’hallucination un phénomène anormal. En effet, le fait de localiser dans un sens le produit de l’imagination ne saurait caractériser une lésion de cette faculté. Il tient non à une loi d’habitude, comme l’a dit Esquirol, et comme l’ont répété tous les médecins, mais à une loi constitutive de l’esprit humain ; et son énergie est en rapport direct avec la vivacité de l’image représentée à l’esprit. Toutes les fois qu’un souvenir relatif à une sensation est ramené dans le présent, par un acte de l’imagination , il est immédiatement et nécessairement rejeté dans le monde extérieur ; ainsi le veut la constitution de l’entendement humain. Il faut donc rechercher ailleurs le caractère qui fait de l’hallucination un phénomène étranger aux lois habituelles de l’esprit humain. Ce caractère réside dans sa production spontanée. L’imagination puise son impulsion en elle-même ; elle entre en mouvement sans provocation aucune. Dans l’état normal, il peut

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bien arriver quelquefois qu’un souvenir sillonne la tête humaine, sans que rien l’ait appelé ; mais alors ce souvenir sera si passager et si vague, qu’il ne sera ni saisi ni représenté par l’imagination ; son rapide passage à travers l’esprit en aura fait un phénomène isolé. Dans l’état de santé, l’association des idées ou la volonté sont indispensables pour donner naissance à un souvenir dont la vivacité puisse devenir un aliment de l’imagination ; de plus, la volonté est indispensable pour le maintenir présent à l’esprit, et l’on sait quelle force de volonté est nécessaire pour prolonger seulement de quelques instants la durée de cet acte de l’imagination. Enfin la volonté peut le faire disparaître à son gré, soit en l’abandonnant, soit en dirigeant l’attention de l’esprit sur d’autres objets. Dans l’hallucination au contraire, la volonté n’a pas d’influence directe sur la production d’une image, empreinte néanmoins d’une excessive vivacité ; elle se maintient dans l’esprit par cette vivacité même. La volonté est comme anéantie ; elle n’est pour rien dans la production de l’image, dans sa durée, dans sa cessation. L’hallucination se distingue donc des phénomènes psychiques analogues de l’état normal par deux caractères : par sa production subite et spontanée dans l’esprit, et par l’absence d’intervention de la volonté.

Telle est psychologiquement l’hallucination comme phénomène anormal : elle se résume dans une lésion de l’imagination. Un second élément est nécessaire pour en faire un délire. Il faut, comme nous l’avons déjà indiqué, que le malade croie à la réalité actuelle des images; et pour cela, il faut que le jugement et toutes les facultés qui y coopèrent soient altérés. L’esprit alors est tellement saisi par ces apparitions.

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qu’il ne peut s’en dégager et faire appel à la réflexion. Tout entier à ce phénomène, il reste étranger à toute idée de temps et d’espace, et le jugement, privé de tant d’éléments, se trouve d’autant plus faussé qu’il s’exerce dans un ordre de faits où d’ordinaire il est plus facile, plus sûr et plus entraînant. Ajoutons enfin, comme nous l’avons dit précédemment, que l’activité de la mémoire et de l’imagination a pour effet nécessaire de restreindre l’action des sens, de la rendre incomplète, et que cette circonstance, jointe à la nullité d’exercice de la réflexion, augmente l’erreur de l’esprit et s’oppose à toute rectification.

Ainsi donc, en résumé : création spontanée d’une image, sans participation de la volonté et sans conscience de l’action de l’esprit, refoulement de cette image au dehors et localisation' dans le sens correspondant, enfin croyance à la réalité extérieure de l’objet, par suite de la vivacité de l’image, de la diminution d’activité des sens, et du défaut de contrôle de la réflexion et des autres facultés, telles sont les conditions intellectuelles du phénomène de l’hallucination. Mais, remarque très- importante selon nous, l’hallucination est loin d’être toujours identique à elle-même; si le fond du tableau ne change pas, les détails varient à l’infini. Ce ne sont pas seulement, comme on le croit généralement, lés facultés d’imaginer et déjuger qui sont lésées ; toutes les autres facultés prennent une part plus ou moins grande à la production de ce délire, et l’on peut dire avec justesse que, sous ce rapport, il y a autant de variétés particulières que de faits d’hallucination. Nous nous efforcerons, dans les divers cas qui se présenteront à notre observation, de rendre sensibles à vos yeux les

diverses prédominances de lésion des facultés et leurs degrés si variés. Ces faits et les considérations dont j’aurai le soin de les accompagner auront pour résultat de démontrer le principe que je viens d’émettre, de concourir à la connaissance de la nature intime, des hallucinations, et de prouver de plus en plus l’action simultanée de nos facultés dans tout acte de notre esprit.

L’étude psychologique à laquelle nous venons de nous livrer sur la nature de l’hallucination, et celle que nous avons faite précédemment sur les illusions, nous mettent à même de résumer leurs caractères analogues et différentiels.

D’après Esquirol, il y a une ligne de démarcation précise entre l’illusion et l’hallucination. Dans l’illusion, il y a impression sensoriale, tandis que l'hallucination se produit en l’absence de tout objet sensible. En bornant ainsi l’analyse de ces phénomènes, il n’y a pas de confusion possible; mais l’analyse doit être plus profonde. Il faut les comparer dans tous leurs éléments, et de cette comparaison dérivent les analogies et les différences .

Si les illusions diffèrent des hallucinations par leur point de départ, ces deux phénomènes se rapprochent en ce qu’ils sont l’un et l’autre, contrairement à l’opinion d’Esquirol, d’une nature essentiellement intellectuelle. Par cette seule remarque, la ligne de démarcation devient déjà moins tranchée; mais, pour établir d’une manière plus exacte cette comparaison entre deux phénomènes complexes, il faut nécessairement recourir à des distinctions. Rappelons, en conséquence, que nous avons divisé les illusions mentales en deux espèces, d’après leur nature psychologique (car il ne peut être ici question des illusions sensoriales, qui diffèrent totalement des hallucinations). Les

illusions de la première espèce sont constituées par une lésion dn jugement, sans l’intervention d’un produit de l’imagination ; celles de la seconde espèce consistent, au contraire, dans la lésion de l’imagination, unie à l’altération du jugement. Si nous comparons les hallucinations aux illusions caractérisées par la lésion du jugement, indépendante de toute action de l'imagination, nous trouvons entre ces deux phénomènes beaucoup plus de différences que d’analogies. Sans doute il y a dans les deux cas sensation actuelle ou reproduite, et action de l’intelligence; mais dans ce genre d’illusion manque le caractère essentiel, pathognomonique, de l’hallucination, la lésion de l’imagination. Dans le deuxième groupe des illusions, au contraire, qui présente tout à la fois la lésion de l’imagination et celle du jugement, il y a analogie frappante avec l’hallucination, ou plutôt c’est une hallucination même, moins le point de départ qui réside dans une impression actuelle.

En résumé, des faits et des considérations que nous axons présentés, il résulte :

1° Qu’Esquirol a basé la distinction entre les illusions et les hallucinations sur deux caractères secondaires : la lésion des sens et l’actualité de l’impression dans un cas, et leur absence dans l’autre ;

2° Que pour établir des différences vraiment scientifiques, il faut les chercher dans le domaine de l’intelligence ;

3° Que les faits réunis par Esquirol, sous le nom d’illusions, doivent être divisés en deux catégories, dont l’une est presque identique à l’hallucination, et dont l’autre en diffère complètement et se confond avec les autres phénomènes du délire.

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