HUITIÈME LEÇON
Troubles de la sensibilité physique des mouvements et des fonctions organiques chez les aliénés.
Sommaire. — Anomalies de la sensibilité générale; anesthésie, hyperesthésie, insensibilité générale ; transformations de la personnalité qui s’y rattachent. — Insouciance des aliénés pour les diverses températures. — Lésions des mouvements, importantes à étudier dans la folie. Exemples de lésions générales et de lésions partielles'. L’influence morale ne suffit pas pour rendre compte de ces troubles de la motilité. — Affections spasmodiques des organes intérieurs ; exemples : convulsions, accidents paralytiques. — État des diverses fonctions organiques : sommeil, fonctions génitales, nutrition, circulation, sécrétions, respiration. — Résumé des troubles nerveux dans les divers organes de l’économie.
L’ordre que nous avons adopté dans l’exposé des symptômes des maladies mentales nous amène à l’examen des phénomènes physiques. Nous le ferons d’une manière abrégée, parce que la clinique nous permet d’insister tous les jours, d’une manière pratique, sur cet ordre de faits. Nous diviserons cet examen en trois parties : nous étudierons successivement les lésions de la sensibilité physique, des mouvements et des diverses fonctions organiques.
Les lésions de la sensibilité physique sont ou générales ou partielles. Les lésions générales se manifestent sous deux aspects principaux : un sentiment de bienêtre ou un malaise général. Par leur généralité même, ces deux états servent de fondement aux deux espèces principales de maladies mentales, aux formes expansives et dépressives, comme nous le démontrerons en
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traitant de chacune d’elles en particulier. Ces anomalies de la sensibilité générale portent les malades à croire que certaines parties de leur corps ont changé de nature, manquent complètement, ou bien ont acquis des proportions énormes. Les uns croient qu’ils n’ont pas de tête: d’autres, qu’un de leurs membres est d’argile ou de verre; d’autres enfin, qu’ils en sont privés. Il en est qui s’imaginent avoir une tête énorme ou toute petite; que leur nez a pris un développement considérable ; qu’ils sont légers comme de la plume ou lourds comme du plomb. Par suite des mêmes lésions, les aliénés éprouvent momentanémént un phénomène psychique, fréquent dans les rêves et qui consisterà se sentir soulevé dans les airs, transporté sur une montagne ou précipité dans un lieu très-profond. Les causes de ces sortes de délires sont difficiles à apprécier. Qùelquefois la conviction d’être privé d’un membre tient à une anesthésie de ce membre, ou à une modification des nerfs qui se distribuent aux muscles de cette partie ; mais, le plus souvent, ces idées délirantes ne reconnaissent pas pour cause une lésion de la sensibilité générale. Les métamorphoses complètes sont principalement dues à des phénomènes psychiques. Ainsi, par exemple, certains penchants, tels que la colère, la vengeance^ l’impulsion à la rixe, peuvent inspirer à un aliéné l’idée qu’il est changé en animal féroce. Le malade ayant alors la conscience plus ou moins nette de son état de violence, le contraste qu’il constate avec son état antérieur le trouble, le tourmente, et il finit par croire à la réalité de ce qu’il a d’abord redouté. La croyance à une grande légèreté ou à une grande lourdeur est fréquente dans les délires consécutifs à l’épilepsie. Bottex cite un cas de ce genre dans lequel l’individu croyait avoir des
dimensions si larges qu’il disait ne pas pouvoir passer par une porte. On trouve des exemples analogues dans beaucoup d’autres maladies aiguës, même assez légères, ainsi que dans les rêves. Des faits bien extraordinaires, sous ce rapport, sont consignés dans les annales des maladies mentales. C’est ainsi qu’un malade s’imaginait posséder deux corps ayant leur vie et leur mode d’action particuliers, l’un se promenant, l’autre restant au lit ; et cette bizarre croyance était assez forte pour lui faire prendre une quantité d’aliments suffisante pour nourrir deux corps, sans qu’il ressentît le stimulant de l’appétit. Lorsque F anesthésie n’existe que d’un seul côté du corps, les malades s’imaginent souvent avoir une personne ou un cadavre couchés à côté d’eux. M. Bouillaud cite un cas de ce genre chez un malade atteint d’encéphalite. Ce genre de trouble s’observe plus fréquemment, en effet, dans le délire des maladies aiguës que dans la folie.
L’anesthésie, et même la diminution de la sensibilité, n’est pas un fait commun dans les maladies mentales ; son exaltation ou l’hyperesthésie est beaucoup plus fréquente. Il est juste de dire néanmoins que les aliénés apprécient, en général, les températures et les impressions comme on le fait ordinairement. Cependant, on observe des lésions de la sensibilité dans toutes les espèces d’aliénation, surtout dans celles avec prédominance d’idées mystiques, dans la démonomanie et dans la folie paralytique. On a vu l’insensibilité générale enlever à certains aliénés le sentiment de leur propre existence : « J’ai sous les yeux, dit M. Foville, un homme qui se croit mort depuis la bataille d’Austerlitz, à laquelle il reçut une grave blessure. Son délire est fondé sur ce qu’il ne reconnaît ni ne sent plus son corps. Lorsqu’on lui
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demande des nouvelles de sa santé, il a coutume de répondre : Vous me demandez comment va le père Lambert ? Mais le père Lambert n’y est plus; il a été emporté par un boulet à la bataille d’Austerlitz. Ce que vous voyez là n’est pas lui ; c’est une machine qu’ils ont faite à sa ressemblance, et qui est bien mal faite ; tâchez donc d’en faire une autre. Jamais, en parlant de luimême, il ne dit moi, mais cela. Get homme est plusieurs fois tombé dans un état complet d’immobilité et d’insensibilité qui durait plusieurs jours. Les sinapismes, les vésicatoires appliqués contre ces accidents, n’ont jamais déterminé le moindre signe de douleur. Souvent il a refusé de manger, disant que ça n’avait point de ventre. »
Esquirol n’a pu découvrir aucun signe de douleur en traversant, avec une épingle, la peau du bras d’un démonomaniaque qui disait ne plus rien sentir, s’imaginant que son corps avait été emporté par le diable, avec l’âme son hôtesse. Pendant une maladie dont il fut atteint, Baudelocque avait, comme le père Lambert, perdu la conscience de sa propre individualité de son existence. Tandis qu’il reconnaissait les personnes, qu’il se rappelait ses antécédents et jugeait sensément de beaucoup de choses, il ne comprenait pas ce que c’était que sa tête, son bras, etc. : 11 n’en avait pas, disait-il. Un jour, il voulut tâter son pouls, et il en apprécia très-bien l’état, après avoir demandé si c’était son poignet, et non celui d’un autre qu’il explorait. Savary, qui rapporte ce fait, cite également celui d’une phthisique avancée qui ne parlait d’elle et de ses souffrances, qu’à la troisième personne. Ah ! comme elle souffre ! sa respiration est horriblement gênée ; elle va étouffer ! J’ai également donné des soins à plusieurs
aliénés qui, par suite d’une anesthésie ou d’une augmentation de la sensibilité générale, avaient perdu leur personnalité, et ne parlaient jamais d’eux-mêmes qu’à la troisième personne.
Chez d’autres aliénés, au contraire, on observe des sensations insolites, c’est-à-dire l’exaltation ou la perversion, et non l’abolition de la sensibilité, qui donnent lieu souvent à des illusions. Une malade de cette espèce, ressentant ordinairement des douleurs dans la matrice, croyait que le diable couchait avec elle. Esquirol a constaté de nombreuses et fortes adhérences dans le faisceau intestinal d’aliénés qui se figuraient avoir, dans le ventre, des combats d’hommes et de démons, et nous avons rencontré plusieurs fois, dans notre pratique, des faits entièrement semblables. Ces faux jugements, ces écarts d’imagination, ne provenaient-ils pas de sensations organiques, interprétées dans le sens de certaines préoccupations ? C’est ce qui arrive souvent dans les affections hypochondriaques et mélancoliques. Lorsqu’on se livre à des investigations approfondies, on trouve des rapports fréquents entre les lésions de la sensibilité générale et ces incroyables délires dans lesquels les malades se croient transformés, comme nous l’avons dit, en un bloc de cristal ou de marbre, en un vase d’argile ou en un amas de cendres.
Rapportons maintenant quelques anomalies de la sensibilité générale auxquelles ne viennent point s’associer d’illusions. Il est des aliénés qui paraissent insensibles aux causes ordinaires de douleur. Esquirol parle d’une idiote qui se mit à gratter un bouton quelle avait à la joue, et ne discontinua pas qu’elle ne l’eût troué; après avoir opéré cette perforation, elle Falret. 19
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agrandit la plaie en la tiraillant continuellement avec le doigt. Nous avons vu plusieurs fois des aliénés s’inciser, s’amputer eux-mêmes diverses parties du corps sans paraître ressentir aucune souffrance, et les auteurs rapportent des cas tout à fait analogues. Mais le phénomène d’insensibilité qui a le plus souvent frappé les observateurs, c’est l’insouciance avec laquelle plusieurs malades atteints d’aliénation supportent les basses températures. On en voit s’exposer au grand air. se coucher par terre, sur les dalles, sur le plancher, pendant que les glaces et la neige font grelotter les personnes chaudement vêtues. De pareilles imprudences paraissent même exercer sur la santé des aliénés une influence moins fâcheuse qüe sur celle d’autres personnes. Cependant cette vérité a été exagérée, et l’on observe souvent, chez les aliénés, les effets ordinaires produits par les basses températures. Ces malheureux sont tellement exposés aux congélations que, dans plusieurs établissements, il existe une règle expresse de visiter, matin et soir, et d’envelopper de flanelle les pieds des malades dont l’état fait redouter ces fâcheuses conséquences. Nous n’avons pas besoin d’énumérer les autres accidents qui résultent de l’influence du froid chez les aliénés. L’étiologie générale est la même pour eux. Nous avons voulu dire seulement ici qu’ils paraissaient moins prédisposés que les autres hommes aux maladies consécutives à l’action du froid. Du reste, certains d’entre eux se montrent également insensibles aux températures élevées. Il en est qui se promènent et se couchent tout nus au soleil dans des journées brûlantes, et qui peuvent même longtemps fixer les yeux sur cet astre, sans en être éblouis. Cette dernière disposition que présentent quelques
aliénés est justement regardée comme d’un funeste augure.
L’indifférence au froid, et l’aptitude des aliénés à le supporter, ont été expliquées dé diverses manières; elles l’ont été par un phénomène d’insensibilité, d’anesthésie. Pinel, considérant que certains aliénés développaient énormément de chaleur, a pensé que l’impression du froid pouvait devenir, pour quelquesuns d’entre eux, un véritable besoin. Enfin la force et la ténacité des préoccupations mentales doivent aussi entrer en ligne de compte. Cependant l’anesthésie nous paraît être la cause la plus ordinaire de l’insouciance pour les basses températures que montrent certains aliénés ; mais on se tromperait fort si l’on croyait que la généralité de ces malades est insensible au froid et au chaud. C’est exceptionnellement que l’on observe ce phénomène, qui a lieu particulièrement dans les délires agités, dans la démence et dans certaines mélancolies, surtout dans la mélancolie avec stupeur. La plupart des aliénés tranquilles ressentent l’effet des diverses températures comme les autres hommes, et quelques-uns même plus vivement, car ils ont le système nerveux plus actif et plus irritable.
L’état des mouvements , chez les aliénés, réclame une sérieuse attention, comme expression symptomatique des lésions cérébrales, comme base du pronostic, et comme source d’indications thérapeutiques. Les auteurs ont bien mentionné, au milieu de leurs descriptions, des faits de cette nature; mais ils les ont rapportés pêle-mêle avec les autres symptômes, sans même avoir eu la pensée de les rattacher à la lésion des organes des mouvements. Les troubles de la motilité n’ont été étudiés que dans un seul de leurs mo-
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des, alors que le désordre est extrême, dans la paralysie générale. Ils méritent cependant de devenir l’objet d’un système complet d’observations, depuis les intonations diverses de la voix, le rire, le hoquet, l’éternument, qui surviennent par accès, depuis le plus simple spasme à F extérieur ou dans la profondeur de nos organes jusqu’à la chorée, à T épilepsie et à la paralysie générale. Les fonctions de contractilité et de myotilité, chez ces malades, sont plus souvent et plus profondément troublées que ne le pensent même les médecins spécialistes . Aux exagérations , aux contrastes, aux oppositions de caractère, correspondent des expressions de la physionomie, qui sont comme des saillies de l’homme intérieur. Outre les colorations rapides et diverses du visage, on observe des mouvements convulsifs dans les lèvres, les- joues, les ailes du nez, les sourcils et les paupières, ou bien de. bizarres contorsions de la figure, qui est toute grimacée. Le regard surtout, par suite de l’irrégularité de l’innervation, de la contraction et du relâchement des muscles de l’œil, est fréquemment troublé, égaré, vagué, d’une mobilité extraordinaire ou d’une fixité étonnante. Souvent les paupières présentent un clignotement extrêmement rapide, et le globe de l’œil un mouvement précipité de dehors en dedans et de dedans en dehors. Le strabisme même se -développe quelquefois pendant le cours des maladies mentales; plus fréquemment encore, on remarque la dilatation des pupilles ou leur extrême contraction.
En général, à la période d’imminence comme dans les périodes subséquentes de la folie, l’appareil locomoteur est plus ou moins fortement influencé. Parmi la variété de ses lésions, quelquefois très-singulières.
nous devons noter deux cas extrêmes : celui d’un besoin de mouvement continuel, et celui d’une apathie, d’une immobilité, d’une torpeur qui résistent à toutes les sollicitations. La sensation de lassitude générale, de courbature, de contusion, si fréquente surtout dans les premières périodes des maladies mentales, est également l’expression d’une atteinte profonde portée au système musculaire. Les muscles sont souvent dans un état de tension et de rigidité tel que les malades ont de la peine à se mouvoir ou à parler lorsque la langue participe à cet état. Le relâchement des muscles s’observe également et conduit aux mêmes résultats; mais on observe plus fréquemment encore ^les alternatives de contraction et de relâchement, que la permanence de l’un de ces états, surtout dans les muscles de la face. Tous les muscles peuvent d’ailleurs en être le siège, et il n’est pas rare de les constater dans les autres parties du système musculaire, soit à la surface, soit dans la profondeur de nos organes.
Les contractions permanentes, dans une partie plus ou moins étendue du système musculaire, se lient souvent à un état d’extase et de catalepsie, de même que les alternatives de contraction et de relâchement sont quelquefois portées jusqu’aux convulsions plus ou moins générales et à la chorée. D’autres fois, on constate des spasmes douloureux des muscles du cou, des contractions spasmodiques des muscles de l’abdomen, ou bien des spasmes dans les extrémités inférieures qui contraignent les malades à une marche irrégulière, à des sauts. Notons également un tremblement partiel ou général, qu’on observe chez un grand nombre d’aliénés, surtout au début de la maladie, pendant la durée des paroxysmes et lorsque l’aliénation passe de
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la période aiguë à la période chronique. Enfin, avec beaucoup d’attention, on remarque quelquefois un état de contraction fibrillaire qui paraît se passer dans l’intimité même du muscle, et qui pourrait bien être la cause de beaucoup d’impatiences et de besoins de mouvement qu’éprouvent les aliénés.
De tels troubles prouvent jusqu’à l’évidence que la folie n’est pas une simple perturbation murale, ayant son siège dans le système nerveux, mais que celui-ci paraît, au contraire, y jouer un rôle, principal. Les spasmes, les convulsions, les anesthésies, les accidents paralytiques, qui accompagnent si souvent l’aliénation mentale, dénotent autre chose qu’une maladie de l’esprit. Gette simultanéité de lésion des facultés morales et intellectuelles, des sensations, de la sensibilité générale et des mouvements, atteste suffisamment une maladie physique, dont le siège n’est pas douteux. Nous insistons sur ce point, parce que plusieurs médecins distingués ont encore la tendance funeste à spiritualiser les maladies mentales, et à traiter les aliénés comme des êtres déraisonnables dont il suffit de dissiper les erreurs, de dompter les caprices et de faire fléchir la volonté. Le physique s’efface complètement dans cette thérapeutique toute morale, et cependant les spasmes, les convulsions, les anesthésies et les paralysies, que nous observons fréquemment dans les maladies mentales, témoignent assez clairement que l’organisation est malade et que le système nerveux est altéré.
On peut dire avec vérité que l’état des mouvements n’est presque jamais normal dans l’aliénation mentale. On objectera que les mouvements correspondent à l’impulsion morale, à la modification des pensées
et des sentiments, comme, dans l’état de raison, les muscles sont les serviteurs de la volonté, et font toujours, en lui obéissant, un service régulier. A cette objection, on pourrait peut-être répondre que cette aptitude des muscles à obéir aux commandements d’une volonté malade suppose déjà, dans ces organes, une altération correspondante à celle de l’entendement et de la volonté. Mais admettons que chez le maniaque furieux qui s’agite sans cesse, chez le mélancolique qui préfère rester assis ou couché, l’exaltation et la succession rapide d’une idée dans un cas et la fixité des sentiments dans l’autre, s’harmonisent très-bien avec l’état tout à fait opposé de leurs mouvements ; n’y a-t-il pas dans l’exercice de toutes les fonctions des limites, au delà desquelles commence l’état anormal? Il est donc permis d’examiner si, dans le délire général agité, l’activité musculaire ne dépasse pas les bornes de l’impulsion du moral, et si, dans le délire restreint et triste, l’immobilité ne va pas au delà de la ténacité réfléchie d’une préoccupation. La solution de cette question est sans doute très-difficile, parce que nous sommes sans cesse en présence d’un inconnu, le degré d’impulsion que donne ou que refuse le moral; car il n’existe pas de dynamomètre de l’âme. Toutefois, ce n’est pas une raison suffisante pour renoncer à la recherche de ce qu’il peut y avoir de régulier ou d’anormal dans les rapports des mouvements des aliénés avec leur état mental ; cet examen n’est pas d’ailleurs sans importance, car on méconnaîtrait souvent les lésions des mouvements chez ces malades, si on les réduisait aux spasmes, aux convulsions et aux paralysies.
Chacun sait, par son expérience personnelle, que
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c’est le propre de toute émotion vive de nous inviter au mouvement. Il est donc tout simple que le maniaque turbulent traduise, par son activité musculaire, l’agitation qui domine son moral. Mais une observation attentive de ces malades peut souvent démontrer qu’il existe chez eux un besoin, une impatience de se mouvoir, qui excèdent la vivacité de leur pensée. Il en est qui, devenus doux et tranquilles, sont encore irrésistiblement poussés à l’exercice et le supportent violent, sans se fatiguer. On dirait qu’il existe chez ces malades une force accrue d’innervation ou de névrosité à dépenser par le mouvement, et que l’organisation y est incitée par une stimulation particulière toute physique ; or cette activité musculaire exubérante ne dénote-t-elle pas un genre de lésion de la contractilité, de la myotilité ? La prédilection pour le repos, pour l’immobilité, chez beaucoup d’aliénés mélancoliques, dépasse aussi fréquemment la mesure normale. Il y a chez ces malades plus que de l’éloignement pour l’exercice, il y a de l’engourdissement, de la torpeur. Non-seulement il leur répugne, mais ils ne peuvent pas se mouvoir vivement et longtemps. La lésion des mouvements, dans un sens opposé, est peutêtre encore plus manifeste chez eux que chez les maniaques.
Nous pensons donc que, soit par excès, soit par défaut, la motilité, chez beaucoup d’aliénés, n’est en rapport exact ni avec l’état mental, ni avec les forces physiques, et que cette disproportion représente une altération des mouvements. Toutefois, en la rapportant à une double échelle de mensuration, nous plaçons l’état mental en première ligne : car chacun sait combien le moral, la passion surtout, peuvent imprimer d’activité ou de langueur, de vigueur ou de prostration, aux forces physi-
ques. Cette puissance du moral est quelquefois bien remarquable dans la folie, et l’on voit des aliénés que leur fureur rend très-redoutables, non-seulement à cause de l’aveuglement qui la guide, mais encore par l’énergie des forces musculaires qu’elle centuple.
Après ces généralités sur les lésions de la sensibilité et de la motilité dans les maladies mentales, passons à des altérations plus manifestes et plus profondes des mouvements. .
Les affections spasmodiques, siégeant dans divers organes, ne .sont pas rares chez les aliénés. Parfois elles ont précédé la folie, et d’autres fois elles lui survivent : telles sont les palpitations de cœur, les dyspnées, les dyspepsies, et enfin les gastro-entéralgies, qui, par la sensation qu’elles font éprouver, ressemblent assez à la constriction spasmodique du pharynx, et me paraissent devoir être attribuées aux spasmes de la membrane musculaire de l’estomac et des intestins.
Parmi les faits de lésion musculaire qu’il me serait facile de citer en grand nombre, je me bornerai aux deux suivants :
1° Une dame atteinte d’aliénation partielle, avec prédominance d’idées mystiques, mais nullement hystérique, éprouvait de temps en temps une commotion générale, semblable à celle qui résulterait d’une décharge électrique sur tout son corps. A la suite de cette commotion, Mme *** ne pouvait résister au besoin impérieux d’étendre les jambes, de fouler le sol à coups redoublés, de se tordre les bras. Presque en même temps, Mme *** éprouvait une grande constriction dans le pharynx, des secousses convulsives dans les muscles respiratoires, et la suffocation devenait imminente. Après une durée de cinq ou six minutes, ces symptômes diminuaient pro-
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gressivement d’intensité comme ils s’étaient manifestés, et tout rentrait dans l’ordre habituel.
2° Mme *** est tout à coup saisie de mouvements tumultueux du cœur, d’une constriction extrême de la poitrine, comme si les diamètres de cette cavité étaient tout à fait changés, et comme si une pression s’exerçait latéralement, d’avant en arrière, et même de bas en haut, avec un degré de plus dans la région du diaphragme. A ces symptômes, qui tous sont indicatifs d’un trouble de l’innervation, manifesté par des spasmes de plusieurs muscles, se joignent une modification de la voix, qui est comme éteinte dans certains moments, saccadée et sifflante dans d’autres ; et de plus, un resserrement de l’arrière-bouche tel, qu’il est impossible à Mme *** d’accomplir l’acte de la déglutition ; lorsque par un effort elle a cherché à faire franchir l’isthme du gosier au bol alimentaire, elle a éprouvé quelquefois des éternuments qui l’ont fait rejeter par la bouche et les narines. Souvent cette malade sent des mouvements dans la matrice, et ces mouvements ajoutent à son anxiété morale, car ils lui persuadent qu’elle a de mauvaises intentions. Trois fois elle a éprouvé le sentiment de contraction et de dilatation de la matrice, comme si elle allaitaccoucher, avec addition d’une sensation d’impulsion assez forte pour lui faire croire que le siège sur lequel elle était assise en recevait une secousse.
Les affections convulsives peuvent figurer comme cause ou comme complication de l’aliénation mentale ; à ce double titre, il en sera question ailleurs. Bornonsnous à rappeler ici la connexion qui existe fréquemment dans le trouble des deux ordres de fonctions du système nerveux. Trop souvent l’épilepsie, la catalepsie, la chorée, l’hystérie, prédisposent à la folie,: ou en de-
viennent la cause déterminante. A la lésion des mouvements succède le désordre des facultés mentales. 11 est plus rare que la folie engendre ces maladies convulsives. On l’observe néanmoins ; ce qui fournit la preuve et la contre-épreuve que le système nerveux est toujours malade, quel que soit l’ordre de succession des symptômes par lesquels se traduit la maladie dont il est atteint. Nous ne parlerons pas ici de la lésion des mouvements dans la paralysie générale ; nous lui consacrerons une leçon particulière, parce que nous ne la considérons pas comme une. complication, mais comme une forme spéciale de la folie.
Avant de passer aux phénomènes de la vie purement végétative chez les aliénés, nous avons à examiner deux fonctions qui sont sur la limite de la vie animale ou de relation et de la vie organique : le sommeil et la génération. Le sommeil est généralement rare, léger, et fort agité par des rêves, au début de la folie; il reste trèsimparfait pendant toute la période aiguë, et les longues insomnies, qui révèlent la surexcitation cérébrale, concourent à augmenter le délire. A mesure que l’agitation mentale diminue, les veilles perdent de leur opiniâtreté, et le retour du sommeil est à la fois un indice et une cause d’amélioration. Dans la démence, au contraire, l’insomnie est souvent remplacée par un état de somnolence prolongée, qui est d’un augure défavorable.
Les fonctions génitales sont ordinairement conservées chez les aliénés ; quelquefois même leur activité est accrue, quoique le trouble mental n’ait point une origine érotique. Cette surexcitation des organes génitaux, indépendante de l’érotomanie physique ou morale, s’observe particulièrement dans le délire agité. Les
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fonctions génitales sont, au contraire, languissantes dans les délires tristes, surtout s’ils n’ont point l’amour pour objet. Cependant il est rare que l’appareil reproducteur soit frappé d’insensibilité ou d’impuissance, excepté dans la paralysie générale. L’aptitude de l’homme et de la femme à l’acte vénérien et à la fécondation n’est pas abolie; seulement, dans la folie comme en pleine raison, la succession rapide des idées, la violence ou la ténacité des préoccupations étrangères aux désirs amoureux, peuvent entraîner l’inactivité des fonctions génitales. Il serait d’ailleurs bien désirable que la nature voulût abdiquer ses droits sur l’instinct de la reproduction, tant que dure l’aliénation mentale; car la sensibilité voluptueuse que conservent ces organes est la source de nombreux malheurs chez les aliénés. Sans parler des malades atteints d’érotisme, de nymphomanie et de satyriasis, on n’a que trop souvent à constater, chez les aliénés; de déplorables habitudes d’onanisme, ainsi que leurs conséquences désastreuses pour la conservation de leur santé et le rétablissement de leur raison. Soit excitation nerveuse, soit privation de l’acte conjugal, soit absence de distractions et d’autres plaisirs, soit effet des longues insomnies, soit enfin tyrannie de l’habitude, un grand nombre cl’aliénés des deux sexes se livrent à l’onanisme avec fureur. Ces pernicieux attouchements vont quelquefois jusqu’à rendre leur corps arqué, leurs doigts crochus, symptômes d’incurabilité auxquels on n’a pas, jusqu’à ce jour, prêté une attention suffisante. D’ailleurs, ce n’est pas seulement l’onanisme qui produit de funestes effets ; l’acte vénérien, même modéré, augmente l’excitation ou donne lieu à de fréquentes rechutes. Je vous ai montré, dans mon service, deux
exemples de cette fâcheuse influence. Quoique les aliénées conservent l’aptitude à la conception et à la grossesse, elles sont plus exposées que les autres femmes aux irrégularités et aux suppressions menstruelles; cependant cette irrégularité a été beaucoup exagérée.
A l’exception des phénomènes nerveux, dont nous vous avons montré la fréquence chez les malades de notre service, et sur lesquels nous insisterons tout à l’heure, les fonctions qui ont; pour but définitif la nutrition paraissent ordinairement faiblement altérées dans le cours de F aliénation mentale ; au début seulement, et dans quelques paroxysmes, on observe des symptômes fébriles. Ce trouble passager des fonctions organiques est beaucoup plus fréquent dans le délire général que dans le délire partiel; il se produit sur-tout à la période d’invasion et pendant les exacerbations. Mais est-il juste de dire que la fréquence du pouls, la chaleur de la peau, la soif, l’anorexie, n’apparaissent que comme des accidents dans la folié, et n’ont point de rapport essentiel avec elle ? Un grand nombre d’aliénés, il est vrai, ne semblent pas avoir l’organisation plus malade que la plupart dès hommes bien portants. Cependant nous pensons que l’absence des troubles organiques, signalée dans la folie par un grand nombre d’observateurs, n’est qu’une vérité relative. La cause d’erreur réside dans la comparaison avec l’état fébrile du délire aigu ; car, sans parler des lésions si notables de la sensibilité et delà contractilité, la digestion, les sécrétions, les excrétions, la circulation, la respiration et la nutrition, présentent, chez les aliénés, beaucoup plus d’anomalies que chez les personnes non malades. L’appétit est plus inconstant, plus capricieux, les digestions plus irrégulièrés
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et la constipation très-fréquente. C’est particulièrement dans le délire général, où se manifestent plus souvent la fièvre et l’anorexie, qu’on observe aussi quelquefois une voracité très-grande. L’excitation de ces malades agit alors à la manière de tous les violents exercices physiques, qui occasionnent une grande déperdition de forces, et développent en raison directe le besoin de réparation. Il ne faut pas confondre cet appétit avec celui qu’on remarque chez les aliénés parvenus à la triste période de la démence. Chez ceux-ci, la vie, qui a déserté l’intelligence, semble s’être réfugiée tout entière dans les fonctions de nutrition ; beaucoup d’entre eux n’ont d’appétit et de désir que pour les aliments, et ils prennent bientôt un embonpoint qui est du plus mauvais augure. Il est facile de pressentir que, dans les délires restreints et tristes, comme sous le poids des chagrins de tout genre, l’appétit est diminué. Du reste, l’indifférence ou l’éloignement que les aliénés manifestent pour l’alimentation peuvent dépendre de causes diverses : de l’inaction physique, du mauvais état des voies digestives, de la ténacité des préoccupations, ou bien d’un refus volontaire et obstiné, en vue du suicide, par crainte du poison, etc., etc. Observation bien surprenante ! Plusieurs médecins ont observé et nous avons vu également des aliénés apyrétiques passer quarante jours et au delà sans rien ingérer et sans dépérir d’une manière très-sensible : preuve assurément manifeste de quelque grande perturbation de l’influence nerveuse ; car, dans l’état de santé, une telle abstinence entraînerait inévitablement non-seulement le dépérissement, mais la mort.
En général, le pouls s’éloigne peu de l’état normal chez les aliénés. Dans l’état aigu cependant, ij offre
plus de fréquence, en même temps que la chaleur de la peau est augmentée. Mais est-il vrai, comme le pense M. Foville, renchérissant sur l’opinion de Nasse, que les cinq sixièmes des aliénés aient le cœur plus ou moins atteint d’anévrysme? Pour nons, quoique nous ayons observé quelquefois chez les aliénés des lésions organiques du cœur, nous sommes lojn d’admettre cette proportion, et nous pensons que cet organe est plus souvent névrosé qu’altéré dans son volume et sa texture.
Les sécrétions, et notamment la transpiration, se font imparfaitement chez un grand nombre d’aliénés. Souvent ces malades ont la peau sèche, mal colorée, exhalant une odeur désagréable. Ils ne maigrissent pas ou même ils engraissent, quoique mangeant peu, parce qu’ils transpirent mal. Ils urinent beaucoup, et l’expulsion des urines est plus fréquente, comme dans les maladies nerveuses ^n général. On sait d’ailleurs que la constipation leur est très-habituelle.
Sans être gênée, la respiration est assez fréquemment inégale, précipitée, ralentie, entrecoupée, suspirieuse, chez les aliénés. Leur haleine est souvent fétide, et cette fétidité accidentelle, symptôme ordinaire de toutes les maladies nerveuses, annonce fréquemment l’imminence d’un accès de mélancolie, de manie, d’hystérie, etc.
Quoique, dans notre conviction profonde, les aliénistes n’accordent pas assez d’attention aux sensations que les malades disent ressentir dans l’une ou l’autre des cavités splanchniques, et qu’elles soient souvent, à nos yeux, l’indice de lésions graves, mal interprétées par l’esprit en délire ; quoique nous soyons également persuadé que les troubles observés dans les organes
de la vie d’assimilation sont pins dignes d’examen qu’on ne le croit habituellement, cependant nous ne saurions trop répéter que la lésion du système nerveux est prédominante chez les aliénés, non- seulement dans le centre cérébro-spinal, mais encore dans la périphérie. C’est ce que prouve le résumé suivant, qui est fondé sur une„observation réitérée.
Relativement aux fonctions assimilatrices, tantôt on remarque un appétit vorace lié à une grande puissance digestive et alternant avec de l’inappétence, des digestions pénibles, des gastralgies ou des vomissements pour des causes légères ; tantôt on constate des troubles divers dans les fonctions des intestins, tels que des coliques violentes, des entéralgies, un développement considérable de gaz, et par-dessus tout une constipation opiniâtre, qui, en général, me paraît plutôt dépendre de l’irrégularité de l’innervation que de toute autre cause. Les reins et la vessie sont aussi fréquemment le siège d’affections nerveuses chez les personnes disposées à la folie et pendant la durée de cette maladie, Dans les organes de la respiration et de la circulation, comme dans les systèmes digestif et urinaire, on observe également des phénomènes nerveux présentant les mêmes caractères d’instantanéité et de cessation brusque, de gravité apparente et d’absence de danger réel, du moins pour le moment actuel : douleurs plus ou moins fugaces, mais toujours vives, dans les parois de la poitrine; secousses convulsives des muscles respiratoires ; hoquets et éternuments fréquents, prolongés, se reproduisant comme par accès; resserrement de la gorge ; variation extrême dans les intonations de la voix; rires sans fin pour les causes les plus légères ou même sans motif aucun ; oppres-
sion, difficulté de respirer poussée quelquefois jusqu’à suffocation et à l’imminence de l’asphyxie; cardial- , citations plus ou moins fortes, rarement corn îinues , revenant comme par accès, quelquefois effroyables pour ceux qui n’en reconnaissent pas la véritable nature; mouvements désordonnés dans les autres parties du système circulatoire, et notamment dans les carotides, dans l’aorte abdominale, dans les artères crurales; par contre, quelquefois ralentissement de la circulation , comme s’il y avait un temps d’arrêt ou une suspension dans cette fonction , et enfin défaut d’isochronisme des pulsations dans les différentes artères. Même prédominance des phénomènes nerveux dans les organes sexuels : douleurs dans la région des ovaires; spasmes de T utérus qui, dans quelques cas, suffisent pour expulser le produit de la conception : irrégularités, difficultés de la menstruation, enfin retentissement profond de l’état de l’utérus sur la constitution de la femme et sur certains organes en particulier.
Malgré la fréquence de tous ces phénomènes nerveux dans les divers appareils de l’organisme chez les aliénés, il est vrai de dire que chez eux les fonctions de nutrition se font en général avec assez de régularité. C’est à cette circonstance qu’il faut sans doute attribuer la négligence apportée si habituellement dans ce genre d’observation. Par contre, des médecins d’un grand mérité donnent aux lésions des organes d’assimilation dans la folie une importance presque exclusive, et ne considèrent le délire que comme un symptôme de ces diverses altérations. Nous avons déjà fait voir combien cette méthode, ainsi généralisée, était préjudiciable à l’observation exacte et complète des maladies mentales.
Falbet.