NEUVIÈME LEÇON
Marche des maladies mentales.
Sommaire. — Période d’incubation ; il est difficile de préciser son début; les premiers prodromes sont rarement appréciés à leur juste valeur. — Troubles dans les sentiments et dans les actes : symptômes physiques : les malades ont souvent conscience de leur état. — Période d’invasion : elle se caractérise par l’apparition de phénomènes nouveaux qui établissent une limite tranchée entre la raison et la folie. — Stade mélancolique; il existe -souvent, mais c’est un état général de trouble et de confusion. — Période d’état, décrite d’après les formes de la classification actuelle. Description sommaire de l’aliénation générale, de l’aliénation partielle, dépressive et expansive, de la démence et de l’idiotisme.
L’examen détaillé que nous avons fait, dans les leçons précédentes, des troubles des facultés morales et intellectuelles, des illusions et des hallucinations, des lésions de la sensibilité générale, des mouvements et des fonctions organiques, chez les aliénés, nous a présenté l’ensemble des éléments dont se compose la symptomatologie des maladies mentales. Nous pourrions donc borner ici l’exposé de cette partie de la pathologie générale de la folie. Néanmoins des faits ainsi disséminés, et rattachés à des facultés et à des fonctions de divers ordres, ne peuvent laisser dans l’esprit une impression assez nette ni assez complète. D’un autre côté, nous avons plutôt étudié jusqu’à présent la période d’état que les progrès successifs, le développement et les terminaisons de chacune de ces altérations,. Une double nécessité nous entraîne donc à reprendre ce tableau symptomatique, d’abord pour en resserrer les caractères afin de les rendre plus saisissables, ensuite parce que nous avons
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à étudier dans la folie un développement graduel et des périodes que nous ne pouvions assigner à chacun des éléments qui la constituent . Nous allons nous efforcer d’atteindre ce double but en décrivant successivement les prodromes, l’invasion, la période d’état avec ses types et ses formes diverses, enfin le déclin de la maladie et ses deux ordres de terminaison, soit par la convalescence et la guérison, soit par l’incurabilité et la mort; en un mot, nous allons décrire la marche de la folie, considérée d’une manière générale.
Nous avons exposé précédemment (p. 33 et suivantes) les signes de la prédisposition à l’aliénation mentale; nous n’avons donc pas à y revenir ici. Nous nous bornerons également à quelques considérations générales sur la période d’incubation que nous avons déjà étudiée avec des développements suffisants (p. 37-49).
Il faut l’action d’une cause physique ou morale, et le plus souvent le concours de plusieurs causes, pour transformer la simple prédisposition en une véritable affection mentale, en un mot, pour que la période de prédisposition soit remplacée par la période cl’ incubation . A quel moment et sous quelles influences s’opère cette transformation ? C’est ce qu’il est le plus souvent impossible de déterminer, à travers les comptes rendus vagues et incomplets des parents et des malades, et ce qui ne peut l’être d’ailleurs avec précision, puisque cette métamorphose s’opère le plus souvent d’une manière insensible, et que le concours fréquent de plusieurs causes vient encore singulièrement compliquer la solution du problème.
Quoi qu’il en soit, si l’on excepte les cas où rien ne peut arrêterles conséquences d’une active et fatale prédisposition, si l’on excepte encore ces situations déses-
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pérantes où l’action des causes occasionnelles est impossible à éviter, il n’est peut-être pas de maladie naissante qu’on puisse faire plus souvent avorter que l’aliénation mentale, quand on en a saisi les symptômes précurseurs, chez des personnes dociles aux conseils de l’expérience. C’est assez dire combien il importe de fixer son attention sur les prodromes de la folie.
Malheureusement, il faut l’avouer, le médecin est rarement consulté à cette période de la maladie, et d’ailleurs il n’y a guère que les médecins spécialistes qui soient capables d’apprécier la valeur des anomalies mentales qu’on pourrait leur faire connaître, alors que la folie n’est encore qu’imminente.
Ce temps d’incubation se trahit par des manifestations pour la plupart très-équivoques, et souvent semblables à celles qu’on observe chez des individus qui ne sont nullement sur la pente de la folie, il est donc nécessaire d’avoir une grande expérience de pareilles situations pour interpréter convenablement les phénomènes observés, pour ne pas méconnaître la valeur des signes inquiétants, et pour ne pas exagérer la signification de quelques anomalies sans portée. Que de choses doivent être prises en considération lorsqu’il s’agit d’interpréter des actes qui donnent le premier éveil sur l’imminence d’une maladie mentale! Il faut examiner les dispositions des parents, la constitution physique et morale de l’individu, l’éducation qu’il a reçue, les maladies de l’enfance ou des âges ultérieurs, et les causes appréciables des changements nouvellement observés, etc. Ce n’est qu’après avoir mûrement pesé toutes ces circonstances qu’il est permis de décider si l’on a affaire à de véritables prodromes de folie ou à de simples irrégularités de caractère, passagères et sans importance; le
plus souvent même, ce jugement ne repose, à cette période, que sur des probabilités. Toutefois, lorsqu’il existe seulement des doutes qui n’ont pas été légèrement conçus, il est plus prudent d’agir comme si la folie était imminente que de négliger entièrement lesehangements moraux qui avaient éveillé la sollicitude. On éprouve souvent des regrets bien amers, lorsqu’après l’invasion de la maladie on se rappelle des circonstan ces auxquelles il ne fut accordé qu’une faible attention, tandis qu’il fallait y voir le présage d’un malheur qui pouvait encore être évité.
Le médecin doit être d’autant plus sur ses gardes, dans l’examen des premiers phénomènes de l’incubation de la folie, que les nouvelles anomalies de l’intelligence et du caractère que présente le malade sont ordinairement très-mal appréciées par ceux qui l’entourent. Très-souvent les parents trouvent qu’elles sont la conséquence toute naturelle des événements qui les ont provoquées. Ce que l’on observe de plus étrange s’explique parle proverbe trivial que chacun sent à sa manière, et le mal n’est reconnu que lorsqu’il n’est plus temps de le prévenir.
Cependant , les sentiments ne peuvent ainsi s’altérer et les idées se troubler sans qu’il en résulte aussitôt de nombreux changements dans la vie habituelle. Ce fait général, constant même, est ordinairement le premier qu’on observe : mais quelle signification lui donner, lorsqu’il est si commun de remarquer des changements analogues qui ne présagent pas la folie ? Le nombre, la gravité et les motifs de ces métamorphoses, telles sont les premières bases sur lesquelles s’exercera l’interprétation d’un esprit judicieux.
Les changements de conduite, observables dans
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l’incubation des maladies mentales, sont infinis; bornons-nous à relater ici les plus généraux et les plus ordinaires. Les malades montrent pour leurs occupations familières, pour les soins et les attentions de famille, pour les usages et les devoirs sociaux, une négligence ou un zèle inaccoutumés. Étaient-ils sédentaires, ils font de longues absences de leur domicile, ils resserrent ou bien ils étendent et activent outre mesure leurs relations sociales. Les uns témoignent de l’indifférence et de l’éloignement pour les personnes et les choses qu’ils affectionnaient le plus, et, par contre, ils recherchent des objets qu’ils n’aimaient pas. D’autres sont d’une expansion que rien n’égale; ils vous accablent de démonstrations d’obligeance et de dévouement. Généralement ces malades sont distraits, oublieux; ils ne se rappellent ni ce qu’ils ont fait, ni ce qu’ils devaient faire un instant auparavant, et ils sont tout surpris quand on leur signale ces absences fréquentes.
Que ces malades soient tristes ou gais, il est rare qu’ils ne soient pas irritables, susceptibles, disposés à l’emportement, aux bouderies, difficiles à vivre. Leur conduite abonde en contrastes. Étaient-ils rangés, ils deviennent dissipateurs ; autrefois circonspects dans leurs entreprises, ils se jettent dans les spéculations les plus hasardées; leurs mœurs étaient irréprochables, et ils tombent dans l’immoralité ; ils s’adonnent au jeu, à la boisson, aux excès sexuels, tout autant de vices qui leur étaient inconnus. La décence de leur mise est remplacée par une fatuité ou une négligence qu’on ne peut concevoir v etc., etc. Cependant ces individus, chez lesquels on observe tant de phénomènes étranges, continuent à raisonner plus ou moins
juste et à vivre en société, sans qu’on soupçonne leur maladie. Qui croirait, en effet, que cette métamorphose soudaine et non motivée, dans les sentiments et dans la conduite, n’est presque jamais considérée comme un indice d’aliénation mentale, si le malade est encore capable de raisonner et n’émet point d’idées délirantes ? Rien de plus vrai cependant ; le délire des actions est très-fréquemment méconnu, tandis que le délire du langage est facilement jugé.
Avant l’éclat du délire qui marque l’invasion de la folie, les prodromes peuvent devenir plus saillants. Jusqu’ici nous avons surtout parlé des actions, disons un mot du langage. Ou bien la conversation de ces malades est a chaque instant brisée par des transitions qui étonnent, ou bien elle est obstinément ramenée et maintenue sur un même sujet. Il est rare, en effet, même dans l’imminence de l’aliénation générale, qu’il n’v ait pas certains sujets qui préoccupent plus spécialement les malades, et sur lesquels leurs discours sont plus assidus ; c’est même ainsi que se révèlent souvent les causes du délire, quand elles sont morales.
Mais, a la période qui nous occupe, l’individu observé ne déraisonne pas encore d’une manière manifeste à tous les yeux. Quoiqu’il soit très-difficile de fixer son attention, à cause de ses distractions continuelles ou de ses préoccupations obstinées, il est capable de suivre la conversation et de répondre avec justesse aux questions qu’on lui adresse. Les anomalies qui frappent le plus en lui sont un flux intarissable de paroles, la mobilité, l’exaltation de ses idées, la vivacité des intonations de sa voix, la facilité et la fréquence de ses emportements, ou bien un silence opiniâtre qui exprime la contrainte, la défiance ou le désespoir. Joignez
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à ces phénomènes une foule d’oublis et d’inconséquences, des témoignages déplacés d’affection, d’indifférence ou de haine, ou bien une profonde impassibilité.
Il est aussi très-fréquent que quelques souffrances physiques se joignent au trouble naissant du moral. Les maux de tête sont communs dans T incubation des maladies mentales, et l’on a remarqué que la région surciliaire ou sus - orbitaire n’était pas leur siège habituel, comme on l’observe pour les céphalalgies gastriques. L’insomnie est un symptôme encore plus constant, et qui devient plus significatif lorsque ces malades, impatientés de rester au lit sans dormir, passent la nuit à se promener dans leur chambre ou se livrent à des excursions nocturnes. Leur sommeil est souvent troublé par des rêves, et, dans la disposition maladive où ils se trouvent, les perceptions de ces rêves réagissent quelquefois d’une manière marquée sur leur état mental. Nous avons connu des aliénés qui rapportaient à l’agitation d’un songe le dérangement de leur esprit. Sans rejeter complètement l’opinion, toutefois encore incertaine, que les fortes émotions d’un rêve puissent déterminer la folie, il est trèsprobable pour nous que ces aliénés étaient déjà dans l’incubation de cette maladie, lorsqu’ils éprouvèrent ces songes qui produisirent une commotion si terrible et leur laissèrent un si triste souvenir. Les céphalalgies, les insomnies, la fréquence et la vivacité des rêves, sont les phénomènes physiques les plus saillants, mais non les seuls qu’on observe parmi les prodromes dès maladies mentales. Les traits présentent une animation ou un affaissement insolites ; le visage est souvent coloré, la tête chaude; l’appétit est fréquemment
irrégulier ; il y a de la constipation, parfois de la fréquence dans le pouls, de la chaleur à la peau, de la soif et du malaise.
Il est rare qu’avant l’explosion de la folie les malades eux-mêmes n’aient pas conscience du désordre moral qui fait des progrès et menace leur raison d’une éclipse prochaine. Cette lutte est d’abord intérieure ; mais, plus tard, plusieurs d’entre eux ne craignent pas d’avouer qu’il se passe dans leur tête quelque chose d’étrange, qu’il leur vient des idées insensées, des sentiments qu’ils réprouvent ; que leurs rapports sont changés avec le monde extérieur, et qu’ils ont la crainte de devenir aliénés. S’il en est qui tombent dans l’abîme sans l’avoir aperçu et sans avoir reculé d’épouvante, d’autres s’affligent profondément de la voie funeste dans laquelle ils se sentent de plus en plus engagés ; ils témoignent leurs craintes et appellent des consolations; on les voit pensifs, tristes, consternés, versant des larmes et poussant des soupirs. Ce combat de la conscience, s’efforçant de dissiper de ses dernières lueurs les nuages qui vont obscurcir la raison, est une des situations les plus touchantes de l’humanité, et pour le malade et pour l’observateur. Ces pressentiments s’observent surtout dans les prodromes des délires tristes ; les retours sur soi-même, les alarmes du sens intime, sont plus rares dans les formes de maladies mentales accompagnées de satisfaction.
Tels sont les signes de tout ordre qui caractérisent, d’une manière générale, la période d’incubation de la folie.
Mais peut-on pressentir la forme du délire par la nature particulière des prodromes ? Existe-t-il une relation étroite entre la cause qui engendre la maladie, les
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premiers phénomènes observés, et les caractères cle la folie déclarée? En d’autres termes, passe-t-on par transitions insensibles de la raison à la folie ? Questions importantes qu’ilnous est impossible de passer complètement sons silence, quoiqu’elles exigent, pour être résolues d’une manière satisfaisante, des développements que ne comporte point le cadre de cette leçon.
Les gens du monde, les philosophes, et même la plupart des médecins, en se fondant sur la connaissance de l’homme normal, sont généralement portés à ne voir dans la folie que l’ exagération ou le degré extrême de dispositions affectives et intellectuelles préexistantes chez l’individu. De tout temps, on a cherché à suivre, dans 1’évolution delà folie, ce développement graduel, que l’on avait admis à 'priori en prenant pour base les lois physiologiques. C’est par suite de cette direction de la science que l’on a proclamé l’existence d’un délire borné à un seul objet, ou à une seule série d’idées, d’une aliénation qui consisterait uniquement dans une idée délirante, implantée au milieu d’une intelligence saine, ou dans une passion, arrivée à son apogée d’intensité. Eh bien, selon nous, la croyance à une aliénation aussi restreinte, la doctrine de la monomanie en un mot, repose sur des données psychologiques préconçues et sur des observations cliniques incomplètes. Aussi sommes-nous convaincu qu’elle sera détruite par un examen plus attentif du mode de développement de l’aliénation et des caractères de cette maladie.
La folie présente, il est vrai, deux modes principaux de développement ; tantôt elle se produit, comme toute autre affection, sous l’influence de causes qui lui sont propres, et n’a aucune relation avec, les dispositions antérieures auxquelles les phénomènes morbides viennent
en quelque sorte se surajouter. Tantôt aussi, il faut le reconnaître, on peut constater une véritable filiation entre le caractère normal de l’individu, la nature de la cause et les symptômes de la maladie, qui peuvent être regardés comme une simple exagération des dispositions natives. Mais, dans ces cas mêmes, d’ailleurs beaucoup moins fréquents qu’on ne le suppose à priori* la folie, loin de consister uniquement dans le degré extrême d’idées ou de sentiments antérieurs, se caractérise précisément par l’apparition de phénomènes nouveaux, qui constituent le véritable fond de la maladie, tandis que l’idée ou la passion prédominantes n’en sont que le relief, lorsqu’elles persistent, et souvent même disparaissent à l’invasion de la folie.
Ces symptômes multiples, d’une date récente et tout àfait insolites, établissent une ligne de démarcation tranchée entre la santé et la maladie, et marquent réellement l’invasion de la folie. Tant qu’ils ne se sont pas manifestés, tant qu’on ne constate chez l’individu soumis à l’examen qu’une préoccupation ou une passion exclusives, on peut certainement voir dans ces faits l’indice de la prédisposition ou même de l’incubation de la folie ; mais on ne peut attester l’existence de cette affectiou. Cè n’est pas ici le lieu d’étudier avec détails ces phénomènes généraux, qui résident dans la sensibilité, l’intelligence, la motilité, et les diverses fonctions organiques, et dont l’ensemble constitue le tableau de la maladie. Nous les avons analysés dans les leçons précédentes, et leur étude détaillée rentre évidemment dans le domaine de la pathologie spéciale. Ce qu’il importait de faire remarquer ici, c’était l’apparition de ces symptômes multiples dont la simultanéité est nécessaire pour caractériser la folie confirmée. Leur constatation est de
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la plus grande importance pour distinguer la santé de la maladie, la passion du délire, la raison de la folie. C’est là en effet le véritable critérium pour résoudre les questions les plus délicates du diagnostic de la folie, et par conséquent de la médecine légale des aliénés, qui se résume toujours, selon nous, dans une question de diagnostic.
Après ces considérations sur les caractères qui permettent d’établir une limite entre l’incubation et l’invasion des maladies mentales, voyons quels sont les symptômes observés au début de ces affections. Toutes les folies débutent-elles par un stade mélancolique, comme l’a dit Guislain, et comme d’autres auteurs l’ont affirmé après lui? Sans admettre l’existence constante de ce phénomène, nous croyons néanmoins à sa généralité ; mais nous devons, à ce sujet, expliquer toute notre pensée. Veut-on dire par là qu’il existe souvent, au début de la folie, et même des folies agitées, un état général de tristesse et de prostration? L’observation, selon nous, confirme cette manière de voir. Prétend-on, au contraire, que toutes les maladies mentales débutent par une aliénation partielle mélancolique? Cette assertion nous paraît erronée. Loin d’être une aliénation partielle, le stade mélancolique, lorsqu’il existe, est un véritable état général de trouble, de confusion de l’intelligence, et d’abattement du moral. Nous pensons, en effet, que la plupart des aliénations commencent par un état plus ou moins général de perturbation des facultés intellectuelles et affectives; c’est sur ce fond maladif initial de l’intelligence et de la sensibilité, que germent et se développent, soit l’excitation de la manie, soit les idées prédominantes du délire partiel, qui se produisent lentement et progressivement, comme nous l’avons in-
diqué dans la leçon sur les troubles des facultés intellectuelles. Nous devons même ajouter qu’il n’y a de période vraiment aiguë dans les maladies mentales que celle où persiste cet état général de trouble de lïntelligence et du moral, et dans laquelle le délire n’a pas encore pris un corps et une forme bien déterminés, et que la période de chronicité commence en réalité au moment où l’idée fixe est nettement formulée, systématisée, et devient le centre de la plupart des préoccupations maladives.
A ces phénomènes psychiques de la période d’invasion de la folie, viennent presque toujours se joindre quelques symptômes physiques. A l’éclat delà folie, plus encore que durant son incubation, la céphalalgie, l’insomnie, les rêves affreux, la fréquence du pouls, la chaleur de la peau, la soif, l’anorexie, un malaise général, accompagnent souvent le délire; mais ce cortège fébrile n’a point les apparences de celui qui est propre à quelques délires aigus ; il est plutôt semblable à celui que détermine un exercice rapide ou une violente agitation du moral. Loin de disposer l’aliéné au repos, ce mouvement fébrile ajoute à son activité physique et morale ; c’est alors que l’exaltation, la turbulence et l’énergie musculaire se manifestent avec le plus d’intensité.
Arrivons maintenant à la description de la période cî’état des maladies mentales. Cette description doit nécessairement varier selon les diverses formes qu’elles revêtent ; mais quelle classification adopter parmi toutes celles qui sont consignées dans les annales dé la science? Les unes présentent des formes trop peu nombreuses, les autres abondent en divisions superflues; les unes et les autres, plus ou moins artifî-
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cielles, ne sont pas établies sur des caractères vraiment scientifiques. La classification la plus généralement accréditée, celle qui distingue les maladies mentales en deux groupes principaux, l’aliénation générale et l’aliénation partielle, est encore la plus pratique, dans l’état actuel de là science. Sans doute on peut lui reprocher avec juste raison de reposer sur le degré et non sur la nature du délire, sur un seul fait et non sur F ensemble des faits ; on doit ajouter que ce fait est d’une grande instabilité, puisque chacune des formes peut participer des caractères de l’autre et même subir une véritable transformation. Mais cette classification, quoique très-imparfaite, présente dés avantages incontestables: d’une part, la distinction qu’elle établit entre les aliénés est saisissable à tous les yeux par le contraste frappant des manifestations extérieures; et d’autre part, si l’étendue du délire en forme la base, il vient se grouper autour de ce caractère principal un assez grand nombre dë phénomènes secondaires pour permettre de faire un tableau général des formes qu’elle consacre. C’est donc sur cette classification que nous allons baser notre description sommaire de la -période d’ état des maladies mentales!
Les malades atteints d’ aliénation générale avec excitation, les maniaques en un mot, constituent un groupe tout à fait distinct. En désaccord plus ou moins complet avec eux-mêmes, ils le sont avec la nature entière; ils méconnaissent leur passé comme leur présent, et n’ont aucun souci, aucune prévoyance de l’avenir. Penchants, sentiments, intelligence, volonté, toutes les facultés bouleversées présentent l’image du chaos. Une agitation intérieure, source de l’agitation extérieure, produit un tourbillon d’idées, de sen-
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sations , d’impulsions, d’émotions, qui ne permet de se fixer nulle part, et qui enlève à l’esprit toute liberté de choix. Au lieu d’employer leur activité exubérante à un travail déterminé, utile, les maniaques sont en quelque sorte comparables à une machine qui dépenserait toute sa force à se faire mouvoir elle-même ; c’est une agitation stérile et parfois malfaisante. Agitation intérieure, malgré le calme des impressions et l’occlusion des sens ; agitation physique, besoin incessant de mouvement, qui fait irruption par toutes les issues, les membres, la voix, les cris, la parole, le chant, et qui produit les allures les plus vives, les plus animées, les poses et les gestes les plus bizarres. Dans cet état d’excitation physique et morale, les maniaques sont le jouet et la victime des impressions extérieures, comme des impressions intérieures et de leurs idées anciennement acquises. Ils saisissent avec avidité les impressions les plus fugitives et les plus éloignées; mais, trop rapides pour être appréciées, elles viennent s’altérer au contact des idées qui se pressent désordonnées dans leur esprit, et des vives émotions qui les tiraillent et les entraînent dans les directions les plus diverses.
Les sentiments les plus opposés surgissent spontanément chez ces malades avec la rapidité- de l’éclair, et les poussent quelquefois aux actes les plus violents. La colère se peint dans leurs yeux avec ses traits les plus animés, et parfois les plus hideux : leur bouche vomit l’injure, le blasphème, et profère des menaces trop souvent réalisées. Tout les exalte et les irrite; la lumière, le bruit, le silence même, ajoutent à leur exaspération, qui néanmoins, dans le plus grand nombre des cas, est instinctive et spontanée. S’il arrive
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qu’un maniaque nourrisse de la haine, du ressentiment, le plus souvent il obéit à une impulsion aveugle. C’est ce que prouvent surabondamment la nature même des actes auxquels ils se livrent et les paroles qu’ils font entendre ; paroles d’une incohérence complète et le plus souvent sans rapport aucun avec un motif d’irritation. C’est fréquemment en rappelant un bienfait ou une chose agréable qu’un maniaque vous insultera et se précipitera sur vous; un instant après, et avec aussi peu de raison, il dira des choses plaisantes, éclatera de rire, et se montrera inoffensif. L’agitation ne se lie pas d’ailleurs constamment à la violence ; il y a des maniaques qui sont d’une humeur gaie, expansive,, et nullement malfaisante, et il en est beaucoup qui ne sont violents que dans les paroxysmes.
Le désordre des facultés intellectuelles, chez, ces malades, est en rapport avec le trouble des sentiments et des penchants ; c’est un état de suractivité de l’intelligence, dans lequel les idées surgissent si vives, si animées et si nombreuses, qu’elles échappent à toute règle et à toute combinaison. Les facultés de l’esprit paraissent isolées dans leur sphère d’action ; chacune d’elles agit en toute liberté, sans réaction des unes sur les autres, sans contrôle aucun. Amssi les idées sont-elles fragmentées, et se traduisent par un langage également tronqué; elles se succèdent avec une rapidité et une incohérence qui sont le prototype du délire. C’est à peine si, de temps en temps, on peut, à travers leurs idées divergentes, disparates, mutilées, et les mots entrecoupés, elliptiques, pleins de réticences, qui abondent dans leurs phrases hachées, constater un signe qui mette sur la trace de leur ordre de succès-
sion. Leur adresse-t-on une question, ils peuvent répondre, quelquefois même d’une manière très-juste et avec beaucoup de finesse; mais une impression, un souvenir, une simple consonnance, suffisent pour changer la direction de leurs pensées, et si on réitère la même question, ils vous répondent d’une manière différente et même tout à fait opposée.
Quelquefois le silence succède, pendant quelques instants, à la parole la plus bruyante ; mais l’expression absorbée de la physionomie, ainsi que les aveux pendant les rémissions et la convalescence, prouvent que le travail intérieur continue avec la même énergie. La présence des objets extérieurs ne peut rien alors pour distraire ces maniaques du mouvement intérieur de leurs idées qui les absorbe entièrement : nouvelle preuve qu’ils puisent leurs pensées dans les souvenirs autant que dans les impressions du dehors. D’autres fois, o a les voit passer instantanément du désordre le plus intense à une raison droite que le moment suivant voit disparaître, de l’excentricité la plus burlesque à un recueillement profond ou à une espèce d’extase, d’une agitation rapide et violente à un état comme tétanique.
Chaque faculté intellectuelle contribue pour sa part à ce désordre général de l’intelligence. Les facultés de mémoire, d’association des idées et d’imagination, se trouvent démesurément surexcitées, aux dépens des facultés supérieures de jugement et de réflexion. La mémoire, d’une activité extraordinaire pour les faits anciens, est comparativement faible pour les faits récents. L’association des idées, qui joue un très-grand rôle dans ce délire, est constamment en action ; mais il est digne de remarque que les idées se lient beaucoup
Falret. -t
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plus par les rapports secondaires de mots et de sons que par les rapports logiques ; souvent même il semble qu’aucun lien n’unisse entre elles les idées qui paraissent surgir spontanément ; mais cette incohérence est plus apparente que réelle, et tient à ce que le travail de la pensée est plus rapide que sa manifestation, et à ce que beaucoup de chaînons intermédiaires échappent à l’observateur : il y a presque toujours dans ce pêle-mêle apparent un ordre caché qu’il faut rechercher, et qu’une observation approfondie fait souvent découvrir. Le raisonnement n'est pas ordinairemsnt altéré dans ce délire, malgré les apparences contraires; mais il y joue un faible rôle, parce que ses procédés sont trop lents pour se trouver en rapport avec le travail rapide de la pensée. La réflexion , c’est-à-dire le retour sur soimême, ne s’exerce que rarement chez ces malades, et c’est à l’absence de son contrôle qu’est dû principalement le trouble général de F intelligence. Quant au jugement, il est altéré, parce que la rapidité extrême de la succession des idées ne permet pas à l’esprit de les maintenir assez longtemps présentes pour pouvoir les peser et en déterminer la justesse ou la fausseté. Enfin, la volonté est très-forte et même irrésistible, si l’on entend par là le passage à l’acte d’un penchant instinctif ; mais elle est presque nulle, si l’on veut parler de la volonté réfléchie , dirigée vers un but déterminé ; le moi est presque désarmé devant la spontanéité d’action de toutes les facultés. Les facu tés de perception, au contraire sont très- actives; mais, comme la perception se compose de deux éléments , sentir et juger, et que le second élément manque souvent, elle donne naissance à des illusions nombreuses . beaucoup plus nombreuses que les hallucinations, qui exigent une trop grande
conceDtration des facultés, et sont rarement compatibles avec la mobilité incessante des idées et des sentiments.
Le système musculaire , chez les maniaques, est aussi malade que les sentiments, les penchants et l’intelligence. Les mouvements sont presque incessants, et le corps déploie une activité correspondante et quelquefois supérieure à l’activité des facultés. Ces malades crient, courent, sautent , dansent, rient, chantent , frappent, brisent, déchirent, se déshabillent; et tout cela sans but, sans discernement, parsuite d’un besoin automatique d’activité musculaire. A cette activité se joint un développement manifeste de forces physiques, qui, porté à son dernier terme, fait triompher de tous les obstacles. De plus, ces mouvements si énergiques et si longtemps continués n’entraînent chez ces malades, pendant la période d’excitation, presque aucun sentiment de lassitude ni de fatigue.
Tels sont les symptômes les plus saillants que présentent les maniaques. Mais doit-on se borner à la constatatio n de ces caractères extérieurs et superficiels ? Ne peut-on pas espérer, par une étude plus attentive, arriver à une connaissance plus exacte de leur état intérieur, et par conséquent à établir parmi eux des distinctions et des groupes naturels? Nous avons déjà abordé cette question dans notre première leçon , et ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans des développements à cet égard ; disons seulement que pour obtenir ce résultat, il ne faut pas se borner à noter les pensées et les sentiments qui s’exhalent, mais qu’il faut rechercher sous quelles influences ont lieu ces manifestations, et quels en sont les mobiles. Le médecin doit intervenir activement pour pénétrer les pensées mères, et pour
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conserver à tous les faits leurs rapports de subordination naturels. Pour être l’historien exact de la maladie, le médecin ne doit pas se laisser aller au gré de ses impressions; il doit les soumettre au contrôle de la réflexion, et alors, au lieu de tracer simplement le tableau de ce qu’il a vu et de ce qu’il a entendu, il peindra les circonstances qui ont déterminé , enfanté en quelque sorte, les phénomènes qu’il a constatés. Le mouvement des pensées et des sentiments se trouvera ainsi décrit d’après la nature, et non sous la dictée des malades ou de ceux qui lés entourent.
L 'aliénation 'partielle , beaucoup plus fréquente que l’aliénation générale, présente à l’observation des caractères bien différents. La possibilité de raisonner juste sur un grand nombre de points donne aux aliénés qui en sont atteints des apparences de calme et de raison, qui contrastent singulièrement avec l’agitation et le désordre général des maniaques. Mais que de différences entre les nombreux aliénés atteints d’aliénation partielle ! On peut cependant les diviser en deux espèces principales, que l’on a presque toujours reconnuessous des noms différents ; on les appelle généralement aujourd’huimonomanie etmélancolie. Nous préféronsleur donner le nom d’aliénation partielle expansive et d’aliénation partielle dépressive. On décrit habituellement ces deux formes d’aliénation mentale comme si elles étaient uniquement constituées par une idée erronée ou un sentiment exclusif, au sein d’une nature intellectuelle et morale tout à fait saine. Sans doute, il existe chez ces prétendus monomanes des prédominances marquées d’idées ou de sentiments ; mais combien est étendu le fond sur lequel elles reposent et dont l’observation est trop généralement négligée!
L aliénation partielle dépressive , comme son nom l’indique, a pour fond et pour caractère principal l’affaissement, la lenteur, la prostration de toutes les facultés et une anxiété générale. Cette disposition fondamentale de la sensibilité et de l’intelligence, qui revêt des formes très- variées, entraîne néanmoins, chez la plupart de ces malades , une foule de conséquences analogues. Tout est vu par eux à travers le prisme de la peine et du désenchantement ; tous les rapports avec le monde extérieur sont changés, faussés et pénibles; tout est pour eux répulsion et antipathie : les impressions les plus légères deviennent la source de peines profondes ; ils supportent difficilement les observations les plus bienveillantes de leurs parents et de leurs amis ; les consolations njêmes les irritent. En contradiction avec la nature entière, le mélancolique ne peut se réfugier dans son for intérieur, parce qu’il n’y trouve qu’anxiété, doute, défiance de lui-même et des autres; tout lui paraît changé autour de lui. Souvent il s’en afflige; souvent aussi il s’en irrite, et croit au changement de ceux qui l’entourent, au lieu de croire à son changement personnel : de là dérivent l’irritation, la colère, la violence contre lui-même et contre les autres. Il abandonne alors un monde qui le blesse, et se jette dans la solitude, où il végète dans une entière inaction. Fréquemment même ce n’est plus seulement contre le monde en général, mais contre ses meilleurs amis, que portent ses soupçons, ses défiances et ses haines. Plus tard enfin, à cet état général d’affaissement, d’anxiété et de tristesse, succède souvent une prostration physique et morale profonde, danslaquelle il y a suspension plus ou moins complète de la sensibilité et de l’intelligence; degré delà maladie que l’on a décrit, comme une forme
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spéciale, sous les noms de mélancolie avec stupeur, de stupidité ou d’idiotisme accidentel.
Tandis que la sensibilité est ainsi opprimée et péniblement affectée, la volonté est également affaiblie , inactive, impuissante. L’indécision, la lenteur dans les déterminations, aboutissent fréquemment , en effet, à l’absencede toute volonté et jusqu’à l’impossibilité absolue de se mouvoir. On doit noter néanmoins, sous ce rapport, deux modes principaux de réaction de l’activité humaine dans cette forme d’aliénation mentale. Dans certains cas, la réaction est nulle ; le malade est comme insensible et sans volonté, il ressemble à une statue. D’autres fois, au contraire, les mélancoliques sont blessés, heurtés par tout ce qui les entoure, et réagissent fortement , soit directement , par la violence d’un penchant qui se traduit en acte , soit indirectement , par une instabilité incessante , un besoin général de se plaindre, de gémir, de se lamenter, qui , arrivé à son maximum , constitue un degré d’exaltation intermédiaire à la mélancolie et à la manie.
L’intelligence est affaissée, déprimée, comme la sensibilité et la volonté ; il y a rareté dans la production des idées ; le cours en est ralenti et le cercle en est rétréci. Toutes les paroles du mélancolique sont relatives à lui-même et à son malheur ; il profère des plaintes monotones, pousse des soupirs, prononce des paroles entrecoupées. Tantôt, le besoin d’exprimer des idées ne se faisant pas sentir, il ne parle que forcément, et quelquefois même, pour toute réponse, il se borne à unmouvement brusque et silencieux ; tantôt aussi il parle beaucoup et à tout le monde, mais c’est sans cesse pour s’occuper de lui-même, pour faire entendre les mêmes
plaintes, les mêmes lamentations : il est au moral ce que l’hypocondriaque est au physique.
Physionomie concentrée, anxieuse, plus tard exprimant l’hébétude et la stupidité; silence habituel allant jusqu’au mutisme; lenteur des mouvements portée quelquefois jusqu’à l’immobilité, toutes ces manifestations extérieures correspondent à l’état intérieur que nousyenons de décrire et forment un tableau exact de cette espèce de maladie mentale. Et cependant nous n’avons encore rien dit des idées prédominantes qui se détachent sur le fond de ce tableau et qui toutes en revêtent la teinte générale, quoique variables à l’infini, selon les individus, les habitudes intellectuelles, les circonstances extérieures et les époques sociales. Parmi ces mélancoliques, en effet, les uns, éprouvant une anxiété générale, croienbavoir fait une mauvaise action, avoir commis un crime, être réservés aux plus grands châtiments dans ce monde et dans l’autre, et, accablés de scrupules, incriminent les actions les plus innocentes de leur vie, ou bien s’imaginent être possédés par le diable, abandonnés de Dieu , les autres, par suite du sentiment de défiance qui les domine , s’imaginent être entourés d’espions ou d’ennemis invisibles, et, selon leurs idées antérieures, leur éducation, ou l’époque à laquelle ils vivent, se croient sous l’influence de la sorcellerie, delà magie, de la physique, des sciences occultes, du magnétisme, delà police, etc.; d’autres enfin, tout entiers à leur tristesse, se croient ruinés, eux et leur famille, accusés, déshonorés, ou bien trahis par leurs parents et leurs amis.
En un mot, les idées délirantes qui deviennent le centre de la plupart des préoccupations de l’intelligence et des sentiments, et qui paraissent, au premier abord,
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constituer tout le délire, ne sont en réalité que le relief de l’état général sur lequel elles ont germé et qui leur a donné naissance ; malgré leurs variétés infinies, elles participent toutes du caractère général de la maladie. Il n’y a donc pas dans la mélancolie, comme on l’a dit si souvent, concentration de F attention, ni même de toutes les forces morales et intellectuelles, sur une idée triste, mais un état général de tristesse et de dépression qui se formule en une idée prédominante, et se manifeste par une foule d’autres phénomènes maladifs. Pour le dire en deux mots, les mélancoliques sont plus absorbés opi attentif s .
U aliénation partielle expansive diffère de la précédente par la teinte générale de l’esprit et par les manifestations des sentiments, mais elle s’en rapproche par la fixité des idées et par la lésion restreinte de l’intelligence.
Le fond de cette maladie réside dans l’exaltation de toutes les facultés. De cet état d’exaltation, dont le malade a une conscience plus ou moins nette, dérive le sentiment de satisfaction et de bonheur, si naturel chez un homme qui constate le mouvement plus rapide de ses idées, l’élan plus heureux de ses sentiments, et les déterminations plus faciles et plus promptes de sa volonté. Ce sentiment exalté de la personnalité peut prendre deux directions différentes : ou bien les malades restent dans le vague et comme sous le charme de leurs sensations intérieures, dans une sorte de ravissement ou d’extase; ou bien ils sont poussés à l’action et conçoivent des plans hardis, des projets téméraires, qui compromettent souvent leur réputation et leur fortune. Dans ce dernier cas, leurs manifestations diffèrent selon leurs, idées dominantes, mais elles portent toutes leca-
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ehet de l’exaltation et de l’activité. Ce caractère d’activité incessante les rapproche des maniaques ; mais quelle différence entre une activité qui se consume en elle-même, et une activité dirigée par une volonté ferme et confiante, vers un but déterminé !
L’intelligence est avivée et surexcitée, comme les sentiments et la volonté ; il y a rapidité, richesse, et même quelquefois fécondité d’idées. Le plus souvent, cette activité se concentre sur un sujet particulier : toutefois, dans les paroxysmes, le fond général d’exaltation se manifeste seul, comme au début de la maladie. La disposition à tout voir en beau et en grand se traduit dans les pensées, dans les plans, dans les projets. La variété de ces idées ne semble avoir d’autres limites que celles de l’imagination humaine, et cependant elles se réduisent en général à un petit nombre de directions. Tantôt ces malades croient posséder une grande fortune, des millions, des palais ; tantôt ils s’imaginent être de grands potentats, des princes et des rois ; tantôt enfin ils disent avoir fait de grandes découvertes, être les apôtres d’une foi nouvelle, prophètes ou dieux, ou bien encore ils se disent appelés à réformer le monde et à devenir les bienfaiteurs de l’humanité. Toutes ces idées délirantes revêtent donc, comme chez les mélancoliques, les caractères des dispositions générales de l’intelligence et de la sensibilité. L’extérieur et les actes de ces malades sont en rapport (mais non d’une manière rigoureuse, comme on le croit généralement) avec ces diverses préoccupations délirantes ; ils affectent des poses ambitieuses, un langage prétentieux, composent leur maintien, commandent avec autorité. Généreux et prodigues, ils distribuent des titres, des millions, à ceux qui les entourent ; généraux, em-
pereurs, ils écrivent des proclamations ; réformateurs ou apôtres, ils font des publications pour la réforme sociale et la conversion de F humanité ; riches et grands seigneurs, ils se livrent à des achats, à des spéculations et à des constructions gigantesques. D’autres, comme nous l’avons déjà dit, surtout dans les délires mystiques et érotiques, concentrent leur bonheur en eux-mêmes et restent comme dans un ravissement intérieur. D’autres enfin ne peuvent supporter la contradiction ou la négation de leurs titres et de leurs grandeurs imaginaires; irrités et colères, ils sont constamment en lutte avec tous ceux qui les entourent, et les accablent d’injures et de menaces. Mais tous se ressemblent par l’activité incessante de leurs mouvements et de leurs actes, correspondant à l’activité générale de leurs facultés.
Un quatrième groupe de malades se distingue des groupes précédents : c’est celui des aliénés déments.
La démence n’est, selon nous, qu’une période et non une forme véritable d’aliénation mentale. Cet état mérite néanmoins une description particulière.
Parmi les déments, qui ne sont que les aliénés chroniques arrivés à un degré avancé de la maladie, il en est d’agités comme les maniaques, d’immobiles comme les mélancoliques ; il en est d’autres chez lesquels on constate quelques idées prédominantes comme chez les mono maniaques ; mais il est difficile de les confondre. S’ils parlent, leurs paroles décousues n’ont aucune suite, aucun sens ; souvent même ce n’est plus seulement de l’incohérence, mais de l’absence d’idées : c’est un flux de paroles sans pensées. S’ils restent tranquilles et silencieux, leur physionomie n’exprime ni la concentration ni la passion, mais l’hébétude et la stupidité ; ils semblent, du moins dans les cas extrêmes,
frappés de nullité sous le rapport de l’entendement comme du caractère. L’observateur, en effet, ne constate chez eux que des ruines : il voit devant lui, dans un isolement presque complet les uns des autres, tous les éléments du moral et de l’intelligence. Cette séparation est une sorte de dissolution qui accuse l’atteinte radicale portée aux forces psychiques, et ne permet plus de concevoir l’espérance de revoir ces éléments unis et coordonnés. Si parfois un éclair d’intelligence apparaît dans ce chaos et au milieu de ces ruines, il attriste l’âme, loin de la consoler, tant il est visible que le malade n’en est ni Facteur ni le témoin. Tout trahit, en effet, chez les déments, l’impuissance de former des idées, d’éprouver des sentiments, d’avoir une volonté. C’est le tombeau de la raison, moins quelques éclairs qui viennent le sillonner et sont comme les reflets de l’ancien éclat de la pensée.
À côté de ces malades, mais encore au-dessous d’eux„ parce que l’exercice prolongé des facultés intellectuelles et morales laisse des traces indélébiles, se trouvent les idiots, que nous ne mentionnons ici que pour compléter le tableau ; car ils pourraient, à la rigueur, ne pas figurer parmi les formes de la folie. Dans cet état de dégradation, l’homme est ravalé au-dessous de la brute; il n’a même plus l’instinct de la conservation. 11 faut non-seulement que la bienfaisance lui apporte les aliments destinés aie nourrir, mais les ingère profondément dans sa bouche, et le protège contre les influences malfaisantes qui l’entourent et contre toutes les causes de destruction. Cet être hideux, informe de la tête aux pieds, dégoûtant de malpropreté, à la place de la parole, apanage exclusif de l’homme parce qu’elle est l’expression de la pensée dans tout son développement,
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ne fait plus entendre que des sons rauques, sauvages et inarticulés. Au lieu de cette démarche ferme et assurée, qui exécute un ordre précis de la volonté, les mouvements brusques et désordonnés des idiots ne paraissent que des phénomènes d -irritabilité: Souvent d’ailleurs ils sont immobiles, courbés vers la terre, et ne présentent qu’une espèce de balancement en avant et en arrière, à droite et à gauche, dont on ne trouve d’exemples que dans nos ménageries. Sans doute, c’est là le degré extrême de l’idiotisme, et il y a des idiots moins disgraciés dans leur organisation, et par conséquent dans leurs manifestations; mais malheureusement, à ce faible développement de l’intelligence se lient trop fréquemment un défaut absolu de caractère ou bien des penchants inférieurs, des incitations à une brutale lascivité, à la rapine, à l’incendie, à la férocité sans acception de personnes, qu’ils tournent contre eux-mêmes et contre des objets inanimés, penchants dont la violence a été anciennement et est encore de nos jours exploitée parla cupidité, la vengeance, et par tous les genres de fanatisme.