DIXIÈME LEÇON
Suite de la marche des maladies mentales.
Sommaire. — Phases diverses de la période d’état : rémissions, paroxysmes, intermittences. — Transformations de la folie : forme circulaire. — Complications : chorée, hystérie, épilepsie. La paralysie générale n’est pas une complication, mais une forme spéciale. — Terminaisons de la folie. Convalescence, crises, guérison, rechutes. Passage à l’état chronique et à la démence. — Causes de la mort chez les aliénés; maladies incidentes.
Le tableau que nous avons fait, dans la leçon précédente, des principales formes de la folie arrivée à sa période d’état , suffît pour donner une idée générale de cette période de la maladie ; de plus grands développements nous feraient empiéter sur le domaine de la pathologie spéciale.
Quelles sont les phases diverses que présentent ces formes considérées dans leur ensemble ? Comme toutes les maladies chroniques, la folie est rarement uniforme dans son cours ; elle offre des rémissions, des paroxysmes, des intermittences, des transformations et des complications, que nous allons successivement examiner.
Les rémissions sont très-fréquentes. Elles sont plus nombreuses et plus complètes au début et au déclin des maladies mentales que dans les autres périodes. La mélancolie est la forme qui présente le moins de rémissions; la manie, au contraire, offre rarement le même degré d’intensité pendant toute sa durée. Dans l’aliénation partielle, en général, les alternatives de rémissions
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et de paroxysmes n’ont pas été assez remarquées. On a donné une importance trop exclusive à l’état habituel ; on n’a pas assez considéré les paroxysmes dans lesquels le trouble de l’intelligence est très-étendu, et cette lacune de l’observation a fortifié la croyance à l’existence de la monomanie.
Indépendamment de ces rémissions qui se manifestent dans les diverses espèces de maladies mentales, nous devons signaler une forme vraiment rémittente, forme essentiellement chronique, dans laquelle des accès violents et de courte durée alternent, d’une manière plus ou moins régulière, avec des rémissions notables. Ces rémissions ne peuvent pas être considérées comme de véritables intermittences, puisque le délire persiste ; mais elles en ont les apparences, tant elles contrastent avec le caractère des accès qui les précèdent ou les suivent. Il importe beaucoup pour le pronostic de distinguer cette forme, qui est ordinairement trèsgrave.
Les paroxysmes, exacerbations ou accès, qui surviennent dans le cours de la folie, et qui consistent dans une simple augmentation d’intensité de la maladie, sans changement de nature, donnent lieu aux mêmes remarques que les rémissions. Mon opinion est qu’en général les rémissions et les paroxysmes ne sont fréquents que dans les premières périodes des maladies mentales, et sont par conséquent un des caractères de l’état d’acuité. Par suite de cette appréciation, toutes les fois que, dans les maladies mentales anciennes, je constate de véritables paroxysmes et de véritables rémissions, je conserve l’espoir d’une solution heureuse. La nature du paroxysme et de la rémission diminue ou fortifie mon espérance. En thèse générale, ils sont d’autant plus
favorables qu’ils sont plus franchement caractérisés.
Des intervalles lucides et de véritables intermittences s’observent aussi, mais plus rarement, dans la folie. Les intervalles lucides, plus rares encore que les intermittences, s’en distinguent par leur brièveté et par leur absence de périodicité; ils peuvent quelquefois apparaître dans les folies les plus chroniques. Leur existence est très-importante à constater, au point de vue de la médecine légale. On est très-exposé à les confondre avec de simples rémissions, d’abord parce qu’il est difficile de reconnaître un délire qui persiste dans l’esprit sans pousser à l’action, et ensuite parce que, dans les rémissions prononcées, les malades ont assez d’empire sur eux-mêmes pour recourir à la dissimulation.
Quant aux véritables intermittences, c’est-à-dire aux suspensions complètes et plus ou moins périodiques du délire, elles sont beaucoup plus fréquentes que les intervalles lucides, et caractérisent même plusieurs espèces de maladies mentales; elles peuvent durer des jours, des mois et des années. Chacune des formes principales que nous avons décrites peut affecter le type intermittent, mais la manie le présente assez souvent pour que l’on ait admis comme variété distincte la manie intermittente. Il est encore une autre forme qui doit être également signalée au point de vue de l’intermittence : c’est celle qui consiste dans des accès, ordinairement de courte durée, alternant d’une manière irrégulière nvec des intermittences également courtes ; forme le plus souvent incurable. Mentionnons aussi, en passant, un autre état d’intermittence qui s’observe entre la période d’affaissement et la période d’excitation de la forme circulaire des maladies mentales, dont nous parlerons tout à l’heure. Enfin la paralysie générale, sur-
tout au début, présente assez souvent des intermittences qui, par leur durée, ont fait croire quelquefois à la réalité de la guérison.
Le fait de l’intermittence est grave par lui-même, puisqu’il implique la reproduction des accès, et presque toujours l’incurabilité de la maladie. Toutefois, il y a difficulté dans la pratique à apprécier cette gravité. D’une part, en effet, on peut confondre une rémission très-marquée avec une intermittence; et d’autre part, comment distinguer, dans beaucoup de cas, s’il y a intermittence ou guérison ? Lorsqu’il y a périodicité réT gulière ou bien retour fréquent, quoique irrégulier, de F intermittence, on peut sans doute se prononcer; mais, lorsque la maladie se reproduit à de longs intervalles, comment discerner s’il y a eu action d’une nouvelle cause, où effet naturel de la marche même de la maladie ? La périodicité dans la folie n’a, en effet, rien de régulier, et le plus souvent la connaissance des accès antérieurs ne peut pas faire prévoir la durée d’une nouvelle intermittence.
Après les variations que présente la folie dans ses degrés et dans ses types, disons un mot de ses transformations. Dans une classification naturelle, chaque forme devrait avoir sa marche nettement déterminée et ne pas pouvoir se transformer en une autre ; il n’en est pas ainsi dans l’état actuel de la science. Oh voit assez souvent la manie remplacer la mélancolie, et réciproquement ; on voit également des états mélancoliques survenir dans le cours d’une agitation maniaque, et fréquemment de véritables accès de manie interrompre la marche de l’aliénation partielle. Cette transformation spontanée de l’aliénation partielle en aliénation générale, c’est-à-dire en forme plus curable, nous a de
tout temps fait songer à une application thérapeutique ; nous avons cherché, à l’aide des excitants cérébraux, à opérer une métamorphose du même genre, en vue d’obtenir la guérison. Malheureusement, dans l’immense majorité des cas, la folie naturelle reparaît aussitôt après la disparition de la folie artificielle, de même que la raison revient chez l’homme sain d’esprit après le délire produit par des poisons ou des liqueurs enivrantes.
La transformation de la manie en mélancolie, et réciproquement, a été signalée, dans tous les temps, comme un fait accidentel; mais on n’a pas assez remarqué, ou du moins on n’a pas dit d’une manière expresse, qu’il existe un certaine catégorie d'aliénés chez lesquels cette succession de la manie et de la mélancolie se manifeste avec continuité et d’une manière presque régulière. Ce fait nous a paru assez important pour servir de base à une forme particulière de maladie mentale que nous appelons folie circulaire , parce que l’existence de ce genre d’aliénés roule dans un même cercle d’états maladifs qui se reproduisent sans cesse, comme fatalement, et ne sont séparés que par un intervalle de raison d’assez courte durée. Faisons remarquer toutefois que les deux états, dont la succession continuelle constitue la folie circulaire, ne sont, en général, ni la manie, ni la mélancolie proprement dites, avec leurs caractères habituels; c’est en quelque sorte le fond de ces deux espèces de maladie mentale sans leur relief. D’une part, il n’y a pas incohérence d’idées, comme dans la manie, mais simple exaltation maniaque, c’est-à-dire activité extrême des facultés avec besoin incessant de mouvement et désordre très-marqué dans les actes ; d’autre part, il n’y a pas lésion restreinte de l’intelligence et pré- Falret • 2“2
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dominance de certains délires bien déterminés, comme dans les mélancolies ordinaires, mais dépression physique et morale portée quelquefois jusqu’à la suspension complète des facultés intellectuelles et affectives. Cette période d’affaissement de la folie circulaire est ordinairement plu s longue quela période d’exaltation maniaque. Chose remarquable ! ces deux variétés de la manie et de la mélancolie, qui, prises isolément, sont ordinairement plus curables que les autres, présentent la plus grande gravité lorsqu’elles se trouvent réunies pour former la folie circulaire. Jusqu’ici nous n’avons vu que des rémissions plus ou moins notables dans le cours de cette affection ; jamais nous n’avons observé ni de guérison complète, ni même d’amélioration durable.
Parlons maintenant des complications de la folie . Elle peut se compliquer de toutes les maladies ; mais on doit évidemment distinguer les affections qui ont avec elle une relation de cause à effet de celles qui ne sont qu’une simple complication accidentelle, et qui sont connues sous le nom de maladies incidentes. Nous parlerons de ces dernières en énumérant les causes qui déterminent la mort chez les aliénés ; il ne peut être question ici que des maladies nerveuses et cérébrales qui ont une connexion étroite et fréquente avec la folie. Ces maladies doivent-elles être considérées comme cause, comme effet, ou comme simple complication de Cette affection? Nous pensons qu’elles sont tantôt l’un et tantôt l’autre, et qu’on aurait tort d’envisager leur rapport avec la folie à un point de vue exclusif.
La chorée, l’hystérie, l’épilepsie peuvent être, en effet, tantôt cause, tantôt conséquence ou complication de la folie. 11 est évident, par exemple, que la chorée et l’hystérie s’accompagnent souvent d’un trouble men-
tal particulier, qui n’est qu’une des manifestations de la maladie principale et qui ne doit pas en être séparé. D’un autre côté, il est des folies qui s’accompagnent de phénomènes choréiques ou hystériques, et qui peuvent à juste titre porter le nom de folies choréiques ou de folies hystériques. Quant à l’épilepsie, la même conclusion est plus évidente encore. Il est certain que beaucoup d’épilepsies s’accompagnent d’un trouble d’intelligence qui a les plus grandes analogies avec celui de la plupart des maladies chroniques du cerveau, et qui aboutit en dernière analyse à la démence et à l’idiotisme ; ce trouble est une conséquence tout aussi naturelle de la maladie principale que les paralysies partielles, si fréquentes à la suite des attaques d’épilepsie, et ne doit pas être séparé de la maladie dont il dépend. D’un autre côté, il est des folies accompagnées de vertiges, "eu même de véritables accès- épileptiques, et qui sont principalement caractérisées par leur peu de durée, leur type intermittent, le développement violent des penchants, l’hébétude, l’absence de mémoire après l’accès, folies tellement distinctes qu’elles méritent la dénomination de folies épileptiques. Sans doute ces distinctions, qui nous paraissent vraies en principe, sont souvent difficiles à établir dans la pratique ; mais cette difficulté ne tient-elle pas principalement à l’état, d’imperfection actuelle du diagnostic des maladies cérébrales ?
Les mêmes réflexions s’appliquent, à plus forte raison, à la paralysie générale, qui a souvent été considérée àtort comme une simple complication, et qui est, selon nous, une forme spéciale de la folie ; elle est même, à notre avis, la plus naturelle de toutes, puisqu'elle est constituée par la réunion de caractères puisés dans la
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nature du délire, dans les lésions de la motilité, dans la marche et dans les altérations anatomiques. La paralysie générale n’est donc pas une complication de la folie. Serait-il plus exact delà considérer comme une maladie particulière, voisine de l’apoplexie et du ramollissement cérébral? Cette opinion nous paraît basée sur deux erreurs. D’une part, on a cité comme exemples de paralysie générale des faits de paralysie épileptique et alcoolique ; d’autre part, on a confondu avec la paralysie générale des aliénés des faits de paralysie progressive accompagnée d’affaissement de l’ intelligence , mais sans délire, qui doivent en être soigneusement distingués, par leur origine, par leur marche et par leur terminaison. En effet, la paralysie progressive sans délire arrive souvent brusquement après des congestions cérébrales, reste longtemps stationnaire, s’améliore, guérit même quelquefois ; tandis que la paralysie des aliénés se révèle par nuances insensibles, ne se manifeste le plus ordinairement qu’après le trouble de l’intelligence, et marche presque toujours vers une issue funeste. Ajoutons que le délire, chez les aliénés paralytiques, est trop spécial et trop remarquable pour être négligé, et qu’un seul signe, la paralysie générale et progressive, ne saurait suffire pour servir de bas eà une espèce nosologique. s
Nous avons étudié jusqu’à présent trois périodes principales dans la marche de la folie : les prodromes] Yinvasion et la période d'état , avec ses formes, ses types et ses complications. Cette période, qui a souvent une longue durée, peut se terminer de deux manières, soit par le déclin de la maladie qui aboutit à la guérison, soit par le passage à l’état chronique, à l’incurabilité et à la mort. Nous allons examiner successive-
ment ces deux modes de terminaison des maladies mentales.
On voit quelquefois la folie cesser brusquement sans qu elle ait paru décliner, et, pour le dire en passant, ces faits s’observent presque toujours dans les folies de courte durée ou dans les folies intermittentes ; mais ils sont exceptionnels. Communément c’est par une suite d’améliorations progressives que se prépare et que s’annonce la guérison. Le délire perd peu à peu de son intensité ; le malade est ou moins agité, ou moins absorbé. L’aliéné cesse d’être complètement étranger au monde extérieur ; ses sens peuvent se fixer et solliciter la mémoire et la réflexion ; il reconnaît les personnes et les choses qu’il méconnaissait dans son trouble. Bientôt il commence à les apprécier et à raisonner ; ses jugements se rectifient, ses souvenirs sont moins infidèles. Des moments lucides apparaissent, ou bien se rapprochent et se prolongent. Dans ces instants, non-seulement l’aliéné parle avec sens des choses actuelles, mais encore il se rappelle et il condamne ses égarements récents. Le maniaque accuse le souvenir confus d’un trouble général qu’il ne peut comprendre. Le monomaniaque commence à douter de ses chimères; et, si ses erreurs ne lui sont pas encore manifestes, il convient du moins qu’il pourrait bien se tromper. Dans tous les cas, il est plus facile de le distraire de ses préoccupations.
Pendant qu’on observe cette décroissance ou ces suspensions du délire, la physionomie prend un aspect plus normal ; les traits ont moins de mobilité, de fixité et d’égarement. L’aliéné reprend quelques habitudes régulières; ses insomnies se dissipent. Lorsque les idées sont rectifiées en partie ou en totalité, les sentiments se réveillent; les malades. témoignent le désir de
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revoir les personnes ou les lieux qui leur étaient chers ; ils recherchent ou ils évitent moins la société ; les jeux, les beaux-arts, les lettres, les sciences, ouïes occupations qui leur étaient habituelles, recouvrent pour eux un attrait longtemps perdu... Tels sont quelques-uns des signes qui annoncent le déclin de l’aliénation mentale.
Enfin, le délire cesse complètement pour ne plus reparaître, et la convalescence est confirmée. Cependant, au sortir de cette tempête qui avait englouti la raison, les facultés mentales ne recouvrent pas tout d’un coup la rectitude et l’étendue qui leur étaient habituelles ; pendant quelque temps encore, l’intelligence et les sentiments présentent une faiblesse relative, parfois même de légères altérations qui vont diminuant de jour en jour. Une jeune convalescente m’exprimait ainsi cette faiblesse, cétte hésitation du sentiment : « Depuis ma réconciliation avec la raison, il m’est resté, disait-elle, ce sentiment que je ne définis pas, qui m’empêche d’aller de mon propre élan vers ceux que j’ai le plus aimés; un seul sourire de leur part suffit alors pour me ramener à mes anciennes habitudes. » Le souvenir de l’état qui vient de cesser est, chez quelques convalescents, un sujet d’anxiété, et chez le plus grand nombre d’entre eux un sujet d’étonnement. Les maniaques en conservent généralement une mémoire confuse, tandis qu’un certain nombre de mélancoliques se rappellent avec douleur les égarements de leur raison et les diverses phases de leur délire.
Une dame maniaque, dont parle Pinel, commettait, sur la durée de sa folie, une erreur bien étonnante. Guérie après vingt-sept ans de délire, il lui sembla sortir d’un rêve ; elle demanda des nouvelles de deux enfants qu’elle avait laissés en bas âge, ne pouvant concevoir
qu’ils fussent mariés. De pareilles absencés de mémoire sont rares dans la convalescence de la mélancolie.
Le retour à l’état normal des qualités affectives est un indice beaucoup plus positif d’une franche convalescence que la cessation des aberrations intellectuelles. Le retour aux affections morales dans leurs justes bornes, le désir de revoir ses enfants, ses amis, les larmes delà sensibilité, le besoin d’épancher son cœur, de se retrouver au milieu de sa famille, de reprendre ses habitudes, sont des signes certains de guérison, tandis que le contraire avait été un signe de folie prochaine ou l’indice d’une récidive imminente. La diminution du délire n’est un signe certain de guérison que lorsqu’on même temps les aliénés reviennent à leurs premières affections. Pour annoncer une convalescence confirmée, il ne suffît donc pas de la cessation des idées insensées, du retour de l’attention, de la mémoire, du jugement; il importe encore davantage de constater l’éveil des sentiments affectueux et moraux. C’est parle sentiment que le délire a souvent commencé, c’est par son rétablissement que la convalescence s’annonce. Toutefois, il faut se défier d’un empressement démesuré à revoir les personnes et les choses qu’on affectionnait, et d’un zèle outré pour les devoirs qu’on avait délaissés. Pinel signale avec raison une sensibilité extrême comme l’indice d’une disposition aux rechutes. Du reste, il est plusieurs autres signes dont la présence doit rendre la convalescence et la guérison suspectes; mais ce n’est pas ici le lieu de les exposer.
Des médecins distingués, notamment Esquirol et Fodéré, ont appliqué à la solution des maladies mentales un principe anciennement admis pour la terminaison de tous les états pathologiques ; ils ont considéré les crises
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comme la condition nécessaire d’une guérison solide de la folie. « Elle n’est certaine, dit Esquirol, que lorsqu’elle a été signalée par quelques crises sensibles. Lorsque la folie cesse tout à coup, sans qu’on puisse en assigner la cause critique, on doit craindre d’avoir affaire à une folie intermittente. » Que penseraient de cette remarque les médecins qui rejettent complètement la doctrine des crises, et qui prétendent qu’on n’en observe dans aucune maladie? Pour nous, qui n’avons pas ainsi condamné un antique dogme de pathologie générale, nous disons seulement qu’il v a beaucoup d’exagération à prétendre qu’il n’y a point de guérison stable de la folie sans apparition de phénomènes critiques appréciables. Est-ce en rappelant un flux, une éruption, en produisant une évacuation ou une dépuration quelconque, qu’une émotion, par exemple, peut soudainement guérir la folie? Nous croyons donc, d’après une expérience réitérée, que cette maladie guérit souvent sans aucune élimination qui mérite le nom de crise ; mais nous admettons la possibilité des terminaisons critiques, et nous en avons observé quelquefois. Néanmoins, nous devons faire des réserves relativement à l’interprétation des mouvements critiques ; des faits qui coïncident n’ont pas unes corrélation obligée, et lorsque le rapport existe, on peut se demander où est l’effet et où est la cause. Prenons un exemple. Perfect dit avoir observé une crise de la folie par les larmes ; ainsi se termine également l’explosion de la douleur morale. Mais sont-celes larmes qui dissipent le spasme nerveux, ou bien est-ce la cessation de celui-ci qui permet l’effusion des larmes ? Les opinions peuvent être partagées.
En succédant à la convalescence, la guérison de la folie n’a pas d’autres caractères que ceux qui consti-
tuaient l’état normal de l’individu ; il est redevenu ce qu’il était avant de tomber dans l’aliénation mentale. Quelquefois même, la révolution que vient de subir le système nerveux, et qui a servi de crise à des causes pathologiques plus ou moins longtemps actives au sein de l’organisme, ainsi que le besoin senti par l’aliéné d'exercer de l’empire sur lui-même, déterminent d’heureux changements dans le moral et l’intelligence; mais ces améliorations sont l’exception et non la règle. C’est beaucoup déjà que d’être- après la folie ce qu’on était avant son invasion. Un grand nombre d’aliénés rétablis conservent une exagération des signes qui témoignaient antérieurement chez eux d’une prédisposition à la folie ; beaucoup d’autres manifestent, à sa suite, de nouvelles apparences, qu’un médecin expérimenté ne considère jamais légèrement. Lorsqu’il a à se prononcer sur une guérison définitive, il ne voit pas sans sollicitude un aliéué rétabli rentrer dans la société avec une sensibilité, une irritabilité, un penchant à la tristesse ou à la joie, une instabilité ou une inconstance, qui n’étaient pas dans son caractère, du moins dans cette mesure. Pour peu qu’à ces phénomènes se joignent des insomnies, des céphalalgies, et quelques irrégularités de sentiments, vainement observerait-on depuis quelque temps une absence complète de délire, la durée de la guérison est douteuse. Malheureusement il n’en est pas de la folie comme des maladies si nombreuses dont le rétablissement ne laisse subsister aucune inquiétude pour l’avenir. L’expérience a trop bien appris combien étaient fréquentes les rechutes dans l’aliénatien mentale. Nous ne discuterons pas ici avec Esquirol si l’expression de rechute est impropre, puisqu’on ne l’applique pas à d'autres affections, aux pneumonies, aux gastrites par
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exemple, également susceptibles de se reproduire après avoir été guéries, par ce seul fait qu’un organe une fois atteint conserve désormais une prédisposition qu’il n’avait pas; l’observation n’en est pas moins exacte. Le retour de la folié est à craindre chez un grand nombre d’aliénés rétablis ; aussi le sage Pinel conseille-t-il une extrême. circonspection quand il s’agit de les rendre à la société. La prudence veut que, d’une part, on attende raffermissement complet de leur raison, et que, de l’autre, on prévoie et l’on éloigne les circonstances qui pourraient ramener l’aliénation mentale.
Par le seul fait de sa durée, toute folie qui ne s’amende pas s aggrave, surtout après une ou deux années d’existence. Mais le temps n’est pas le seul élément à considérer dans le passage de cettemaladieà la chronicité et à l’incurabilité ; cette période peut survenir de trèsbonne heure, comme elle peut se faire attendre longtemps. Les formes chroniques apparaissent réellement à l’époque où l’on constate le déclin de l’activité intellectuelle. Un autre caractère, également très-important, consisté dans la disparition du fonds maladif d’expansion ou de dépression, sur lequel s’étaient développées les idées délirantes. Un troisième caractère enfin, qui est une conséquence du précédent, réside dans la persistance des memes idées délirantes, sous la même forme et dans les mêmes termes, sans addition ou modification nouvelles ; état dans lequel le délire n’engendre plus le délire, et que nous avons déjà désigné sous le nom de délire stéréotypé. Cette aliénation chronique, qui doit être soigneusement distinguée delà démence, peut rester stationnaire pendant un temps très-long, ou bien aboutir à ce dernier terme de l’affaiblissement des facultés. Une seule chose mérite d’être
signalée ici : c’est qu’au moment où cette transformation s’opère, il semble que la force qui maintenait encore réunis les divers anneaux du délire vienne à manquer, et qu’il ne subsiste plus dans l’esprit de l’homme que des fragments d’idées surgissant isolément et sans coordination aucune. L’aliénation partielle se trouve ainsi transformée en un véritable désordre général, et les idées paraissent plus nombreuses, quoique plus incohérentes, par cela seul qu’au lieu d’être reliées autour d’un centre commun, elles sont dispersées et flottantes, au milieu du trouble général de F intelligence.
Nous ne devons pas nous étendre plus longuement ici sur ces formes chroniques des maladies mentales, puisque leur étude rentre dans la pathologie spéciale; disons seulement quelques mots de leurs terminaisons. Leur guérison est très-rare, si l’on entend par là un retour complet à l’état de santé ; mais ces malades, du moins quand ils ne sont pas parvenus jusqu’à la démence, peuvent arriver à un état stationnaire, intermédiaire entre la raison et la folie, et qui doit être considéré comme un état d’amélioration relative. Cependant, lorsque la folie est parvenue à la période de chronicité, soit qu’elle présente les caractères de la démence, soit qu’il subsiste encore des symptômes primitifs de manie ou de délire partiel, elle est presque toujours incurable, et il n’est d’autre terminaison à attendre que la mort.
Les aliénés vivent moins longtemps que la généralité des hommes; mars il n’existe point pour les maladies mentales une fin inhérente à la nature même et au siège de ces affections, et qu’on puisse prévoir, comme s’ils’agissait d’une lésion organique. Les aliénés peuvent être affectés de toutes les maladies qui atteignent les autres
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hommes, et par conséquent leur mort peut être produite par les causes les plus diverses; toutefois, on ne peut nier qu’il n’existe des relations entre les aliénations mentales et les maladies cérébrales ou autres qu’on constate à l’autopsie. En principe, il est donc certain que les maladies observées chez les aliénés sont tantôt causes, tantôt effets ou accidents de la folie, quoiqu’il soit souvent difficile, dans un cas particulier, de déterminer à laquelle de ces trois catégories on doit les rapporter. C’est ainsi, par exemple, que certains auteurs ont admis des folies cardiaques, phthisiques, etc., parce qu’elles étaient liées à des affections du cœur ou du poumon. C’est ainsi que Fhypochondrie et la nymphomanie, pour beaucoup d’auteurs, sont dues à des lésions d’organes bien déterminées; c’est ainsi que selon nous la mélancolie est le plus souvent sous la dépendance d’un état de maladie des organes du bas-ventre. Enfin, comme dernier exemple d’une maladie évidemment en rapport avec la folie, nous citerons un fait curieux que nous avons plusieurs fois observé, savoir : la cessation .d’une maladie mentale à la suite de l’apparition d’un érysipèle, et sa reproduction après la guérison de celui-ci. On conçoit donc que les maladies considérées comme cause des affections mentales puissent, en poursuivant leur cours , entraîner la mort des aliénés.
Parmi les exemples de maladies mortelles causées par la folie, nous citerons la méningite et l’apoplexie, qui peuvent être regardées comme des effets de la lésion cérébrale primitive. Nous devons ajouter que les aliénés, par suite du désordre de leurs facultés, s’exposent plus que les autres hommes à toutes les causes de maladies, et que ces maladies peuvent être envisa-
gées par conséquent comme un effet indirect de F aliénation mentale.
Viennent enfin les maladies accidentelles ou incidentes, qui sont la cause la plus fréquente de la mort chez les aliénés, et que Ton aurait tort d’étudier à part, puisqu’elles ne présentent pas chez eux de caractères spéciaux. Nous devons faire remarquer seulement que quelques-unes d’entre elles, la phthisie par exemple, peuvent être enrayées dans leur cours par l’aliénation mentale, et reparaître avec plus d’énergie que jamais après sa guérison. Nous devons ajouter que les maladies des divers organes peuvent rester souvent latentes chez les aliénés, non-seulement à cause des difficultés de l’interrogatoire, qui mettent quelquefois l’observateur dans lés conditions de la médecine vétérinaire, mais à cause de l’absence de symptômes principaux, tels que la douleur ou les crachats dans la phthisie et la pneumonie, par exemple. Toutefois, l’auscultation et la percussion diminuènt aujourd’hui considérablement ces difficultés du diagnostic.
Nous n’entrerons pas ici dans d’autres détails sur les maladies qui terminent les jours des aliénés, car ces détails sont du domaine de l’anatomie pathologique; d’ailleurs, malgré les statistiques publiées par plusieurs auteurs, on n’est encore arrivé à aucun résultat important sous ce rapport. Les maladies auxquelles succombent les aliénés diffèrent selon les pays, selon les établissements d’un même pays, et selon la diversité des conditions hygiéniques dans un même établissement. Ainsi, par exemple, la section dite des petites-loges à l’hospice de la Salpêtrière , qui nous fut confiée le 20 mars 1831 , présentait des localités sipeu conformes aux lois de l’hygiène , que , dans la première année,
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j’observai 153 scorbutiques sur une population de 113 idiotes et de 360 aliénées chroniques environ. Les améliorations nombreuses que je provoquai , et que j’eus la satisfaction de voir réaliser par l’administration, eurent pour effet de réduire le chiffre des scorbutiques à deux ou trois par année, On a prétendu aussi que les aliénés étaient moins exposés que les autres hommes aux influences épidémiques, soit par suite de leur maladie même, soit par l’absence des inquiétudes qui débilitent les populations pendant le règne des épidémies; mais l’expérience n’a que trop démenti cette idée préconçue. Pour ne citer qu’un seul exemple, les aliénés n’ont pas été épargnés par le choléra, ni en 1 832, ni en 1849. Pendant cette dernière épidémie, sur 400 aliénées, dont mon service de la Salpêtrière s’est composé dans la période de six mois, il y a eu 82 aliénées atteintes du choléra; 54 ont succombé, et 28 ont guéri.
DU DÉLIRE
La langue française ne possède aucun synonyme du mot délire. L’expression vulgaire de transport, ou la locution plus triviale de battre la campagne , s’applique surtout à un dérangement momentané des facultés intellectuelles et affectives qui coïncide avec le mouvement de la fièvre, tandis que le mot délire embrasse, dans sa généralité, tous les désordres de l’intelligence, quelles qu’en soient la cause, l’origine et la durée; à plus forte raison ne peut-on pas établir de parité entre ledélire, symptôme commun à un grand nombre d’affections, et quelques maladies plus ou moins bien déterminées, telles que la phrénésie, la paraphrénésie,la céphalite d’Hippocrate et d’un grand nombre de médecins, et l’encéphalite, la méningite, l’arachnitis des auteurs modernes. Aussi, quoiqu’il nous paraisse indispensable de rechercher dans le cerveau et ses membranes la condition organique correspondante au trouble, à la perversion des facultés mentales, cependant cet article devra être consacré à un symptôme et non à une maladie spéciale. Le délire n’est qu’une expression pathologique, et les affections dont il est le caractère ou l’accident fortuit, ne doivent pas obtenir au delà d’une simple mention. On comprend d’ailleurs que si l’aliénation mentale d’une part, et de l’autre la céphalite, l’arachnitis idiopathique et sympathique, l’ivresse par les spiritueux et
DËLJLLIE.
l’empoisonnement par les narcotiques, revendiquaient tout ce qui leur appartient dans un article sur le délire, nous n’aurions plus à remplir que la tâche d’un vocabulaire. Mais, comme dans la diversité des états où on les observe, les phénomènes du délire offrent des caractères communs, il est convenable d’exposer séparément et la pathologie et la thérapeutique générale du délire. L’importance donnée à ce phénomène pathologique est suffisamment légitimée par la nature même des facultés altérées, et par la haute influence, sur l’économie entière de l’organe indispensable à leur manifestation, et dont le désordre de l’intelligence trahit alors la souffrance. Où trouver d’ailleurs une source plus féconde d’intérêt que dans le spectacle des phénomènes du délire? Tour à tour effrayants ou bizarres, toujours extraordinaires , ils excitent. F attention au plus haut degré; et tandis que l’altération des plus nobles attributs de la nature humaine produit une profonde impression surla multitude, elle devient pour le philosophe un sujet inépuisable de méditations.
Considéré d’un point de vue plus spécialement médical, le délire offre une importance proportionnée à celle des fonctions de l’appareil où réside sa cause organique. Or, on sait que l’appareil cérébro-spinal anime et vivifie tous les autres systèmes d’organés; partout il fait sentir sa présence et son action. Ce grand ressort de l’économie est à la fois l’écho et le promoteur de toutes les impressions qui tendent à régulariser ou à pervertir les mouvements de l’organisme. Ainsi s’explique la gravité des lésions de l’encéphale, et le puissant intérêt des symptômes qui les révèlent. Parmi ces symptômes, le plus remarquable sous le double rapport de la psycho-
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logie et de la médecine, le délire, mérite donc un exameD sérieux et approfondi.
Définition. En présence du tableau si prodigieusement varié que nous offre le moral de l’homme, qui pourrait se flatter de distinguer aisément l’état physiologique des fonctions du cerveau de leur état morbide? Depuis l’esprit faux, original et passionné, jusqu’au délire partiel , que de nuances difficiles à saisir! L’observateur s’égare et le médecin expérimenté éprouve quelquefois la plus grande difficulté à préciser le point où le cerveau cesse de fonctionner d’une manière normale, et subit une influence morbide qui entraîne le désordre des facultés intellectuelles et affectives.
Tel esprit est lent, tel autre est trop actif; celui-ci est livré à une mobilité excessive, incapable d’une attention soutenue ; celui-là est concentré, absorbé par des préoccupations exclusives; l’un est exalté, l’autre apathique : que de variétés, que de degrés dans tous ces divers modes de l’exercice intellectuel ! Eh bien! est-il toujours possible de donner à des situations mentales si diverses une juste interprétation, et d’établir une ligne de démarcation bien tranchée entre la raison et le délire ?
Cependant, il en est peut-être du délire comme de la lumière : il est souvent plus aisé de le reconnaître que de le définir. Sans doute, conformément à l’étymologie du mot, celui qui délire e, st hors du sillon, hors des voies de la raison humaine; mais s’il n’existe pas de délire sans déraison, on observe journellement de la déraison sans délire. Dirons-nous avec Pitcairn qu’il y a délire quand on rêve tout éveillé? ou bien, le définirons-nous avec Boerhaave une succession d’idées qui Falret. 23
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ne répondent pas aux objets extérieurs ? Répéteronsnous, avec beaucoup d’autres, que le délire est caractérisé par une lésion profonde de l’attention et du jugement, qui ne permet plus de régulariser l’exercice, bientôt désordonné, de la mémoire et de l’imagination? Certainement tout cela se rencontre dans le délire, mais aucun de ces traits ne suffit pour le caractériser.
Pénétré sans doute des difficultés d’une définition trop succincte, Esquirol a cru devoir y suppléer par une analysé psychologique de l’état normal de l’entendement humain. « Un homme, dit — il , est dans le délire , lorsque ses sensations ne sont pas en rapport avec les objets extérieurs , lorsque ses idées ne sont pas en rapport avec ses sensations, \ lorsque ses jugements et ses déterminations ne sont pas en rapport avec ses idées, lorsque ses idées, ses jugements, ses déterminations sont indépendants de sa volonté (i). » -
Cette définition, quoique descriptive, ne nous paraît pas présenter les attributs essentiels de son objet. Il nous semble que l’homme préoccupé, distrait au jugement faux, à la volonté faible ou capricieuse, pourrait offrir tous les caractères mentionnés par Esquiroi, sans être dans le délire. Ce qui manque surtout à sa définition, c’est l’expression d’ün fait capital qui peut servir de pierre de touche à l’observation; nous * voulons dire la conscience de son état, que le malade ne saurait jamais ressaisir que par l’interruption du délire.
Mais hâtons-nous de faire remarquer que les doc-
(1) Des Maladies mentales, Paris, i 838 .
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trines psychologiques des temps modernes tendaient à dépouiller le sens intime au bénéfice des sens externes, qu’on représentait comme la source unique de toutes les notions du vrai et du faux; dès lors, on comprend que, sous l’empire de cette philosophie, on ait voulu trouver les caractères du délire dans les seules aberrations des facultés sensoriales et intellectuelles. Néanmoins, les erreurs les plus grossières des sens et de l’esprit sont beaucoup moins caractéristiques du délire, que le défaut de conscience des égarements, dont l’évidence frappe les yeux les moins clairvoyants. Ni les hallucinations les plus bizarres, ni les écarts d’imagination les plus étranges, ne constituent le délire, si le sujet qui les éprouve est néanmoins capable de rectifier ses sensations illusoires et ses fantastiques conceptions. Qui ne s’est surpris quelquefois dans ces moments ou l’attention et le jugement fatigués laissent la mémoire et l’imagination retracer les choses les plus singulières? Tantôt ce sont des associations incohérentes de mots, des situations hors du sens commun, des images apparues on ne sait comment, et qui n’ont de type ni dans les arts ni dans la nature. Eh bien! il n’y a pas de délire, par ce seul fait qu’on s’aperçoit de ses erreurs; il existerait à coup sûr, si le sens intime avait abdiqué son contrôle.
Caractères généraux et diagnostic général du délire. Quelle que soit la difficulté de préciser l’état normal des fonctions de l’encéphale, on peut dire cependant qu’il existe, pour la généralité des hommes et pour chaque individu en particulier, des manières d’être qui servent de point de départ et de terfae de comparaison pour parvenir au diagnostic du délire. Celui-ci se manifeste par d’étranges erreurs des sens, par d’étrânges aberrations
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des facultés intellectuelles et morales, auxquelles correspondent des discours insensés, enfin par des attitudes et des gestes qui sont en désaccord avec les habitudes du sujet et les circonstances présentes; ajoutons la condition essentielle qu’il n’y a pas conscience des égarements dans lesquels sont tombés les sens et la raison. Voyez à quel point, sans cette dernière condition, les hallucinations apparentes, les discours, la mimique et la pantomime pourraient en imposer ! Quelle différence ferait-on au premier coup d’œil entre un fou qui s’agite solitairement en haranguant une chimère, et l’homme sensé qui récite dans la solitude des vers empreints de passion ? L’un et l’autre étonnent au premier abord par la bizarrerie de leur situation ; ils s’adressent à uneimage qu’on chercherait en vain à découvrir; cette image qu’ils suivent du geste et du regard, leur répond, et ils répliquent. Dans cet état si fréquent, comme dans mille autres, il ne suffit donc pas de l’étrangeté des apparences, il faut encore interroger les individus, et aussitôt l’équivoque cesse : le premier continue à croire, ou a cru à la réalité de sa position chimérique, l’autre s’essayait à bien dire dans une situation donnée dont il connaissait la fiction.
Devons-nous encore considérer comme un premier degré de délire cet état véritablement anormal où l’homme, s’oubliant au point de se croire seul dans la foule, se laisse aller ostensiblement de la voix et du geste aux préoccupations. qui l’obsèdent et qu’il ne peut contenir? Certainement cette concentration en soimême, cet oubli des usages et des convenances dénotent une surexcitation cérébrale parfois aussi rapprochée de l’état pathologique que de l’état normal ; mais
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si I*V)bjet de la préoccupation est conforme an bon sens, si l’individu est aisément rappelé à lui-même, le délire n’existe pas.
Les anciens reconnaissaient au délire trois degrés d’intensité et de persistance qu’ils représentaient par des expressions différentes. Il est, en effet, des délires qu’on suspend avec la plus grande facilité, d’autres qu’on n’interrompt que par une impression ou une diversion puissantes, et d’autres, enfin, si tenaces, qu’il est impossible de les faire cesser un seul instant. Tantôt ce sont des hallucinations invincibles, d’autres fois des égarements d’esprit que rien ne peut rectifier. Celui-ci voit, entend, flaire, goûte,, touche les objets créés ou reproduits par son imagination et qui ne sont nullement à la portée de ses sens. Celui-là est abusé par des idées ou des sentiments dont la bizarrerie et l’impossibilité sont évidentes pour les spectateurs. Dans cet état d’hallucination ou de perturbation mentale, la physionomie revêt des expressions inaccoutumées ; les discours sont incohérents, ou seulement conséquents à un principe évidemment erroné; les attitudes, les gestes ne répondent pas à la situation réelle de l’individu ; il est inattentif à tout ce qui l’entoure, ou bien il transforme, il dénature les impressions qu’il reçoit ; il interprète toutes choses contrairement au sens commun : à moins qu’il n’y ait un mélange on des alternatives de raison et de délire, ainsi qu’on le remarque dans quelques occasions qui réclament de la part de l’observateur un trèshaut degré d’expérience et de perspicacité.
Après les phénomènes des sens et de l’entendement manifestés par la parole, rien ne témoigne plus du délire que l’expression faciale, les poses, les mouvements étranges, insolites du corps, enfin tout ce qui constitue
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la mimique. Cependant, on ne pourrait inférer de ces circonstances qu’une présomption plus ou moins fondée, si l’on négligeait d’interroger le malade. On a certainement eu raison de remarquer qu’on devait supposer le délire lorsque la joie, la fureur, ou tout autre sentiment exalté se peignaient sans motif sur la physionomie, accompagnés de désordres dans les gestes; lorsque les situations du corps ne répondaient pas aux habitudes ; par exemple, le décubitus ayant lieu en travers dans le lit, ou bien les pieds occupant la placé réservée à ia tête, les jambes étant déjetées. Mais tout cela ne dispense pas le médecin d’interroger le malade, et de le soumettre à un examen approfondi. Dans certaines circonstances, ces anomalies pourraient être naturellement expliquées par l’individu présumé délirant, et dès lors.il n’existerait point de délire. Notons bien cependant qu’il est quelquefois possible de fixer momentanément l’attention des délirants, de les rappeler à eux-mêmes, de leur faire sentir leurs égarements, et que dans ce cas il ne faudrait pas conclure à la nonexistence du délire. Mais dans cette circonstance, on n’a qu’à explorer et à attendre, et le délire suspendu ne tarde ordinairement pas à reparaître.
Aigu ou chronique, il est rare que le délire devienne manifeste tout d’un coup. Communément il suituneprogression dont le début échappe souvent. Il n’y a que le jardinier habile, dit ingénieusement Galien, qui distingue, à sa sortie de la terre, une plante que tout le monde reconnaîtrait plus tard ; de même il n’y a que le médecin expérimenté qui soit capable de saisir les prodromes d’une maladie qu’il serait facile de dénommer dans les périodes ultérieures. Cette comparaison de Galien est parfaitement applicable au diagnostic du
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délire. Si le discernement le plus ordinaire suffit pour reconnaître le délire phrénétique ou maniaque qui se produit avec une agitation violente et continue, il n’en est pas ainsi des premiers indices du trouble de l’intelligence. Cependant, il importe de les distinguer de bonne heure, pour prévenir les progrès du mal , et quelquefois les accidents les plus affreux pour le malade et pour la société.
Le délire fébrile ou apyrétique est presque toujours précédé de symptômes cérébraux, d’insomnie ou de somnolence, de fatigue, de pesanteur ou de douleur de tête, d’agitation apparente ou de trouble intérieur. Tantôt les malades montrent une activité, une exaltation inaccoutumées; tantôt ils sont absorbés, distraits d’une manière insolite; la physionomie est égarée, mobile ou fixement convulsée ; quant à la coloration du visage, elle varie beaucoup suivant l’espèce de délire. Quelquefois les malades annoncent que la raison les abandonne, , qu’ils sont abusés par des idées ou des apparitions fantastiques. Ils éprouvent et témoignent d’abord de la surprise, des pensées extraordinaires qui les poursuivent ou des hallucinations qui fatiguent leurs sens. Le sommeil rare, interrompu, ou opiniâtre, est très- agi té et ne repose point. La respiration est fréquemment lente et suspirieuse, le pouls élevé, la constipation est habituelle. Ces prodromes s’observent généralement dans toute espèce de délire; chacune d’elles en offre de particuliers, que nous signalerons ultérieurement. Lorsque le délire a fait des progrès, il est caractérisé, comme nous l’avons déjà dit, par des aberrations extraordinaires des sens, de l’intèlligence et du sentiment, sans que le sujet délirant ait conscience de ses égarements.
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Quelques médecins psychologistes se sont occupés de déterminer dans quelle faculté mentale se trouve la source du délire. L’opinion qui compte de nos jours de nombreux et célèbres partisans, est celle d’Esquirol; il pense que les lésions de l’entendement peuvent être ramenées à celles de l’ attention. Nous croyons en effet que, dans la mesure de rectitude intellectuelle accordée à chacun, le défaut ou l’incapacité d’attention est une cause fréquente de perceptions erronées et de faux jugements. Chacun sait, en outre, qu’abandonnées à elles-mêmes sans régulateur, la mémoire et l’ imagination combinées nous transportent aisément dans le monde des chimères. Dans beaucoup de rêves, enfin, l’attention manque complètement, et il est inutile de rappeler le désordre mental qui les accompagne.
Cependant, il faut bien le dire, cet isolement de nos facultés nous paraît arbitraire , et nous jugeons impossible de ramener le désordre de toutes au désordre d’uné seule. La physiologie du cerveau, qui n’est pas toute métaphysique, s’accommode mal de ces subtilités. Qn ne tient pas suffisamment compte d’ailleurs de la spontanéité de l’encéphale qui commande, plutôt qu’elle n’est commandée. Il ne dépend pas de nous, il ne dépendras d’une faculté de régulariser tous les actes de l’intelligence, surtout dans les maladies. D’ailleurs, il est, dans le délire, des phénomènes que n’explique pas l’inattention, les hallucinations par exemple. Il n’y a point alors à comparer, à raisonner, à juger ; c’est une sensation, une perception, une reproduction fantastique d’images dont la soudaineté devance l’intervention active et volontaire de l’attention. Enfin, il n’est pas une seule faculté de l’entendement qu’on ne puisse trouver tour à tour présente, absente ou pervertie dans le dé-
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lire ; ce qui nous porte à conclure que toutes les facultés participent à un degré différent au désordre de l’intelligence.
Après avoir indiqué les caractères les plus généraux du délire, nous n’entreprendrons pas d’en décrire les sujets innombrables et les variétés infinies : disons seulement qu’il peut s’exercer sur tous les objets du domaine des sens, du sentiment et de la raison.
Les formes du délire dont nous devons rappeler les espèces principales sont encore nombreuses, mais non pas à l’égal des objets sur lesquels porte le trouble des sens et de l’esprit. Ainsi le délire peut être gai, triste, silencieux et tranquille, bruyant et turbulent, doux ou terrible; en un mot, on le voit affecter toutes les formes soit des habitudes paisibles, soit du tumulte des passions.
Toutefois, quelque diversifiés que soient les sujets et les formes saillantes du délire, il serait peut-être possible de les ramener à quatre sources principales, savoir : ... „
1° La spontanéité d’action du cerveau;
2° Le caractère intellectuel et moral du malade, la prédominance habituelle de ses idées et de ses sentiments ; •
3° La nature des causes occasionnelles, ou les circonstances spéciales dans lesquelles se trouvait le malade à l’invasion de la maladie ;
4° Les impressions actuelles venant du dehors et du dedans.
Conséquemment, si nous exceptons les cas où prédomine la spontanéité d’action du cerveau, les nombreuses variétés du délire sont loin d’être fortuites et dépourvues de corrélation avec certaines circonstances
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physiques ou morales déterminées et particulières aux personne en délire. L’observation et la réflexion doivent tendre de plus en plus à restreindre le champ du hasard, qui est si stérile pour la science. Or, l’étude attentive des phénomènes du délire peut quelquefois en révéler et la cause occasionnelle et la source organique ; découverte importante qui intéresse le diagnostic, le pronostic et le traitement. Pour ce qui concerne la cause déterminante, on n’ignore pas que le délire est souvent très-indiscret, et que des passions, enchaînées jusques alors par la puissance de la volonté, peuvent, par une subite explosion, trahir des préoccupations concentrées, les peines ou les joies les plus intimes.
Il n’est pas moins avéré que les formes du délire peuvent aider à reconnaître quelles sont les parties les plus souffrantes dans l’organisation. Les rapports du délire avec le caractère des individus, avec leurs habitudes intellectuelles et morales, les causes qui l’ont provoqué et le fomentent encore, ont généralement fixé l’attention des praticiens; mais ceux-ci n’ont pas toujours considéré avec le même soin les modifications que pouvaient lui imprimer les conditions pathologiques diverses de l’organisation. Cependant, ainsi que la remarque en a été judicieusement faite par quelques observateurs, les particularités du délire peuvent, dans certains cas obscurs, mettre utilement sur la voie de découvrir, soit les lésions d’organes, soit les agents morbifiques qui ont produit et entretiennent le trouble mental. Envisagée de ce point de vue, la variété des formes du délire devient une source précieuse de diagnostic. Diversement influencé par les différents appareils organiques, le centre des perceptions manifeste assez souvent un désordre particulier en rapport avec
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les souffrances de chacun d’eux. C’est ainsi que, relativement aux instincts, nous trouvons que le délire de la continence roule avec obstination sur des objets qui en dévoilent hautement l’origine. On a depuis longtemps signalé les affections aiguës et chroniques du tube digestif et de ses annexes, comme imprimant au délire un caractère de tristesse et de taciturnité. L’existence des entozoâires gastro-intestinaux détermine quelquefois d’opiniâtres hallucinations dans lesquelles le malade voit souvent des reptiles, des insectes. Les maladies de l’appareil urinaire influent sur le cerveau de la même manière que les affections des organes digestifs; elles engendrent la morosité, l’irritabilité, le découragement. Il paraît que le délire est plus fréquemment agité, furieux, lorsque le cœur est hypertrophié ou qu’il y a pléthore sanguine. Suivant le témoignage de quelques médecins, les affections idiopathiques du cerveau paraissent, au contraire, exciter plus particulièrement un délire gai, expansif, accompagné de rêves de dignité, de gloire, de fortune. La nature ambitieuse du délire est, comme on le sait, caractéristique de la méningite chronique et de la paralysie générale. Ainsi, les seules formes du délire peuvent donner l’éveil à l’observateur, et concourir au diagnostic des parties lésées. .
Du reste, ces aperçus, dans le genre sinon dans l’espèce, remontent à la plus haute antiquité médicale. Soit dans les variétés du délire, soit dans la nature des rêves, les anciens cherchèrent des relations entre le trouble de l’intelligence et des prédominances humorales ou des lésions d’organes. On sait d’ailleurs combien Cabanis, réhabilitant la doctrine des sensations internes qu’avaient condamnée Locke, Condillac et Hel-
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vétius, répandit de vives clartés sur les rapports de l’état physiologique et pathologique des diverses parties de l'organisme, avec les manifestations régulières ou anormales de l’intelligence. Quant à la diversité des formes du délire sous l’influence des substances enivrantes ou toxiques, elle est parfaitement reconnue; nous aurons à la mentionner à propos des causes.
Après avoir passé en revue les caractères et les formes du délire, disons que sa marche, ses types, ses complications sont d’un grand intérêt sous le rapport du pronostic. Le délire peut être aigu ou chronique, fébrile ou apyrétique, idiopathique, sympathique ou symptomatique, intermittent ou continu, général ou partiel, exempt ou compliqué de lésions des mouvements. Nous examinerons de nouveau ces diverses circonstances en traitant séparément de chaque espèce de délire et en parlant du pronostic.
A mesure que nous avançons dans notre sujet, la généralisation devient plus difficile et plus imparfaite. Telle circonstance que nous devons signaler ne s’applique plus qu’à certains délires et non pas à d’autres. Cependant, malgré ces difficultés, nous allons encore présenter quelques considérations d’étiologie générale.
Le tempérament nerveux et conséquemment toutes lçs influences qui tendent à son développement, constituent ou engendrent la prédisposition au délire ; c’est pourquoi il éclate plus facilement chez les artistes, les gens de lettres, les savants, chez les sujets déjà atteints de quelque affection nerveuse, chez les femmes et chez les enfants. Ses causes déterminantes sont puisées dans l’ordre physique et moral ; quelques-unes sont spécifiques. Toute excitation forte du système nerveux peut occasionner le délire ; d’autres fois, au contraire, c’est
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le défaut de stimulation qui produit le même résultat, en sorte que, pour raisonner juste, le cerveau, semblable sous cê rapport aux instruments à corde, ne veut être ni trop tendu ni trop relâché ; ou, pour parler un langage plus scientifique, il a une capacité de stimulation au-dessus et au-dessous de laquelle il fonctionne mal.
Les impressions démesurées, les passions excessives, et les contentions trop fortes de l’esprit, l’insolation, les chutes, les coups sur la tête, l’influencé sympathique de quelque organe sur le cerveau, une métastase, la douleur physique, l’excès de substances stimulantes et, par contre, le défaut de stimulation, telles sont les principales causes qui peuvent occasionner le délire. Au défaut de stimulation se .rapportent la diète, l’anémie, l’absence des stimulants naturels ou habituels et les épuisements de tous genres. Les causes spécifiques du délire sont celles dont l’influence est la plus constante et la mieux connue ; de ce nombre sont les spiritueux, les narcotiques stupéfiants elles nareotico-âcres, les venins ou virus septiques. .
Quant aux maladies dont le délire est un caractère essentiel, un accident ordinaire ou fortuit et dont il ne convient pas d’étudier ici les causes, elles sont nombreuses et nous devons les rappeler : après les divers genres d’aliénation mentale, viennent la méningite, la céphalite, les congestions hémorrhagiques, les dégénérescences * cérébrales , les névroses comateuses et convulsives, les névralgies suraiguës, les fièvres graves, typhoïdes, ataxiques, adynamiques, les fièvres éruptives dans lesquelles l’éruption s’opère péniblement ou subit des métastases, les phlegmasies viscérales violentes qui réagissent sur le cerveau, etc.
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Si nous avons passé rapidement sur les causes déterminantes directes du délire, et plus encore sur la série des maladies que ce symptôme caractérise ou complique souvent, nous croyons devoir faire une plus large part à ses causes prochaines, c’est-à-dire aux modifications organiques auxquelles il correspond; ceci rentre directement dans la Pathologie générale.
Qu’il soit phrénétique, paraphrènétique, ivre, narcotisé ou fou , que s est-il opéré chez l’homme qui raisonnait juste naguère, et qui délire maintenant? Nos investigations se portent tout de suite du côté du cerveau; c’est évidemment l’organe lésé par une atteinte quelconque, directe ou réfléchie. La modification survenue peut être insaisissable, mais elle existe; elle doit être multiple, et selon nous, une erreur bien préjudiciable, c’est l’opinion généralement accréditée que le délire, et particulièrement la folie, dérivent d’une altération spéciale et unique de l’encéphale.
Si, dans notre manière de voir, nos maîtres n’ont pas donné assez d’importance aux lésions observées dans le cerveau des aliénés, nous reconnaissons d’un autre côté que les inductions, pour être justes et rigoureuses, ne doivent pas dépasser certaines limites ; mais, dans les affections mentales comme dans la lésion de toutes les autres fonctions, l’anatomie pathologique réclame sa part d’influence, et elle n’est pas plus stérile pour le cerveau que pour les autres organes. Sans prétendre que, dans aucun cas, les lésions organiques appréciables à nos sens puissent nous dévoiler la raison suffisante des maladies, nous accordons une sérieuse attention à leur étude, parce qu’elles sont sous la dépendance immédiate de la modification organique initiale dérobée aux regards les plus scrutateurs.
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Après cette observation générale, revenons aux particularités relatives au délire aigu. Dans l’arachnitis et l’encéphalite, la lésion «organique est communément apparente, et quoiqu’on doive souvent rapporter le délire à cette altération, il est vrai cependant qu’elle n’est pas nécessaire, comme il n’en est pas la conséquence obligée. « J’ai vu l’inflammation du cerveau avec et sans délire, » dit Stoll, qui aurait pu ajouter : « et le délire sans inflammation du cerveau. » Dans le délire fébrile sympathique ouparaphrénétique, les exemples d’altérations méningo -céphaliques sont beaucoup moins nombreux, quoiqu’il ne soit pas rare de constater leur existence. On en signale à peine dans le délire dit nerveux, simple ou accompagné de tremblement. Que se passe-t-il dans le cerveau sous l’influence des spiritueux et des narcotiques ? Assez communément une congestion cérébrale sanguine, et probablement quelque autre chose encore inconnue. M. Lélut, qui a étudié avec beaucoup de soin les rapports de l’anatomie pathologique avec le délire aigu, dont nous avons à nous occuper ici plus spécialement, termine son examen par des données principalement négatives. Après avoir relaté les caractères anatomiques qui attestent, selon lui, la préexistence de T inflammation , tels que la vascularité, les marbrures rouges de la substance blanche, la rougeur et le défaut de cohésion de la substance grise, l’injection des méninges et leur adhérence au cerveau, etc., ce médecin distingué conclut que, pour qu’il y ait délire aigu, fièvre cérébrale, fièvre ataxique, il n’est pas nécessaire que le travail pathologique s’étende aussi loin; qu’ii suffit, pour déterminer à ce degré le désordre mental, de la simple irritation des méninges ou du cerveau, à laquelle on ne peut encore assigner de caractères
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anatomiques. Sur vingt-huit cas de délire persistant jusqu’au dernier soupir, M. Andral a trouvé la lésion quatorze fois à la face supérieure des deux hémisphères, quinze fois à la face supérieure d’un seul hémisphère, trois fois sur ces mêmes points et à la base, quatre fois dans les mêmes régions et dans les ventricules, et deux fois dans les seuls ventricules. Ces observations du célèbre professeur ne sont pas en opposition avec l’opinion moderne qui considère la substance corticale de la face supérieure des hémisphères comme le siège le plus spécial des facultés de l’esprit. Quant aux médecins qui ont attribué de nouveau aux méninges, des fonctions intellectuelles dont la physiologie de ce siècle les avait déshéritées, nous leur dirons, avec M. Rostan, qu’ifn’est guère probable que ce soit l’arachnoïde ou la pie-mère qui pense, et que si son inflammation donne naissance au délire, c’est en agissant sur le cerveau par contiguïté. Du reste, nous ne concevons pas mieux que, pour certains esprits^ le délire indique toujours unesurexcitation, une phlegmasie méningienne ou cérébrale. Comment expliquer, dans cette hypothèse, le délire qui accompagne quelquefois l’inanition, l’anémie, la chlorose, la soustraction de stimulants habituels, et qui se manifeste pendant l’agonie, dans les affections aiguës et dans les derniers temps des maladies consomptives? C’est fermer les yeux à l’évidence que de méconnaître que le même effet peut dépendre de causes diverses. L’expérience a suffisamment prouvé d’ailleurs qu’on tenterait en vain d’expliquer tous les phénomènes pathologiques du corps vivant par des lésions anatomiques. Ce principe a certainement apporté son tribut de lumières, mais il compte des exceptions et de nombreuses exceptions. Et ce qu’il y a de plus désespérant dans
l’élude de l'anatomie pathologique, à laquelle on doit néanmoins les notions les plus positives en pathogénie, c’est de rencontrer des lésions de fonction sans lésion saisissable d’organe, des altérations d’organe sans trouble marqué des fonctions. C’est que la science biologique n’en est pas encore à ce point où les lois de la vie s’expliqueraient par l’arrangement de la matière organique. L’organisation cérébrale, en particulier, est si délicate et si difficile à pénétrer, qu’alors même que la tête serait transparente comme le cristal , on aurait trèssouvent de la difficulté à saisir quelque différence dans le cerveau du même homme, soit qu’il dorme ou qu’il veille, qu’il pense juste ou faux, qu’il rêve ou qu’il délire.
Cependant, par le seul fait expérimental qu’on pourrait déterminer le délire en lésant directement les méninges et le cerveau, il devient évident que les lésions analogues rencontrées dans les organes, après la mort, étaient au moins la cause probable du désordre fonctionnel qu’on avait observé chez les délirants. Crichton a sans doute raison de dire, que ni l’injection sanguine, ni les autres altérations du cerveau [ramollissement, induration, tubercules, -cancer, solutions de continuité, foyers hémorrhagiques, épanchements de sérosité, acéphalocystes , corps étrangers, etc.] ne sont nécessaires à la production du délire ; mais ce serait frapper de stérilité les faits et les plus sages inductions que de contester la part d’influence que peuvent avoir ces diverses lésions sur les fonctions de l’encéphale. Du reste, l’hypothèse de Crichton, sur la cause organique ou immédiate du délire, est à la fois plus hardie et moins satisfaisante que les données ordinaires de l’anatomie pathologique. « On peut, dit ce médecin anglais, conjecturer que la principale cause de la phrénésie et du dé-
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lire tient à une action morbifique des vaisseaux sécréteurs du fluide nerveux élaboré dans la substance médullaire des nerfs, et probablement chargé de transmettre à l’entendement ces impressions étrangères. »
Dans les cas de délire essentiel ou sans matière morbifique, comme disait l’ancienne école, Pinel a admis qu’il pouvait exister un spasme cérébral. On sait effectivement que, dans les spasmes organiques, il serait Fort difficile de découvrir des lésions de texture.
Devons-nous parler ici de la tension, du relâchement, de la sécheresse, de l’humidité des fibres cérébrales? Malgré le brillant appui que Lorry a prêté à ces théories mécaniques, il n’est plus question aujourd’hui, qu’au figuré, des vibrations du système nerveux.
Nous ne serions pas plus heureux, si nous voulions rechercher les causes matérielles du délire, dans l’influence exercée sur le cerveau par certaines altérations humorales, possibles sans doute, mais jusqu’ici hors du domaine de la démonstration. Nous considérons donc comme une hypothèse stérile, sinon dangereuse en pratique, le transport au cerveau de la bile, de la pituite, du lait, des acides, des alcalis, des sels, des âcretés de toute espèce. Ces théories, comme celles des vapeurs, ont cependant régné longtemps en médecine. Sur la foi des deux oracles les plus vénérés de la haute antiquité médicale, on ne balançait pas à proclamer la prédominance du sang, de la bile, de la lymphe, suivant que le délire était gai, furieux ou paisible. L’illustre Baglivi lui-même, malgré ses prédilections pour le solidisme et la méthode expérimentale, n’a pas craint d’avancer que la limpidité des urines, au début du délire, dénotait le transport au cerveau des sels urinaires.
Que dirons-nous de la sécrétion et de la circulation
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du fluide nerveux relativement au délire? Que cette hypothèse n’a ni plus ni moins de valeur que la plupart des autres, sans parler des troubles hypothétiques encore de l’archée, de l’âme ou du principe vital.
Somme toute, les causes organiques du délire sont tantôt appréciables et tantôt occultes ; leur mode d’action reste complètement ignoré : les modifications encéphaliques les mieux démonlrées, non-seulement par des coïncidences fréquentes qui acquièrent enfin force de loi, mais encore parce qu’on peut en fournir des preuves expérimentales en produisant à volonté le délire au moyen de lésions semblables, ce sont les injections sanguines ou l’anémie des méninges et du cerveau; viennent ensuite les épanchements de sang et des collections de sérosité dans ce viscère, les dégénérescences organiques, les corps étrangers, etc. N’oublions pas toutefois la remarque déjà faite qu’il n’y a qu’une connexion probable et non obligée entre un grand nombre de lésions sensibles des organes et le trouble de leurs fonctions.
Les délires sympathiques ou symptomatiques sont ceux qui offrent moins de coïncidences avec les altérations du cerveau, surtout dans les névralgies, les névropathies hystérique et hypochondriaque. Les altérations encéphaliques sont moins rares dans les fièvres graves et les paraphrénésies consécutives aux phlegmasies viscérales qui ont eu une issue funeste.
Lorsque les empoisonnements par les spiritueux et les narcotiques sont suivis de mort, il est assez ordinaire de trouver le cerveau et les membranes injectés de sang.
Dans quelques cas enfin, le délire apparaît comme un phénomène vital ou de pure innervation. On dirait alors que la sensibilité se comporte à la manière d’un fluide qui circule, s’accumule et se dissipe sans être plus accès-
sible à nos sens que l’électricité, le calorique et la lumière. Que se passe-t-il dans le délire et les comulsions occasionnées par les névroses génitales, par le chatouillement de la plante des pieds, les titillations de la muqueuse intestinale par des entozoaires, etc.?
Malgré le soin que nous avons mis à ne pas nous écarter du point de vue général qui devait dominer dans la première partie de cet article, nous sentons qu’après l’exposé des caractères communs du délire, nous avons été dans F obligation de beaucoup particulariser. En passant au pronostic et au traitement, cette nécessité de viendrait plus pressante encore. Le moment est donc venu de parler brièvement des différentes espèces de délire, sans oublier que nous ne devons pas décrire les maladies à propos d’un de leurs symptômes ; nous réserverons un peu plus d’espace pour le délire nerveux et le delirium tremens , qui rentrent tout entiers dans notresujet.
Espèces principales de délire . L’état aigu ou chronique du délire constitue la première et la plus importante de ses divisions. La qualification de délire apyrétique ou fébrile, donnée indistinctement par la plupart des auteurs à ces deux, états, n’a pas à beaucoup près le même degré d’exactitude et d’intérêt, ainsique nous le verrons bientôt. En effet, il est des délires aigus sans fièvre et des délires chroniques compliqués de pyrexie. Reconnaissons néanmoins que, si la fièvre manque dans certains délires aigus, il est rare qu’ils ne soient pas accompagnés d’une expression de souffrance physique qui contribuerait puissamment à les faire distinguer de la folie, alors même qu’on serait privé de la notion décisive de la durée du trouble mental. Énumérons d’abord les différentes espèces de délire, nous chercherons ensuite à les distinguer.
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Sous le nom de folie, d’aliénation ou de maladies mentales, le délire chronique forme un genre d’affections à part qui seront traitées ailleurs, et qu’il suffît de rappeler ici collectivement. Le délire aigu, le seul dont nous ayons à nous occuper maintenant, comprend plusieurs espèces. Il se divise d’abord en deux grandes catégories selon la présence ou l’absence de la fièvre. Parmi les délires aigus fébriles, nous comptons ceux qui se manifestent dans le cours de la méningite et de l'encéphalite (qu’on nomme idiopathiques), et les délires symptomatiques des pyrexies graves, desphlegmasies locales. La considération de la fièvre est ici trèsimportante ; elle sert de base principale au pronostic et au traitement.
Nous rangerons parmi les délires aigus communément apyrétiques ou non essentiellement fébriles, le délire spasmodique ou nerveux, le delirium tremens , l’ivresse et le narcotisme.
Mais commençons par distinguer en peu de mots le délire aigu du délire chronique. Une seule circonstance commémorative peut trancher toute difficulté à cet égard : il suffît de savoir depuis quand le trouble mental existe, le délire aigu ne durant que quelques jours, tout au plus deux ou trois semaines. Après la notion de durée vient celle de la fièvre, dont la valeur séméiologique a été de tout temps appréciée pour établir la distinction qui nous occupe. Cependant, il ne faut pas oublier qu’il est des délires aigus apyrétiques, et que l’invasion, comme les paroxysmes de la folie, s’accompagnent souvent de fièvre. Du reste, ainsi que nous en avons déjà fait la remarque, la fréquence du pouls, la chaleur de la peau, la soif ne sont pas les seuls symptômes physiques observables chez les délirants de
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Tune et de l’autre catégorie ; il est encore d’autres indices des souffrances de l’organisation. Que les phénomènes fébriles ordinaires soient présents ou absents, il y a communément dans le délire aigu des apparences d’un état maladif corporel qui son t au moins très-inconstantes dans le délire chronique ; dans le premier, la perturbation physique est presque aussi évidente que le désordre mental, tandis que l’aliéné a tout l’extérieur d’une bonne santé; il délire sans paraître malade d’ ailleurs. Il n’y a d’ostensiblement troublé chez lui que la partie des fonctions cérébrales dévolue à l’exercice de l’intelligence et des sentiments, d’où la dénomination ordinaire de maladie de l’esprit, d’aliénation mentale. Ainsi, indépendamment du trouble de la circulation, de l’élévation de la température cutanée, de la soif, du brisement dés forces qui accompagnent plusieurs des délires aigus, il est très-commun d’observer dans les traits du visage une expression d’égarement, de souffrance, une rigidité ou une mobilité spasmodique, convulsive, un malaise général, une prostration, une aversion pour les aliments qui ne se montrent qu’aceidentellement et sont toujours moins prononcés dans le délire chronique. En outre, celui-ci est assez souvent partiel, tandis que le délire aigu est presque toujours général, présente une succession d’idées plus rapides; plus incohérentes, et s’accompagne plus fréquemment de mouvements convulsifs.
Maintenant occupons-nous exclusivement des différentes espèces de délires aigus.
Nous avons déjà dit qu’il existait plusieurs délires aigus essentiellement fébriles, liés à une inflammation récente des méninges ou du cerveau, à d’autres phlegmasies violentes, aux fièvres graves, à F hydrophobie.
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En général, dans cette première classé de délires aigus, les souffrances du corps sont manifestes : le pouls est fréquent, la peau chaude ; il y a de la soif, de l’anxiété, de l’insomnie, de l’oppression ou de la prostration. Dans un moment de transport, le malade peut bien quitter le lit, déployer même une énergie convulsive, mais le décubitus redevient bientôt pour lui une nécessité; il est incapable de se donner aucun soin, de supporter aucune fatigue. L’accablement de la fièvre est aussi apparent que les égarements de l’esprit. Quant aux manifestations délirantes, elles varient notablement, selon que le délire fébrile est idiopathique, sympathique ou symptomatique. Le premier est communément trèsagité, parfois furieux ; le second est accompagné de moins d’agitation et de violence ; le troisième, particulier aux fièvres graves ou typhoïdes, ést assez souvent tranquille, ou bien il offre des alternatives d’excitation, de stupeur et de coma. Dans ces trois espèces, de déliré fébrile, les soubresauts des tendons, les tremblements des membres et les mouvements particuliers qu’on désigne sous les noms de jactitation, de carphologie, sont des symptômes fort ordinaires.
Le délire aigu fébrile est communément précédé des signes d’une fluxion ou d’une congestion vers la tête. Son développement est plus ou moins rapide, suivant la nature et la marche des affections auxquelles il se lie ; mais le plus souvent on l’observe après quelques jours, d’autres fois au bout de quelques heures de l’invasion de la fièvre. Ge délire subit les variations des maladies dont il dépend ; il s’exaspère, s’affaiblit, ou cesse avec elles. Toutefois, lorsque le mouvement fébrile qui coïncide avec le trouble mental a été déterminé par une cause morale, il. est à craindre que la cessation de
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la fièvre n’amène pas celle du délire et qu’il ne dégénère en aliénation mentale.
Il est une affection singulière, accompagnée d’un grand désordre mental, dont la marche est rapide, et qui nous paraît devoir prendre place entre les espèces fébriles ou apyrétiques de délire aigu ; c’est une sorte de phrénésie particulière aux navigateurs, et dénommée colenture , calentura , qui signifie fièvre dans la langue castillane.
Avant d’aller plus loin, nous aurions peut-être à examiner si la calenture est une affection à laquelle des caractères vraiment spéciaux doivent assigner une place à part, comme au mal de mer , par exemple (1). Cette première question résolue, il y aurait à déterminer quelle est la place nosologique de la calenture ; si elle doit être rapprochée de la phrénésie, de la paraphrénésie, ou des divers genres de délire? Quoi qu’il en soit, le trouble de l’intelligence paraît être le phénomène qui a le plus constamment et le plus vivement frappé les observateurs de la calenture, et cette considération nous engage à en résumer ici les caractères principaux.
Les navigateurs espagnols ont les premiers appelé l’attention sur la calenture. C’est une maladie fébrile particulière aux marins, et à laquelle on assigne pour symptôme dominant, un délire furieux , avec désir irrésistible de se précipiter à la mer. Toutefois, cet entraînement impérieux ne doit pas être donné comme l’expression d’un penchant au suicide, mais comme le résultat des illusions et des hallucinations qu’éprouvent les malades. En effet, la mer leur apparaît comme une plaine
(I) Voir Leroy de Mericourt, Existe-t-il une individualité morbide qui puisse justifier le maintien de la calenture dans le cadre nosologique. [Arch. gén. de Médecine, août 1857.)
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semée de gazon et émaillée de fleurs ; ils sont avides d’aller déployer leurs mouvements dans des campagnes fertiles, fraîches et arrosées, auxquelles leur imagination prête encore l’ombrage et les parfums des bosquets les plus délicieux. D’autres fois, c’est pour se soustraire à de pénibles conceptions ou à des apparitions fantastiques qu’ils veulent s’échapper du vaisseau. C’est ainsi du moins, que l’analyse des faits rapportés par les observateurs nous porte à interpréter ce désir irrésistible de se précipiter à la mer. Nous n’v voyons aucun indice delà volonté de se délivrer d’une existence importune; cependant, au rapport des observateurs, ces malades ont tous besoin de la surveillance la plus active; ils sont infatigables à chercher , à saisir l’occasion de s’élancer du bâtiment, comme il est très-commun, du reste, de voir les phrénétiques vouloir s’échapper de leur lit et se précipiter par les croisées. La résistance qu’on oppose aux uns et aux autres, contribue à provoquer des vociférations, des menaces, des actes violents, quelquefois enfin un délire furieux.
Il nous semble superflu d’insister sur les symptômes de la calenture, qui diffèrent peu, selon nous, de ceux d’une inflammation aiguë des méninges et du cerveau. Les particularités du délire, l’impatience de s’élancer du vaisseau, ce mélange d’illusions et d’hallucinations qui représentent la mer comme une campagne délicieuse, indépendamment de ce qu’elles n’cnt peut-être pas une constance invariable, nous paraissent devoir être expliquées surtout par la position dans laquelle se trouve le malade , par les objets qui impressionnent avec le plus d’assiduité ses sens et son esprit, et par le désir de revoir la terre.
Envisagée de ce point de vue qui nous paraît vrai,
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la calenture n’est autre chose que l’arachnitis ou l’encéphalite des navigateurs, quoiqu’on ait signalé quelques cas exceptionnels de calenturesans fièvre. D’ailleurs, même cortège fébrile, même apparence de congestion cérébrale sanguine, même forme de délire agité, violent. A l’appui de cette opinion, nous pouvons citer une circonstance saillante dans l’étiologie de la calenture; c’est la fréquence plus grande de cette maladie sous la zone équinoxiale, et pendant le calme plat ; or l’on sait ce que peut l’ardeur du soleil pour déterminer les phlegmasies encéphaliques, surtout à bord des vaisseaux et en l’absence des vents.
La calenture a quelquefois revêtu la fréquence épidémique. M. Gauthier rapporte qu’une trentaine d’hommes , embarqués avec l’intention de pénétrer dans la rivière du Sénégal, furent tous frappés de ce genre de délire, le chirurgien compris, et que tous périrenten se précipitant dans la mer. M. Beisser, auquel on doit une excellente dissertation sur la calenture, nous apprend que sur soixante-quinze hommes qui composaient l’équipage du brick le Lynx, pendant une croisière qu’il faisait en 1823, à l’entrée de la rade de Cadix;, dix-huit marins furent pris de calenture. Le même auteur a été témoin d’une autre épidémie en janvier 1829 : sur six- cents hommes d’équipage , cent furent atteints de calenture à bord du vaisseau le Duquesne, pendant qu’il stationnait à Riô-Janeiro. Dans ces deux cas, l’influence de la chaleur est manifeste. Dans le premier, le thermomètre centigrade marquait régulièrement de 33 à 37°. Notons d’ailleurs que des calmes fréquents ajoutaient à l’intensité de la chaleur, et la rendaient étouffante, que le bâtiment présentait peu d’espace pour le coucher de l’équipage, et que,
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privés de tente, les marins restaient exposés à l’ardeur des rayons solaires pendant toute la durée de leur service sur le pont. Dans le deuxième cas, le thermomètre centigrade variait habituellement de 34 à 39°. Les calmes étaient également fréquents, la chaleur suffocante, et tout traitement fut sans succès marqué jusqu’au moment où la température fut rafraîchie par des pluies et des coups He vent.
Nous ne nous étendrons pas plus longuement sur l’histoire d’un délire aigu, auquel les circonstances nautiques peuvent bien imprimer quelques particularités, mais qui rentre directement dans le tableau des affections cérébrales fébriles, idiopathiques, sympathiques ou symptomatiques, et qu’on trouve décrites sous différents noms.
Les délires aigus apyrétiques, dont nous allons main-i tenant nous occuper, méritent de fixer plus spécialement notre attention. Dans ceux-ci, en effet, les troubles physiques de l’organisation semblent si peu de chose à côté des désordres de l’esprit, que le délire apparaît plutôt comme une maladie que comme un simple symptôme. Tels sont, avons-nous dit, le délire spasmodique ou nerveux, le delirium tremens, l’ivresse et le narcotisme. Nous passerons rapidement sur ces deux dernières espèces de délire qui réclameraient des articles spéciaux. Mais le délire nerveux, avec ou sans tremblement, n’ayant de place naturelle que dans cet article, nous aurons aie considérer avec plus de soin et de détail.
Le délire, si rapide d’ailleurs, qui accompagne l’ingestion démesurée des spiritueux et des narcotiques, se distingue facilement de tous les autres par sa cause spécifique, par la promptitude de son développement et
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de sa terminaison, et par le mélange d’agitation, de prostration, d’hébétude, de stupeur, d’assoupissement et d’embarras dans les mouvements.
La variété des formes du délire sous l’influence des diverses espèces de narcotiques et de spiritueux est un phénomène, très-remarquable, quelque ignorée que reste d’ailleurs la modification cérébrale à laquelle correspond le genre particulier de trouble%iental. Rappelons néanmoins que l’action des stupéfiants est loin d’être constamment la même : la diversité des idiosyncrasies et plus encore les dispositions actuelles de l’esprit et du cœur, donnent lieu à beaucoup de différences. Cependant, il est reconnu d’une manière générale que chaque agent narcotique ou spiritueux pris à l’excès, développe plus particulièrement certaines dispositions morales exaltées ou délirantes ; que le vin excite à l’expansion, à la gaieté, à la confiance, tandis que certaines plantes vireuses plongent dans l’extase, la fureur, la tristesse, le découragement, etc. Que de mystères dans ces phénomènes de la sensibilité !
Laissant à part les dispositions morales qui préexistaient à l’ivresse ou au narcotisme, n’est-il pas probable que certaines formes du délire sont en rapport avec les impressions de bien-être ou de souffrance que ressent l’ organisation, et qu’ainsi, par exemple, au. lieu de l’égayer, l’excès du vin rendra plus triste celui qui a une irritation gastro-intestinale ? Quoi qu’il en soit, c’est un fait de physiologie et de psychologie bien remarquable que cette propriété généralement reconnue à divers agents spéciaux, de placer la sensibilité dans des dispositions prévues ; d’agir sur le cerveau à la manière d’une pensée ou d’un sentiment définis, en imprimant au délire un caractère triste ou gai qu’on puisse présu-
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mer d’avance. Seulement, il ne faut pas oublier qu’il y a trois éléments à apprécier dans la solution de ce problème, savoir : l’état moral préexistant, l’idiosyncrasie et la nature des substances enivrantes ou stupéfiantes ingérées.
Le vin, parmi les boissons fermentées, l’opium dans la classe des narcotiques sont justement réputés pour donner le plus fréquemment un caractère agréable au délire; tandis que les alcooliques et les stupéfiants, tels que la jusquiame, la belladone , la pomme épineuse, la laitue vireuse, etc. , engendrent un délire plus agité , moins souvent gai que triste, parfois furieux. Le délire est encore plus pénible, plus sombre, accompagné de continuelles angoisses, lorsqu’il est déterminé par des narcotico-âcres, comme le tabac, la renoncule vireuse, l’aconit napel, etc. C’est alors le tableau pathologique d’un véritable empoisonnement, devant lequel s’effacent les signes ordinaires de l’ivresse et du narcotisme que la mort ne doit pas terminer.
Dans le cas où il pourrait rester d’abord quelque doute sur l’origine du délire que les spiritueux ou les narcotiques ont provoqué , ce doute serait dissipé après quelques heures d’attente. Si le trouble mental persistait au delà d’une ou de deux journées, c’est qu’il serait dégénéré en delirium tremens, dont nous aurons bientôt à parler, et à propos duquel nous aurons encore à dire quelques mots de l’ivresse et du narcotisme qui sont inséparables de son étiologie. Examinons auparavant le délire nerveux.
Mais cette seule division du délire aigu apyrétique soulève déjà une grande discussion. La plupart des auteurs qui ont publié des monographies à ce sujet, Saunders, Sutton, Blake, Léveillé, M. Rayer, etc., n’ad-
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mettent pas ces deux espèces de délire, dont l’une serait simplement qualifiée de nerveuse ou spasmodique, et l’autre de delirium tremens. Pour eux, les deux espèces ne font qu’une et. la condition nécessaire de son existence, c’est l’abus préalable des spiritueux. Partant de cette opinion, il n’y a plus de délire nerveux possible que chez les ivrognes ; il faut chercher un autre nom, assigner une autre nature aux troubles aigus et apyrétiques de F intelligence survenus chez des sujets tempérants. Selon ces médecins i si des observateurs recommandables, et notamment Dupuytren, ont parlé d’un délire rapide et sans fièvre, par cause traumatique ou autre, c’est qu’ils ont négligé les circonstances commémoratives; autrement, ils auraient appris que les délirants abusaient antérieurement des alcooliques.
Tout en reconnaissant la fréquence, relative de cette condition pathogénique, nous ne croyons pas devoir adopter la doctrine exclusive que nous venons de mentionner. La ressemblance que beaucoup d’auteurs ont signalée dans les caractères pathologiques, les succès avérés d’un même traitement permettraient à la rigueur d’envisager le délire nerveux, avec ou sans tremblement, comme une seule espèce ; mais il faudrait tout au moins -admettre la diversité, la pluralité des causes. Nous pensons faire mieux encore en donnant leur histoire séparément. Revenons donc au délire spasmodique ou nerveux, qui ne résulte point de l’usage immodéré des alcooliques-
La bibliographie médicale est assez restreinte et fort obscure sur cette affection. Il n’est certainement pas probable que le délire nerveux chez les sujets tempérants, non plus que chez les ivrognes, ait été observé pour la première fois dans le siècle dernier. Cependant,
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on peut dire qu'il n’a pas été soigneusement décrit, et surtout qu’il n’a pas obtenu une place nosologique distincte; ou a parlé de ce délire comme d’une variété de la phrénésie. Conséquemment, la partie historique du délire nerveux est à la fois très-bornée et très-difficile, surtout quand on considère qu’elle est confondue avec celle du delirium tremeris , depuis qu’on a étudié avec plus de soin les délires aigus qui ne s’accompagnent pas de fièvre. Par ce motif, nous ne pouvons ici produire la synonymie, puisqu’elle s’appliquerait indistinctement à deux espèces de délires fort analogues, assurément , mais que nous avons cru devoir séparer en considération de la différence des causes. I)u reste, nous reviendrons sur la synonymie à L’occasion du delirium tremens.
Le moment est venu de dire ce que nous entendons par délire nerveux ou spasmodique. Nous désignons ainsi tout délire aigu apyrétique qui ne reconnaît pour cause prédisposante et occasionnelle, ni les spiritueux, ni les narcotiques ou stupéfiants. Ces caractères à la fois positifs et négatifs, symptomatiques et étiologiques, nous paraissent définir clairement notre objet et bannir toute équivoque. Toutefois, cette manière d’envisager le délire nerveux n’a pas encore acquisses droits de naturalisation dans la science. Considéré d’un point de vue aussi général, le délire nerveux peut représenter une névrose essentielle et distincte, ou seulement un épiphénomène, un accident d’autres affections nerveuses diversement dénommées. Dans un travail où l’on trouve pour la première fois le délire nerveux bien nettement distingué (J), Dupuvtren l’a envisagé comme
(I) Voy. Annuaire médico-chirurgical des hôpitaux de Paris, 181 9 ; Mémoire sur les fractures du péroné.
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une névrose entièrement spéciale, qui a ses caractères propres, sa durée, ses terminaisons, son mode de traitement. Nous admettons aussi ce délire comme essentiel; mais comme il ne se distingue pas suffisamment du délire accidentel et passager d’autres affections apyrétiques, nous ne trouvons pas non plus de raison suffisante pour multiplier à l’infini les espèces de délires aigus sans fièvre, de sorte que, laissant à part le delirium tremens, nous les réunissons sous le titre générique de délire nerveux, qui peut être idiopathique, sympathique ou symptomatique.
Les causes du délire nerveux sont nombreuses, sans parler des spiritueux et des narcotiques que nous réservons pour le delirium tremens . Dupuytren avait principalement signalé les causes de l’ordre moral. Selon ce chirurgien célèbre, le délire spasmodique s’observait plus particulièrement chez les sujets d’une constitution très-nerveuse, dont la sensibilité avait été fatiguée par la crainte d’une opération, ou exaltée par de grandes démonstrations de courage; il le regardait comme plus fréquent après les tentatives de suicide que dans toute autre condition. A ces circonstances qui devaient se présenter plus, souvent dans un service chirurgical, nous pouvons ajouter toutes les impressions morales dont la violence soudaine ou l’obsession continuelle troublent momentanément la raison et provoquent un accès de folie éphémère. Telles sont la frayeur, la joie, les chagrins, les craintes, etc. Dupuytren fait expressément remarquer que l’influence des circonstances traumatiques était nulle ou tout à fait secondaire; que le délire éclatait véritablement sous l’empire d’inquiétudes, d’alarmes ou d’une réaction morale qui excédait les forces du cerveau; tel serait le cas, par exemple,
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d’un sujet qui devrait subir une amputation pour cause d’un tumeur blanche indolente : ce n’est certainement pas une tumeur semblable qui troublerait sympathiquement le cerveau.
Dupuytren et la plupart des auteurs qui ont, après lui, reconnu l’existence d’un délire nerveux, se sont principalement appesantis sur les causes morales. Nous pensons néanmoins que les circonstances physiques revendiquent une bonne part dans l’étiologie des délires aigus sans fièvre. En première ligne, nous placerons la douleur physique chez des sujets dont la sensibilité est fortement développée, et qui conservent, dans un âge plus avancé, la faiblesse et la pusillanimité de l'enfance. Chez de tels hommes, il peut arriver qu’une névralgie, un accident traumatique, une opération provoquent un accès de délire. Dans la violence des coliques nerveuses ou saturnines, dans le travail de l’accouchement, il n’est pas rare d’observer des rêvasseries délirantes ou un délire complet, qui ne reconnaît point d’autre cause que la douleur. 11 est ensuite des spasmes qui ne sont pas réputés fort douloureux et qui peuvent néanmoins déterminer le délire. Les accidents de cette nature s’observent, soit pendant, soit après les paroxysmes d’hypochondrie, d’hystérie, d’épilepsie, d’hydrophobie, de tarentulisme. Enfin, le délire aigu apyrétique ou nerveux peut reconnaître pour cause l’anémie, l’inanition , la présence des entozoaires dans les intestins.
Développé sous les influences très-diverses que nous venons d’énumérer, modifié par les particularités idiosyncrasiques, on pense bien que le délire nerveux ne revêt pas des apparences uniformes. Ses caractères les plus constants sont un développement rapide, une mar-
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che rémittente avec quelques intervalles lucides, une terminaison soudaine comme l’invasion, et accompagnée d’une convalescence très-courte. Avec cela, absence ordinaire de phénomènes fébriles, c’est-à-dire de fréquence du pouls, de chaleur cutanée, de frissons, d’oppression marquée ou de prostration de forces, de soif vive. Cependant, ce délire n’est pas toujours exempt des prodromes que nous avons exposés en traitant des généralités. Il n’est pas rare non plus qu’il s’accompagne de fièvre, surtout dans les moments de forte agitation; mais alors cette fièvre n’est qu’un incident : il est même assez rationnel de la considérer comme le résultat de l’agitation délirante elle-même, puisque des phénomènes semblables s’observent dans l’état normal, lorsque l’homme est dominé par des émotions de colère, d’enthousiasme, etc.
Lé délire nerveux est ordinairement moins complet, moins général que le délire fébrile. Assez souvent, les malades reconnaissent les personnes et les lieux, et c’est plus particulièrement sur les habitudes de leur vie, ! sur les occupations journalières, que s’exerc'e leur esprit en désordre. L’individu conserve aussi assez souvent les saillies de son caractère. Toutefois rien n’est constant à cet égard. Le délire peut rouler sur des choses fort insolites, et le sujet ordinairement le plus timide, le plus paisible peut déployer une audace et une fureur qui le rendent méconnaissable. Dupuytren avait fréquemment observé une agitation furieuse et une insensibilité physique qui F étonnèrent. Il avait vu de ces malades s’appuyer avec insouciance sur des fragments d’os brisés, d’autres déchirer leurs bandages, et dérouler avec complaisance l’intestin mis à découvert dans une opération de hernie. On sait que l’histoire de l’aliénation
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mentale peut produire beaucoup de faits semblables. 11 est, d’ailleurs, d’autres circonstances que celles du délire spasmodique, dans lesquelles la sensibilité, concentrée dans sa source , semble avoir abandonné les organes dans lesquels se ramifie l’arbre nerveux. Sans parler de l’extase et de la catalepsie, certains martyrs de croyances religieuses , d’opinions philosophiques ou politiques ont offert des exemples de cette insensibilité. Tout entiers à leurs convictions, pendant qu’on les soumettait aux plus déchirantes tortures, ils semblaient mépriser leurs souffrances comme leurs bourreaux. Cette concentration de la sensibilité, cette suspension des communications et des sympathies du cerveau avec les autres organes, cet isolement de l’action et de la perception n’ont pas moins d’inconvénients dans l’économie individuelle, que la personnalité et l’égoïsme dans l’économie générale de la société.
Le tremblement des membres, les spasmes et les mouvements convulsifs qui donnent au visage des expressions très-variées, ne sont pas rares dans le délire nerveux; mais ces phénomènes appartiennent plus particulièrement au delirium tremens.
Le délire nerveux n’est pas ordinairement de longue durée : il sè termine le plus souvent par la guérison, au bout de trois, quatre ou cinq jours, et quelquefois encore plus promptement, surtout lorsqu’il a été suscité par des névralgies ou des névropathies. Dans lé petit nombre d’autopsies cadavériques que nous connaissons, l’encéphale, les méninges, et à plus forte raison d’autres organes, n’ont offert aucune altération qui pût rendre compte du désordre mental qu’on avait observé. Cette absence de lésions appréciables est la meilleure justification de la dénomination de délire nerveux ou
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spasmodique, qui nous semble devoir être conservée.
Maintenant, nous ne mettrons pas en discussion ce que nous avons posé en fait, savoir : qu’il existe un délire aigu, apyrétique, accompagné ou non de tremblement, et qui est indépendant de l’abus des spiritueux et des narcotiques. Cependant, cette cause à la fois prédisposante et occasionnelle étant assez fréquente pour que des auteurs judicieux l’aient considérée comme indispensable et unique, il ne faut pas négliger de prendre des informations sur les habitudes des sujets atteints d’un délire en apparence nerveux. Sutton, appelé auprès d’une dame anglaise qui abusait clandestinement de kirschwasser, obtint, d’un domestique de la maison, la confidence de cette habitude secrète, dont il avait conçu le soupçon par la présence d’un delirium tremens. Il ne faut pas oublier non plus que ce délire spécial n’est pas toujours le résultat immédiat des excès; qu’il peut survenir, après plusieurs jours de sobriété, chez les ivrognes ou les opiophages, sous l’influence même de causes morales, et qu’alors son origine pourrait être méconnue.
Passons enfin à la plus grande difficulté de notre sujet, c’est-à-dire à l’appréciation des différences qui existent entre le délire nerveux et la folie. Voici un délire sans fièvre, sans ivresse et sans empoisonnement : en quoi diffère-t-il d’un début de l’aliénation mentale? Certes, la distinction n’est point facile ; nous dirons même que dans la plupart des cas de ce genre, le diagnostic doit être prudemment suspendu. En effet, de quelle nature sont les causes? A peu près les mêmes que celles qui engendrent la folie. D’autre part, les symptômes sont ceux d’un désordre mental apyrétique, comme dans l’aliénation; jusque-là , point de diffé-
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rence; et, quant à la marche rapide ou lente, ce n’est qu’ à -posteriori qu’on acquiert cette donnée. Qu’est-ce donc qui distinguera le délire spasmodique de l’invasion de la folie? Malgré leur communauté d’origine et déformé, la considération attentive des symptômes el des causes pourra fournir quelques éclaircissements. L’explosion du délire nerveux manque souvent de prodromes ; il acquiert rapidement son plus haut degré d’intensité, et il est rare qu’il ne soit pas accompagné de quelque malaise physique dont l’empreinte est gravée dans la physionomie. Le malade passe, en quelques jours, en quelques heures, en quelques instants, d’un état de sens commun à la déraison la plus complète. Rien n’avait préparé à cette métamorphose ceux qui en sont témoins, et ils restent frappés d’étonnement. Le plus ordinairement, au contraire, les progrès de F aliénation mentale sont gradués; le feu qui couvait sous la cendre avait dès longtemps laissé jaillir des étincelles, et du jour où le délire est manifeste et permanent, on peut y rattacher des antécédents dont on n’âvait pas d’abord apprécié la valeur.
Tandis que l’invasion du délire nerveux est plus rapide, ses causes, morales ou physiques, sont aussi plus immédiates, mieux connues, et il arrive souvent que le trouble d'esprit cesse d’avoir des rapports avec elles. Dans la folie, au contraire, la cause, lorsqu’elle est morale, domine longtemps ou même toujours dans les manifestations du délire. Du reste, le diagnostic du délire spasmodique est bien plus aisé lorsqu’il est déterminé par un ébranlement physique du système nerveux, comme en produisent les douleurs traumatiques, névralgiques ou névropathiques. Je me rappelle avoir donné des soins à une jeune dame, d’une constitution
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très-nerveuse, chez laquelle les premières épreuves du mariage déterminèrent des souffrances utérines presque apyrétiques et que je qualifiai de névropathie hystérique. Un jour on accourt chez moi pour m’annoncer que cette dame venait d’être prise de délire, et, en effet, elle méconnaissait son époux et sa mère; je fus, pendant quelques heures, la seule personne qu’elle reconnût; seul je pouvais fixer son attention et obtenir d’elle des réponses pour la plupart justes. Les douleurs utérines qui avaient cessé reparaissent tout à coup : Mon Dieu ! que je souffre dans le bas-ventre! s’écrie la malade; et le délire disparaît aussitôt à la grande surprise des assistants auxquels j’avais eu de la peine à faire parta^ ger ma sécurité.
Quoi qu’il en soit, le délire nerveux est celui qui a le plus de rapports avec l’invasion des maladies mentales; et, si l’on excepte les cas où quelque douleur physique paraît l’avoir provoqué, il est prudent de suspendre son jugement, l’incertitude ne devant pas se prolonger au delà de quelques heures, ou d’un certain nombre de jours. Cette conduite circonspecte s’accorde parfaitement avec une remarque de Dupuytren : << Le délire nerveux, dit-il, est plus commun après les tentatives de suicide que dans toute autre circonstance. » Or, un accès de véritable mélancolie ou quelques signes de délire ne précèdent-ils pas ordinairement la détermination au suicide?
Le delirium tremens qui termine la série des délires aigus sans fièvre, doit maintenant fixer notre attention. On sait déjà que nous entendons par delirium tremens, un trouble plus ou moins général de l’esprit, sans fièvre, ordinairement accompagné d’insomnie et de tremblement, engendré par l’abus des spiritueux ou des
narcotiques, et dont la durée ne dépasse point les limites de l’état aigu. Nous avons dit également qu’il différait moins du délire nerveux par les symptômes que parles causes, et que cette similitude de caractères pathologiques avait paru suffisante à beaucoup d’auteurs pour embrasser les deux espèces dans une même description, dans un même traitement. Il est inutile de reproduire les raisons que nous avons données pour ne pas suivre leur exemple.
Quoique le delirium tremens n’ait pas été anciennement distingué et décrit comme une affection toute particulière, et que depuis moins d’un siècle il ait fixé l’attention des praticiens, il a été l’objet de plusieurs monographies remarquables. Rappelons d’abord sous quelles dénominations les auteurs ont traité, collectivement pour la plupart, du delirium tremens et du délire nerveux, nous bornant, d’ailleurs, à l’exposé de la synonymie, car il serait trop long d’en faire la critique.
Synonymie. Longtemps confondu avec laphrénésie,la céphalite, le delirium tremens a été successivement dénommé, pmaphrbsyne (Sauvage) ; phrênésie exquisite, manie temporaire (Fodéré) ; encephalitis tremefaciens (J . Frank) ; delirium ebriositatis (Blake) ; phrenesia potatorum (Albers) ; fièvre lente nerveuse des buveurs , dipsomanie (Hufeland) ; œnomanie (Rayer) ; folie des ivrognes (Léveillé); encéphalopathie crapuleuse, etc. Sutton a fait adopter la dénomination de delirium tremens , et c’est à ce médecin que revient le mérite d’avoir distingué cet état de tout autre, avec plus de soin et de succès qu’on ne l’avait fait avant lui. Cependant, nous ne pouvons nous dispenser de faire remarquer que le tremblement, malgré sa fréquence dans le délire des ivrognes , n’en
est pas un signe caractéristique et différentiel, puisqu’il manque quelquefois dans cette affection, et se présente dans les circonstances pathologiques les plus différentes ; on l’observe dans la méningite aiguë, le délire nerveux, dans le délire causé par des narcotiques, par l’absorption des particules saturnines, comme dans les accès de fureur maniaque, et dans la démence due au progrès de l’âge, ou compliquée de paralysie générale..
Sutton, Berkhausen et la plupart des auteurs qui ont écrit sur le delirium tremens , le divisent en délire aigu et en délire chronique; quelques-uns d’entre eux l’ont distingué en idiopathique, symptomatique, en sthénique et asthénique ; d’autres ont établi une distinction d’après l’existence ou l’absence de la fièvre, la continuité du délire et du tremblement, ou l’apparition d’intervalles lucides. Pour nous, il est démontré que toutes ces divisions ne servent qu’à répandre la confusion dans l’histoire du delirium tremens ; qu’il suffit de mentionner parmi les causes et les symptômes, les diverses circonstances sur lesquelles sont établies ces divisions, et que, relativement au délire chronique, la distinction n’est pas fondée ; qu’il rentre alors évidemment dans la classe des maladies mentales.
L’étiologie du delirium tremens ne nous occupera pas longuement; c’est le délire préparé, déterminé par les causes spécifiques, que nous avons dit être les narcotiques en général, les boissons fermentées, amères ou alcooliques, soit que l’absorption ait lieu par le canal digestif, ce qui arrive presque toujours, soit qu’elle se fasse par la peau et les voies respiratoires, conformément à quelques observations de Tartra et de M. Rayer.
(I) Paris 1 8 1 9.
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Toutefois, il ne faut pas confondre les effets immédiats et assurés des substances enivrantes et stupéfiantes-, avec les accidents consécutifs et incertains que nous devons particulièrement étudier. On peut produire à volonté l’ivresse et le narcotisme (qui se dissipent en peu de temps), tandis que le delirium tremens est un accident fortuit qui représente non pas la folie des ivrognes, laquelle peut durer toute la vie, mais le délire, persévérant pendant plusieurs jours, qui s’est manifesté après le dernier excès de boisson. Cependant, il se peut que le delirium tremens ne se lie pas toujours immédiatement à l’intempérance. Celle-ci n’agit quelquefois que comme cause prédisposante ; ce sont ensuite des causes morales ou physiques qui déterminent l’explosion du trouble mental .
Des lésions d’organes plus ou moins éloignés du cerveau peuvent aussi en devenir la cause occasionnelle; mais leur influence est très-difficile à apprécier, parce qu’en général le délire masque le mal qui l’a provoqué et qu’on n’a pas été à même d’apprécier la succession des pliénomènes.
Dans quelques cas , la combinaison de plusieurs ordres de causes semble donc nécessaire à la production du delirium tremens ; Dusage immodéré des boissons n’aurait pas suffi, tout comme, sans lui, les épreuves morales ou les souffrances physiques ne seraient pas par- * venues à égarer la raison. Ces circonstances complexes exigent beaucoup de discernement pour ne pas confondre le delirium tremens , soit avec le délire nerveux, soit avec l’aliénation mentale. Lorsque le premier succède immédiatement à un excès de boisson , son diagnostic offre peu de difficultés. Ensuite, la connaissance qu’on peut acquérir des habitudes du sujet délirant, l’odeur
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vineuse, alcoolique qu’il exhale parfois, pendant plusieurs jours, dissipent toute équivoque. Enfin, le tremblement, qui est moins ordinaire et moins prononcé dans les autres espèces de délire, ajoute de nouvelles probabilités , lorsqu’il peut subsister quelques doutes.
En rapportant exclusivement le delirium tremens à l’usage immodéré des liqueurs alcooliques ou des substances stupéfiantes, il est un fait , en apparence contradictoire, que nous devons signaler ; c’est que l’abstinence subite des boissons enivrantes peut déterminer un délire identique à celui qu’amène leur abus continué. Prosper Alpin, Chardin, Cullen, Sauvages, Blake, etc., en ont rapporté des exemples. La privation d’opium, des spiritueux avait occasionné le délire. Mais la contradiction qu’on voudrait inférer de ces faits est plus apparente que réelle ; qu’on eût suspendu ou continué l’usage des alcooliques ou des stupéfiants, il y avait toujours eu abus, et l’étiologie du delirium tremens reste la même.
Quant à la manière dont agissent les boissons enivrantes pour engendrer le delirium tremens et l’aliénation mentale, elle est aisée à concevoir. Sans pouvoir décider si la stimulation du cerveau est purement nerveuse ou due à un sang artériel saturé d’alcool, on comprend facilement que , fréquemment désordonné par des causes spécifiques de délire et de trouble dans les mouvements, cet organe persévère enfin plus ou moins longtemps dans l’état anormal qu’on a tant de fois provoqué.
La cause spéciale du delirium tremens nous dispense de dire quel est celui des deux sexes, quels sont les âges, qui en sont le plus souvent atteints. La remarque est la même pour les différents pays : tout se réduit à la statistique de la consommation des boissons alcooliques.
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Mentionnons néanmoins parmi les causes prédisposantes, toutes cellesqui peuvent plus ou moins fortement ébranler le cerveau ; ajoutons que le delirium tremem est fréquent parmi les artisans qui ont de nombreuses occasions de boire de l’eau-de-vie et du vin blanc ; qu’il est plus commun dans les pays septentrionaux que dans le Midi et coïncide souvent avec certaines conditions atmosphériques, telles que l’abaissement du thermomètre et l’accroissement de la pression de l’air .
Le delirium tremem, avons-nous dit, est souvent le résultat immédiat des excès alcooliques ; d’autres fois, il faut de nouvelles causes pour le déterminer ; enfin, ou l’a vu, la cessation de l’usage des spiritueux et des narcotiques peut également le produire. Dans tous les cas, les dispositions de l’organisme sont telles que le délire se développe avec une grande rapidité, et sans cause apparente et suffisante, à l’exception de celle qui est spécifique. L’absence ou la courte durée des symptômes avant-coureurs, sont considérées comme une des particularités caractéristiques du délire nerveux et du delirium tremem . Ni la fièvre, qui n’existe pas ordinairement, ni aucune autre cause physique ou morale , n’apparaissent pour donner l’explication d’un désordre de l’intelligence parvenu rapidement à son apogée ; il ne devient concevable que par la notion de quelque abus récent ou habituel des boissons enivrantes. Rien ne manque d’ailleurs pour caractériser le délire, ni lés illusions, ni les hallucinations, ni les, idées disparates, ni les propos incohérents, ni enfin les actes les plus insensés. En outre, le visage est faiblement altéré, comme chez beaucoup de maniaques. Il existe un tremblement caractéristique des membres; les mouvements sont pervertis, mais ne sont pas enchaînés ; au contraire, ces dé-
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lirants sont impatients de se mouvoir , de quitter le lit et leur appartement, de courir les champs , comme dans l’aliénation mentale. Ils sont capables aussi de reconnaître les lieux et les personnes, même de causer sensément dans des moments de rémission ou dans des intervalles lucides. Si l’on joint à ces particularités l’absence de phénomènes fébriles, on aura plutôt le tableau d’une espèce de folie que celui d’un délire aigu. Cependant on observe, en même temps, des expressions de malaise et de désordre physiques. Le tremblement des membres, qui est presque constant, la perte d’appétit, une soif plus ou moins vive, avec prédilection marquée pour les boissons fortes, ordinairement aussi une sueur très-abondante et de mauvaise odeur, les urines colorées, sédimenteu ses, etc., sont autant de symptômes qui indiquent une altération de l’organisme, et l’on sait que cette altération est insensible ou moins prononcée, soit dans la folie, soit dans le délire spasmodique.
L’apyrexie est un caractère ordinaire du delirium tremens ; le pouls s’éloigne faiblement de sonrhythme; la température de la peau ne s’élève pas; l’oppression, l’abattement des forces musculaires sont à peine apparents. Cependant nous devons faire la même remarque que pour le délire nerveux ; lorsque l’agitation d’esprit est considérable, cette agitation allume accidentellement une fièvre artificielle et éphémère, en activant la circulation, la respiration, la calorification. Or, la violence, la fureur, sont fort ordinaires dans le delirium tremens et lui. donnent quelquefois des apparences fébriles.
Des auteurs ont ainsi résumé les signes pathognomoniques du delirium tremens : 1° délire s’exerçant
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spécialement sur les occupations habituelles ; 2° avidité de boissons fortes ; 3° oubli, dans la convalescence, des égarements récents de l’esprit ; 4° tremblement des membres. Enfin, on a parlé des succès de l’opium comme d’une pierre de touche.
Ces caractères sont, en effet, fréquents dans le delirium tremens, mais aucun d’eux n’est pathognomonique, et tous ensemble pourraient manquer sans que l’affection fût- moins réelle. Le délire est fréquemment général au lieu d’être exclusif ; l’avidité pour les boissons alcooliques n’est pas constante; l’oubli des circonstances du délire, le tremblement des membres, non-seulement peuvent ne pas exister, mais sont encore des phénomènes communs à d’autres maladies délirantes. La cause spéciale est ici la circonstance la plus essentielle pour parvenir au diagnostic, et cette, cause, il est rare qu’on ne parvienne pas à la découvrir, dès l’instant qu’on a de fortes raisons pour la soupçonner. La plupart du temps d’ailleurs, le delirium tremens succède immédiatement à l’ivresse ; la stupéfaction, la prostration musculaire se dissipent, et les phénomènes d’excitation apparaissent. Les idées sont nombreuses et incohérentes, la parole est aisée ou rapide, le délirant peut se livrer à l’exercice, déployer même beaucoup de vigueur quand on l’irrite par la résistance. On ne peut méconnaître à ce changement, et la cessation de l’ivresse, et le développement successif du delirium tremens.
Lorsque les apparences du delirium treniens ne sont point confirmées par la notion commémorative de l’abus des spiritueux, il peut être confondu avec le délire nerveux que beaucoup d’auteurs n’ont pas même voulu distinguer de l’invasion de l’aliénation
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mentale. Nous avons déjà fait remarquer que le tremblement, et de plus, la prédilection pour les boissons fortes, qui se manifestent presque constamment dans le delirium tremens , n’appartenaient point en propre au délire nerveux. Du reste, l’erreur du diagnostic aurait ici peu d’importance, puisque le traitement est presque le même dans les deux cas. Quant à la distinction du delirium tremens d’avec la folie, nous renvoyons aux considérations que nous avons présentées pour la différencier du délire nerveux. On n’oubliera pas en même temps que l’aliénation mentale peut succéder aux accès du delirium tremens, qu’il faut conséquemment être très-circonspect pour décider si le délire aigu qu’on observe n’aura pas cette fâcheuse terminaison.
A sa cause près, qui est toujours la même èt communément évidente, le delirium tremens offre de grandes ressemblances avec les accès ^périodiques de certaines manies. Le même ivrogne peut tomber plusieurs fois en sa vie dans le délire aigu avëe tremblement des membres, et chaque atteinte correspond à de nouveaux accès. Les malheureux en proie à cette passion dégoûtante éprouvent pour les liqueurs les plus fortes un irrésistible penchant, qu’on a voulu qualifier en les dénommant œnomanes ou dipsomanes. Cependant, cette ignoble intempérance finit par altérer profondément la santé non moins que le caractère ; heureuses encore ses victimes si les accès réitérés de delirium tremens ne dégénèrent pas en maladie mentale !
La durée du delirium tremens est ordinairement de trois, cinq, dix ou quinze jours ; il peut se terminer plus tôt, et dure rarement davantage, surtout quand il
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est convenablement traité. Sa terminaison est soudaine comme son développement. Si le malade s’endort d’nn long et profond sommeil, il se réveille pins ou moins complètement guéri et sa convalescence est des plus promptes. Quant aux rechutes, il est naturel qu’on les redoute à chaque nouvel excès de boisson, et elles peuvent enfin amener la folie chronique. Telle me paraît devoir être la fin d'un concierge, ancien militaire, qui est fréquemment atteint, depuis longues années, de delirium tremens et de dipsomanie. A peine sa raison commence-t-elle à être troublée par l’ eau-de-vie, dont la plus faible dose suffît pour l’enivrer, que cette liqueur a pour lui un irrésistible attrait. Je l’ai vu mainte fois, à la suite d’un seul excès, passer deux, trois et même quatre jours, dans une alternative d’assoupissement et d’un délire très-agité, avec tremblement musculaire. Cet homme, d’un caractère habituellement doux et obligeant, tombait alors dans des accès de fureur terribles. Ces scènes, qui portaient l’alarme et le désordre dans son ménage, se renouvelaient une ou deux fois par mois.
Des observations multipliées ont prouvé qu’un sommeil prolongé pendant dix, douze ou quinze heures, est d’un augure tout à fait favorable. Dans le cas contraire, les rémissions assez ordinaires du délire, les intervalles même lucides qu’on observe quelquefois, sont bientôt suivisd’une nouvelle exacerbation -ou de nouveaux paroxysmes. Du reste, ce délire, quand il est simple, n’est funeste que par exception. Telle est aussi l’opinion de Léveillé, que ne partage point M. Rayer. Sutton a vu l’apoplexie et la paralysie lui succéder, ce qui est parfaitement concevable quand on considère la nature delà cause et le siège principal de
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l’affection. La méningite et la eéphalite ne paraissent pas moins imminentes, et Georget admettait que les délires nerveux en dénotaient la première nuance.
L’anatomie pathologique du delirium Ê remens est bien incomplète, et les lésions signalées ont paru si inconstantes, qu’on n’a su quelle importance leur accorder. Sutton disait qu’il ne serait pas surpris qu’on trouvât, à l’ouverture des corps, des liquides épanchés dans le cerveau, ou qu’on remarquât l’injection, l’engorgement des vaisseaux sanguins de cet organe et en effet, ces lésionsnnt été observées par Schmidt, Berkhausen, Frank, etc. M. Rayer pense, au contraire et avec raison, queJe delirium tremens^mï exister sans aucune altération matérielle appréciable de l’encéphale.
Jos. Franck cite au nombre des lésions dans le delirium tremens la présence de raird.ans.les vaisseaux, l’odeur alcoolique du liquide épanché, les phlegmasies des méninges et du cerveau, l’apoplexie, etc. Léveillé a noté {4| une injection plus ou moins considérable des méninges et des plexus choroïdes, plusieurs points de l’arachnoïde denses, opaques, d’un blanc mat, épaissis, d’une consistance fibreuse inégalement avancée, résistant sous le tranchant du scalpel et des ciseaux ; quelquefois unis à la dure-mère par des filets membraneux très-déliés, mais solides. Le même auteur ajoute que, dans les cas observés par lui, il y avait constamment un épanchement séreux entre les membranes, se continuant dans le canal rachidien, et que cet épanchement existait dans les ventricules, ou qu’il était moins considérable.
Nous ne parlerons pas des résultats nécroscopiques obtenus par Morgagni ; ils sont plutôt relatifs, à l’ivresse
(I) Recherches nécroscopiques.
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qu au delirium tremens. 11 est inutile aussi de mentionner les lésions qu’on peut trouver dans les diverses régions du corps, dans les différents viscères, chez les sujets dont le delirium tremens n’était qu’un incident, une complication de certaines phlegmasies ou d’accidents traumatiques. Là ne peut être la cause explicative du trouble mental.
Selon nous, l’interprétation des lésions cérébrales et méningiennes dans le delirium tremens, doit être la même que dans le délire en général, et nous renvoyons aux considérations que nous avons présentées à ce sujet.
Après avoir passé en revue les différents délires aigus qui peuvent exister et existent fréquemment sans lièvre, faisons une simple mention du délire hydrophobique, et de celui qu’on dit résulter quelquefois de la morsure de la tarentule. La seule dénomination d’hydrophobie met suffisamment en relief le caractère spécial du délire de la rage. Quant au délire tarentulique avec propension à la danse, nous craignons bien, avec plusieurs sages sceptiques , que l’illustre Baglivi n’ait écrit sur parole les chapitres qu’il a consacrés à la tarentule. Les araignées tarentules existent sans doute toujours dans la Calabre et la Pouille, et nous n’entendons guère parler de nos jours des accidents graves et bizarres attribués anciennement à la morsure de ces insectes. Nous n’avons pas à parler non plus du délire produit par l’inoculation des venins de scorpions, de reptiles, etc. Ce n’est qu’un symptôme des pyrexies graves auxquelles donnent lieu les plaies envenimées.
Terminons ces considérations sur le délire aigu en rappelant qu’il revêt quelquefois un caractère épidémi- Falret. 26
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que. Nous ne chercherons pas si, dans toutes les épidémies de ce genre, rapportées par les auteurs, le trouble mental constituait le phénomène essentiel, ou devait être considéré comme un symptôme, etc. ; il est sans doute possible qu’on ait qualifié de délire épidémique des épidémies de fièvres graves, d’arachnitis, etc. ; mais l’existence de véritables épidémies de délire est hors de doute.
Fodéré donne la relation de quelques-uns de ces délires aigus épidémiques, fébriles et apyrétiques tour à tour, et qu’il attribue à la vivacité de l’action solaire, à la contagion de l’exemple, à la présence des vers dans le tube digestif, à l’altération des céréales par leur mélange avec des semences de plantes vénéneuses, telles que le lolium temulentum , le bromus multiflorus, Y agrostemma r la raphanurn raphanistrurn .
On s’arrête trop exclusivement peut-être à ce principe, qu’il n’y a que les causes morales générales qui puissent donner au délire une fréquence épidémique. Puisqu’il est des influences, apparentes ou secrètes, qui affectent épidémiquement la peau, les poumons, les organes digestifs, etc., pourquoi n’en existerait-il pas de capables d’agir physiquement et d’une manière spéciale sur le cerveau ?Il nous semble que cette manière d’envisager les causes serait assez plausible, lorsque surtout les influences morales plus rationnelles se déroberaient aux investigations. C’est ainsi, par exemple, que le vent qui souffle en Italie à certaines époques amène une excitation du système nerveux, et tend à provoquer le délire. Les médecins qui ont observé à Rome parlent de l’influence désastreuse: exercée par le sirocco, vent qui arrive des plages brûlantes de l’Afrique, et traverse la Méditerranée sans avoir rien
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perdu de son âpre sécheresse; le délire, les accès de manie deviennent alors très-fréquents.
Passons enfin &\i pronostic du délire en général et de ses différentes espèces en particulier.
Qu’on n’oublie pas cependant que, pour rester au point de vue général où nous sommes placé, nous ne devons pas rechercher quelle est la valeur du délire dans les différentes maladies dont il n’est qu’une complication; ce serait empiéter sur leur séméiologie propre. Nous n’aurons donc à nous occuper que du pronostic du délire idiopathique, sympathique, symptomatique, fébrile, apyrétique, nerveux, etc.
L’importance des fonctions cérébrales nous révèle aussitôt quelle peut être la gravité d’un signe qui manifeste essentiellement leur lésion. Le délire est toujours de mauvais augure; mais les conditions préalables et les circonstances concomitantes introduisent de notables différences dans l’appréciation de son importance et de sa valeur. Le délire idiopathique est plus inquiétant que le déliré sympathique. Le délire aigu et fébrile offre plus de dangers que le délire apyrétique et qui a duré longtemps.
Parmi les délires aigus, le plus grave de tous, c’est celui delà méningite, de l’encéphalite et de toutes les affections directes du cerveau. Vient ensuite le délire des fièvres dites malignes ou typhoïdes, des pyrexies par intoxication miasmatique, ou par inoculation de venins, de matières septiques; enfin, le délire accidentel de maladies viscérales profondes, suraiguës. Le délire nerveux, le delirium tremens , ne sont pas, à beaucoup près, aussi sérieux, à moins qu’il ne survienne des complications que révèlent bientôt des signes particuliers. Quant au délire de l’ivresse et du narco-
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tisme, il signifie peu de chose en lui-même ; le -pronostic repose plutôt sur l’espèce et la dose des spiritueux ou des stupéfiants, et sur la constitution du sujet ivre ou empoisonné.
L’aliénation mentale peut succéder au délire aigu et particulièrement au délire idiopathique résultat d’une affection cérébrale récente. Cette malheureuse succession est à craindre lorsque les désordres de l’intelligence, liés d’abord à l’état fébrile, inflammatoire, spasmodique, ne se dissipent pas avec le retour des fonctions physiques à l’ordre régulier. 11 convient néanmoins de distinguer le délire qui subsiste quelques jours encore dans les longues convalescences de graves maladies; il est le résultat de la faiblesse et ne doit pas causer la même inquiétude, quoiqu’on doive alors, dans tous les cas, diriger les impressions morales avec une sollicitude particulière. Le pronostic du délire chronique ou de la folie trouvera sa place ailleurs; nous dirons seulement que la manie guérit plus vite et plus souvent que la mélancolie, la démence plus difficilement qu’aucun autre genre d’aliénation mentale, et que la complication de paralysie laisse à peine subsister l’espoir de la guérison.
Revenons au délire aigu. Chez les personnes trèsnerveuses, il survient plus facilement et ne suppose pas le même degré de gravité dans les affections qui lui donnent naissance. C’est pourquoi il est moins grave chez les femmes, les vieillards et les enfants ; remarquons cependant, relativement à ces derniers, que le délire, chez eux, est difficile à reconnaître jusqu a l’âge de quatre ou cinq ans, parce qu’à cette époque de la vie on ne rencontre habituellement, ni de la suite dans les discours, ni de la raison dans les actes ; aussi,
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est-ce plutôt par des changements dans le caractère, de la morosité, des impatiences, des frayeurs, un sommeil agité, de l’assoupissement et des convulsions, que se distinguent les manifestations délirantes dans le premier âge.
Nous tenons de source fort ancienne que le délire paisible ou gai est moins mauvais que celui qui s’accompagne d’agitation, de fureur, de tristesse ou de taciturnité. Double pense que les indices tirés de ces formes de délire ont besoin de confirmation. Nous dirons cependant, à l’appui des antiques oracles de la médecine, que puisque les pensées et les sentiments réagissent à leur tour sur le cerveau, il y a la douleur morale de moins dans le délire gai ou paisible, si même il ne suppose pas une modification cérébrale moins défavorable que lorsqu’il y a fureur ou désespoir. Ainsi, soit comme expression de l’état cérébral, soit comme action morale sur le cerveau, le délire tranquille et expansif nous semble devoir être interprété d’une manière moins fâcheuse. L’indifférence, l’insensibilité sont de mauvais augure chez les délirants ; il faut trembler, dit Thierry, quand ils répondent qu’ils se portent bien.
Le délire sonne l’alarme dans les affections chroniques qui ont amené la consomption ; il annonce que le terme fatal approche.
Les séméiologistes s’accordent sur l’observation que le délire fébrile qui se complique de tremblements, de convulsions, de soubresauts de tendons, de carphologie, de mussitation et d’alternatives de léthargie, est sinistre, et le plus souvent mortel. La gravité du délire aigu, comme celle du délire chronique, s’accroît lorsque, des fonctions morales du centre nerveux, la maladie s’étend aux fonctions locomotrices i
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La prudence exige qu’on envisage avec sollicitude et suspicion la cessation du délire lorsqu’elle n’est pas suivie d’autres signes satisfaisants; on l’observe quelquefois à l’approche de la mort. Les malades délirants recouvrent alors le libre exercice de l’entendement; certains même font preuve d’une raison forte ou supérieure, et bientôt ils cessent d’exister.
Mais il n’ en est pas de même de T a mendement ou de la cessation du délire, lorsqu’ils coïncident avec l’affaiblissement de la fièvre, après un sommeil calme, avec des évacuations critiques, telles qu’une hémorrhagie, le vomissement ou la diarrhée, l’émission d’urines sédimenteuses, une sueur abondante, avec quelque éruption cutanée fébrile qui s’opérait péniblement. La disparition du délire ést alors de très-bon augure.
Nous avons énuméré les motifs qui nous portaient à nous abstenir de particulariser le pronostic du délire : son interprétation se trouve dans l’histoire spéciale de chaque maladie qu’il peut compliquer accidentellement; telles sont les plus violentes affections des organes digestifs, génito-urinaires, respiratoires, circulatoires, etc. Le délire, en pareil cas, a beaucoup de gravité, à moins que les sujets ne soient extrêmement nerveux; il suppose un haut degré d’intensité dans les maladies dont les irradiations vont désordonner lè centre de l’innervation .
Traitement . Nous avons vu que, sans cesser de considérer le délire comme .un symptôme, il était possible, disons mieux, il était nécessaire d’en exposer la pathologie générale. Mais ce symptôme se prête-t-il également à des généralités de thérapeutique? Nous répondons affirmativement, en attendant qu’on puisse juger si cette opinion est motivée et si nous avons su discerner
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les justes limites dans lesquelles nous devions circonscrire le traitement.
Il est d’abord deux espèces de délire dont la thérapeutique doit nécessairement se trouver dans cet article, puisqu’on la chercherait vainement ailleurs, ainsi que leur description ; c’est le délire nerveux et le delirium tremens. Il est ensuite des préceptes pratiques relatifs à tous les genres de délire et dont là place est ici méthodiquement marquée. Que ceux, au contraire, qui voudraient trouver ici un traitement applicable à toutes le;s circonstances du délire, n’oublient pas que nous devons nous borner à la médecine du symptôme, sous peine de manquer de méthode, en usurpant la thérapeutique de maladies bien spécifiées, dont le trouble mental est un phénomène ordinaire ou une fortuite complication. Il serait donc déplacé d’exposer ici le traitement de l’arachnitis, de l’encéphalite, des fièvres et des phlegmasi es graves , de l’ aliénation mentale, etc. Commençons par les préceptes pratiques des plus généraux qui s’appliquent directement au délire lui-même.
Quels que soient la cause, la forme ou l’objet du délire, le premier soin à donner à quiconque en est atteint, c’est de le protéger contre lui-même et de le préserver des actes nuisibles dont il a perdu le libre arbitre et la responsabilité. Si le délire est calme, on reste spectateur patient et muet d’une perturbation mentale contre laquelle le raisonnement est presque impuissant. S’il y a de l’agitation, de la fureur, on modère, on contient avec impassibilité et ménagement, en ne mettant à la liberté que les entraves nécessaires, afin de ne pas ajouter à l’irritation. Dans tous les cas, on surveille sans relâche; on ne laisse à la portée des délirants aucun
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instrument offensif; on les met en sûreté du côté des portes, des fenêtres ou des précipices, s’il est possible de leur laisser déployer leurs mouvements au grand air. Ensuite, on combine avec réflexion les impressions qu’il faut présenter ou soustraire aux sens et à l’esprit. Personnes et choses deviennent l’objet d’un examen attentif. Presque toujours, dans le délire fébrile, le repos des sens et de l’intelligence est de première nécessité ; point de bruit, d’odeurs fortes, de lumière vive, de glaces, de tableaux; point de visiteurs importuns, de discours fatigants. Il est rare qu’on ne perde pas sa peine et son temps à raisonner avec des sujets qui sont dans le délire; et, si l’on fait quelques tentatives pour redresser leurs erreurs avec calme et bienveillance, il faut savoir s’arrêter aussitôt qu’on a constaté l’insuccès des moyens de persuasion, en prenant garde surtout de ne pas les irriter par la controverse.
Arétée (J) a donné des préceptes admirables sur la conduite à tenir à l’égard dos fiévreux délirants. Le même sujet a été traité par Gelse avec une grande supériorité. Procurer à ces malades du sommeil a été fort anciennement l’objet d’une préoccupation trop dominante peut-être; mais les médecins judicieux que nous venons de citer ont évité l’écueil auquel pouvait les conduire cette tendance exagérée, en recommandant de préférence l’éloignement de toute influence capable d’ébranler les sens et d’agiter l’esprit. Ils n’ignoraient pas qu’il fallait beaucoup d’expérience et de discernement pour se permettre l’emploi des narcotiques. D’ailleurs, le délire fébrile n’exclut pas toujours l’usage des excitants. Ensuite, peut-on dire que, considéré isolément, il pré-
(1) Chap. de la Phrénésie.
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sente des indications à remplir? Nous ne le pensons pas; à l’exception peut-être du délire nerveux et du delirium tremens , dans lesquels la cause et les apparences du trouble mental l’emportent sur toute autre considération tirée de l’état de l’organisme. Dans toute autre circonstance, le délire pourra bien attester une souffrance quelconque de l’encéphale, mais il n’indiquera ni le genre de lésion ni le moyen curatif. On sera obligé de grouper d’autres phénomènes pathologiques qui font partie soit des indications générales, soit des indications spéciales à la marche ordinaire ou aux acr cidents de diverses maladies. Nous ne devons donc relater ici ni les signes de congestion cérébrale sanguine, ni ceux de matières bilieuses dans l’estomac, de vers dans les intestins, etc. ; ce n’est plus alors du délire concomitant que ressort l’indication de saignées générales ou locales, de vomitifs, d’anthelmintiques, etc. Conséquemment, nous devons renvoyer aux maladies dans lesquelles on observe ordinairement ou accidentellement du délire, pour y trouver le traitement basé sur ses véritables indications.
Il n’en est pas de même de la thérapeutique des délires aigus apyrétiques. Dans ceux-ci, c’est le désordre de l’intelligence, rapproché de caractères négatifs, l’absence de fièvre, par exemple, qui constitue le phénomène saillant, on pourrait presque dire la maladie, puisqu’on ignore le plus souvent à quelle modification organique correspond le trouble mental. Tels sont le délire nerveux, le delirium tremens. Nous ne pensons pas devoir parler ici du traitement de l’ivresse et du narcotisme.
Nous devons d’abord rappeler que la différence des causes occasionnelles a paru insuffisante à la plupart
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des auteurs pour les déterminer à séparer le délire nerveux du delirium t remens, et qu’il leur a suffi de l’analogie des symptômes pour les confondre dans une même description et dans un même traitement. On sait déjà que cette méthode n’est pas la nôtre ; conséquemment, nous continuerons à distinguer’en thérapeutique deux espèces de délire que nous avons séparément décrites, sans négliger d’en faire ressortir les similitudes symptomatiques.
Nous n’avons pas assigné au délire nerveux, comme au delirium tremens , une causé spéciale et unique, et cette diversité d’origine apporte aussi de la variété dans les indications. Dans le délire aigu apyrétique qui survient chez les blessés, chez ceux que préoccupe avec angoisse la crainte d’une opération, ou quelque autre cause morale pénible, les préparations opiacées, et notamment le laudanum de Sydenham, à la dose fractionnée de 30 à 40 gouttes, dans trois ou quatre demilavements émollients, à six heures d’intervalle, ôn t obtenu de grands éloges de Dupuytren. Cet illustre praticien avait vu d’autres calmants, les saignées et les révulsifs, échouer contré ces délires nerveux. Les narcotiques, ingérés ou administrés en lavements, ont souvent le même succès, lorsque le délire est produit par des douleurs névralgiques, viscérales ou autres. Les bienfaits de l’opium nous semblent plus douteux lorsqu’il s’agit de dissiper le délire nerveux qui accompagne quelquefois les paroxysmes des névropathies hystérique, hypochondriaque, épileptique. Quant aux délires aigus apyrétiques des convalescents de longues et graves maladies, à ceux qui sont occasionnés par des hémorrhagies, par la chlorose, par la privation d’aliments ou de boissons toniques habituelles, l’opium ne se présente plus comme
leur remède spécial et souverain. Les indications naturelles et évidentes en pareil cas consistent à relever graduellement les forces et à favoriser la sanguification. Le délire nerveux peut ensuite offrir des complications , que nous ferons connaître conjointement avec celles du delirium tremens.
Le délire apyrétique aigu des ivrognes a été soumis à l’épreuve de plusieurs méthodes thérapeutiques. Léveillé, qui en a fait l’examen et la critique dans sa monographie spéciale (1), en compte six, savoir : la méthode expectante, irritante, évacuante, incitante, réfrigérante et sédative. Il examine ensuite cinq combinaisons différentes de ces médications.
Un grand nombre d’auteurs distingués pensent que le delirium tremens, de même que le délire nerveux, trouve dans l’opium son remède le plus efficace. Les succès de ce narcotique ont paru si remarqu ables à plusieurs médecins, qu’ils n’ont pas balancé à le présenter, et comme un spécifique, et comme la pierre de touche delà nature du déliré, dan s le cas où il pourrait su bsistër quelque incertitude de diagnostic. Il est possible qu’en recommandant l’opium contre la manie dépendante de l’excitation du cerveau , Gullen ait fourni à ses compatriotes, les docteurs Saunders et Sutton, l’initiative du traitement par les sédatifs, qui a été le plus généralement adopté. Il se pourrait encore que la terminaison spontanée du delirium trémens par un long sommeil, eût suggéré l’indication de provoquer ce sommeil lorsqu’il se faisait attendre ; en agissant ainsi, on raisonnait d’après l’ancienne doctrine des crises, qui enseigne que les phénomènes critiques salutaires sont la cause et
(I) Folie des ivrognes. Paris, 1829.
non l’effet de changements favorables survenus dans l’organisation.
La méthode sédative est celle qui compte aujourd’hui les partisans les plus nombreux et les plus convaincus. Pour la plupart des médecins, l’opium est aussi inséparable du delirium tremens que le quinquina l’est des fièvres intermittentes. Saunders et Sutton ont fait prévaloir ce traitement en Angleterre. En France, Delaroche, MM. Duméril, Guersént, Rayer, Léveillé, etc., ont les premiers, signalé les avantages de l’opium contre le delirium tremens. Ce médicament a été administré sous diverses préparations et de différentes manières, tantôt en potions et tantôt en lavements. Sutton faisait prendre deux grains d’extrait gommeux d’opium toutes les deux heures. D’autres préfèrent les teintures opiacées. La tolérance de l’organisme pour l’opium dans le delirium tremens, s’est montrée quelquefois bien remarquable. Channing a pu en prescrire 20 grains en 24 heures; Pidvvel, 308 gouttes en teinture et 12 grains en substance en moins de 30 heures ; Albers, Armstrong, Cliston, ont vu porter la dose encore plus loin , sans qu’un narcotisme mortel en ait été la conséquence.
Quels que soient la préparation ou le mode d’administration qu’on adopte, il est de précepte de continuer l’emploi de l’opium jusqu’à ce que l’on ait obtenu un sommeil profond et d’une duréede 8, 12 ou 15 heures. Il n’est pas rare que les premières prises de ce narcotique augmentent l’agitation sans qu’il faille se décourager, et l’on ne doit pas s’arrêter non plus, tant que l’assoupissement est interrompu par la réapparition du délire. Cependant, nous n’avons dans l’opium, ni une confiance, ni une sécurité assez grandes, pour oser le conseiller à des doses aussi énormes que l’ont expéri-
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menté les docteurs anglais précités. On sait que Dupuytren ne dépassait pas la mesuré de 30 à 40 gouttes de laudanum en lavement. Presque toujours après le traitement par les narcotiques, on a d’ailleurs à combattre la constipation à l’aide de lavements ou de purgatifs.
Mais le delirium tremens est-il toujours si simple, si identique qu’il doive admettre un traitement uniforme? C’est l’opinion de beaucoup de médecins ; mais elle nous paraît beaucoup trop exclusive. Si le sujet est pléthorique, si le visage est vivement coloré, le regard animé et les yeux saillants, le battement des artères carotides et temporales développé ; pour peu qu’à ces symptômes se joignent de la chaleur, de l’oppression et de la fièvre, nous n’hésitons pas à employer la saignée générale, de doux révulsifs sur le canal intestinal et les extrémités inférieures, etc. L’un des plus grands écueils dans le traitement du delirium tremens , ce serait de le confondre avec la méningite et l’encéphalite, ou bien seulement de méconnaître la complication d’une irritation inflammatoire de l’arachnoïde ou du cerveau ; ehst ici le cas de rappeler, pour rendre circonspect dans la détermination à prendre sur l’opportunité et la dose de l’opium, que Sütton, qui a tant préconisé ce narcotique, dit avoir vu survenir l’apoplexie et la paralysie dans le delirium tremens. D’ailleurs, ce délire n’est souvent qu’une complication de maladies préexistantes, qui réclament les premiers soins thérapeutiques , et nous avons déjà dit que, chez les ivrognes, le delirium tremens survenait parfois à l’occasion de quelque accident traumatique ou de quelque affection interne qu’on aurait grand tort de négliger.
La méthode expectante serait dangereuse , d’après Sutton, M. Rayer, etc., qui considèrent le delirium tre-
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mens comme un état très-grave, quand on n’est pas assez heureux pour le reconnaître et lui opposer son spécifique, l’opium. Telle n’est pas, à beaucoup près, l’opinion de Lind, d’Esquirol , de Georget, etc. Ces habiles médecins préfèrent la méthode expectante, et ne doutent point de l’issue favorable du delirium tremenSi s’il est simple. Lé veillé ne considère pas non plus l’opium comme une ancre de; salut; cependant il en conseille l’usage pour abréger la durée du trouble mental. Quant à nous, sans partager l’opinion relative à la méthode expectante, nous ne sommes pas non plus partisan de l’opium, et notre expérience personnelle nous fait regarder comme applicables au delirium tremens les divers moyens employés dans le traitement des maladies mentales.
Parmi les nombreuses observations que nous possédons, qu’il nous suffise de citer les deux suivantes, à l’appui de notre sentiment;
M. ***, d’une famille noble, d’une constitution forte, âgé de vingt-cinq ans, auquel on n’a jamais pu imprimer une direction fixe, manifesta dès son jeune âge un goût prononcé pour les liqueurs alcooliques; bientôt l’habitude en fut contractée, et prit un accroissement considérable dans la société de quelques Anglais ayant le même besoin que lui. L’abus fut tel, que M. *** buvait fréquemment par soirée une bouteille de cognac, de rhum ou de genièvre, étendue dans de l’eau. Après huit mois d’excès de ce genre, M. *** éprouva une perte presque totale de l’appétit, de fréquentes envies de vomir, un sentiment de faiblesse dans la région épigastrique , accompagné quelquefois d’une sueur abondante et froide à la tête, et une grande agitation, qui, jointe à un mouvement fébrile et à l’insomnie, ne lui
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permettait pas de cônserver pendant cinq minutes la même place dans son lit.
Dans le dessein de remédier à ce fâcheux état, M. *** eut recours à l’usage du tabac opiacé, dont il fuma une pipe ordinaire ou deux avant de se coucher. M. ^parvint, en effet, à l’aide de ce moyén, à obtenir un sommeil profond et toujours accompagné de rêves délicieux. Mais combien le réveil était pénible ! alors, pesanteur de tête, yeux larmoyants, conjonctive d’une teinte jaunâtre et souvent injectée de sang, vertiges, violents tremblements de tous les membres.
Ces symptômes ne diminuaient d’intensité qu’après que M. *** s’était lavé la tête avec de l’eau fraîche en abondance et frôttéles tempes avec de l’éther sulfurique; encore même le tremblement était-il rebelle, et ne cédait-il un peu, au rapport du malade, qu’après l’ingestion dans l’estomac d’un bouillon très-poivré, et contenant deux verres de rhum.
Il est digne de remarque qu’avant l’emploi du tabac opiacé, M. *** n’avait pas de tremblement, ne présentait que de la rougeur aux pommettes, et ne se plaignait que de pesanteur à la tête ; il conservait ses forces, tandis que depuis l’usage du tabac opiacé, il est dans un affaissement physique et moral véritablement affligeant. Son caractère est d’ailleurs complètement changé ; il tourmente sa famille de mille manières ; ses actes sont constamment en désaccord avec les usages reçus, qu’il respectait anciennement. Dans cette triste situation, ses parents lui proposèrent de quitter son pays, de venir à Paris, et ce jeune homme, qui sentait parfois lui-même l’impossibilité de résister à ce funeste penchant, s’il restait libre, consentit volontiers à entrer dans rétablissement de Vanves, que j’ai fondé conjoin-
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tement avec le docteur Voisin. Son' état, à cette époque, indépendamment des symptômes déjà mentionnés , était caractérisé par un afflux de sang vers la tête, par l’ insomnie, par dos illusions de la vue, par un affaiblissement de la mémoire, par une grande difficulté à fixer ses facultés sur un objet quelconque, et par un tremblement des membres, principalement des mains, qui rendait un effort nécessaire pour porter le verre à la bouche.
Que faire pour remédier à un état si déplorable? Alors même que l’opium nous eût inspiré de la confiance, nous eussions été détourné de son emploi dans ce cas particulier, par là tentative qu’en avait faite le malade sous forme de tabac opiacé, qui, loin de le guérir, avait accru l’intensité de certains symptômes, surtout le tremblement. Notre premier soin fut de chercher à ramener M. ***à une vie régulière : le régime alimentaire fut scrupuleusement surveillé, et devint de jour en jour plus nourrissant.
Le traitement consista dans les moyens moraux suggérés par les circonstances, dans deux applications d’une douzaine de sangsues à l’anus, dans l’usage de deux bouteilles d’eau de Sedlitz, de quelques bains tièdes, dans un exercice à pied régulièrement soutenu pendant quatre heures par jour, dans des frictions sèches le long de la colonne vertébrale et sur les membres thoraciques et pelviens.
Sous l’influence de ces moyens, nous eûmes la satisfaction de voir, dans l’espace de quinze jours, M.*** recouvrer son ancien appétit. Dans le même laps de temps se dissipèrent graduellement l’insomnie, le tremblement, les illusions de la vue, tous les troubles survenus dans le moral, et qui donnaient lieu à des actes si contraires à son caractère et à son éducation, et dès ce mo-
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ment M. *** put se livrer avec fruit à la traduction d’un ouvrage anglais.
Dans ce cas, on le voit, il a suffi, pour obtenir la guérison du delirium tremens, de remploi de quelques moyens fort simples et du retour à l’usage modéré de l’excitant spécifique ; et cependant, l'ancienneté de l’abus des boissons alcooliques et le caractère du trouble moral pouvaient en faire redouter la longue durée.
Le fait suivant, très-propre à donner une idée exacte de la forme la plus usuelle du delirium tremens , témoigne aussi de la rapidité de marche et de la terminaison heureuse de cette affection sans le sécours de l’opium .
M. ***, âgé de trente-cinq ans, ancien notaire, fut confié, le 11 décembre 1835, aux soins de M. Félix Voisin et aux miens, dans notre établissement de Vanves. Des renseignements donnés à son entrée par monsieur son beau-père et confirmés ensuite par le malade luimême, il résulte que depuis quelques années l’habitude de boire du vin blanc et du kirschenwasser avait été contractée; que déjà, à la suite d’un excès de cë genre, M *** avait déliré pendant deux jours, à deux reprises différentes, séparées environ par un an de distance. L’invasion de l’accès que nous avons observé eut lieu immédiatement après un usage immodéré de liqueurs, dans la nuit du 1er décembre 1835.
M. *** fut réveillé par des contraction^ spasmodiques des muscles des cuisses et des jambes, analogues à de fortes crampes, accompagnées d’une douleur violente qui diminua progressivement dans l’espace d’une heure, de manière à permettre le sommeil, mais qui n’était pas encore entièrement dissipée le vingt-huitième jour de son invasion. Les membres atteints de ce spasme furent