F A U: ET
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comme saisis d’un froid glacial, pendant que le reste du corps était couvert d’une sueur chaude et abondante.
A ces contractions spasmodiques se joignit en même temps un trouble de l'intelligence et de la vue. Dans cette situation, le malade ne voyait pas les objets où ils étaient réellement; son imagination lui en faisait voir qui n’avaient aucune réalité, et mille tentatives infructueuses pour les toucher ne pouvaient modifier sa conviction.
M. *** sort-il de son appartement ; il méconnaît et sa maison et la rue où elle est située. Lorsqu’il y est ramené, il trouve que son appartement est entièrement changé; il est plus grand de moitié : les portes, les fenêtres ont pris une autre place et revêtu une autre forme. Ce changement l’irrite contre sa femme, d’autant plus qu’il avait lui-même présidé à tous lés arrangements ; mais comme la connaissance de son irascibilité lui avait fait contracter l’habitude d’exercer de l’empire sur luimême, il prend le parti de garder le silence jusqu’à ce qu’il soit en état de parler avec mesuré ; alors il appelle sa femme; à son entrée, elle lui paraît habillée avec la plus grande élégance, et ce luxe, excitant son étonnement et sa jalousie, il la congédie après lui avoir adressé de vifs reproches. Dans la nuit, il croit entendre sa femme qui invoque son secours ; aussitôt il quitte son lit, tombe la tête contre terre, en cherchant un fusil double ; étant parvenu à se saisir de cette arme, il monte l’escalier qui conduit à l’appartement de sa femme, mais sa précipitation lui fait faire une nouvelle chute; il revient dans sa chambre, et s’empare d’un troisième fusil ; cependant, sa femme, à force de douceur, parvient à le calmer un peu ; mais rien ne peut dissiper les illusions et les hallucinations de la vue
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et de l’ouïe; il voit des échelles qui avaient servi à escalader la maison, il entend des personnes fuir à toutes jambes, etc.
Après une heure de rémission, M. *** croit entendre beaucoup de bruit dans la rue; il se relève, s’habille à la. hâte, et avant d’ouvrir la croisée, il réunit toutes ses armes tenues soigneusement sous la clef à cause de ses enfants, et les place avec discernement de manière à ne pas s’exposer à être tué en les prenant successivement. Ses dispositions ainsi faites pour la meilleure défense, il ouvre sa croisée, se promettant de vendre chèrement sa vie. Il voit un grand rassemblement ; chacun à sa vue s’empresse de fuir en lui reprochant d’avoir tué son père à coups de fusil ; au milieu de la foule il distingue le plus mauvais sujet du pays, qui dans la terreur avait fait arrêter les plus honnêtes gens ; il le couche en joue, mais il ne presse pas la détente de son fusil, retenu par l’horreur d’un meurtre et la crainte du supplice.
Le reste de la nuit se passe dans une agitation continuelle ; à chaque instant il se lève de son lit pour saisir un des objets de ses visions; ; et, malgré ses essais infructueux, il recommence toujours. Parmi toutes les hallucinations extrêmement nombreuses que M. *** éprouva dans le cours de cette nuit, il en est une qui sous plusieurs rapports mérite d’être consignée ici. M. *** avait une parente pour le mariage de laquelle, ayant été; consulté, il s’était montré opposant. Eh bien ! M. *** crut voir arriver toute la noce ; il vit sa chambre toute chamarrée de fleurs et de guirlandes argentées ; il vit un litorné d’un riche tissu écarlate parsemé d’or et d’argent ; sous ses yeux passèrent toutes les personnes de la noce vêtues de robes et d’habits de satin blanc cou-
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verts de paillettes d’argent; leurs attitudes, leurs regards, leurs actes lui parurent tellement indécents, qu’il rompit avec éclat le silence, et qu’il adressa les reproches les plus amers à sa mère et à sa femme sur leur présence dans une si mauvaise société ; ce ne fut qu’avec la plus grande peine que ces dames parvinrent à calmer un peu son agitation. Depuis cette apparition jusqu’au moment où M. *** entra dans notre établissement, c’est-à-dire depuis cinq jours, il n’a conservé aucun souvenir ; il ignore tout ce qui s’est passé dans son voyage, comment et par qui il a été conduit à Vanves,
A son arrivée, indépendamment du mouvement des idées dont nous donnerons quelques aperçus, M. ^présentait un désordre général, un tremblement de tous les membres, plus marqué à la main droite, et une insomnie complète. L’expression de la physionomie était celle d’un homme ivre dans l’excitation ; son pouls était un peu précipité, la peau alternativement chaude et froide ; la digestion était bonne et les évacuations avaient lieu avec régularité. M. ***, depuis son entrée dans notre établissement, a recouvré la faculté de constater ses visions et d’en conserver l’impression, quelquefois même il avait la conscience de son état ; mais ces éclairs de raison étaient bientôt obscurcis par des hallucinations et des illusions qui ne se reproduisaient jamais les mêmes, mais au contraire avec une variété infinie.
Dès les premiers moments de son séjour, M. *** courait vaguement d’un pas chancelant, promenant ses doigts sur tous les objets qui se trouvaient à sa portée, sur les arbres, sur les murs, sur le papier de la salle de billard, et surtout dans les blouses, où il croyait
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trouver une issue et des papiers. Le lendemain de son arrivée, M. *** s’imagina que sa maison était voisine de la nôtre; il crut voir bien distinctement paraître sur le haut d’une côte de son pays un régiment tout entier, venant d’Alger pour frayer une route, qui devait en effet être ouverte. Dans. cet endroit, il voyait enlever la toiture des maisons acquises pour cause d’utilité publique; il voyait la sienne découverte, et il se montrait empressé à sortir pour chercher à conserver son mobilier. M. *** voyait aussi les ouvriers qui, précédant la marche du régiment, nivelaient en un instant tous les terrains qui pouvaient être un obstacle pour la route. Son imagination lui représentait une foule de petits nègres sur tous les arbres dans la direction de la route ; M. *** voyait en outre une voiture énorme, de 30 pieds de long au moins, contenant environ 150 personnes, hommes ou femmes, habillées selon l’usage arabe, et traînée par quatre chameaux. Plus tard, M, *** crut voir dans son lit une quantité considérable d’épingles ; mais, le domestique ayant secoué fortement les draps, cette vision disparut, et M. *** se coucha quoique toujours agité : bientôt une autre lui succéda ; M. *** croyait reconnaître son beau-frère dans un domestique, dans un étranger ; il s’imaginait que sa sœur avait contracté un mariage qu’il n’approuvait pas, et qu’elle restait dans la pièce voisine de la sienne ; cette conviction l’entraînait à l’apostropher, et il s’indignait de ce qu’elle ne lui répondait pas.
Je pourrais faire un exposé beaucoup plus long des hallucinations et des illusions présentées par M. ***; mais ce serait un travail superflu. Je dois seulement ajouter que M. *** ne pensa pas aux objets de ses affections, pendant toute la durée de désordre de ses idées,
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et qu’il n’éprouvait ni crainte ni frayeur, malgré les circonstances dans lesquelles il se croyait placé.
M . *** commença à se reconnaître le quatrième jour de son séjour dans notre maison, mais d’une manière incomplète, privé qü’il était du pouvoir de fixer ses facultés sur un objet pendant quelques minutes. Cependant M. *** eut dès lors une agitation moins grande la nuit; le cinquième jour, il put reposer pendant quelques heures; les illusions, les hallucinations, diminuèrent en nombre et en intensité ; le sixième jour, il se possédait presque tout entier ; enfin, le dixième jour, M. *** avait recouvré le libre exercice de son intelligence, et ses sentiments affectueux avaient repris toute leur énergie.
Le traitement consista dans l’isolement, et tous les moyens moraux qu’il comprend, réunis à ceux indiqués par les caractères particuliers de l’ affection et l’idiosyncrasie du malade. Nous fîmes également usage des bains tièdes prolongés, pendant la durée desquels on avait le soin d’entretenir sur la tête une éponge imbibée d’eau froide à l’intérieur. Le seul médicament employé fut la limonade végétale, rendue laxative tous les deux ou trois jours par une addition de crème de tartre. Le régime alimentaire fut de plus en plus nourrissant ; mais il y eut abstinence complète de toute liqueur alcoolique.
De cette observation, qui pourrait donner lieu à des considérations psychologiques dignes d’intérêt à plusieurs égards, qu’il nous suffise d’inférer ici que l’oubli de toutes les impressions, de toutes les créations fantastiques de l’esprit ne doit pas être regardé d’une manière absolue comme un des caractères du delirium tremens , et que la guérison peut avoir lieu dans un laps
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de temps très-court sans recourir aux préparations opiacées.
Quel que soit d’ailleurs le traitement adopté, les personnes atteintes de delirium, tremens ne doivent pas être soumises à une diète rigoureuse, surtout si l’appétit se manifeste. Bien plus, chez les sujëts débiles, on accélère la cessation du délire à l’aide d’eau rougie et d’un peu dé vin pur. L’usage des stimulants diffusibles, du vin, des spiritueux, des teintures opiacées, devient encore plus impérieux, à dose sagément mesurée, lorsque le délire survient chez les ivrognes ou les opiophages, par suite de l’abstinence d’alcooliques ou d’opium.
Mais, après avoir guéri le délire avec tremblement des ivrognes, c’est l’ivrognerie elle-même qu’il faudrait corriger. Combien de ces malheureux, esclaves d’un vice qui dégrade leur intelligence et ruine leur tempérament, honteux eux-mêmes de l’état dans lequel les plongent leurs déplorables excès, se sentent incapables d’opposer une digue à la tyrannie de l’habitude ! N’estil pas à regretter, en pareil cas, que la société ne soit pas munie de pouvoirs et de moyens suffisants pour venir en aide à l’homme qui, par des dégradations successives, arrive à un véritable suicide? L’ivrognerie, quand elle dépasse certaines limites, ne devrait-elle pas être traitée comme une infirmité morale, par la médecine, par l’administration et la. législation ? Ne devrait-il pas y avoir des établissements publics et privés, où les familles seraient autorisées à faire isoler temporairement ceux de leurs membres qui, par des habitudes funestes et invétérées, détruisent leur existence? En attendant que ces questions, d’une solution difficile sous bien des rapports, aient fixé l’attention des législateurs modernes, comme elles avaient provoqué le
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zèle de plusieurs législateurs anciens, on ne peut que donner des éloges à l’institution des sociétés de tempérance. Ces bienfaisantes sociétés, qui n’ont pas une date aussi récente qu’on le pense généralement, sans porter atteinte à la liberté individuelle des ivrognes, impriment sur leur front, au moyen d’une salutaire publicité, le sceau d’une réprobation universelle et leur infligent ainsi une flétrissure morale, bien propre à les faire rentrer en eux-mêmes, et à leur inspirer l’horreur d’un vice qui les a conduits à cet extrême degré d’humiliation !
La question de l’existence ou de la non-existence de la monomanie, sous les apparences d’une simple dénomination, renferme toute une doctrine. Notre opinion sur ce sujet important et controversé est formelle ; nous n’admettons pas l’unité du délire dans l’aliénation mentale. Cette conviction, fruit de nos premières études, fortifiée par une observation réitérée dans les conditions les plus favorables et par l’adhésion de tous nos élèves, a été soutenue dans tout le cours de notre enseignement à l’hospice de la Salpêtrière.
Nous n’avons pas la prétention d’entreprendre ici une démonstration complète de notre manière de voir ; cette tâche exigerait un volume pour être convenablement remplie. Notre intention est simplement, sans entrer dans la discussion des faits particuliers qu’on nous oppose, de montrer sous quelles influences s’est introduite dans la science la doctrine des monomanies, et de signaler les principales causes d’erreur qui tendraient à la perpétuer, si on ne s’attachait à combattre les principes mêmes qui lui servent de base.
Nous essayerons d’indiquer, d’une manière générale, dans quelle voie doit être dirigée l’observation, pour acquérir la preuve clinique de la multiplicité des délires chez tous les aliénés; nous nous proposons enfin d’exposer brièvement les conséquences nombreuses et im-
portantes qu’entraîne dans les différentes branches de la médecine mentale la doctrine que nous défendons.
1° Examen critique des auteurs. — De tout temps, on a divisé les aliénés en deux grandes classes : ceux qui délirent sur toutes choses, et ceux qui, ne délirant que sur un petit nombre d’objets, ou même sur un seul -point, paraissent d’ailleurs avoir conservé l’intégrité de leur raison. Pinel n’a fait que consacrer et propager par l’autorité de son nom cette antique division des folies en générales et en partielles. Esquirol, son élève le plus illustre, en imposant le nom de monomanies aux aliénations limitées à un petit nombre ou à une seule série d’objets, ou même à un objet unique, a formulé plus nettement l’opinion de Pinel et de ses prédécesseurs, et a par cela seul rendu plus évidente la doctrine qui depuis lors s’est répandue parmi les médecins de tous les pays.
La monomanie ainsi comprise existe-t-elle ? Observet-on réellement des aliénés dont le délire soit restreint à un objet unique? Les auteurs qui admettent la monomanie sont en dissidence sous plusieurs rapports. Ceuxci la croient très-fréquente ; ceux-là admettent qu’elle est rare, mais ils affirment qu’on en trouve des exemples incontestables : les uns prétendent, contrairement aux textes les plus explicites (!) , que Pinel et Esquirol
(1) Nous lisons dans Esquirol, des Maladies mentales, t. 1, p. 40o : « Pinel caractérise la mélancolie par la tristesse, la crainte avec délire partiel concentré sur un seul objet ou sur une série particulière d’objets. » — la page 406, nous trouvons que, « selon le professeur Fodéré, la mélancolie consiste dans l’intuition permanente et exclusive d’un objet quelconque poursuivi avec ardeur et presque toujours accompagné de craintes, de défiances. » L’opinion d’Esquirol est en parfaite conformité avec celle de Pinel, de Fodéré, et de ses plus illustres
n’ont pas entendu désigner par le mot de monomanie un délire unique, mais un délire restreint, et que par conséquent la discussion que nous soulevons est une pure discussion de mots ; les autres enfin soutiennent qu’il n’existe pas de monomanies d’idées, mais qu’il existe des monomanies de tendances ou de sentiments. Nous n’avons pas à entrer ici dans l’examen détaillé de ces diverses nuances d’une même opinion ; il nous suffit que ces* auteurs admettent l’existence de la monomanie, d’une façon ou d’une autre, rare ou fréquente, limitée ou non à un ordre de facultés ou de tendances, pour que nous les combattions tous, puisque, selon nous, il n’existe de monomanie d’aucune espèce (1) . Nous dirons seulement qu’il résulte déjà de ces diver-
prédécesseurs ; il l’émet souvent et avec une grande énergie d’expressions j il fait d e l’unité du délire le caractère essentiel de la lypémanie et de la monomanie (t. Ier, p. 98),
A la page 9 du même tome, Esquirol s’énonce ainsi : « L’attention est exclusive sur un seul objet, rien ne peut l’en distraire. Tous les raisonnements, toutes les déterminations, dérivent de cetteJdée fixe ; la monomanie offre mille exemples de ce délire.
Aux pages 22 et 98, est exprimée la même opinion et dans les mêmes termes. — A la page 411, on lit : «L’unité d’affection et dépensée rend les actions des mélancoliques uniformes et lentes. » — Ala page 414, même doctrine, même expression : « Leur esprit ne s’exerce que sur m sujet unique, » et cette opinion est reproduite deux fois à la page 419. Obligé de nous restreindre dans d étroites limites, nous bornerons nos citations au passage suivant, extrait des pages 421 et 422 du tome Ier : « Les lypémaniaques partent d'un principe faux; mais tout leur raisonnement, toutes leurs séductions, sont conformes à la plus sévère logique... Les mélancoliques, n’ayant qu’une mêmepensée, répètent sans cesse les mêmes paroles. »
(1) Cette opinion a déjà été défendue par plusieurs de nos élèves, parmi lesquels nous aimons à citer M. le Dr Morel, qui l’a soutenue avec talent dans son ouvrage remarquable, intitulé Études cliniques sur les maladies mentales (2 vol. in-8°; Nancy, 1852, 1853), et dans son Traité des maladies mentales, Paris, 1800.
gences entre les partisans de la monomanie une présomption en faveur de la thèse que nous soutenons ; elles prouvent, en effet, que cette doctrine a déjà perdu beaucoup de terrain, depuis trente ans, puisque ses partisans ne la défendent que mollement et l’abandonnent même sur plusieurs points importants.
Les auteurs qui persistent encore dans cette opinion (et ils diminuent de jour en jour) se basent sur un petit nombre de faits qu’ils répètent à satiété, probablement parce que la nature en est avare, et sur des principes philosophiques, qui sont la véritable base de la doctrine, et qui méritent par cela même un plus long examen. Nous allons donc examiner successivement la valeur des faits et des principes invoqués par les partisans de la doctrine de la monomanie.
Il est impossible de réfuter complètement, par une analyse rétrospective, des faits consignés dans les annales de la science, alors qu’on est privé du contrôle de l’observation directe. Si l’on entreprenait la critique détaillée des principaux faits cités à l’appui de la doctrine des monomanies, il serait facile d’y signaler des contradictions, des erreurs manifestes, d’en atténuer la valeur et de provoquer le doute ; mais on ne pourrait porter dans les esprits une conviction entière (1). C’est à l’observation ultérieure, faite dans des conditions plus favorables et sous l’influence de principes de direction plus vrais et plus féconds, qu’il faut en appeler pour contrôler et rectifier l’observation ancienne.
Les faits anciens perdront ainsi toute valeur, enpré-
(1) Un de nos élèves, M. le docteur Bariod, a cependant tenté avec succès cet examen critique, relativement à la monomanie instinctive, dans sa thèse (Paris, 25 juin 1852).
sence d’observations nouvelles plus complètes et plus probantes ; telle est la marche du progrès dans toutes les sciences. Nous ferons néanmoins quelques remarques générales relativement aux cas peu nombreux de prétendue monomanie qu’on oppose sans cesse à ceux qui nient l’existence d’un délire aussi limité. Ces observations se divisent, selon nous, en trois catégories: les unes, et ce sont les plus nombreuses, n’offrent réellement aucune garantie d’authenticité ou ne présentent aucune valeur scientifique ; elles sont extraites de divers recueils périodiques, de journaux, de la Gazette des tribunaux par exemple, empruntées à des personnes étrangères à l’étude de la médecine ou du moins à la connaissance des maladies mentales : or, sans contester la réalité des détails contenus dans ces observations, il s’agirait, dans la question qui nous occupe, de savoir si rien n’a été omis, et si le délire était borné au fait relaté par l’observateur. Les faits de la seconde catégorie sont rapportés par des auteurs spéciaux, offrant toutes les garanties scientifiques nécessaires, mais ils présentent, à l’insu de l’auteur qui les cite comme exemples de monomanies pures, des preuves évidentes de délires multiples : on trouve un certain nombre de cas de ce genre dans l’ouvrage d’Esquirol. Ces observations, loin de pouvoir nous être opposées, viennent donc à l’appui de notre manière de voir. Reste la troisième catégorie de faits, bien peu nombreux, qu’on pourrait encore faire valoir contre notre opinion : ce sont des cas cités par des auteurs compétents, et qui ne contiennent que l’énoncé d’un seul genre de délire. A l’égard de ces faits, nous nous bornerons aux remarques suivantes : ils sont en général très-peu circonstanciés, et ont d’ordinaire tous les caractères d’observations évidemment incom-
plètes ; d’ailleurs, comme nous le disions tout à l’heure, il ne s’agit pas de contester la vérité de ce qui est relaté, mais de savoir si rien n’a été omis ; or souvent l’auteur ne prend même pas la peine d’ajouter ce fait négatif si important sur lequel repose en réalité toute la discussion; enfin, pour observer un fait, il faut avoir l’intention bien arrêtée de le rechercher ; eh bien, les auteurs dont nous parlons, loin d’avoir l’attention fixée sur la multiplicité des délires, étaient, au contraire, dirigés par des principes philosophiques et cliniques , qui devaient les porter à la considération exclusive du délire prédominant, et détourner leur attention de l’examea des autres phénomènes de la maladie.
Ceci nous amène tout naturellement à signaler les causes d’erreur et à examiner les principes qui ont dirigé les auteurs. Ces principes, qui servent de point de départ et d’appui à la doctrine des monomanies, nous les résumons ainsi : direction trop physiologique de la science , observation exclusive des idées prédominantes. Entrons à cet égard dans quelques détails, indispensables pour faire- comprendre comment ces principes scientifiques devaient conduire à la doctrine de la monomanie, et comment une direction opposée parviendra à la renverser.
Les auteurs qui ont le plus de tendance à admettre la rareté de la monomanie dans la pratique, sont loin d’avoir les mêmes dispositions , quand ils restent dans la sphère de la théorie. Cela tient, selon nous, à la direction toute physiologique de la médecine mentale actuelle. Soit que l’on parte, en effet, à l’instar des philosophes, de la division des facultés humaines admise en psychologie, soit qu’avec les gens du monde, les romanciers et les poètes, on se laisse diriger, dans l’étude de la fo-
lie, par la comparaison avec les erreurs et les passions de l’état normal, dans ces deux directions diverses mais au fond frès-analogues de la science, On arrive tout naturellement et presque forcément à la croyance à la monomanie.
Qu’admet-on, en effet, dans la plupart des écoles psychologiques? On admet que l’esprit de l’homme est composé de facultés distinctes, de forces séparées, dont la coopération est souvent nécessaire pour arriver à un résultat, mais qui sont susceptibles d’agir isolément, ayant leurs lois spéciales et leur mode d’action particulier. Or, les aliénistes, s’inspirant de ces doctrines psychologiques, ont été entraînés à dire : Puisque les facultés agissent isolément à l’état normal, pourquoi ne seraientelles pas lésées séparément par la maladie ? Puisque l’homme peut manifester de l’intelligence sans volonté, de la sensibilité sans intelligence, pourquoi n’existeraitil pas des maladies de la sensibilité ou de la volonté sans trouble de l’intelligence, et vice versa? De là la division des folies, adoptée par Heinroth, en folies de Embelligence, folies de la sensibilité, et folies de la volonté ; de là aussi la division des monomanies, proposée par Esquirol, en monomanies intellectuelles, affectives et instinctives. C’est en effet sur l’isolement supposé de ces trois ordres de facultés que s’appuie principalement notre illustre maître pour faire admettre les mOnomanies instinctives, et en particulier la monomanie homicide.
On comprend par ces exemples comment la fragmentation de nos facultés, admise par les psychologues, conduit naturellement à reconnaître des monomanies correspondantes aux lésions isolées de chacune de ces facultés. Or, selon nous, rien n’est plus faux et plus
contraire à l’observation, dans l’état normal comme dans l’état maladif, que cette fragmentation de lame humaine en un certain nombre de forces distinctes, susceptibles d’agir isolément, et partant d’être lésées séparément; tout se tient et s’enchaîne dans l’action des facultés de l’homme, et ce n’est que par une abstraction destinée à faciliter l’étude, qu’on peut considérer comme des forces spéciales les divers modes de l’activité humaine, qui ne sont que des aspects divers d’un même principe, indivisible dans son unité.
La théorie, comme l’observation, condamnent donc, selon nous, le principe philosophique sur lequel repose l’existence des monomanies. Mais la base que certains partisans de cette opinion ont cherchée dans la séparation des facultés de l’âme, d’autres ont cru la trouver dans la comparaison de la folie avec les erreurs et les passions de l’état normal.
L’homme raisonnable, disent-ils, est sujet à l’erreur; souvent il se berce d’illusions et se nourrit d’idées bizarres ou irréalisables : tantôt ces idées restent isolées dans son intelligence, tantôt elles réagissent plus ou moins sur toutes ses facultés et même sur sa conduite; mais, tant que ses idées, quoique fausses et irréalisables, ne sont pas ouvertement absurdes ; tant que l’homme n’en est pas exclusivement préoccupé , au point de négliger ses intérêts les plus chers, ses devoirs les plus impérieux ; tant qu’elles n’influent pas sur sa conduite, au point de lui faire commettre des actes déraisonnables, absurdes, ruineux, violents, ou même criminels, il n’est pas considéré comme aliéné ; c’est simplement un homme bizarre ou un homme dans l’erreur ; mais, à leurs yeux, passé cette limite, il devient un monomane, parce qu’il est dominé par une idée
fausse, qu’il n’est plus maître de la refréner et de s’y soustraire, et qu’il commet des actes dangereux pour lui-même ou pour la société.
C’est ainsi que par transitions insensibles on passe de l’erreur de l’état normal à la monomanie. Mais on voit combien les caractères qui distinguent l’erreur de la monomanie sont difficiles à saisir et insuffisants, puisqu’ils consistent simplement dans l’intensité del’errèur, le degré de la préoccupation, et son influence sur la conduite de la vie. Et cependant M. Leuret lui-même n’a-t-il pas fait l’aveu qu’il avait longtemps et vainement cherché un moyen de distinguer les idées folles des idées absurdes qui surviennent chez l’homme raisonnable, en ne considérant que l’idée en elle-même? Cet aveu d’impuissance, fait par un médecin qui concluait si facilement de l’état normal à l’état maladif, ne devrait-il pas ouvrir les yeux de ceux qui continuent à assimiler l’idée fixe du monomaneà l’erreur de l’homme sain d’esprit? Dans cette direction de la science, en effet, on arrive à créer autant de monomanies qu’il y a d’idées fausses possibles dans la tête humaine, et à confondre la folie avec les erreurs de l’esprit humain!
Cette comparaison, ou plutôt cette assimilation, que l’on établit entre l’erreur de l’homme raisonnable et l’idée fixe du monomane, on l’établit également entre la passion et d’autres monomanies avec lésion des sentiments. De tout temps, par exemple, on a dit : Ira furor brevis , ce qui, pris à la lettre, signifie que la fureur maniaque ne diffère de la colère que par sa plus longue durée ou sa plus grande violence. Eh bien, on fait le même raisonnement relativement à l’ambition, à la religion, à l’amour, sentiments qu’on se borne à exagérer, Falret. ' 28
pour en faire les monomanies ambitieuse, religieuse, ou érotique.
L’ambition , dit-on est une passion naturelle à l’homme ; tant qu’elle s’applique à des objets qui ne sont pas en dehors de la sphère où vit l’individu qui l’éprouxe, hors de la portée à laquelle il peut légitimement atteindre ; tant que cette ambition, quoique portant sur des objets probablement illusoires, n’est pas ouvertement absurde ; tant que cette passion, quoique intense, ne tyrannise pas l’individu au point de lui faire oublier toutes lel autres exigences de sa vie, il peut être encore considéré comme, simplement passionné. Mais, s’il porte ses désirs et ses espérances au delà des limites réalisables, ou même au delà du possible, dans le domaine du merveilleux; si ses désirs ne connaissent plus d’obstacles, cessent d’être justifiables, etc. ; alors, dit-on, l’ambition, de passionnée qu’elle était, devient maladive, par son exagération même, comme par le caractère absurde ou irréalisable de son objet, et l’on arrive ainsi à la monomanie ambitieuse.
On s’imagine de la même façon le passage du sentiment religieux ou du sentiment de l’amour aux monomanies correspondantes, et l’on parvient, à créer par ce procédé des aliénés imaginaires, religieux ou érotiques, analogues aux solitaires de la Thébaïde, ou a des héros de romans.
Nous ne pouvons insister plus longuement ici sur cette tendance naturelle à l’esprit humain qui a conduit, souvent à leur insu, la plupart des observateurs à conclure de l’idée ou de la passion de l’homme normal à l’existence d’une monomanie correspondante. Nous n’avions qu’à signaler cette tendance de la science, que nous chercherons à réfuter cliniquement tout à l’heure,
pour bien faire comprendre sur quelle base repose en réalité la doctrine de la monomanie, pourquoi elle obtient encore créance dans beaucoup d’esprits, malgré les témoignages contraires de l’observation de chaque jour, et enfin pour faire bien sentir la portée réelle d’une question qui semble consister de prime abord dans une simple discussion des mots.
Nous arrivons maintenant à la seconde cause d’erreur qui a déterminé la croyance à la monomanie ; nous voulons parler de l’observation exclusive de l’idée prédominante dansles aliénations partielles.
Certainement il existe, chez les aliénés atteints de délire partiel, une ou plusieurs idées qui fixent de suite l’attention et qui paraissent à première vue constituer toute la maladie. Interrogez, en effet, les serviteurs, les parents, les amis des aliénés ; ils vous diront : Voilà un malade qui se croit roi, empereur, prophète ; en voici un autre que la religion a rendu aliéné, et qui n’a que des idées religieuses ; en voilà un troisième qui est devenu aliéné à la suite d’un amour trompé, et qui croit voir partout l’objet de son amour. Interrogez le malade lui-même : il a, lui aussi, sa systématisation toute faite; il a essayé de grouper toutes ses préoccupations autour d’un centre commun, dont il cherche, souvent avec assez d’habileté, à faire dériver toutes les conséquences, par une série de déductions logiques.
Eh bien, les observateurs ont généralement suivi cette direction, qui leur a été imposée, à leur insu, par les personnes qui entourent le malade ou parle malade lui-même. Ils n’ont aperçu, le plus souvent, que ces idées saillantes, qui frappent de prime abord et semblent résumer toute la maladie; ils n’ont pas remarqué l’ensemble des phénomènes morbides , l'état
général du malade, ce que nous appelons le fond de la maladie, sur lequel germent et se développent les idées ou les sentiments prédominants, qui n’en sont que le relief. Ils ont pris, en quelque sorte, leurs observations sous la dictée des aliénés ou de ceux qui les soignent , et ils ont ainsi négligé l’étude de la partie la plus importante de leur affection. C’est cette observation incomplète sur laquelle nous n’avons pas à insister ici ; c’est cette tendance , disons-nous, quia contribué très-puissamment, et qui contribue encore aujourd’hui, à entretenir la croyance à la doctrine de la monomanie ; c’est elle qui semble ajouter aux déductions a priori tirées de la psychologie le contrôle apparent de l’observation directe, et c’est à la réunion de ces deux causes d’erreur puissantes que cette doctrine doit de se perpétuer encore dans la science, malgré les témoignages contraires que fournit incessamment l’observation attentive et sérieuse de chaque jour.
2° Examen clinique des malades. — La question de la monomanie est essentiellement clinique; c’est sur ce terrain que partisans et adversaires doivent se rencontrer. Quant à nous, loin de redouter cette épreuve, nous la provoquons, et la conviction que nous avons eue, dès le début de nos études médicales, delà nonexistence de la monomanie, n’a cessé d’être corroborée par une longue expérience. Nous pouvons affirmer que jamais nous n’avons rencontré, dans notre pratique publique et privée, aucune monomanie véritable. Mais comment faire passer cette conviction dans les esprits ? Citer quelques faits particuliers serait tout à fait insuffisant; nous ne pouvons que choisir des types, et indiquer d’une manière générale les moyens de découvrir,
par l’observation clinique, la multiplicité des délires.
Prenons pour exemple un aliéné préoccupé d’idées religieuses et que l’on classerait parmi les monomanes religieux. Il se dit inspiré de Dieu, chargé d’une mission divine; il apporte au monde une nouvelle religion, dont il expose les dogmes singuliers et dont il exécute quelques pratiques bizarres. Cette idée, direz-vous, est tout à fait folle; mais, en dehors de cette série d’idées religieuses, il raisonne comme les autres hommes. Eh bien,examinez-le plus profondément, et vous verrez combien ce premier aperçu est incomplet. Et d’abord, dans la sphère même de ses idées prédominantes, croyez-vou s qu’il motive convenablement sa mission religieuse ; qu’il cherche à l’appuver de preuves nombreuses , comme le ferait un homme raisonnable ; qu’il déduise logiquement toutes les conséquences de ses prémisses, et surtout qu’il mette toujours ses actes en rapport avec ses paroles? Certainement, il y a chez lui tentative de coordination de son délire, plus ou moins* avancée selon la période de sa maladie; mais il y a une foule de lacunes, d’inconséquences, de contradictions, qui révolteraient un homme sain d’esprit. D’ailleurs, il est loin d’être réellement religieux, comme sembleraient l’indiquer ses paroles et quelques-uns de ses actes ; mais ce n’est pas tout ; interrogez-le avec plus de soin, et vous ne tarderez pas à découvrir chez lui d’autres idées maladives : vous trouverez, par exemple, parallèlement aux idées religieuses, une tendance orgueilleuse. Il ne se croira pas seulement appelé à réformer la religion, mais à réformer la société; peut-être aussi s’imaginerat-il être réservé à la plus haute destinée ; dans son délire d’ambition, il se croira un grand personnage, un prince ou un monarque. Voilà donc un délire qui pa-
raissait religieux au premier abord, et qui est en même temps orgueilleux ou politique.
Admettons qu’ après avoir recherché chez ce malade des tendances orgueilleuses, vous ne les ayez pas découvertes ; alors vous constaterez des idées d’humilité ou des tendances craintives. Le malade, préôccupé d’idées religieuses, se croira perdu, incapable de tout, destiné à périr, à monter sur l’échafaud ou à être empoisonné; il s’imaginera être poursuivi par des ennemis ; peut-être même cherchera-t-il à se donner la mort pour se soustraire au malheur qu’il redoute. Souvent, en effet, vous observez chez le même aliéné des symptômes hypochondr.iaques, la crainte de la mort, le refus des aliments par suite de délire, d’empoisonnement, et en même temps des tentatives de suicide par un autre moyen. Enfin, le même malade se croira ruiné, lui et sa famille, condamné pour crimes imaginairès, pour une mauvaise communion, etc., où bien, il aura là conviction que sês parents sont morts, et cette conviction ne sera ébranlée ni par leurs lettres ni par leur présence. Sans doute, tous ces délires ne se rencontrent pas habituellement réunis chez un même malade; mais je les groupe ici en un seul tableau, parce que ce sont ceux qu’on observe le plus fréquemment dans la pratique, et pour prouver qu’en cherchant avec soin on en trouvera toujours plusieurs chez le même malade, dans des directions diverses ou parallèles, qui ne seront pas nécessairement liées les unes aux autres. D’ailleurs, ces délires prédominants, variables selon les malades et selon les époques sociales, varient également aux diverses périodes de la maladie, et l’on voit souvent chez le même aliéné plusieurs délires prédominants se succéder dans le cours de son affection.
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Indépendamment de cette multiplicité de délires, qu’un examen attentif fait reconnaître chez tous les aliénés partiels, il existe également chez eux un état général, que nous appelons le fond de la maladie, qui détient plus saillant dans certains moments, dans de véritables paroxysmes, mais dont plusieurs caractères persistent dans l’état habituel, et même pendant les rémissions notables. On n’a pas assez remarqué chez les aliénés partiels ces paroxysmes, qui se renouvellent beaucoup plus fréquemment qu’on ne le croit, et pendant lesquels la confusion et le trouble peuvent arriver jusqu’à un degré voisin de l’aliénation générale, et cette lacune dans l’observation est une des causes qui contribuent le plus à fortifier la croyance à la monomanie. Mais, en dehors de ces exacerbations, pendant lesquelles l’étendue du délire devient évidente pour tous, il existe, chez tous les aliénés partiels, un fond maladif, sur lequel se développent et se perpétuent les idées prédominantes, et qui persiste avec les mêmes caractères, malgré la diversité des idées délirantes.
On peut résumer cet état général par les deux mots d’état d’expansion et d’état de dépression, sur lesquels repose aujourd’hui la division la plus scientifique des aliénations partielles. Dans le premier état, toutes les facultés sont surexcitées; l’intelligence est plus active, les idées sont nombreuses et se succèdent avec rapidité ; les sentiments et les penchants sont violents et altérés ; la volonté est énergique et désordonnée, les mouvements rapides et incessants, et toutes les fonctions physiques participent à cette activité' exagérée. L’état de dépression présente des symptômes précisément inverses; le cours des idées est ralenti;, elles sont peu nombreuses, vagues, et se'succèdent avec lenteur. Les sen-
timents sont affaiblis, pénibles, misanthropiques; la volonté est indécise, inerte, inactive; les mouvements lents ou presque nuis. Le malade garde habituellement le silence, recherche la solitude et l’immobilité; enfin, il y a souvent chez lui pesanteur de tête, dégoût pour les aliments, douleur à l’épigastre, perte d’appétit et constipation. Sans doute , ces symptômes généraux, dans le physique et le moral, sont plus ou moins marqués selon les malades ; mais ils existent chez tous à des degrés divers, et il convient d’en tenir grand compte pour arriver à une description exacte et complète de l’état maladif, au lieu de la restreindre à l’étude d’une seule idée ou d’un seul sentiment.
Ces diverses indications, tirées de l’observation clinique des aliénés atteints de délire partiel , quoique abrégées, peuvent déjà faire comprendre comment on doit observer ces malades pour découvrir chez eux la multiplicité des délires, l’ensemble des symptômes maladifs’ physiques et moraux, et pour se convaincre de la non-existence delà monomanie; nous y ajouterons deux ordres de considérations, déduites du mode de développement de la folie et de l’évolution des idées délirantes.
Dans la direction physiologique dont nous avons parlé précédemment, on admet qu’il existe une sorte de filiation naturelle entre la cause qui donne naissance à une maladie mentale, les premiers phénomènes observés, et les symptômes de la maladie déclarée. Ainsi, par exemple, l’on suppose que la perte d’une personne aimée, en plongeant un individu dans une tristesse légitime et motivée, doit donner lieu à une maladie mentale mélancolique, dans laquelle les préoccupations relatives à la personne aimée seront l’objet dominant du
délire; on suppose encore qu’une ambition ou un amour déçus donnent lieu à une folie caractérisée par la croyance à la possession imaginaire des objets dont la poursuite infructueuse a causé la maladie; enfin, on s’imagine qu’une religion exagérée et mal entendue doit engendrer une affection mentale consistant dans des scrupules de conscience et des craintes de damnation éternelle.
Cette généalogie du délire peut paraître séduisante; mais elle est, dans la généralité des cas, contraire à l’observation. Les choses ne se passent pas ainsi dans la nature, et le passage de la raison à la folie ne s’effectue pas ordinairement par transitions insensibles et motivées. Et d’abord, ce n’est presque jamais l’action d’une seule cause qui engendre la folie; sans parler de l’influence si considérable des causes prédisposantes, son apparition doit être rapportée presque toujours à un concours simultané de plusieurs causes physiques et morales. De plus, la relation qu’on prétend établir entre la nature de la cause et le caractère de la maladie confirmée, loin d’être habituelle, est exceptionnelle; d’ailleurs, lorsqu’elle existe, elle ne rend compte que de la prédominance du délire et non de la production de la maladie elle-même. En effet, deux cas principaux peuvent se présenter dans ce passage de la raison à la folie. Dans l’un de ces cas, l’empreinte imposée aux prodromes par la cause principale se perpétue après l’invasion de la maladie; mais alors celle-ci, loin de consister uniquement dans l’idée en rapport avec la cause , se caractérise précisément par la manifestation d’un ensemble de phénomènes nou veaux, dans le physique et le moral, qui déterminent un grand changement dans la personnalité tout entière. Dans l’autre cas, qui est beau-
coup plus fréquent qu’on ne le croit généralement, il v a disparition complète des préoccupations antérieures, et transformation de l’individu, à l’invasion de la maladie mentale. Les délires prédominants sont sans rapport aucun avec les idées antérieures ou avec la cause de la maladie, ou bien même, celle-ci opère une métamorphose totale : c’est ainsi , par exemple, qu’on voit trèssouvent les idées érotiques survenir chez des personnes anciennement très -pieuses, et vice versa:
Ce résultat de l’observation clinique, si contraire aux prévisions de la théorie, est un argument très-puissant à opposer à la doctrine de la transformation graduelle et insensible de la passion en monomanie. Un nouvel argument contre cette doctrine réside dans l’étude de l’évolution des idées délirantes.
Dans la doctrine qui assimile la folie à une erreur ou à une passion portées à l’extrême, on conçoit la génération des idées délirantes, les unes par les autres, par une série de déductions logiques. Supposant, par exemple, une idée pénible intronisée dans l’esprit, on en fait dériver la tristesse qui affecte le malade, de même qu’on attribue la satisfaction générale d’un autre aliéné à une passion gaie qui le domine. On fait également découler d’une hallucination supposée primitive tout un délire de persécution ou de mission religieuse, qui semble la conséquence naturelle d’une voix entendue par l’aliéné. Assurément, les délires s’engendrent souvent les uns les autres par une série de déductions ; des délires secondaires ou tertiaires procèdent des délires primitifs; et c’est là une observation importante sur laquelle nous avons déjà fixé l’attention d’une manière toute particulière. Ainsi, par exemple, une voix qui commande à un aliéné de tuer, pourra devenir l’occasion
d’un acte violent, d’un homicide. Mais il ne faut pas en conclure que telle soit la génération constante des délires , et surtout des idées prédominantes ; au lieu d’être causes et point de départ de l’état général, elles en sont le plus souvent le produit. L’aliéné, au début de sa maladie, se trouve dans un état général de vague et de confusion, d’expansion ou plus souvent de' dépression et d’anxiété, qui devient le véritable fond sur lequel paraissent et disparaissent, germent et se développent les idées et les sentiments maladifs, qui sont le produit de ce sol morbide, bien loin de présider à sa formation. Ce n’est que petit à petit, et après avoir longtemps flotté hésitant entre ces diverses idées, qu’il choie et délaisse tour à tour, sans se fixer à aucune, que l’esprit de l’aliéné finit par s’attacher de préférence à quelques-unes d’entre elles, et arrive lentement, souvent au bout d’un très-long temps, à une systématisation plus ou moins complète de son délire, sans jamais cependant aboutir à l’unité.
Ce n’est pas ici le lieu d’exposer avec détails ce mode si intéressant de développement des idées délirantes, et en particulier des idées prédominantes. Si nous l’avons signalé en passant, c’est pour prouver qu’en consultant l’observation clinique, on reconnaissait aux idées délirantes un mode de production tout différent de celui qu’on imagine à priori; c’est pour tirer de cette observation une nouvelle preuve contre la doctrine de la monomanie, puisque l’état général préexiste aux idées délirantes et leur donne naissance, bien loin d’être engendré par elles. Nous devons encore déduire de ce fait clinique une dernière conséquence. On a prétendu que si la monomanie était rare dans les asiles, elle devait être fréquente au début de la maladie , alors que les
aliénés sont encore dans la société : eh bien, la généalogie des délires que nous venons d’établir démontre, au contraire, que si la monomanie pouvait exister, ce serait dans les périodes ultérieures, et non dans la première période, qu’il faudrait en chercher des exemples.
3° Conséquences delà doctrine de la non-existence de la-monomanie . — Nous aurons peu de chose à ajouter pour rendre sensibles les conséquences nombreuses qu’entraîne, dans les diverses branches de la médecine mentale, la doctrine de la non-existence de la monomanie.
Dans l’ étiologie et la pathogénie, au lieu de rechercher une filiation naturelle de symptômes dans le passage de la raison à la folie, on tiendra compte du concours d’action des causes, ainsi que de l’élément morbide, qui modifie puissamment la relation étroite qu’on cherche en vain à établir entre la cause et les symptômes de la maladie. On pourra bien encore étudier, comme objet scientifique digne d’intérêt, cette succession de circonstances qui coopèrent au développement de la folie ; cette étude pourra même présenter une véritable utilité pour la prophylaxie des affections mentales; mais on cessera d’y voir une explication rationnelle de la production de la maladie, et on fixera davantage son attention sur les phénomènes multiples, qui apparaissent, lors de l’invasion, et permettent d’établir une ligne de démarcation précise entre la raison et la folie.
Quant à l’ observation et à la description des maladies mentales, il est inutile d’insister sur les différences importantes qui sont la conséquence de nos principes. Ces différences ressortent naturellement de l’examen clinique auquel nous nous sommes livré tout à l’heure. Dans l’état actuel de la science, on croit avoir tout fait en
notant fortement et avec détails les idées prédominantes : les observations ainsi faites ne présentent pas seulement de nombreuses lacunes, elles pèchent par la base; elles ne renferment que l’exposé de phénomènes secondaires, et omettent les dispositions générales de l’esprit, d’où naissent les idées dominantes, qui pourraient ne pas se produire, la maladie restant la même. Dans notre manière de voir, au contraire, au lieu de n’observer que le délire prédominant, on fixe son attention sur le fond de la maladie, sur l’ensemble des symptômes physiques et moraux, dont l’étude est trop généralement négligée. Cette direction nouvelle, imprimée à l’observation, réagira donc puissamment sur la description des aliénations partielles.
11 en sera de même de la nosologie des maladies mentales, qui subira nécessairement le contre-coup de la modification profonde apportée dans l’étude et la description des aliénations partielles. Aujourd'hui les médecins, ne voyant chez les aliénés de ce genre que des idées et des sentiments prédominants, ou même uniques, ne peuvent baser leurs classifications que sur ces objets du délire ; ils divisent ainsi artificiellement les monomanies, d’après les facultés lésées, ou d’après les idées et les sentiments qu’ils considèrent comme constituant à eux seuls toute la maladie. En décrivant au contraire chez ces aliénés un ensemble de symptômes, dont les objets prédominants du délire ne sont qu’un relief secondaire, on prépare les voies à une classification plus naturelle, qui tiendra compte de la totalité des phénomènes morbides et de la marche de la maladie.
Enfin, la thérapeutique des maladies mentales sera elle-même heureusement influencée par cette modifi-
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cation apportée dans l’étude des caractères et du mode de développement de la folie. On ne s’attachera plus à combattre les idées délirantes par le raisonnement, par l’intimidation, ou par d’autres procédés propres à détruire les erreurs ou à dompter les passions de l’homme sain d’esprit ; on saura que ces idées délirantes ne sont qu’un phénomène accessoire de la maladie, et que dans les cas même les plus favorables, tout ce qu’on pourrait obtenir à l’aide de ces procédés, ce serait le remplacement d’une idée par une autre idée, ou la substitution d’un sentiment à un autre. On s’efforcera donc de découvrir, dans d’autres directions, des moyens généraux dirigés contre la maladie elle-même, contre les tendances générales, et non contre un symptôme secondaire; moyens assez énergiques pour lutter avec avantage contre la ténacité persistante de ces dispositions maladives.
11 nous reste, en terminant, à dire quelques mots de la conséquence la plus immédiate de la doctrine de la non-existence de la monomanie; nous voulons parler de l’influence bienfaisante qu’elle exercera sur la médecine légale des aliénés. On nous accuse de fournir, en niant la monomanie, des armes aux tribunaux, et d’exposer ainsi des aliénés monomanes à être condamnés comme responsables de leurs actes. Mais cette accusation, qu’on nous adresse, par suite d’un malentendu, nous la renvoyons précisément à nos adversaires. Que fait-on, en effet, en soutenant la doctrine de la monomanie? On rend impossible toute ligne de démarcation rigoureuse entre la passion et la folie ; on abandonne ainsi le jugement d’une question aussi délicate à toutes les chances d’erreur d’une appréciation ndividuelle, basée, non sur l’expérience médicale des
cas analogues, mais sur des preuves tirées de Tacte luimême soumis à l’examen du médecin expert. Celui-ci, au lieu de rester dans la sphère de sa profession, est obligé d’avoir recours à une discussion d’avocat. Il s’efforcera d’établir, comme le font Esquirol et Marc par exemple, qu’un acte criminel a été commis par un aliéné, lorsqu’il ne pourra être expliqué par aucun motif plausible, lorsqu’il portera sur des personnes indifférentes, ou même chères à celui qui l’aura accompli ; enfin , lorsque celui-ci , loin de se soustraire par tous les moyens, à la rigueur des lois, sera venu spontanément se livrer entre les mains de la justice, avouera son crime et ne cherchera même pas à l’atténuer ou à l’expliquer.
Certainement ces considérations , tirées des détails de l’acte lui-même, ne sont pas à dédaigner dans une appréciation aussi difficile; mais on conçoit combien elles sont insuffisantes pour distinguer la passion de la folie. On comprend combien, dans l’hypothèse d’une idée ou d’un acte unique, les limites deviennent flottantes entre le crime et l’aliénation mentale, et quel faible contingent de lumières les partisans de la monomanie apportent aux juges dans la solution de cette question. Aussi les magistrats, qui répugnent à admettre une lésion aussi restreinte de l’esprit humain, condamnent-ils le plus souvent le malheureux aliéné que les médecins lui dépeignent comme un monomane. Combien, au contraire, sont plus nombreux, dans la doctrine que nous défendons, les éléments de conviction que la science spéciale fournit à la justice ! Ce n’est plus une idée fausse qu’on représente comme la cause unique d’un acte violent, une passion qu’on dit exagérée au point d’être devenue une maladie, un penchant violent
qu’on dit irrésistible; c’est le tableau complet de la maladie que le médecin déroule devant les yeux du magistrat; c’est dans son expérience médicale qu’il puise le critérium qui lui permet de distinguer la passion de la folie. Il sait que si l’individu qui est accusé est aliéné, il lui sera possible, quelque restreint que soit son délire, de découvrir un trouble maladif s’étendant à plusieurs points, en dehors de l’acte incriminé. Le médecin devient alors, par sa science spéciale, l’auxiliaire naturel et nécessaire des tribunaux, et il parvient facilement à faire absoudre l’aliéné, parce qu’au lieu de chercher ses preuves dans les détails seuls de l’acte incriminé, il les base sur l’ensemble des symptômes, et sur la marche de la maladie !