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SANS UNE LÉSION DE L’ENTENDEMENT

Dans son Traité de l’aliénation mentale , Pinel admet une variété de manie qui aurait lieu sans lésion de l’entendement ; il la désigne sous le nom de manie sans délire.

Soit que nous examinions les caractères généraux qui lui sont assignés par l’auteur, soit que nous pesions les diverses circonstances des faits rapportés à l’appui de cette opinion, nous demeurons convaincu qu’une lésion de l’entendement coïncide dans tous les cas avec une perversion des facultés affectives.

« Dans la manie sans délire, dit Pinel, il n’y a aucune altération sensible dans les fonctions de l’entendement, la perception, le jugement, l’imagination et la mémoire; mais perversion dans les fonctions affectives, impulsion aveugle à des actes de violence, ou même d’une fureur sanguinaire, sans qu’on puisse assigner aucune idée dominante, ni aucune illusion de l’imagi-

(1) Après avoir cherché à démontrer dans les pages précédentes la non-existence de la monomanie, c’est-à-dire l’impossibilité de fragmenter l’âme humaine en plusieurs parties complètement distinctes et pouvant être lésées isolément par la maladie, il nous a paru intéressant de reproduire ici, à la suite de ce mémoire, quelques pages extraites de notre dissertation inaugurale, imprimée en 1819, dans laquelle, déjà dirigé par la même pensée, nous cherchions à combattre la même doctrine, en contestant l’existence de la manie sans délire, telle que l’avaient admise dès cette époque Pinel et Fodéré.

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nation qui soit la cause déterminante de ces funestes penchants. L’aliéné fait les réponses les plus justes et les plus précises aux questions des curieux. On n’aperçoit aucune incohérence dans ses idées; il fait des lectures; il écrit des lettres, comme si son entendement était parfaitement sain ; et cependant, par un contraste singulier, il met en pièces ses vêtements, déchire quelquefois ses couvertures ou la paille de sa couche, et découvre toujours quelques raisons plausibles pour justifier ses écarts et ses emportements. »

Remarquons qu’en faisant ce tableau des caractères de la manie sans délire , Pinel admet lui-même implicitement une lésion de l’entendement. En effet, ce maniaque qui découvre toujours quelque raison plausible pour justifier ses écarts, se trouve dans un état d’erreur, de délire, qui a pour cause une lésion dans la faculté de sentir ou de juger. Mais rapprochons les trois observations détaillées qui sont rapportées à l’appui de la définition, soumettons-les aune discussion sévère ; et l’on verra si elles sont contraires au doute que nous élevons.

Le sujet de la première observation est un jeune homme, dont les penchants impétueux ont été fortifiés par une molle et trop indulgente éducation, qui est plein de raison quand il est calme , et que les tribunaux ont envoyé à Bicêtre, pour avoir, dans un accès de colère, précipité dans un puits une femme qui lui disait des invectives.

Y a-t-il donc là impulsion aveugle à des actes de violence ? La cause est parfaitement connue : les invectives d’une femme enflamment la colère d’un jeune homme ardent, et, cette passion égarant son jugement, il la précipite dans un puits !

La seconde observation a été faite sur un homme livré autrefois à un art mécanique, qui éprouvait par intervalles irréguliers des accès de fureur marqués par les symptômes suivants :

D’abord, sentiment d’une ardeur brûlante dans les intestins avec une soif intense et une forte constipation. Cette chaleur se propageait par degrés à la poitrine, au cou, à la face, avec un coloris plus animé. Parvenue aux tempes, elle devenait encore plus vive et produisait des battements très-forts et très-fréquents dans les artères de ces parties, comme si elles eussent été près de se rompre; enfin, l’affection nerveuse gagnait le cerveau, et alors l’aliéné était dominé par un penchant sanguinaire irrésistible. Avant sa réclusion à Biçêtre, cet accès de fureur le saisit un jour dans sa maison; il en avertit à l’instant sa femme, qu’il chérissait d’ailleurs, et il n’eut que le temps de lui crier de prendre vite la fuite pour se soustraire à une mort violente.

De tous ces détails on doit conclure, ce me semble, que, lorsqu’il n’y avait que coloration à la face, aux tempes, battements très-forts et très-fréquents dans les artères de ces parties, l’aliéné jouissait encore d’assez de raison pour prévenir sa femme du danger qu’elle allait courir ; mais qu’un moment après, l’affection nerveuse gagnant le cerveau, les sensations et le jugement du maniaque auraient été pervertis au point que sa femme aurait été méconnue et serait devenue la victime de sa fureur. Or, suivant l’expression énergique et vraie d’Esquirol, la fureur n’est que la colère du

Dans la dernière période de cette manie, il est nécessaire d’admettre l’une de ces deux choses : ou

bien le maniaque aurait continué de reconnaître sa femme, tout en lui donnant la mort, ou bien, il aurait, cessé de la reconnaître, la prenant pour une autre, et apercevant vaguement un objet quelconque. La première supposition admise par Pinel est invraisemblable ; car, si le maniaque eût reconnu une femme avec les qualités qui la lui faisaient chérir, sa violence se serait naturellement tournée contre un autre objet. Dans la deuxième supposition, il y a évidemment lésion de la perception, et par conséquent de l’entendement; or, selon nous, cette supposition est la seule vraisemblable.

Passons au troisième fait. Un maniaque, jouissant de longs intervalles lucides, fixa l’attention des brigands qui, lors des massacres des prisons, s’introduisirent en forcenés dans l’hospice des aliénés à Bicêtre, sous prétexte de délivrer certaines victimes de l’ancienne tyrannie, qu’elle cherchait à confondre avec les aliénés. Ils ordonnèrent de délivrer ce maniaque, et ils l’emmenèrent en triomphe aux cris redoublés de vive la république ! Bientôt, le spectacle de tant d’hommes armés, leurs propos bruyants et confus, leurs faces enluminées parles vapeurs du vin, déterminèrent un nouvel accès. L’aliéné, d’un bras vigoureux, saisit le sabre d’un voisin, s’escrime de droite et de gauche, fait couler le sang, etc.

N’y a-t-il pas chez ce malade une lésion de l’entendement ? Comment expliquer autrement la conduite d’un homme qui s’efforce d’ôter la vie à ceux qui tout à l’heure viennent de briser ses chaînes ? De deux choses l’une : ou ses sensations l’abusent; ou bien, voyant vraiment l’état des choses, son jugement est égaré.”

La cause de cet état de délire est d’ailleurs sensible; elle se trouve dans le spectacle de tant d’hommes ar-

més, etc. ; influence justifiée par tant d’autres exemples.

Quant aux personnes atteintes de manie sans délire , qui mettent en pièces leurs -vêtements, déchirent leurs couvertures, ou la paille de leur couche, elles n’obéissent pas non plus à une impulsion aveugle ; ce n’est point une action automatique, et il y avait assurément erreur de la perception chez cet aliéné qui, au rapport de Pinel, déchirait le linge et la paille de sa couche, parce qu’il les prenait pour un tas de serpents et de couleuvres entortillés.

Fodéré, entraîné par l’opinion de Pinel, qui était d’ailleurs généralement accréditée, a admis dans son Traité du délire, la manie sans délire, sous le nom de fureur maniaque, et il rapporte deux observations, qui, comme les précédentes, sont des preuves en faveur de notre opinion.

Dans la première, il est question d’une dame qui, dans les intervalles de calme , conversait avec toute la raison, la dignité et la politesse qui convenaient à l’éducation quelle avait reçue. Mais la scène changeait tous les six mois, lorsque l’accès éclatait. Elle avait alors les yeux hors de la tête; elle injuriait et battait tout le monde; elle exagérait les torts qu on avait envers elle, et ne savait plus écrire une phrase avec suite. Par ces dernières paroles, Fodéré lui-même ne reconnaît-il pas un égarement, un délire, chez cette malade? On ne peut s’empêcher non plus de reconnaître une lésion de l’entendement et une idée déterminante chez le magistrat dont Iæger nous a transmis l’observation qui est consignée dans l’ouvrage de Fodéré, à l’article Manie sans délire, exquisite, pure. Suspendu de ses fonctions à cause de cette maladie, et ayant été remis en place parce

qu’il paraissait avoir recouvré l’usage de sa raison, ce magistrat éprouva une rechute au milieu d’un repas, et chercha à étrangler un de ses confrères qu’il haïssait, et qu’il soupçonnait d’ambitionner sa place.

Ce h’est pas seulement dans cette espèce d’aliénation mentale que des auteurs très-recommandables ont trop facilement admis des penchants aveugles, automatiques, irrésistibles. Mais, si on lit leurs observations avec attention, on verra que la volonté était secondairement lésée dans ces divers cas.

En interrogeant pendant leur convalescence les aliénés qui avaient présenté ces penchants prétendus irrésistibles, je me suis convaincu qu’ils étaient toujours mus et portés à ces actes par des motifs plus ou moins erronés. Je m’explique par des faits. Un aliéné, tourmenté du désir de se tuer, tout à coup dirige sa fureur contre sa femme et ses enfants. On eût dit qu’il avait un penchant automatique, irrésistible. Eh bien! il obéissait à une hallucination de l’ouïe; il venait d’entendre, il entendait une voix qui lui ordonnait de tuer son épouse et ses enfants, s’il ne voulait pas les laisser exposés à toutes les horreurs de la misère. Dès lors, il cherchait à exécuter les ordres reçus, et qu’il croyait dictés par une raison supérieure.

Vous entrez dans un établissement consacré aux aliénés, et sans qu’il y ait aucune provocation de votre part , un d’eux prend la fuite, un autre vous caresse et cherche à vous flatter. L’idée déterminante vous étant inconnue, vous croirez-vous en droit d’en nier l’existence ? Lorsque ces deux infortunés seront guéris, ils vous apprendront, l’un qu’il a pris la fuite parce qu’il s’imaginait que vous étiez son ennemi; et l’autre, qu’il vous a flatté parce qu’il pensait que vous étiez un

homme puissant, dont il espérait par ce moyen obtenir la faveur.

Chez ces deux individus, comme chez tous ceux qui m’ont rendu compte de leurs sensations, de leurs actions, il y avait eu un choix, et ce choix n’avait pas eu lieu sans motif , sans idée déterminante, sans égarement de l’esprit.

Des rapprochements que nous venons de faire, des réflexions auxquelles nous nous sommes livrés, il résulte que dans la manie dite sans délire il y a non-seulement perversion dans les facultés affectives, mais encore lésion dans les fonctions de l’entendement ; que les malades qui en sont atteints ne sont point dominés par une impulsion aveugle à des actes de violence ; que lorsqu’ils sont revenus à la raison, et qu’ils peuvent rendre compte de leurs sensations et de leurs mouvements, ce qui a lieu ordinairement, on reconnaît qu’ils n’ont point été automatiques, mais qu’ils ont été l’effet d’une lésion de la perception, du jugement, de l’imagination, etc.

C’est une manie ou plus souvent encore une aliénation partielle intermittente, dont le caractère de gravité est assez bien expliqué par les penchants pervers des personnes qui F éprouvent, et qui n’ont point été réprimés par une bonne éducation. Elle est d’autant plus redoutable, qu’il y a un calme parfait dans les intervalles des accès, et que son invasion a lieu quelquefois avec la rapidité de l’éclair. Comme la plupart des espèces d’aliénation mentale qui affectent le type intermittent, elle augmente successivement d’intensité, et devient très-souvent un délire général et continu.

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Oü FOBME DE MALADIE MENTALE CARACTÉRISÉE PAR L’ALTERNATIVE RÉGULIÈRE DE LA MANIE ET DE LA MÉLANCOLIE (1).

Nous avons déjà indiqué précédemment (p. 337) ce que nous entendons par le mot de folie circulaire. Nous nous proposons maintenant de donner une description plus étendue de cette forme nouvelle de maladie mentale. Mais, avant d’aborder cette description elle-même, il importe de signaler quelques faits de rémission et d’intermittence dans les maladies mentales, qui pourraient être confondus avec cette forme, si l’on ne commençait parles éliminer. C’est le seul moyen de bien faire comprendre ce que nous entendons par folie circulaire.

Dans toutes les aliénations mentales, il y a des ré- '

(1) Nous décrivions depuis longtemps cette forme nouvèlle de maladie mentale, dans nos cours cliniques à l'hospice de la Salpêtrière, lorsque, le 31 janvier 1854, M. Baillarger est venu faire une lecture sur le même sujet à l'Académie impériale de médecine. Dans la séance suivante (7 février), pour revendiquer la priorité de cette idée, nous avons lu nous-même à l’Académie le mémoire ci-déssus. Depuis cette époque M. Baillarger, dans le Bulletin de l’Académie et dans les Annales médico-psychologiques, a discuté notre manière de voir et expliqué ce qu’il comprenait sous le nom de folie à double forme, et en quoi elle différait, selon lui, de ce que nous avions appelé folie circulaire. Ce n'est pas ici le lieu de nous livrer à une controverse à cet égard. Nous nous bornerons donc à reproduire notre mémoire, tel que nous l’avons lu à l'Académie et tel qu’il a paru dans le Bulletin. (T. XIX, p. 382 et suiv., séance du 14 février 1854.)

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missions plus ou moins notables, et des paroxysmes plus ou moins intenses ; rien n’est plus rare qu’un cours continu de la maladie avec la même intensité et les mêmes caractères. C’est là un fait généralement connu et qui s’observe dans la médecine ordinaire comme dans la médecine mentale. Cependant on n’a pas assez insisté, selon nous, sur la fréquence et l’intensité de ces rémissions et de ces paroxysmes dans la marche des. maladies mentales, et plusieurs erreurs capitales ont été la conséquence de cette lacune dans l’observation. Dans l’aliénation générale, par exemple, c’est une des causes pour lesquelles tant de malades si différents les uns des autres sont classés indistinctement sous le nom générique de maniaques. C’est une des causes aussi pour lesquelles, dans l’étude des aliénations partielles, existe et se perpétue la doctrine de l’uDité du délire, de la monomanie, doctrine si erronée sous le rapport de la science, et si funeste au traitement et à la médecine légale des aliénés, puisqu’elle assimile la folie à la passion extrême, et ne permet d’établir entre elles aucune ligne de démarcation.

Le fait de Y intermittence dans les maladies mentales est également très- connu ; tout le monde admet, par exemple, la manie intermittente. Mais que de choses à préciser sur la régularité ou l’irrégularité de l’intermittence, et sur les caractères qui peuvent la faire pressentir! A quels signes reconnaître, dès le premier accès, qu’une folie sera intermittente? Comment distinguer le retour d’un accès de folie intermittente d’une rechute ordinaire, provoquée par l’action de nouvelles causes, comme dans toute autre maladie?

Plusieurs éléments pour la solution de ces questions sont néanmoins, selon nous, déjà acquis à la science.

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Ainsi, les folies qui doivent être intermittentes ont, le plus généralement, une invasion subite, une marche d’une continuité plus uniforme, moins paroxystique pendant l’accès ; enfin, la guérison a lieu plus rapidement, quelquefois même tout à coup, et non par nuances insensibles. Il est juste de dire, cependant, qu’ordinairement on observe quelques signes de diminution; mais, dans l’espace de huit à quinze jours, le malade passe du summum de la maladie à la guérison de l’accès. De plus, dans les folies intermittentes, l’accès ultérieur ressemble en tous points, par les symptômes physiques, intellectuels et moraux, et même parles idées délirantes exprimées, ainsi que par sa marche, aux accès précédents.' Le malade passe le plus habituellement par toutes les phases des accès antérieurs , presque d’une manière fatale.

La durée de chaque accès peut être et est souvent plus longue, à mesure que le malade avance dans la vie; mais c’est une erreur de croire que la folie intermittente finit toujours par devenir continue. C’est là, au contraire, un fait très-exceptionnel. La vérité est que souvent on peut d’avance assigner l’époque de la guérison de l’accès, si l’on a bien observé les accès antérieurs. Cette connaissance est d’un intérêt très-grand au point de vue du pronostic, et sous le triple rapport du malade, de sa famille et de la société. Mais si chaque accès de folie intermittente est plus certainement curable que beaucoup d’autres maladies mentales, cette espèce de folie est incurable dans son essence. Il faut s’attendre à lavoir se reproduire dans le cours de la vie, quoique cependant il soit^possible, par des conseils éclairés, de retarder le développement des accès, et même d’en faire avorter quelques-uns. Nous devons faire remar-

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quer d’ailleurs, que, s’il est des folies intermittentes qui se manifestent avec régularité, à des époques déterminées, il n’y a néanmoins, en général, rien de régulier quant au temps de leur manifestation, et l’on ne peut pas dire que l’intermittence dans les maladies mentales soit de la périodicité. De même que de sages précautions en retardent, en empêchent le développement, de même des causes excitantes peuvent en précipiter l’éclat.

Indépendamment de ces faits d’intermittence à longs intervalles, il existe des faits d 'intermittences à courts intervalles , c’est-à-dire de huit jours, de quinze jours, de trois semaines, ou d’un mois, auxquelles on n’a pas attaché assez d’importance, et qui sont cependant bien dignes d’une observation particulière, surtout au point de vue du pronostic. Les faits de cet ordre coiïstitueront sans doute un jour une variété particulière de maladie mentale intermittente. Depuis longtemps, ils sont l’objet de toute notre attention. Il ne peut entrer dans notre plan de donner ici des détails à cet égard ; mais nous devons dire que, dans ces cas, les accès sont courts et séparés les uns des autres par un état lucide complet et en général de la même durée que l’accès d’aliénation mentale lui-même. Ce mode d’intermittence s’observe principalement dans l’aliénation générale avec excitation. Rarement ces folies intermittentes à courts intervalles sont susceptibles de guérison ; elles le sont même moins que les folies intermittentes à longs intervalles. Ce que l’on obtient quelquefois, c’est un intervalle plus prolongé de bien-être entre les accès.

On comprend combien l’observation des folies intermittentes à courts accès, séparés par un court intervalle lucide, peut être utile pour le pronostic, pour décider

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les questions relatives à la séquestration ou à la sortie des aliénés des établissements qui leur sont consacrés, et aussi pour résoudre certaines questions de médecine légale, par exemple pour juger si un malade a commis pendant un accès un acte que le juge est appelé à apprécier dans un intervalle lucide.

A côté de cet ordre de faits se trouvent ceux de folie rémittente , c’est-à-dire de folie continue avec des exacerbations et des rémissions tellement tranchées, qu’il faut les observer avec beaucoup d’exactitude pour les différencier des folies intermittentes à courts intervalles. D’un autre côté, ces rémittences se distinguent des rémissions qui surviennent dans toutes les folies, en ce qu’elles sont plus longues, beaucoup plus marquées, et surtout plus fréquentes et plus rapprochées.

En observant ces malades, on voit manifestement que le trouble de l’intelligence et des sentiments existe encore à un certain degré ; qu’ils présentent beaucoup de lacunes dans leur manière de parler et d’agir visà-vis des personnes qui les entourent, et que le plus souvent, malgré leur amélioration si notable, ils ne reconnaissent pas qu’ils sont aliénés. La folie rémittente mérite d’autant plus d’êfre distinguée des folies intermittentes à courts intervalles, que son pronostic est relativement moins grave. Les aliénés de cette catégorie sont susceptibles de guérison, et les chances sont d’autant plus grandes, en général, que chaque rémittence est plus longue et plus nette, pourvu toutefois que la rémittence ne soit pas une suspension complète de la maladie. Il y a, sans doute, un grand nombre de ces malades qui ne guérissent pas, mais les probabilités de guérison sont plus nombreuses que dans les formes franchement intermittentes.

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Les distinctions que nous venons d’établir sommairement nous ont paru indispensables pour bien faire comprendre, par comparaison, ce que nous entendons par folie circulaire.

Nous ne voulons, en effet, désigner par ce mot aucune des aliénations mentales dont nous venons de parler. Nous ajouterons que dans la manie on observe quelquefois des états mélancoliques plus ou moins prononcés et plus ou moins durables; qu’un certain nombre de maniaques présentent, avant l’explosion de l’agitation, un stade mélancolique d’une durée plus ou moins longue, ou bien, avant de guérir complètement, offrent une période de prostration qui est probablement l’effet de déperditions nerveuses excessives ; que d’un autre côté, dans l’aliénation partielle, on constates parfois des paroxysmes maniaques, et qu’il est même une mélancolie anxieuse, remarquable par un besoin incessant de mouvement et une agitation intérieure, qui fait le désespoir des malades et ne leur permet de se fixer sur rien, état qui peut arriver et arrive quelquefois jusqu’à l’agitation maniaque. Nous ajouterons enfin que la transformation de la manie en mélancolie, ou réciproquement, a lieu, dans quelques cas, d’une manière accidentelle, comme tous les auteurs l’ont noté dans tous les temps. Mais, pour constituer la folie circulaire, la dépression et l’excitation doivent se succéder pendant un long temps, [et se succèdent le plus souvent pendant toute la vie,] d’une manière presque régulière, dans un ordre toujours le même et avec un intervalle de raison ordinairement assez court relativement à la durée des accès.

La folie circulaire est donc caractérisée par l’évolution successive et régulière de l’état maniaque, de l’état mé-

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lancolique et d’un intervalle lucide plus ou moins prolongé. Elle varie d’intensité et de durée dans T ensemble et dans chacune de ses périodes, soit chez les divers malades, soit aux divers accès chez le même malade.

Tantôt le cercle est décrit en trois semaines ou un mois, tantôt il n’est complet qu’ après plusieurs mois ou plusieurs années. Du reste, que Dévolution soit lente ou rapide, ce caractère de durée ne change rien à la nature de la maladie ; elle reste la même dans ses traits généraux, comme dans ses principaux détails. Aussi pensonsnous que c’est une véritable forme de maladie mentale, parce qu’elle consiste dans un ensemble de symptômes physiques, intellectuels et moraux, toujours identiques à eux-mêmes dans les diverses périodes et se succédant dans un ordre déterminé , de telle sorte qu’en constatant certains d’entre eux, on peut d’avance annoncer l’évolutiôn ultérieure delà maladie.

Elle est même, à plus juste titre que la manie et la mélancolie, une forme naturelle, car elle n’est pas basée sur un seul caractère principal , la quantité de délires, la tristesse ou l’agitation, mais sur la réunion de trois états particuliers, se succédant dans un ordre déterminé possible à prévoir, et n’étant pas susceptible de transformation. Un caractère général de la folie circulaire , c’est la ressemblance, chez le même malade, de chacune des périodes de chaque accès. Elle a lieu ordinairement, non-seulement dans les symptômes principaux, mais dans la plupart des détails , non-seulement dans le fait de l’excitation ou de la dépression, mais dans les idées elles sentiments exprimés par les malades, ainsi que dans les symptômes physiques. Cette ressemblance va même quelquefois jusqu’à la reproduction des mêmes manifestations à la même époque de chaque période.

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On est vraiment stupéfait de voir la monotonie et l’uniformité de l’existence physique et morale de ces malades atteints de folie circulaire, et de telles observations sont bien propres à faire sentir combien on a tort, combien il est peu scientifique de croire que tout est individuel et accidentel dans les manifestations délirantes des aliénés. Plus on observe profondément ces malades, plus on est convaincu que les variétés si nombreuses des maladies mentales, fondées sur l’objet du délire, sur les idées dominantes , et qui paraissent, au premier abord, n’avoir d’autres limites que l’imagination de l’homme, sont, au contraire, réductibles à un petit nombre de formes spéciales que l’observation ultérieure fera découvrir. Nous avons déjà, selon nous, un spécimen de ces formes naturelles dans la folie paralytique, si justement distinguée parM. Parchappe des autres espèces de maladies mentales, et dans la folie circulaire, que nous cherchons nous-même à établir en ce moment.

Pour faciliter la description , nous appellerons accès de la. folie circulaire la réunion des trois périodes dont la succession forme un cercle complet. Il nous suffira de décrire un de ces cercles pour donner une idée exacte de tous les autres, puisqu’ils se ressemblent entre eux, comme nous venons de le dire, chez le même malade.

Commençons par Y état maniaque. En général, cet état est caractérisé par une simple exaltation de l’intelligence et des sentiments qui, d’abord, n’est remarquée que comme un des moments heureux où l’esprit se développe avec activité, où tout paraît facile et où la nature se présente sous l’aspect le plus riant. Le malade n’offre alors qu’une plus grande activité de toutes les facultés et il semblerait modifié en bien, aux yeux des

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spectateurs étonnés, si l’on ne voyait déjà poindre quelques légères altérations de sentiments, et si les actes ne commençaient à paraître étranges et même désordonnés. Progressivement et en très-peu de temps, le mal augmente; l’exubérance des idées devient prodigieuse; les sentiments s’exaltent ; des témoignages de tendresse sont donnés aux personnes anciennement indifférentes, et des manifestations haineuses éclatent contre les personnes naguère les plus chères. Les mouvements sont rapides et incessants. C’est dans cette période que les malades laissés libres déplacent , culbutent tous leurs meubles, changent d’appartement , bouleversent leur jardin , sont espiègles, malins, et jouent toute espèce de tours, font des projets, les exécutent presque instantanément, composent, écrivent en prose et en vers, et cette prodigieuse activité, qui déborde par toutes les issues, est pendant la nuit ce qu’elle est pendant le jour. Le malade éprouve le sentiment d’une santé physique parfaite; souvent, en effet, les états maladifs antérieurs se suspendent pendant cette période d’excitation. L’appétit est augmenté ; toutes les fonctions organiques paraissent avoir une activité plus grande, et, malgré T absence de sommeil, le malade supporte gaiement et sans fatigue aucune tous les mouvements incessants et tous les excès auxquels il se livre. La face est colorée, les yeux brillants, animés; les traits du visage sont d’une grande mobilité et tous les sens ont acquis une extrême acuité.

L’excitation que nous venons de décrire se prolonge habituellement, à peu près au même degré, pendant toute la durée de cette période , sans présenter ce désordre extrême et général des idées et des sentiments qui constitue la manie ordinaire. Cependant, il est un

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certain nombre de cas dans lesquels la période d’excitation consiste dans un véritable accès de manie, souvent même avec illusions et hallucinations très-intenses et très-prononcées .

Il est plus fréquent encore de constater chez les malades qui ont habituellement une simple exaltation maniaque des paroxysmes pendant lesquels le, délire est tout à fait maniaque, et présente même quelques symptômes de débilité intellectuelle, surtout lorsque la maladie est déjà ancienne. Faisons remarquer toutefois que, dans ces cas même, les malades ne présentent en général que de l’exaltation et une surexcitation de toutes les facultés, et, par exception et temporairement seulement, le délire maniaque.

Après un temps plus ou moins long selon les malades, on voit cette excitation diminuer progressivement, comme elle avait augmenté au début de la période maniaque. Au moment où l’ agitation a cessé, il se produit un état assez difficile à caractériser : il participe de l’excitation très-amoindrie qui finit et de la dépression qui commence. Est-ce là un véritable intervalle lucide ? Nous répondons négativement, en prenant en considération la généralité des faits. Il existe néanmoins quelques cas exceptionnels, et nous reconnaissons que si l’on ne se livre pas à un examen approfondi, on peut croire ces faits ‘plus nombreux qu’ils ne le sont réellement, ou même croire à une véritable guérison. Les malades, en effet, à cette époque, présentent un tel contraste avec l’état qui vient de finir, qu’ils peuvent pa raître raisonnables. Il en est qui exercent assez d’empire sur eux-mêmes pour ne pas laisser apparaître le trouble de leur intelligence, qui peut d’ailleurs n’avoir lieu que momentanément. Ils dissimulent souvent quel-

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ques idées délirantes qui leur restent encore de la période d’exaltation, ou quelques autres qui commencent à poindre et indiquent l’imminénce de la période de dépression. Enfin, pour juger leur véritable état, il convient de constater les omissions plutôt que les manifestations. On voit alors que les malades ne parlent pas et n’agissent pas , comme le feraient à leur place des personnes qui seraient dans l’état normal. Les faits négatifs que l’on recueille par une semblable observation sont précieux pour faire juger qu’ils ne sont pas dans un véritable intervalle lucide. Toutefois, en prenant même ces précautions dans l’observation, on constate exceptionnellement quelques cas où la raison paraît être redevenue ce qu’elle était anciennement. Mais la durée de cet état est courte, même dans les folies circulaires à longues périodes ; elle est toujours moins prolongée que celle de l’intervalle lucide qui se manifeste à la suite de la dépression. C’est un état dans lequel la raison a bien de la peine à tenir l’équilibre entre l’excitation qui finit et la dépression qui commence, quoiqu’il soit possible parfois de constater les efforts du malade pour y parvenir.

L 'état de dépression s’établit le plus souvent par degrés, surtout dans la forme circulaire à longues périodes; mais nous ne nions pas que, dans certains cas exceptionnels, la dépression comme l’excitation ne puissent être brusques dans leur apparition.

Au commencement de la période de dépression, les malades au lieu d’aller au-devant des personnes pour les accabler de la volubilité de leurs paroles, au lieu de harceler ceux qui les entourent, de faire des espiègleries et de se livrer à la joie , commencent à se tenir à l’écart et ne profèrent plus que de rares paroles. Quel-

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quefois ils agissent comme une personne qui éprouverait de la honte de l’état précédent, dont ils conservent un souvenir plus ou moins complet. Il en est d’autres qui sont dans un état d’humilité. Bientôt, tous ces symptômes augmentent ; les malades restent alors tout à faitr solitaires et dans F immobilité. Autant ils étaient exigeants dans la période d’excitation, autant ils sont humbles dans la période de dépression, et leur humilité va quelquefois jusqu’à refuser les soins dont ils sont l’objet, croyant ne pas les mériter.

L’affaissement devient de jour en jour plus prononcé; enfin, dans certains cas, il arrive un moment où le malade est comme transformé en une statue. L’instinct de conservation lui-même est affaibli au point que le malade n’aurait pas l’impulsion suffisante pour aller chercher les aliments ou pour les demander, s’ils ne lui étaient offerts, même avec instance.

Le cours des idées est très-ralenti; il est rare cependant que cet état arrive jusqu’à la suspension complète de l’intelligence, jusqu’à l’idiotisme accidentel.

Les sentiments sont très-affaiblis : le malade ne manifeste ni sympathie, ni antipathie ; il se laisse aller sans réaction à l’impulsion qu’on lui donne. Il a perdu toute spontanéité d’action. Les mouvements sont lents, nuis ou presque nuis. Souvent, on est obligé d’entraîner les malades là où l’on veut les conduire, de les habiller, de les déshabiller, ou du moins de leur donner l’impulsion pour qu’ils accomplissent ces actes.

Les symptômes physiques sont les suivants : La face est pâle ; les traits, tirés en bas, annoncent l’affaissement plutôt que l’anxiété. Les yeux sont ternes, les paupières à peine entr’ouvertes, et tous les sens semblent endormis. Le malade paraît éprouver un sentiment de

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malaise général et tous les organes de la locomotion sont dans ïm état de torpeur. L’appétit est très-diminué ; le malade mange lentement ; la digestion est également lente et la défécation se fait péniblement. Le sommeil est meilleur que pendant la période d’excitation, mais il n’est ni régulier ni prolongé.

Tels sont les phénomènes les plus constants dans l’état de dépression ; ce qui nous a fait dire que c’était le fond de l’état mélancolique sans son relief, c’est-à-dire sans idées délirantes bien déterminées. Néanmoins, il est quelque malades qui présentent des idées prédominantes, et parmi ces idées nous ferons remarquer surtout celles d’humilité, de ruine, d’empoisonnement et de culpabilité.

La période de dépression est ordinairement plus longue que la période d’excitation ; elle a habituellement d’autant plus de durée que l’exaltation elle-même a été plus prolongée. Cependant, il est des cas, et surtout des accès, où les deux périodes paraissent avoir à peu près la même durée. La période de dépression, après être arrivée à son apogée et y être restée stationnaire, décline petit à petit et passe d’ordinaire par gradations insensibles pour arriver à l’ intervalle lucide .

Graduellement, le malade semble s’éveiller à la vie de relation ; il sort de la torpeur physique et morale ; il parle plus volontiers et retourne à ses habitudes d’ordre et de travail, quoique avec une certaine lenteur et sans expansion. Bientôt cependant le malade est redevenu à peu près ce qu’il était dans l’état de santé, avec un certain abaissement de niveau de l’intelligence dans la généralité des cas. C’est encore la période de dépression, et néanmoins, pour un observateur inexpérimenté, c’est déjà l’état de raison. En effet, plus on

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apporte de sagacité et d’expérience dans l’appréciation de ce degré de dépression qui précède le retour complet à l’état normal, plus se trouve diminuée la durée de l’intervalle lucide ; plus on est difficile pour prononcer que le malade a complètement recouvré sa raison, plus la durée réelle de l’intervalle lucide se trouve abrégée. Toutefois, cet intervalle lucide existe. Il est habituellement moins long que les périodes d’excitation et d’affaissement considérées isolément; mais sa durée est très-variable, surtout selon que la folie circulaire est à courtes ou à longues périodes. Dans ce dernier cas, en effet, l’intervalle lucide peut avoir une longue durée.

Les mêmes réflexions que nous avons faites sur son début s’appliquent à son déclin. L’observateur sagace voit déjà poindre l’excitation alors que les personnes inexpérimentées croient encore à une raison complète. Les symptômes d’invasion de la période d’excitation apparaissent alors, comme nous l’avons indiqué, et un nouveau cercle maladif commence, pour se développer ensuite avec les mêmes caractères et avoir la même terminaison. La vie de ce genre de malades se passe ainsi, comme nous l’avons déjà dit, dans la reproduction continuelle de cex mouvement circulaire.

La folie circulaire se trouve ainsi décrite dans ses caractères généraux ; car nous n’avons pas la prétention d’avoir fait autre chose qu’esquisser à grands traits sa description, qui mériterait à tous les titres une étude plus approfondie ; mais nous pensons du moins avoir donné une idée exacte de ses symptômes principaux.

Il nous reste maintenant à tirer des faits et des considérations qui précèdent quelques conséquences pratiques qui découlent immédiatement de la connais-

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sance même de cette forme. Et d’abord, est-ce une forme de maladie mentale fréquente? A en juger par le peu d’attention accordé jusqu’ici aux faits de ce genre, et même par le nombre de ceux qu’on trouve dans les asiles, elle ne serait pas fréquente; mais il y a plusieurs causes d’erreur qui empêchent d’apprécier exactement son degré de fréquence. En effet, on ne suit pas avec assez de soin, en général, la marche des maladies mentales. Le plus souvent on se contente d’observer un malade dans un moment donné et non dans tout le cours de son affection. Il en résulte que, dans cette direction de l’observation, on fait figurer ces malades tantôt parmi les maniaques, tantôt parmi les mélancoliques, selon le moment où on les observe. D’autre part, il est rare que le médecin se trouve placé dans des conditions assez favorables pour pouvoir suivre le même malade pendant 'de longues années. De plus, comme cette forme de maladie mentale, dans les deux pé/iodes qui la constituent, ne présente pas ordinairement le degré d’intensité de la manie et de l’aliénation partielle proprement dites, il s’esnuit naturellement que les malades de ce genre restent souvent dans la société. Nous en avons l’assurance par l’observation directe ; car nous avons été consultés pour quelques malades qui, depuis longtemps, sont atteints de cette forme de maladie mentale et qui n’ont jamais éveillé la sollicitude de leurs parents assez profondément pour qu’ils aient eu le dessein arrêté de les isoler dans des établissements spéciaux. Nous en avons eu encore de plus fréquentes preuves en interrogeant les parents de nos malades sur les antécédents de leur affection et sur les dispositions des ascendants. Nous avons pu alors démêler, malgré les

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locutions variées qu’ils employaient pour masquer un pareil état, que souvent les ascendants avaient présenté cette forme de maladie mentale. Les parents, en effet, sont habiles à se faire illusion sur la question d’hérédité, et la forme circulaire de la folie favorise beaucoup leur erreur à cet égard. La période de dépression n’est pour eux qu’un état de langueur de l’âme, un découragement, un affaissement qu’ils attribuent avec complaisance aux motifs les plus légers. D’ailleurs, les parents trouvent toute facilité pour dissimuler aux yeux de tous l’état de leur malade ; car les personnes de leurs relations ne sauraient y découvrir un état de folie. En outre, l’aliéné reste alors isolé chez lui, parle rarement, ne se livre à aucun acte, et par conséquent ne donne aux yeux du public aucun témoignage de maladie mentale.

Dans la période d’excitation, nouvelles causes d’illusions pour les parents et pour leurs relations habituelles . Les malades ne sont généralement qu’excités, comme on l’est dans une certaine période de l’ivrësse , du moins dans un grand nombre de cas, et alors on s’écrie qu’ils sont dans leurs moments de gaieté ; les parents s’extasient même sur la vivacité, sur les ressources de leur esprit, et le monde fait écho à leur manière d’interpréter cette situation mentale. Présentent-ils des altérations de sentiments et se livrent-ils à des actes désordonnés ou malfaisants, on dit qu’ils ont un mauvais caractère, qu’ils sont bizarres, remuants, difficiles à vivre ; mais ce n’est que par moments et sans y persister qu’on qualifie de folie un pareil état.

Les considérations que nous venons de présenter sur les renseignements fournis par les parents, en même

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temps que notre expérience directe, nous font penser que la folie circulaire est très -héréditaire; toutefois, nous ne pouvons pas affirmer avec certitude qu elle le soit plus que d’autres espèces de maladies mentales, quoique nous inclinions à le penser. D’abord, toutes les recherches sur l’hérédité de la folie sont extrêmement difficiles ; ensuite, l’observation n’a pas été dirigée sur l’hérédité dans ses rapports avec les diverses formes des maladies mentales ; on s’est borné à étudier la question au point de vue de la folie en général, ou bien de la manie et de la mélancolie, qui, selon nous, ne sont pas de véritables formes naturelles et renferment sous un même nom des états très-différents. Relativement à la classification des maladies mentales, nous sommes encore àr l’époque des Tournefort et des Linné, et nous attendons un Jussieu !

La folie circulaire, soit à courtes, soit à longues périodes, est infiniment plus fréquente chez la femme que chez l’homme. Nous en avons acquis la preuve dans notre pratique particulière, en faisant des relevés dans notre établissement de Vanves et en nous éclairant de notre collègue et ami le docteur Voisin, qui, témoin de notre observation sur la folie circulaire, a fixé depuis longtemps son attention sur cette forme de maladie mentale dans son service de Bicêtre. Nous avons pu ainsi juger, comparativement avec mon service delà Salpêtrière, que la folie circulaire était beaucoup plus fréquente chez la femme que chez l’homme, sans pouvoir toutefois préciser à cet égard un chiffre exact ; cependant, dans notre établissement, sur quatre malades qui en sont atteints en ce moment, il y a trois femmes et un seul homme.

Le pronostic à porter sur cette forme de maladie est

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très-grave. On ne peut guère espérer que des améliorations dans le degré d’intensité des accès et une prolongation de durée des intervalles lucides, d’ordinaire si courts. Cette gravité du pronostic, qui malheureusement résulte d’une observation multipliée, est d’autant plus importante à signaler qu’elle n’aurait pas pu être pressentie àpriori, puisque la folie circulaire est constituée par la réunion de deux états maladifs qui, pris isolément, sont susceptibles de guérison. Ce pronostic paraît désespérant, mais la connaissance de cette gravité a plusieurs avantages. D’une part , elle peut être utile aux malades eux-mêmes atteints de folie circulaire, en provoquant le zèle des praticiens et en leur inspirant la persévérance nécessaire pour varier les médications contre une affection qui peut bien n’être incurable que dans l’état actuel de la science. D’autre part, la distinction de cette forme de maladie mentale, avec le pronostic fâcheux qu’on est obligé de porter sur son issue à l’époque actuelle, empêche de la faire entrer en ligne de compte parmi d’autres états morbides de l’intelligence : or, par cette défalcation d’une forme de folie incurable, d’autres espèces de maladies mentales sont dégagées d’un mauvais élément, et leur pronostic se trouve d’autant plus favorable.

D’ailleurs, la détermination delà forme circulaire, comme de toute autre forme naturelle, sera féconde en bons résultats.

Entrer dans cette voie de classification nouvelle ; baser les distinctions des maladies mentales sur un ensemble de caractères subordonnés les uns aux autres et sur leur marche, c’est-à-dire sur l’évolution de ces phénomènes se succédant dans un ordre déterminé ;

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c’est suivre un des principes qui peuvent le mieux amener à une classification régulière, à un pronostic éclairé et à un traitement rationnel. Tant qu’on se contentera des études sur la folie en général et même sur la manie et la mélancolie, telles qu’elles sont décrites actuellement, on pourra bien recueillir des documents précieux, mais certainement les conséquences qu’on tirera des observations ainsi faites n’auront pas une grande utilité pou r la science ni pour la pratique, parce qu’elles seront déduites de faits complexes, au lieu d’être basées sur des faits similaires et bien déterminés.

Ces remarques sur la nécessité d’établir des distinctions dans les maladies mentales , vraies au point de vue de la classification et du pronostic, le sont encore davantage sous le rapport de la thérapeutique. Comment, en effet, instituer un traitement et se rendre compte du mode d’action des moyens employés, si préalablement on n’a pas établi entre les faits de maladies mentales des distinctions rigoureuses? Comment se rendre compte de l’action des moyens thérapeutiques si l’on n’opère pas sur des faits similaires, ou du moins analogues, et si l’on ne connaît pas d’avance la marche naturelle de la maladie? C’est cependant dans cette fâcheuse direction que sera institué le traitement, tant que les agents curatifs seront uniquement dirigés contre la folie en général, et même contre la manie et la mélancolie, puisque sous ces dénominations se trouvent compris des états maladifs qui demandent à être soigneusement distingués.

Enfin, la constatation de la folie circulaire sera également utile dans certains cas de médecine légale relative aux aliénés. Si les malades atteints de cette forme

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de folie, qui restent dans leur famille et dans la société, se livrent à des actes malfaisants justiciables des tribunaux, le médecin qui connaîtra les caractères et la marche de cette affection, trouvera dans cette connaissance un appui bien précieux pour éclairer les magistrats. Quelle que soit la période à laquelle il sera appelé, il pourra dérouler devant les juges toutes les phases de la maladie, et la certitude de ce qu’il avance pourra être vérifiée par tous, surtout dans la forme circulaire à courtes périodes. Si le médecin expert est appelé pendant l’intervalle lucide, la connaissance qufil aura de la marche de la folie circulaire lui fera répondre d’une manière certaine que la maladie va se présenter de nouveau avec ses deux phases, et l’évément justifiera -^on pronostic. La médecine légale reposera alors sur l’étude clinique de la marche naturelle de la maladie, au lieu d’être basée sur l’appréciation individuelle des caractères et des mobiles de l’acte incriminé, ou sur l’observation médicale limitée à un moment donné. Le médecin expert pourra ainsi fournir toutes les lumières pour rendre bonne justice, soit qu’il s’agisse d’une séquestration prétendue illégale, soit qu’il ait à se prononcer sur la valeur d’un testament, sur la nécessité d’une interdiction, ou sur un acte qui serait criminel, s’il n’avait pour excuse l’aliénation mentale.

et de l’épilepsie (1).

Notre honorable collègue, M. Trousseau, a posé une question d’une grand intérêt. Il s’est demandé si la congestion apoplectiforme n’était pas une des manifestations de l’épilepsie? Mais il a été plus loin; il a nié l’existence de la congestion apoplectiforme, comme maladie spéciale. Nous adoptons la première de ces propositions, sans adopter la seconde. Nous pensons qu’il est certaines congestions apoplectiformes qui ne sont que de l’épilepsie ; mais nous admettons aussi que la congestion apoplectiforme est souvent un symptôme d’autres affections cérébrales, et peut même exister comme maladie distincte de toute autre. La question posée par M. Trousseau se résume donc, pour nous, en une question de diagnostic différentiel entre la congestion apoplectiforme de nature épileptique, et celle qui est due à d’autres affections. Nous allons examiner successivement et brièvement ces deux côtés de la ques-

(1) Ce travail a été lu, à l’Académie impériale de médecine, le 5 février 1861, dans la discussion soulevée par une lecture de M. le professeur Trousseau sur le même sujet. Nous avons cru pouvoir conservera ce discours sa forme primitive, tout en le séparant de la discussion dont il fait partie intégrante. Nous le publions donc tel qu’il a paru dans le Bulletin de V Académie impériale de médecine, t. XXVI, 1861.

DE IA CONGESTION APOPLECTIFORME, ETC. 477 tion : 1° la congestion apoplecti forme -peut-elle êtrevne des formes de V épilepsie 1 2° la congestion apoplectif orme peutelle être aussi le symptôme d autres affections cérébrales, et quel en est alors le diagnostic différentiel ?

I. La congestion apoplectiforme peut être une manifestation de l’épilepsie.

Pour certains auteurs, l’épilepsie est une affection essentiellement convulsive, caractérisée parles grandes attaques, avec leurs trois périodes bien tranchées. Sans ce symptôme pathognomonique, ils hésitent à reconnaître l’épilepsie. Pour d’autres auteurs, l’épilepsie n’est même pas une maladie. Ce n’est qu’un symptôme dû aux lésions les plus diverses, et qui ne peut, par lui-même, servir à constituer une maladie. C’est pour eux une perversion de l’action du système nerveux sur les muscles, une déviation du pouvoir reflexe, ayant son siège dans la moelle allongée, une névrose de la motilité, consistant dans l’exagération ou l’irrégularité de l’influence du système nerveux central sur le système musculaire, un e, hyper cinèse, en un mot, selon l’expression employée par le professeur Romberg (de Berlin) , dans son Traité des maladies nerveuses.

Pour les auteurs qui partagent cette manière de voir, l’épilepsie n’est qu’un symptôme, qui peut être dû aux causes, aux lésions, aux maladies les plus diverses; partant, il n’y a pas de distinction possible à établir entre la convulsion épileptiforme et l’épilepsie essentielle. Pour ces auteurs également, il n’est pas possible de discuter la question de savoir si la congestion apoplectiforme sans convulsions est de l’épilepsie, oui ou non, puisque les mots épilepsie et convulsion générale sont pour eux synonymes.

Pour le clinicien, au contraire, qui vit au milieu des épileptiques, et qui voit l’épilepsie revêtir sous ses yeux des formes diverses, soit chez le même malade, soit chez des malades différents ; pour le clinicien qui constate, par exemple, à chaque instant, l’alternance qui existe entre le grand et le petit mal, entre le vertige épileptique, sous ses formes diverses, et les attaques convulsives complètes, avec leurs trois périodes bien distinctes, pour le praticien, dis-je, il en est tout autrement. 11 ne peut rétrécir ainsi le cercle de l’épilepsie dans les limites étroites des grandes attaqnes convulsives, avec leurs caractères bien tranchés. Il est contraint, par la force des choses, d’admettre dans son cadre, avec tous les auteurs qui ont étudié pratiquement cette maladie, les petites attaques au même titre que les grandes ; par cela même, il ouvre la porte à une extension presque illimitée de l’épilepsie, aux dépens des maladies cérébrales voisines. A côté de l’usage de cette extension donnée à l’épilepsie, peut se rencontrer l’abus. Autant il y aurait d’inconvénients à rétrécir le cercle outre mesure, autant il pourrait y avoir danger à l’étendre presque indéfiniment, au point de rendre toute limite flottante, et toute distinction impossible.

C’est là une question de limite que l’observation clinique des faits peut seule trancher. Cette limite ne doit pas. être arbitraire et abandonnée au caprice individuel de chaque médecin, mais sa détermination précise est très-difficile, d’une manière absolue, dans l’état actuel de nos connaissances. — Lorsqu’on ne se borne pas, en effet, à prendre la grande attaque convulsive, avec ses trois périodes caractéristiques, comme base de la maladie épileptique; lorsqu’on sort de ce cercle rétréci des cas types, dont la nature ne peut être l’objet

d’aucun doute, on ne tarde pas à s’apercevoir que les nuances deviennent presque insaisissables entre les divers degrés du vertige épileptique, de l’attaque incomplète et de l’attaque complète, et les symptômes correspondant à chacun de ces degrés du mal épileptique, qui doivent être rattachés à d’autres affections du cerveau.

Un malade, par exemple, éprouve une simple absence de quelques secondes, qui interrompt brusquement une phrase ou une action commencée, mais sans ressentir la sensation de tournoiement de son propre corps ou des objets extérieurs (c’est-à-dire sans véritable vertige), sans laisser échapper les objets qu’il tient à la main, sans s’appuyer sur ceux qui l’entourent, sans perdre l’équilibre, sans affaissement du corps, s’il est assis, et sans chute, s’il est debout, voilà le vertige, ou plutôt l’absence épileptique à l’état élémentaire.

Ce symptôme passe le plus souvent inaperçu des malades, des assistants, des familles et même des médecins ; il est pourtant bien grave, puisqu’il est un indice certain d’épilepsie, aux yeux du praticien exercé, d’autant plus grave que sa véritable nature est très-souvent méconnue, personne ne pouvant imaginer qu’un phénomène aussi fugace et aussi léger en apparence, puisse offrir une telle gravité ! Eh bien ! en partant de ce fait élémentaire, qui représente la perte subite et momentanée de la connaissance, dégagée de toute complication, on peut trouver dans l’étude attentive des épileptiques, tous les degrés intermédiaires qui amènent successivement l’observateur, par l’addition à chacun d’eux d’un nouveau symptôme, jusqu’à l’attaque épileptique complète la mieux caractérisée. Ainsi, le malade, au lieu de rester immobile dans la position qu’il occupait, s’appuie sur les objets environnants; il

chancelle, il perd l’équilibre, il s’affaisse, il tombe. Voilà tous les degrés du vertige simple qui conduisent à l’attaque avec chute. Mais ces symptômes sont presque instantanés et n’ont qu’une très- courte durée; ils ont lieu sans apparence aucune de congestion, sans gêne de la respiration, sans tuméfaction du cou, ou gonflement des veines jugulaires, sans coma, sans respiration stertoreuse et sans convulsions. Voilà autant de symptômes qui, par leur absence, différencient profondémentle vertige épileptique de la congestion simple ou apoplectiforme, et de l’attaque épileptique complète, avec ses trois stades. Mais ces degrés divers de la perte de connaissance, [avec ou sans signes de congestion on de paralysie temporaire, avec ou sans signes de convulsions partielles ou générales], sont si évidemment des manifestations diverses d’une même affection, que, soit chez le même malade dans divers moments, soit chez les malades différents, on constate ces différents degrés delapertede connaissance, depuis la simple absence jusqu’à l’attaque apoplectiforme sans convulsions et jusqu'à l’attaque épileptique complète avec convulsions ! Mais ce n’est pas tout. Il est des épileptiques qui ont des attaqués incomplètes, non-seulement par l’absence de l’un de leurs symptômes essentiels, la convulsion générale, mais, sous le rapport de l’autre symptôme également important, la perte de connaissance.

J’ai observé, assez souvent, et d’autres praticiens ont observé comme moi (1), de véritables épileptiques qui se sont présentés d’abord à mon observation avec de petites attaques très-courtes, incomplètes sous le rap-

(1) Parmi ces médecins, nous aimons à citer nos excellents collègues de l’hospice de Bicêtre, MM. Delasiauve et Félix Voisin.

port de la perte de connaissance, comme sous celui de la convulsion, accès que j’ai pu néanmoins reconnaître comme étant de nature épileptique. L’observation ultérieure, quelquefois même après un laps de temps trèscourt, a justifié ma prévision.

Ceci m’est arrivé plusieurs fois dans mes cours cliniques, en présence des élèves, auxquels j’annonçais, d’après certains symptômes isolés, que le malade que nous avions sous les yeux était épileptique, et, dans la plupart des cas, l’événement est venu très-promptement confirmer mon diagnostic. M. Billod a mentionné ce fait dans son remarquable travail sur la symptomatologie de l’épilepsie (Annales médico-psychologiques , 1843). Ces malades, en général, ne perdent connaissance qu’incomplétement, ou d’une manière trèspassagère ; mais à cette perte incomplète de connaissance se joignent quelques mouvements convulsifs partiels, soit dans les membres, soit dans les muscles de la face, tels que le mâchonnement, l’action de souffler avec les lèvres ou avec les joues, des mouvements involontaires de déglutition plusieurs fois répétés, etc., etc.

Dans ces cas, la coïncidence de mouvements convulsifs partiels avec une perle de connaissance passagère plus ou moins complète, suffit souvent, malgré le caractère incomplet de ces petites attaques, pour diagnostiquer la persistance de l’épilepsie chez un individu qui a été autrefois épileptique, ou son existence actuelle chez un malade qui ne tarde pas à présenter des attaques plus complètes, qui ne peuvent plus laisser aucun doute dans l’esprit de personne sur la véritable nature du mal.

Eh bien! ce que nous avons observé nous-même plusieurs fois, pour ces différentes variétés du vertige,

Falret. 31

ou petit mal épileptique, nous pouvons le dire également des divers degrés du grand mal, et en particulier de la congestion apoplectiforme sur laquelle M. Trousseau a appelé notre attention. Dans les grandes attaques quel’on observe chez les épileptiques, soit pendant le jour, soit pendant la nuit (c’est-à-dire dans les attaques avec perte complète et prolongée de l’intelligence, de la sensibilité et du mouvement volontaire ), il y a presque toujours des convulsions générales ; mais, il est aussi, des cas où la perte de connaissance absolue et prolongée (avec symptômes de congestion, et même avec légers mouvements convulsifs peu appréciables des muscles delà face, de la nuque ou des membres), ne s’accompagne pas cependant des convulsions générales intenses et prolongées, qui caractérisent essentiellement l’épilepsie. Or, cés attaques congestives intenses (avec perte complète et prolongée de la connaissance, souvent même avec convulsions légères et partielles), que sont-elles, sinon les attaques apoplectiformes dont a parlé M. Trousseau, auxquelles il ne manque, pour ressembler absolument à un accès d’épilepsie, qu’un degré de plus dans l’intensité et l’étendue des mouvements convulsifs?

Nous croyons donc, comme M. Trousseau, que dans certains cas, la nature véritablement épileptique de ces attaques est méconnue, non-seulement par les familles, mais même par les médecins. Cela a lieu, non pas seulement, comme on l’a dit, parce que les médecins veulent épargner aux malades et à leurs familles l’affligeante dénomination de cette maladie, ou parce que, peu versés dans ces connaissances spéciales, certains d’entre eux ne reconnaissent pas une épilepsie qu’un autre médecin plus expérimenté eût diagnostiquée,

DE LA CONGESTION APOPLECTI FORME, ETC. 483 mais parce que, dans l’état actuel de la science, ces faits sont réellement peu connus; leur véritable nature est même contestée. La tendance générale, tendance bonne assurément dans une certaine mesure, porte la plupart des médecins à n’admettre l’épilepsie que lorsqu’elle est nettement caractérisée par des convulsions générales (qui en sont, en effet, le symptôme le plus caractéristique), et à nier d’une manière trop absolue, qu’elle puisse également se manifester sous une forme moins évidente, sous une forme larvée en quelque sorte, sous laquelle il faut plus d’attention et d’expérience pour la discerner et la reconnaître.

Nous pensons donc que M. Trousseau aura rendu un véritable service aux praticiens, en articulant nettement devant l’Académie que la congestion cérébrale apoplectiforme, même sans convulsions, ou bien avec des convulsions partielles, pouvait être une des nombreuses manifestations de l’épilepsie, qui se révèle plus tard chez le même malade par des attaques plus complètes et mieux caractérisées.

Mais, de ce que la congestion cérébrale apoplectiforme est, selon nous, dans quelques cas déterminés, un symptôme de l’épilepsie, et de ce qu’il nous paraît utile de signaler aux praticiens cette cause d’erreur, s’ensuit-il que nous devions suivre M. Trousseau dans la voie où il est entré, jusqu’à la conclusion qu’il a voulu tirer de ce débat'? Devons-nous admettre avec lui que la congestion apoplectiforme est toujours de l’épilepsie, qu’elle n’existe pour ainsi dire jamais comme maladie distincte, ou comme symptôme d’autres affections cérébrales, et qu’elle devrait être rayée du cadre nosologique ?

Nous croyons, au contraire, que, si elle est dans

quelques cas une manifestation peu connue de l’épilepsie , elle est, dans beaucoup de circonstances, un symptôme d’autres maladies cérébrales.

Par conséquent, il y a lieu de rechercher dans quelles maladies cérébrales elle peut se produire, et quels sont les principes qui permettent d’établir un diagnostic différentiel, entre celle que l’on doit rattacher à l’épilepsie, et celle qui est un symptôme d’autres affections du* cerveau.

C’est ce que nous allons essayer brièvement et à grands traits, dans la seconde partie de ce travail.

II. La congestion cérébrale apoplectiforme peut être le symptôme d’autres affections cérébrales. Sur quels principes doit reposer le diagnostic différentiel ?

M. Trousseau a eu tort, selon nous, d’affirmer que la congestion cérébrale apoplectiforme était toujours un symptôme de l’épilepsie. Non-seulement, elle peut se produire dans la plupart des autres affections du cerveau, mais, dans quelques cas rares, elle peut même exister comme espèce distincte, et ne peut alors être rattachée à aucune autre lésion, ni à aucune autre maladie connue. Plusieurs de nos confrères, dans cette enceinte et au dehors, ont déjà signalé quelques maladies cérébrales qui peuvent donner lieu à la congestion apoplectiforme. Nous nous bornerons à en citer ici quelques-unes..

Nous mentionnerons, en première ligne, avec MM. Tardieu, Moreau, Billod et Baillarger, la paralysie générale des aliénés. Tous les médecins qui ont observé cette maladie, savent, en effet, que, soit dès son début, soit pendant son cours, soit surtout dans ses dernières périodes, elle s’accompagne de congestions plus ou

moins intenses. Tantôt elles se présentent sous la forme légère de vertiges, d’étourdissements, ou de demi-pertes de connaissance, de très-courte durée ; tantôt, au contraire, sous la forme plus grave d’attaques avec perte complète de connaissance, attaques apoplectiformes (avec ou sans hémiplégie temporaire) , ou bien attaques épileptiformes (avec convulsions partielles ou générales) , qui souvent simulent parfaitement un véritable accès d’épilepsie. C’est dans ces derniers cas surtout que M. Moreau (de Tours) a eu raison de soutenir, contrairement à l’assertion de notre honorable collègue M. Trousseau, que si l’on méconnaissait quelquefois la nature épileptique d’une congestion cérébrale, la proposition inverse était également vraie, et qu’il arrivait souvent aussi de prendre pour un accès d’épilepsie, des congestions apoplectiformes ou épileptiformes, dues à d’autres maladies du cerveau, et principalement à la paralysie générale des aliénés.

Il nous est arrivé plusieurs fois, dans le cours de notre carrière médicale, d’observer, au début de cette maladie, des accès épileptiformes tellement analogues à ceux de l’épilepsie, et séparés par des retours si complets de raison apparente dans leurs intervalles, que nous aurions pu croire à l’existence de l’épilepsie chez ces malades, plutôt qu’à un début véritable de paralysie générale. Dans ces cas, nous n’avons été guidé dans notre diagnostic que par l’étude attentive des troubles légers de l’intelligence, persistant entre les attaques, ou par des lésions peu marquées de la motilité des lèvres, de la langue, ou de diverses parties du corps, qui existaient chez ces malades, dans l’intervalle de leurs accès, et qui nous permirent d’affirmer l’existence d’une paralysie générale au début. Ce diagnostic

devint ensuite évident pour tous, après plusieurs attaques du même genre, dont la production réitérée laisse bientôt à sa suite des traces permanentes et durables, dans la sphère de l’intelligence comme dans celle de la motilité.

^ Ce que nous disons de la paralysie générale des aliénés , lorsqu’elle débute par des congestions apoplectiformes ou épileptiformes sans délire très-caraetérisé, ou bien lorsqu’elle conserve assez longtemps, pendant son cours, ce caractère épileptiforme, nous pouvons le dire également de l’intoxication alcoolique, de l’alcoolisme aigu ou chronique.

Tous les médecins qui ont observé un grand nombre de cas de ce genre savent, en effet, que chez quelquesuns de ces malades, l’intoxication alcoolique se manifeste, tout aussi bien par des attaques apoplectiformes ou épileptiformes, que par le delirium tremens, ou par diverses lésions de la motilité et de la sensibilité. De tout temps on a reconnu une épilepsie alcoolique. Cette vérité a été de nouveau consacrée, dans ces dernières années, par le docteur Magnus Huss (de Stockholm) qui, dans son excellent ouvrage sur l’alcoolisme chronique, a admis une forme épileptique à côté des formes délirante, paralytique, anesthésique et hyperesthésique, sous lesquelles peut se manifester l’intoxication alcoolique.

D’autres intoxications peuvent également donner lieu à des phénomènes analogues. Nous ne pouvons les étudier ici. Nous nous bornerons à mentionner surtout l’intoxication saturnine, aujourd’hui si bien connue, et dans laquelle tous les auteurs modernes ont signalé l’existence de congestions à forme apoplectique ou épileptique.

Nous ne pouvons également que rappeler ici les

congestions du même genre que l’on observe si fréquemment dans les différentes phases des états organiques du cerveau, que l’on réunit aujourd’hui sous le nom générique de ramollissements aigus ou chroniques, de cérébrites ou d’encéphalites locales.

Nous ferons, enfin, la même remarque relativement aux diverses variétés de tumeurs cérébrales, ou de lésions organiques de l’encéphale qui, comme chacun sait, donnent lieu fréquemment à des attaques de foripe apoplectique ou épileptique : ces attaques ont souvent toutes les apparences extérieures de l’épilepsie ; cependant, elles ne doivent pas être confondues avec cette maladie, et tous les auteurs les ont distinguées, en leur réservant le nom d’épilepsie symptomatique, par opposition à l’épilepsie essentielle.

Nous ne pouvons prolonger ici l’énumération des maladies cérébrales autres que l’épilepsie, qui peuvent donner naissance à des congestions apoplectiformes ou épileptiformes. Ce n’est pas non plus le lieu d’entreprendre avec détails le diagnostic différentiel de chacune de ces maladies et de l’épilepsie proprement dite. Nous voulons nous borner à quelques considérations générales à propos de ce diagnostic. Lorsqu’un médecin est témoin d’une congestion cérébrale apoplectiforjne, dont la nature lui paraît douteuse, ou lorsqu’il cherche à en établir, après coup, le diagnostic d’après les renseignements, souvent très-incomplets, qui lui sont fournis, ce n’est pas ordinairement d’après les symptômes mêmes de l’attaque qu’il peut en affirmer la véritable nature, mais bien plutôt par la connaissance des autres symptômes concomitants, qui ont précédé, accompagné ou suivi l’attaque, ou d’après la connaissance des antécédents du malade. Quelquefois

même, ce n’est que plus tard, après avoir observé plusieurs attaques semblables et la marche de la maladie dans leurs intervalles, qu’il peut arriver à asseoir avec certitude, dans une question aussi délicate, un jugement définitif qui se trouvera confirmé par la marche ultérieure de la maladie. Ce n’est pas trop de tous ces éléments de jugement pour se prononcer avec maturité, dans une question aussi difficile et souvent aussi obscure que le diagnostic des affections cérébrales. Les circonstances qui doivent surtout, selon nous, être prises en considération dans cette appréciation sont les suivantes :

1 0 L’âge du malade . — On sait, en effet, que l’épilepsie se produit principalement dans l’enfance ou dans l’âge adulte. On doit dès lors être très-circonspect pour admettre la production spontanée de l’épilepsie à un âge plus avancé, chez un individu qui n’en a éprouvé jusque-là aucun symptôme. Dans ces cas, jusqu’à preuve du contraire, les présomptions doivent être en faveur d’une maladie cérébrale autre que l’épilepsie.

2° L hérédité de cette affection dans la famille du malade que l’on est appelé à observer.

3° La cause occasionnelle qui a donné lieu à la première attaque ou aux attaques subséquentes. On sait, en effet, quel rôle important la frayeur ou les émotions morales très-vives jouent dans la production de l’épilepsie.

4° L’existence antérieure de vertiges épileptiques ou de grandes attaques à forme convulsive , chez le malade qui ne présente à l’observation actuelle qu’une attaque congestive, simplement apoplectiforme.

5° La morsure de la langue \ l’émission involontaire des urines, ainsi que les petites ecchymoses sur le

DE LA CONGESTION APOPLECTIFORME, ETC. 489 front ou sur le cou, dont a parlé M. Trousseau et que nous avons nous-même bien souvent constatées, surtout lorsque les attaques ont eu lieu pendant la nuit.

6° La 'production instantanée de l'attaque , sans prodromes très-marqués, dans l’ordre des fonctions intellectuelles, sensitives ou motrices, ayant existé plusieurs jours avant l’attaque. La même observation s’applique aux phénomènes cérébraux consécutifs à l’attaque; dans l’épilepsie, ils peuvent bien persister encore quelque temps après le retour de la connaissance, mais ils disparaissent ordinairement plus rapidement que dans les attaques congestives dépendant d’autres maladies du cerveau. En un mot, le caractère distinctif le plus essentiel, celui qui peut le mieux servir à distinguer, d’une manière générale, les attaques congestives d’origine épileptique, de celles qui dépendent de toute autre affection cérébrale, c’est leur caractère franchement intermittent. Elles sont plus nettement séparées que les autres de l’état habituel du malade; elles surviennent sans être précédées de longs prodromes; elles laissent après elles des traces moins durables, et elles permettent le plus souvent, après leur cessation, le retour à peu près complet du malade à son état normal habituel. Ces circonstances, que nous ne faisons qu’indiquer ici, sont certainement bien insuffisantes pour distinguer avec certitude les attaques congestives de nature épileptique, de celles qui sont sous la dépendance d’autres affections cérébrales ; mais lorsque plusieurs d’entre elles se trouvent réunies chez le même malade , elles peuvent fournir de fortes présomptions en faveur de l’existence de l’épilepsie ; de même aussi lorsqu’elles font défaut, ou lorsqu’elles

sont remplacées par les circonstances inverses, les probabilités sont contre l’admission de l’épilepsie et dans le sens de toute autre maladie du cerveau.

En résumé, la congestion apoplectiforme, avec ou sans convulsions partielles, est, selon nous, une manifestation assez fréquente de l’épilepsie, ap même titre que les vertiges ou les grandes attaques convulsives. Mais, pour arriver, avec quelque certitude, au diagnostic, dans ces cas difficiles où le symptôme le plus important de l’épilepsie, la convulsion générale, fait défaut, ce n’est pas dans les caractères de l’attaque elle-même, mais dans l’ensemble des autres symptômes concomitants, dans les faits qui ont précédé, qui accompagnent et quij suivent les attaques, et surtout dans la marche générale de la maladie, que le praticien devra rechercher les bases de son diagnostic.

Nous devons même ajouter que, dans quelques-uns de ces cas, dont l’appréciation est très-difficile, le médecin prudent fera bien de suspendre momentanément son jugement, avant de porter un pronostic aussi grave; il fera bien d’attendre que, soit la reproduction fréquente d’attaques semblables, à intervalles assez rapprochés, sans nouveaux phénomènes cérébraux entre les accès, soit l’alternance des accès purement congestifs avec des vertiges épileptiques, ou même avec de grandes attaques convulsives bien caractérisées, viennent lui donner la certitude de l’existence de l’épilepsie chez ces malades.

Mais, nous dira-t-on, pourquoi chercher à établir un diagnostic différentiel, presque impossible dans certains cas, entre des maladies qui ne sont pas essentiellement distinctes dans leur nature intime, et qui ne sont que des manifestations diverses d’un même état

anatomique, la congestion ou l’hypérémie cérébrale plus ou moins prononcée?

L’épilepsie est-elle une maladie de nature congestive, t ou une névrose? Telle est, en définitive, la question fondamentale qui domine toute cette discussion. Pour traiter cette question de principe, il faudrait aborder les problèmes les plus délicats de la pathologie générale, et telle n’est pas notre intention. Nous nous bornerons à faire remarquer que trois méthodes principales existent en médecine pour la détermination et l’étude des maladies, et que ces trois méthodes se trouvent en présence dans la pathologie du cerveau, comme dans celle des autres organes.

La méthode anatomique pure fait reposer exclusivement la différence des maladies sur la différence des lésions.

Pour cette école, la médecine tout entière se résume dans l’anatomie pathologique. Tout le problème, pour constituer des maladies, consiste à découvrir, dans le cerveau par exemple, des lésions différentes par leur nature, ou par leur siège, et à chercher ensuite à mettre les divers symptômes observés en rapport avec la diversité des lésions et de leur siège.

La méthode symptomatique , à défaut de lésions appréciables, se borne à constater isolément les symptômes des maladies, sans établir entre eux aucun rapport de subordination, ou de succession. Cette méthode a pour résultat inévitable de multipfier à l’infini les formes des maladies, qui finissent ainsi par devenir presque aussi nombreuses que les symptômes observés et presque aussi variées que les individus. Si elle était appliquée avec rigueur, et poussée jusqu’à ses dernières conséquences, cette méthode aboutirait fatale-

ment à la négation de toute science, laquelle ne peut exister qu’à la condition d’une subordination et d’une succession prévue des phénomènes.

La méthode nosologique , enfin, admet des maladies basées à la fois sur des lésions et sur un ensemble de symptômes, groupés d’une certaine façon et ayant une marche possible à prévoir. Dans cette école, la maladie ne repose,* ni sur une lésion unique, ni sur un seul symptôme pathognomonique, mais sur un ensemble de faits connexes, coordonnés et subordonnés, et ayant un ordre de succession déterminé.

Pour les partisans de cette opinion, l’étude de la lésion anatomique a certainement une grande importance pour caractériser les maladies; c’est souvent même, lorsqu’elle est connue, la base la plus solide pour asseoir l’espèce morbide d’une manière inébranlable, mais elle n’est pas le fait unique qu’il convienne d’envisager pour constituer la maladie à l’état d’espèce distincte.

Le symptôme dit pathognomonique lui-même, lorsqu’il existe, n’est pas non plus le seul fait à considérer pour caractériser une maladie symptomatiquement. C’est un symptôme principal, important; ce n’est pas la condition sine qua non de l’existence de la maladie. Eh bien î appliquant à l’ épilepsie ces principes de la pathologie générale, nous dirons que, selon nous, ni la congestion, comme fait anatomique, ni la convulsion générale, comme fait symptomatique, ne nous paraissent suffisants pour constituer l’épilepsie à l’état de maladie distincte et spéciale. Au delà de la congestion cérébrale, qui est dans l’attaque épileptique un fait anatomique fréquent mais à notre avis secondaire, nous apercevons une lésion anatomique initiale, inconnue dans son essence, qui échappera peut-être toujours

à nos investigations, qui peut-être, au contraire, finira par être découverte. Çette lésion réside dans Pintimité même de la fibre nerveuse ; elle préside aux manifestations variées de cette maladie ; elle la constitue essentiellement à l’état de névrose cérébrale. Elle plonge ses racines dans les profondeurs mystérieuses de la prédisposition individuelle, originaire ou acquise; elle remonte souvent, par l’hérédité, jusqu’aux ascendants ; elle se perpétue pendant toute la vie de l’individu, à l’état latent, et détermine ainsi la continuité de la maladie en puissance, malgré le caractère souvent intermittent de ses manifestations ; enfin, elle prolonge son influence même au delà de l’existence de l’individu malade, en se transmettant à ses descendants. C’est cette lésion nerveuse initiale, inconnue dans sa nature, mais appréciable dans ses effets, qui domine toutes les altérations organiques, congestives ou autres, que l’on constate chez les épileptiques, soit pendant leur vie, soit après leur mort.

Ainsi donc, en résumé, le fait anatomique de la congestion, considéré à tort, par quelques auteurs, comme la cause organique de l’accès d’épilepsie, ne suffit pas, à nos yeux, pour caractériser cette maladie anatomiquement ; de même, le symptôme important de la convulsion générale, considéré comme pathognomonique, ne suffit pas non plus, à lui seul, pour la caractériser symptomatiquement. Il est donc absolument nécessaire de remonter à une lésion nerveuse initiale, pour se rendre compte de la multiplicité des formes que peut revêtir l’épilepsie, et pour la constituer à l’état de maladie distincte et spéciale.

Conclusions. — Nous voici arrivé aux conclusions générales que nous voulons tirer de ce travail.

M. Trousseau a eu raison, selon nous, de soulever cette discussion. Il aura rendu service à ïa science :

1° En attirant l’attention sur le diagnostic différentiel, si difficile dans quelques cas, entre l’épilepsie, la congestion apoplectiforme et les autres affections cérébrales.

2° En provoquant la réflexion sur la nature congestive ou nerveuse de F épilepsie, il aura contribué à rappeler qu’en dehors du fait anatomique de la congestion cérébrale et du fait symptomatique de la convulsion générale, l’épilepsie est une maladie spéciale, se présentant sous des formes diverses, évidentes ou larvées , comme l’a très-bien dit M. Morel, se perpétuant chez l’individu qui en est atteint à l’état latent, pendant tout le cours de son existence, et se transmettant trop souvent par l’hérédité à ses descendants, soit sous la même forme, soit transformée en d’autres névroses.

3° M. Trousseau aura rendu un autre service à la science en provoquant T attention sur les limites flottantes qui existent entre certains faits d’épilepsie vraie et d’autres faits analogues appartenant à d’autres affections cérébrales. Si l’on commet, en effet, d’assez fréquentes erreurs dans le diagnostic différentiel de l’épilepsie, cela ne tient pas seulement, selon nous, aux difficultés que l’on rencontre dans l’application, mais à l’état d’imperfection delà science.

Sans doute, dans certains cas, le médecin obéit au désir bien naturel de ménager la juste susceptibilité des malades et de leurs familles; en ne prononçant pas le nom d’épilepsie. Dans d’autres circonstances, les

DE LA CONGESTION APOPLECTIFORME, ETC. 495 renseignements insuffisants ne lui permettent pas de poser un diagnostic; dans d’autres enfin, certains médecins ne sont pas assez versés dans l’étude des affections cérébrales pour éviter la confusion.

Mais les erreurs tiennent beaucoup plus, selon nous, aux incertitudes de la science sur un point aussi obscur du diagnostic des maladies du cerveau .

4° M. Trousseau aura été utile à la pratique de la médecine en rendant plus circonspect dans l’usage des émissions sanguines, dans les cas de congestions cérébrales d’origine épileptique, qui se dissipent d’ellesmêmes au bout de peu de temps, et dont la nature, en apparence congestive, doit être subordonnée à la nature spéciale de la maladie épileptique.

Mais si nous nous plaisons à reconnaître que la communication faite par notre honorable collègue M. Trousseau, aura ces résultats favorables pour la science et pour la pratique, nous ne pouvons nous empêcher d’ajouter qu’il importe beaucoup de nous tenir en garde contre toute exagération.

En effet, s’il est des médecins qui, dominés par des idées exclusivement anatomiques, veulent voir de la congestion partout, et méconnaissent ainsi, dans certains accidents congestifs, la nature véritablement épileptique de la maladie, il en est d’autres, au contraire, qui voudraient voir toujours de l’épilepsie dans de simples congestions sanguines cérébrales.

Or, cette tendance aurait des inconvénients trèsgraves pour la science et pour la pratique.

Elle aurait des inconvénients pour la science, en introduisant dans l’histoire de l’épilepsie des éléments étrangers, qui altéreraient profondément l’exactitude de sa description, relativement à l’étiologie, à la symp-

tomatologie, au pronostic et aux conséquences à tirer de l’existence de cette triste affection.

Cette tendance à admettre trop facilement, dans le cadre de l’épilepsie, des accidents cérébraux purement congestifs, aurait des inconvénients plus graves encore pour la pratique.

On ferait partager à ces accidents cérébraux de nature curable, la gravité du pronostic malheureusement attaché à l’épilepsie, et l’on empêcherait ainsi le médecin de les traiter. On ferait bénéficier, au contraire, l’épilepsie d’un degré de curabilité qu’elle n’a pas, et on favoriserait l’admission de certains médicaments ou de prétendus spécifiques, qui n’ont pas sur l’épilepsie vraie l’efficacité qu’on leur attribue, en se basant sur des cas d’épilepsie douteuse.

Enfin, on imprimerait trop légèrement le stigmate indélébile d’une maladie aussi grave que l’épilepsie à des malades ou à des familles qui ne seraient pas réellement atteints de cette cruelle affection.

Or, si l’on veut éviter de porter un pronostic aussi fatal, il importe, avant tout, de ne pas laisser introduire dans la science des confusions, contre lesquelles nous venons de nous élever et qui auraient nécessairement un fâcheux retentissement sur la pratique.

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