‹ Des maladies mentales et des asiles d'aliénés. Leçons cliniques et considérations généralesChapitre 2 sur 45 · XXX IV · texte numérisé non relu

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matiques provisoires et ne réunissent aucune des conditions nécessaires pour constituer des espèces vraiment naturelles. Les caractères qui leur servent de base sont si secondaires et si peu nombreux que chaque jour on rencontre des aliénés qui peuvent à volonté figurer dans l’une ou dans l’autre de ces quatre catégories. Ces formes sont si peu naturelles que l’on a été conduit à admettre, par exemple, des manies mélancoliques et des mélancolies maniaques. Tous les jours, on voit survenir un accès maniaque chez uu malade atteint d’abord de délire partiel, et, réciproquement, on observe des maniaques chez lesquels prédominent des séries d’idées mélancoliques ou des idées fixes qui servent à caractériser les diverses variétés de l’aliénation partielle. De plus, ces prétendues formes n’ont aucune marche spéciale et déterminée. Il est impossible de prévoir ce que deviendront dans l’avenir un maniaque ou un mélancolique que l’on observe à une période donnée de leur affection. Enfin, la transformation de la manie en mélancolie et vice versa , que plusieurs auteurs avaient déjà constatée, d’une manière accidentelle, mais dont la succession régulière nous a servi à constituer une forme spéciale, sous le nom de folie circulaire, est venue fournir un dernier argument contre l’admission de ces deux états symptomatiques comme espèces véritables de maladies mentales.

La manie , ou aliénation générale avec excitation, telle qu’on la décrit aujourd’hui, renferme dans son cadre les faits les plus différents, qui ne se rapprochent les uns des autres que par leurs caractères extérieurs (1). Elle contient d’abord des faits de trouble général de l’intelligence sans excitation, et des faits d’excitation simple sans grande perturbation apparente des facultés intellectuelles ou affectives. Depuis la simple exaltation maniaque, dans laquelle on constate une pure suractivité maladive des facultés intellectuelles et affectives, sans trouble marqué de ces mêmes facultés, jusqu’au désordre si complet et à la confusion si générale des idées que l’on observe dans certaines manies aiguës, voisines des délires fébriles, que de degrés intermédiaires d’excitation ou de trouble général, que

(1) Voir la leçon sur l’observation, p. 118; celle sur la marche, p. 323 ; voir également p. ool.

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l’on décore également du nom d’état maniaque, quelle que soit d’ailleurs la diversité des symptômes physiques et moraux et. quelle que soit la marche ultérieure de ces états auxquels on impose cependant une dénomination uniforme! Pour quiconque a observé attentivement beaucoup de maniaques, ce ne peut être là qu’un classement provisoire des faits, basé sur des. phénomènes tout à fait superficiels., saillants à première vue, et qui ne repose nullement sur la connaissance intime et profonde des caractères fondamentaux de la maladie.

Il en est de même de la mélancolie, ou aliénation partielle dépressive. On l’a décrite comme si elle consistait essentiellement dans le développement motivé et logique d’une ou de plusieurs idées délirantes de nature triste, tandis que ces idées prédominantes, qui fixent ordinairement seules l’attention, reposent en réalité sur un fond de tristesse, de prostration et de torpeur physique et morale qui a trop souvent échappé à l’attention des observateurs.

Nous l’avons dit plusieurs fois dans le cours de cet ouvrage, les mélancoliques sont plus absorbés qu' attentifs, et leurs idées tristes prédominantes, lorsqu’elles existent, ne constituent que le relief de leur affection mentale, tandis que le fond véritable de leur maladie réside dans les dispositions générales de l’intelligence et de la sensibilité, et dans l’état d’afiaissement et de langueur de toutes leurs facultés physiques et morales !

Combien cependant, même sous ces rapports importants, les aliénés classés aujourd’hui indistinctement sous le titre de mélancoliques diffèrent profondément les uns des autres ! Les uns ne présentent guère que l’état général de dépression et de torpeur physique et morale qui caractérise essentiellement la mélancolie, sans idées prédominantes bien marquées; c’est ce qui a lieu le plus souvent, par exemple, dans la période de dépression de la folie circulaire; les autres, au contraire, ont des idées délirantes de ruine, deculpabilité, de défiance ou de persécution tellement prédominantes, arrivées à un tel degré de netteté et de systématisation, qu’elles masquent presque aux yeux de l’observateur le fond de tristesse ou de prostration : celui-ci n’apparaît guère que pendant les paroxysmes, ou bien il est même remplacé, comme cela a lieu chez un grand nombre d’aliénés à idées de persécution, par un fond

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maladif précisément inverse , par un besoin incessant d’activité et de mouvement, qui tient beaucoup plus de la variété expansive que de la variété dépressive de l’aliénation partielle, et qui se traduit, chez un grand nombre de ces malades, par des injures, des menaces, des actes violents, des réclamations continuelles, verbales ou écrites, des changements de domiciles ou de serviteurs, etc., etc. Ces deux espèces de mélancoliques, qui se rapprochent les uns des autres par le caractère commun de la tristesse de leurs conceptions délirantes, diffèrent donc profondément par le fond réel de leur maladie, qui est celui de l’expansion dans un cas et celui de la dépression dans l’autre. Ils diffèrent à un tel point’, quoiqu’ils aient été réunis par Esquirol sous le nom commun de mélancoliques, que plusieurs auteurs modernes, et en particulier M. Baillarger (1), n’ont pas hésité à les séparer dans deux catégories différentes. Ils ont fait figurer les uns dans la mélancolie générale et les autres dans la monomanie triste, c’est-à-dire qu’ils ont classé les premiers dans le délire général avec dépression et les autres dans le délire partiel avec prédominance d’idées tristes. Mais cet hommage partiel rendu à la vérité de ^observation, qui a du moins l’avantage d’ébranler sur un point assez important la classification régnante , est loin cependant de suffire pour établir un classement naturel des faits. C’est une simple modification secondaire dans l’étude des mélancolies, tandis que l’œuvre d’ensemble que nous appelons de tous nos vœux exige un remaniement complet des cas si nombreux et si disparates réunis aujourd’hui sous le même nom de mélancoliques. Ce groupe de faits s’étend en effet depuis le trouble le plus limité jusqu’au trouble le plus étendu, depuis le délire mélancolique le mieux systématisé, conservant la plupart des apparences de la raison, jusqu’aux mélancolies avec stupeur qui arrivent aux dernières limites de l’immobilité, du mutisme et de l’inaction intellectuelle; enfin, il comprend jusqu’à l’idiotisme accidentel qui n’est pas, selon nous, un simple degré de la mélancolie avec stupeur, comme le prétend

(I) Annales médico-psychologiques , t. V, 1833. Essai de classification des maladies mentales.

M. Baillarger (1), mais un état réellement distinct^ caractérisé non-seulement par le ralentissement plus ou moins prononcé du travail intellectuel, mais par la suspension complète et absolue de toute activité intellectuelle et affective, ainsi que l’a soutenu avec raison notre honorable collègue et ami M. le docteur Delasiauve (2).

La Monomanie, ou aliénation partielle expansive, séparée par Esquirol du groupe des mélancolies, ou délires partiels, tels que les admettaient les anciens, est à nos yeux, encore moins que la manie et la mélancolie, une forme distincte de maladie mentale que l’on doive conserver dans une classification régulière de la folie.

Nous avons publié un mémoire spécial (p. 425) pour démon trer la non-existence de la monomanie. Nous ne pouvons donc qu’y renvoyer le lecteur. Disons seulement ici que nous n’admettons jamais l’unité du délire dans l’aliénation mentale. Nous avons protesté, pendant toute notre vie, contre cette prétendue unité du délire, limité à une seule idée, ou à une seule série d’idées. Nous sommes toujours parvenu à découvrir un délire plus étendu et des symptômes psychiques multiples, dans tous les cas où l’on affirmait que la maladie consistait dans une seule idée délirante, implantée au milieu d’une intelligence d’ailleurs saine sous tous les autres rapports (3). Mais cette discussion, que l’on a voulu réduire aux proportions mesquines d’une simple question de mots, nous l’élevons à toute la hauteur d’une doctrine. Nous croyons à la solidarité de toutes les facultés humaines, à l’état normal comme à l’état pathologique. Nous pensons que la doctrine de la monomanie ne repose pas seulement sùr des observations cliniques incomplètes, mais sur une théorie psychologique erronée, rela-

(1) De la stupidité , parM. Baillarger, Annales médico-psychol.,t. I, p. 76, 1843, et 2e série, t. V, 1853.

(2) Diagnostic différentiel de la lypémanie, Annales, 2e série, t. Ht, 1851. De la Stupidité, Journal de médecine mentale, 1862.

(3) M. le docteur Delasiauve lui-même, qui persiste encore à croire à l’existence des monomanies vraies, a cependant rendu hommage à notre opinion en proclamant que dans la plupart des cas, les prétendus monomanes n’étaient que des pseudomonomanes. [Annales médicopsychôl-, 3e- sérié, t. fV, 1859.)

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tivement à la génération, des idées délirantes et à l’évolution naturelle des maladies mentales. Au lieu de voir dans l’aliénation partielle, une ou plusieurs conceptions délirantes, se produisant par une sorte de déduction logique , analogue à celle qui donne naissance aux erreurs de l’état normal; au lieu d’y voir une filiation motivée, s’accomplissant par gradations insensibles, partant de la cause morale qui est supposée avoir occasionné la maladie, se poursuivant par un enchaînement successif, depuis les premiers symptômes observés jusqu’aux idées délirantes de la maladie confirmée, nous intervertissons complètement cet ordre de succession des phénomènes, et nous comprenons tout autrement la pathogénie du délire. Nous voyons un abîme profond entre la raison et la folie, et pour nous cet abîme est comblé par la maladie. Celle-ci, caractérisée par des symptômes physiques et par des symptômes moraux, donne naissance à une perturbation générale de l’intelligence et du moral, qui est le premier phénomène des maladies mentales, partielles ou générales, véritable stade : mélancolique de Guislain , et qui précède plus ou moins la production du délire. C’est sur ce sol morbide primitif que les conceptions délirantes germent et se développent successivement. D’abord vagues et indéterminées, elles sont appelées, puis entretenues par ce terrain maladif, et ne se développent qu’à la condition de tomber sur un sol favorable; autrement, elles périssent et meurent. Ces conceptions délirantes, d’abord variées et flottantes, circulent dans l’esprit sans y prendre racine, et n’arrivent que lentement et progressivement à se formuler nettement, puis à se systématiser. (Voir la leçon sur les troubles de l’intelligence, p. 193, et celle sur la monomanie, p. 441.) Le fond maladif de la sensibilité et de l’intelligence préexiste donc aux conceptions délirantes et leur donne naissance, et ce n’est pas l’idée délirante qui engendre cet état général de l’intelligence et du moral, par voie de déduction logique, comme on le croit trop généralement. Cette théorie de la pathogénie du délire se relie à notre doctrine générale sur les diverses parties de la médecine mentale. Elle nous conduit naturellement à concevoir, d’une manière différente de celle de nos devanciers, la description et le classement des aliénations partielles. Nous ne cherchons plus à les diviser,

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comme on l’a fait jusqu’à ce jour, d’après les facultés supposées lésées, en monomanies intellectuelles, affectives et instinctives, ou bien, d’après les idées prédominantes, en monomanies ambitieuse, érotique, mystique ou de persécution, etc.; enfin, d’après les actes accomplis, en monomanies du meurtre, de l’incendie, du vol, du suicide, etc. Nous pensons que ces distinctions sont antiscientifiques et reposent sur des faits secondaires, souvent accidentels, qui pourraient disparaître la maladie restant la même, ou exister dans des formes de maladies différentes. Nous sommes convaincu que l’on n’arrivera à une étude et à un classement scientifiques des variétés de l’aliénation partielle qu’à la condition expresse de fixer son attention sur ce que nous appelons le fond de la maladie, qui existe chez tous et à toutes les périodes , mais qui est surtout facile à observer au début ou dans les paroxysmes, au lieu de borner son examen aux idées prédominantes, ou aux sentiments exclusifs, qui sont la partie saillante de l’affection mentale et qui peuvent varier, se modifier ou se transformer, pendant son cours, sans qu’elle change pour cela de nature ou de caractère !

La démence est encore à nos yeux une forme de maladie mentale moins naturelle que la manie, la mélancolie et la monomanie. Ce n’est pour nous qu’une terminaison des autres formes des maladies mentales, et non une espèce distincte pouvant se produire d’emblée. Ce n’est même pas, comme on le croit généralement, le terme obligé de toutes les folies parvenues à la période de chronicité. Le mot de démence, tel qu’il a été défini par Pinel et par Esquirol, ne comprend en effet que l’oblitération absolue et complète de toutes les facultés intellectuelles -et affectives. C’est par suite d’une extension abusive de ce mot que la plupart dés médecins de notre époque l’ont appliqué indistinctement' à toutes les aliénations mentales chroniques, aussitôt qu’elles offrent la moindre trace d’affaiblissement intellectuel, alors même que les malades conservent encore un degré assez prononcé d’activité psychique. Il importe beaucoup de ne pas confondre, sous le titre si vague et si mal défini de déments , tous les aliénés arrivés à la période de chronicité, quelle que soit d’ailleurs la diversité de leur état mental. C’est une grave erreur de croire

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que toutes les formes des maladies mentales aboutissent nécessairement à un type uniforme qui mériterait le nom de démence. Chaque espèce particulière a son mode de terminaison qui lui appartient, qu’il importe d’étudier et de décrire séparément ; et l’on voit dans les asiles beaucoup d’aliénés dont la maladie a déjà une date ancienne, qui néanmoins conservent assez d’activité dans l’esprit pour ne pouvoir pas être classés dans la démence. Nous donnons provisoirement à ces états psychiques, qui ne sont plus des états aigus, et qui cependant ne peuvent être légitimement rattachés à la démence, le nom générique d 'aliénation mentale chronique. Nous lui avons assigné un caractère particulier, en disant que, chez ces malades, les paroles, les gestes et les actes, en un mot tous les phénomènes du délire, sont stéréotypés, c’est-à-dire se reproduisent constamment de la même façon et avec les mêmes caractères.

Nous ne pouvons- insister plus longuement ici sur les motifs qui nous font repousser les formes de maladies mentales admises dans la classification régnante, et qui nous portent à rechercher dans d’autres directions des espèces plus naturelles, reposant sur un ensemble de phénomènes physiques et moraux, et sur un mode de développement prévu à l’avance. Bornons-nous à mentionner, comme spécimen de ces formes naturelles, celles que nous possédons déjà dans l’état actuel de la science. Nous signalerons d’abord la paralysie générale des aliénés, ou folie paralytique, qui n’est pas pour nous une complication, pouvant survenir dans toutes les formes de la folie, mais une espèce vraiment distincte, caractérisée, comme l’a si bien dit M. Parchappe (1), par des symptômes physiques* par des symptômes psychiques spéciaux, par des lésions anatomiques distinctes, et par une marche particulière. On confond aujourd’hui à tort, dans ce groupe trop étendu, beaucoup d’états différents, qui mériteraient d’en être séparés et d’être répartis dans diverses affections cérébrales ou autres. Mais lorsque ce travail d’élimination, qui se poursuit depuis une vingtaine

(1) De la folie paralytique et du rapport de V atrophie du cerveau à la dégradation de V intelligence dans la folie, par Max. Parehappe, inspecteur général de Ire classe des établissements d’aliénés. Paris, 1859.

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(Tannées, sera accompli, on verra la forme paralytique de la folié se dessiner de plus en plus, avec ses caractères communs et ses variétés de marche, comme une espèce réellement distincte, et nous ne doutons pas que cette espèce nouvelle ne sorte triomphante des discussions nombreuses auxquelles elle adonné lieu depuis l’époque (1820) où, pour la première fois, elle a été étudiée par Royer-Collard et ses élèves à Charenton, et décrite par MM. Bayle (1), Calmeil (2), Délayé (3), Foville(4), Esquirol (5), Parchappe (6), etc., etc.

La folie circulaire, que nous avons décrite dans ce volume (p. 456), et qui consiste dans la succession régulière d’un état d’excitation maniaque, d’un état de dépression mélancolique et d’un intervalle lucide plus ou moins prolongé, est encore, à nos yeux, un nouvel exemple de ces formes naturelles que l’on doit s’efforcer de rechercher dans les maladies mentales. Basées sur des symptômes multiples, se succédant dans un ordre déterminé, elles permettront d’asseoir le diagnostic, le pronostic et le traitement de la folie sur des fondements véritablement scientifiques. Les troubles intellectuels, qui surviennent avec des caractères spéciaux chez les épileptiques, formeront aussi une espèce distincte de trouble mental, sous le nom de folie épileptique; et le délire aigu ou chronique, dû à l’action des boissons alcooliques, mérite également de devenir l’objet d’une description spéciale. Ce ne sont là encore assurément que quelques spécimens de formes naturelles, une simple ébauche de la classification nouvelle ; mais ces exemples, déjà acquis à la science, suffisent pour indiquer la voie à parcourir, et pour prouver la possibilité de la découverte de ces types naturels.

V étiologie des maladies mentales mériterait d’occuper un

: (1) Bayle, thèse, 1822. Traité des maladies du cerveau et de ses membranes. Paris, 1820.

(2) Calmeil, De la paralysie considérée chez les aliénés. Paris, 1826.

(3) Délayé, De la paralysie générale incomplète. Thèses de Paris,

(4) Foville, Art. Folie du Dictionnaire de médecine et de chirurgie.

(b) Esquirol, Des maladies mentales. Paris, 1838.

(6) Max. Parchappe. Traité théorique et pratique de la folie. Observations et documents nécroscopiques. Paris, 1841.

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place principale dans un exposé des diverses branches delà médecine mentale; mais les mémoires contenus dans ce volume ne sont pas relatifs à cette partie de la pathologie. Nous nous contenterons de dire ici que, selon nous, les causes prédisposantes et occasionnelles, signalées habituellement dans l’étiologie de la folie, agissent très-rarement isolément pour la production de cette maladie. Elle est due presque toujours à un concours simultané de causes à la fois physiques et morales. Dans notre manière de voir, les causes morales engendrent plus souvent la folie que les causes physiques. Cette opinion n’est sans doute pas conforme à celle qui résulte de certaines statistiques. Nous pouvons, par exemple, rappeler ici la discussion qu’élevèrent, en 1843, MM, Parehappe, Brierre, Leuret, etc., contre la conclusion statistique du travail de M. Moreau de Jonnès (1). Nous avons fait nous- même, au commencement de notre carrière, beaucoup de statistiques ; mais nous sommes bien revenu aujourd’hui de l’opinion favorable que nous avions conçue à cette époque sur la valeur de cette méthode d’observation dans les sciences. I.a statistique, en effet, est un procédé d’autant plus dangereux qu’il offre toutes les apparences de la vérité. Elle sert ainsi fréquemment à introduire dans la science des erreurs d’autant plus nuisibles qu’elles sont accréditées sous la forme mathématique, et paraissent revêtir tous les caractères de l’évidence. Lorsqu’on vante la statistique comme méthode unique pour arriver à la vérité scientifique, on oublie trop souvent deux faits principaux qui servent de fondement à toutes les statistiques, qui en constituent en quelque sorte l’essence, et qui prouvent combien ce procédé, en apparence si rigoureux, peut devenir sujet à l’erreur. Et d’abord, la statistique ne peut opérer que sur des unités qu’elle additionne pour en faire un total. Or, la première condition pour composer des unités, c’est d’avoir affaire à des éléments simples et comparables. Eh bien, presque tous les faits que la statistique a la prétention de compter comme des unités identiques, sont très-complexes; par conséquent, ils ne sont pas rigoureusement identiques et

(1) Moreau de Jonnès, Statistique des causes de l’aliénation mentale en France. Paris, 1843.

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comparables entre eux. Pour les faire figurer dans la même catégorie , on est obligé de sacrifier leurs différences, pour ne voir que leurs analogies ; première cause d’erreur trèsgrave, qui se trouve à la base de toutes les statistiques, qui peut dès lors en vieier les éléments, par conséquent infirmer la vérité du résultat, léquel n’est que la somme d’unités ainsi composées. Mais il y a une seconde cause d’erreur, que l’on perd aussi de vue trop fréquemment. Les unités, que la statistique se propose de compter, n’existent pas le plus souvent dans la nature à l’état d’unités concrètes, d’unités réelles. Elles sont ordinairement le résultat d’un travail d’abstraction de l’esprit. Donc le jugement humain, avec toutes ses chances d’erreur, sert à établir les. unités que la. statistique se borne ensuite à additionner. Or, l’addition de ces unités est assurément un procédé mathématique; mais la création des unités elles-mêmes, c’est-à-dire le classement des faits dans telle catégorie, plutôt que dans telle autre, est le produit d’un travail intellectuel, partant sujet à l’erreur, comme tous les actes de l’esprit humain. fin jugement se trouve donc toujours à l’origine des statistiques, comme à l’origine de toutes les opinions scientifiques. Or ce n’est pas en accumulant des erreurs qu’on peut arriver à formuler des vérités. Tel est le véritable danger des statistiques, et il est immense. Elles fournissent le moyen d’introduire dans la science, sous la forme trompeuse d’une vérité mathématique, des erreurs d’autant plus difficiles à déraciner qu’on ne soupçonne pas en général la cause qui peut vicier dans sa base le résultat qu’elles vous présentent. Cette opinion, que nous exprimons sur les statistiques en général, s’applique surtout à celles que l’on , a voulu faire sur les causes de la folie. Est-il un sujet d’observation plus obscur que celui des causes de la folie? Comment affirmer, dans un cas particulier, que la maladie a été produite par telle cause plutôt que par telle autre ? Comment attribuer l’influence prépondérante à l’une d’elles, de préférence à l’autre, lorsqu’il y a eu concours de plusieurs causes, comme cêla a lieu presque toujours? Comment distinguer l’action des causes prédisposantes de celle des causes occasionnelles? Comment faire la part véritable de l’hérédité qui existe si fréquemment à l’origine des diverses espèces de folie, et celle des causes occa-

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