‹ Des maladies mentales et des asiles d'aliénés. Leçons cliniques et considérations généralesChapitre 3 sur 45 · XL1V · texte numérisé non relu

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sionnelîes ou déterminantes dont l’action a été le plus souvent secondaire? Comment enfin rechercher l’influence des causes sur la folie en général, tandis qu’on ne devrait étudier leur action que relativement â chacune des espèces en particulier? En supposant même qu’on ne se fût pas trompé en portant des jugements sur des faits aussi complexes, comment introduire ces jugements multiples, sous forme d’unités, dans les colonnes d’une statistique, sans s’exposer à sacrifier le principal à l’accessoire, partant à fournir à la statistique les données les plus incomplètes, sinon les plus erronées?

Tous ces motifs suffisent pour prouver les difficultés presque insurmontables que l’on rencontre lorsqu’on veut appliquer la statistique à Pétiologie de la folie. Nous devons nous borner ici à ces généralités sur l’étiologie. Disons seulement quelques mots relativement à l’influence de l’hérédité, à celle de la civilisation et à l’action des crises physiques, comme causes ou comme moyens curatifs des maladies mentales.

L’action de l’hérédité a été trop négligée par les uns et singulièrement exagérée par les autres. Tout médecin ayant observé un grand nombre d’aliénés ne peut nier, en effet, l’influence prépondérante de cette cause dans la production des maladies mentales. Mais il y a plusieurs manières de comprendre son action et les conditions de son exercice. Certains médecins, par exemple, sont portés à considérer comme incurables toutes les folies qui sont dues à l’influence héréditaire; d’autres soutiennent, au contraire, que l’hérédité existe comme cause dans tous les faits de folie sans exception, et pour établir cette proposition exagérée, ils étendent outre mesure la sphère de l’hérédité; non-seulement ils la recherchent, dans les maladies nerveuses et dans les excès alcooliques des ascendants (1), mais ils vont jusqu’à affirmer que toutes les maladies héréditaires sont sœurs (2), et que partant le cancer, le tubercule, la scrofule, l’apoplexie, etc., etc.,

(1) Morel, Traité des dégénérescences. Paris, 1857. Moreau de Tours, Psychologie morbide. Paris, 1859.

(2) Baillarger, Annales mêdico-psychol., 2e sér., 1. 1, p. 329, 1849. Moreau de Tours, ibidem et Psychologie morbide.

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doivent trouver leur place dans l’étiologie de la folie, au même titre que les maladies nerveuses ou les diverses variétés d’affections mentales.

Ces auteurs, en voulant trop prouver, détruisent précisément le résultat qu’ils veulent produire. En effet, si toutes les affections héréditaires pouvaient devenir causes de la folie, comme il n’est pas une seule famille qui ne soit entachée d’une maladie héréditaire quelconque, toutes les familles se trouveraient ainsi également prédisposées à la folie; par conséquent l’influence de l’hérédité, comme cause prédisposante, disparaîtrait en se généralisant, et la part principale reviendrait de droit aux causes occasionnelles dans la production de telle maladie plutôt que de telle autre. Nous ne donnons, quant à nous, ni dans l’une ni dans l’autre de ces exagérations. Nous ne croyons pas à cette prétendue solidarité qui existerait entre toutes les maladies héréditaires. C’est bien assez, à nos yeux, d’admettre la transformation fréquente des névroses en affections mentales et vice versâ , par l’effet de l’hérédité, sans sortir delà sphère déjà si vaste du système nerveux, pour étendre encore davantage le champ des influences héréditaires. Cependant, malgré cette restriction, nous sommes disposés à penser, par suite d’observations réitérées, qu’il existe des exemples de folie dans presque toutes les familles. Cette observation si générale nous porte donc, contrairement aux auteurs que nous venons de citer, à diminuer l’importance de l’hérédité comme cause efficiente de maladie mentale. Nous ne lui accordons réellement une influence prépondérante que dans J es cas où elle se trouve en quelque sorte accumulée dans une même famille, comme cela a lieu si fréquemment. D’un autre côté, nous ne partageons pas non plus l’opinion si répandue, exprimée par la plupart des médecins spécialistes, sur la valeur de l’hérédité comme preuve de l’incurabilité des maladies mentales. Selon nous, la constatation de son existence dans une famille d’aliénés n’exclut nullement l’idée de la curabilité de l’affection mentale chez le malade ainsi prédisposé. Nous dirons même plus. Les folies intermittentes étant les plus héréditaires de toutes, la notion de l’hérédité acquise chez un aliéné nous porte à penser, au contraire, qu’il guérira de l’accès dont il est atteint, bien loin de regarder celte

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influence héréditaire comme un signe pronostique de l'incurabilité absolue de cette affection.

Notre opinion sur l’influence de la civilisation comme cause de l’augmentation du nombre des aliénés est également trèspositive. Dans cette question si controversée (t), nous nous rallions à l’opinion de ceux qui croient à l’augmentation réelle et non fictive du chiffre des aliénés. Les motifs mis en avant pour démontrer le contraire sont principalement tirés de l’accroissement du nombre des aliénés soignés dans les asiles qui pourrait faire illusion sur celui des aliénés existant réellement dans la société. Ces motifs ne nous paraissent pas suffisants pour rendre compte de l’augmentation vraiment excessive que l’on constate dans tous les pays et principalement dans les grands centres de population. Ce n’est pas sans doute la véritable civilisation, dans la meilleure acception du mot, c’est-à-dire le développement à la fois moral et intellectuel de l’homme et de la société, qui peut contribuer à accroître le chiffre des aliénés, mais bien ce que l’on appelle faussement la civilisation dans l’état actuel de nos mœurs, surtout dans les grandes villes; nous voulons parler du développement excessif des appétits et des instincts, sans moyens de les satisfaire; du développement exagéré de ï 'intelligence aux dépens de la moralité ; de l’ambition, du désir de parvenir, et de parvenir vite, aux honneurs et à la fortune; en un mot, de l’état fébrile de notre société moderne, où. chacun dépasse les limites de ses forces physiques et intellectuelles, pour l’emporter sur ses rivaux dans des carrières encombrées, et ne recueille le plus souvent, comme prix de ses efforts, que la ruine, le désespoir, la misère ou le suicide ! Voilà l’ensemble des causes morales qui , en surexcitant outre mesure toutes les facultés, le cerveau et le système nerveux tout entier, contribuent puissamment à détruire l’harmonie de notre con-

(1) Esquirol, Mémoire sur cette question : Existe-t-il de nos jours un plus grand nombre de fous qu’il n’en existait il y a quarante ans? ( Des maladies mentales, Paris, 1838, t. II, p. 301 à 311.) — Parchappe, Recherches statistiques sur les causes de V aliénation mentale , Rouen, 1839. — Brierre de Boismont et Parchappe, Discussion à la Société médico-psychologiquè {Annales médico-psycholé). — M. Morel, Y a-t-il plus d’aliénés aujourd’hui qu’ autrefois? Rouen, 18S7.

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stitution physique, intellectuelle et morale, et donnent lieu par cela même à une augmentation incontestable dans la quantité des cas d’aliénation mentale !

Un dernier mot sur la valeur des crises dans l’étiologie et le pronostic de la folie. Nous avons exprimé à cet égard notre opinion, p. 71 etp. 343 de cet ouvrage.

La folie est loin d’avoir fréquemment son origine dans une maladie physique, dont là disparition coïnciderait avec la production du délire, et qui, en reparaissant de nouveau, pourrait guérir la maladie mentale. Cependant, nous avons observé assez souvent des cas de ce genre pour en tenir compte dans l’étiologie et le pronostic de la folie. Ce sujet, lié intimement à celui des folies sympathiques et aux principes de l’école somatique, mériterait au plus haut degré d’attirer l’attention des observateurs; et nous sommes heureux de citer, à cette occasion, le travail d’un de nos jeunes confrères les plus distingués, le Dr Baume, qui, dans sa thèse, a abordé ce sujet sous tous ses aspects, et a cité un grand nombre de faits très-intéressants à l’appui de son opinion (1).

L 'anatomie: pathologique de la folie a été très-étudiée depuis le commencement de ce siècle. Elle a conduit à des résultats tout à fait différents les médecins qui s’en sont occupés, selon qu’ils appartenaient à l’école psychologique ou à l’école anatomique. Les partisans de la première opinion, parmi lesquels nous devons citer en première ligne Pinel et Esquirol, ont refusé toute valeur essentielle aux lésions constatées à l’autopsie des aliénés dans le cerveau ou dans ses membranes. Us ont soutenu que ces lésions [qui consistent le plus souvent dans des hypérémies, des congestions, des épaississements des membranes , des productions pseudo-membraneuses, des épanchements, des ramollissements ou des atrophies de la substance cérébrale,] étaient trop peu constantes, trop peu en rapport avec des symptômes déterminés pendant la vie pour qu’on pût leur attribuer la production de ces phénomènes. Les partisans de l’école anatomique, au contraire, parmi lesquels on doit surtout citer en France MM. Calmeil (Si), Foville, Bayle,

(1) De la guérison âes maladies mentales, thèses de Paris, 1856.

(2) Calmeil, Traité desmaladies inflammatoires du cerveau, Paris, 1859.

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Ferrns, Parchappe (1), etc., ont étudié avec le plus grand soin les altérations du cerveau et de ses membranes chez les aliénés. Ils en ont conclu que, sans pouvoir encore établir une relation évidente entre telle lésion anatomique et telle forme de maladie mentale, on pouvait du moins affirmer que, dans toutes les espèces de la folie, on trouvait des altérations physiques suffisantes pour rendre compte de la perturbation des facultés intellectuelles. L’étude de la paralysie générale des aliénés, dans laquelle on découvre, en effet, des lésions appréciables plus constantes et mieux caractérisées que dans les autres classes de la folie, est venue donner un nouvel appui à cette opinion, que les recherches nécroscopiques si soignées et si minutieuses des médecins somatistes allemands ont encore corroborées, surtout depuis une vingtaine d’années.

Quant à nous, nous l’avons déjà dit précédemment, nous avons longtemps partagé l’opinion des médecins anatomistes, et attaché une importance extrême à ces lésions appréciables trouvées à l’autopsie des aliénés.

Aujourd’hui, nous considérons encore ces altérations organiques comme ayant une véritable valeur et méritant au plus haut degré de fixer l’attention des observateurs. Seulement, nous pensons que ces lésions, constatées à l’autopsie, sont le plus souvent secondaires et consécutives; qu’elles sont plutôt un effet de la maladie cérébrale primitive que la vraie cause organique des phénomènes observés. C’est donc dans une modification cérébrale initiale, inconnue dans son essence, mais appréciable dans ses effets, qui échappe encore et échappera peut-être toujours à nos moyens d’investigation, que l’on doit rechercher la cause organique primordiale des phénomènes psychiques observés chez les aliénés. Telle est la différence essentielle entre notre opinion anatomique ancienne et notre opinion actuelle. Nous croyons toujours à l’existence d’une modification organique quelconque dans toute maladie mentale, mais nous pensons que cette modification initiale est soustraite le plus souvent à nos procédés, même les plus délicats, d’investigation. Il résulte naturellement de cette manière de voir, que nous atta-

(i) Traité de la folie. Observations et documents nécroscopiques. Paris, 1841.

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