SECONDE PARTIE
Considérations générales sur les asiles d’aliénés.
Sommaire. — Dégré d’isolement nécessaire à un asile d’aliénés. — Trois questions relatives à la construction : nombre des étages, cellules des agités et corridors. — Séparation des curables et des incurables. — Nécessité de séparer les aliénés des idiots et des épileptiques. — Grands et petits établissements. — Du médecin et du directeur. — Exercice du sentiment religieux dans les asiles d’aliénés.
Dans la première partie de ce travail, nous avons eu surtout pour but d’exposer, de décrire les détails les plus propres à caractériser Illenau, sous le double rapport de la construction et de l’organisation, et nous avons à peine indiqué les principes auxquels ils se rattachent et énoncé notre manière de voir. Pour remplir cette seconde partie de notre tâche, deux voies se présentent : l’une consisterait à prendre nos opinions comme critérium et à porter un jugement rapide sur les détails et sur l’ensemble de F établissement d’illenau ; l’autre à donner à l’exposé de nos propres opinions (1) et de leurs preuves assez d’étendue pour qu’il en résulte tout à la fois un jugement motivé sur Illénau et un travail dogmatique sur les asiles d’aliénés. Nous avons préféré ce dernier parti, quoique plus long et plus
(1) Elles ont été déjà émises dans mes cours cliniques et théoriques sur les maladies mentales, et communiquées à des médecins, à des administrateurs qui m’ont fait l’honneur de me consulter à ce sujet, notamment à l’habile architecte, M. Philippon, chargé de réaliser les vues bienfaisantes et éclairées de l’excellent M. de Meuron, qui a doté son pays, Neuchâtel en Suisse, d’un bel établissement d’aliénés.
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difficile ; nous nous bornerons néanmoins à l’appréciation de quelques principes dont nous avons constaté la réalisation dans l’établissement d’Illenau ; car il est évident qu’à l’occasion d’un asite d’aliénés on pourrait aborder toutes les questions générales. Nous allons donc traiter successivement des questions suivantes :
1° Du degré d’isolement nécessaire à un asile d’aliénés.
2° De trois questions relatives à la construction de ces asiles : le nombre des étages, les cellules des agités et les corridors.
3° De la séparationdes curables et des incurables.
4° De la nécessité de séparer les aliénés des idiots et des épileptiques.
5° Des grands et des petits établissements.
6° Du médecin et du directeur.
7° De l’exercice du sentiment religieux dans les asiles d’aliénés.
1° Degré d isolement nécessaire à un asile d’ aliénés. Lorsque le projet d’abandonner l’établissement de Heidelberg fut bien arrêté, la question du degré d’isolement nécessaire à un asile d’aliénés se présenta naturellement ; on se demanda si on devait donner la préférence à une grande ville on à ses environs, ou bien, si le voisinage d’une petite ville avait plus d’avantages. Ces questions méritaient, en effet, un examen sérieux, et la solution qui leur a été donnée est certainement une des meilleures qu’elles pouvaient recevoir.
On sentit très-bien qu’au point de vue des besoins matériels de l’établissement, ainsi que relativement à la plupart des questions qui concernent les employés de tout ordre, le voisinage d’une grande ville offrait une supériorité incontestable ; mais on ne tarda pas à s’a-
percevoir qu’en général, dans l’intérêt bien compris des malades, il en était tout autrement. En effet, l’observation la plus multipliée a prouvé que, toutes choses égales d’ailleurs, les chances de guérison des aliénés étaient d’autant plus nombreuses que leur isolement était plus complet. Éviter le contact du monde extérieur doit donc être le premier principe dont il convient de faire l’application. Eh bien! dans un établissement situé au milieu d’une ville, les aliénés ont tant de facilité à communiquer avec le monde extérieur qu’ils sont réellement privés de la condition la plus favorable à leur traitement, l’éloignement du monde et de toutes ses habitudes.
Ce n’est pas assez de transporter les aliénés dans des maisons étrangères et de les soustraire à leurs relations habituelles ; le médecin doit veiller avec le plus grand soin sur la nature et la multiplicité des impressions qu’ils reçoivent. Comment pourra-t-il ménager ces impressions lorsque les rapports avec des étrangers deviendront fréquents? Pourra- t-il résister aux instances qui lui seront faites par les familles, autant que l’exigerait l’intérêt des malades ; et lorsque les visites seront permises prématurément et trop souvent, n’est-il pas à redouter que le regret de l’isolement ne soit senti avec trop de vivacité par les malades, et que, grâce à la faiblesse des parents et des amis, la sortie de l’asile ne soit précipitée, ou que s’ils y prolongent leur séjour, la confiance dans les soins donnés et l’autorité du médecin ne soient gravement compromises, et que toutes ces circonstances ne troublent profondément le marche de la maladie et ne deviennent un obstacle puissant et quelquefois insurmontable au traitement le mieux dirigé? Ces craintes ne sont que trop justifiées, et le docteur
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Roller, qui a dirigé pendant douze années l’établissement de Heidelberg, rapporte que presque chaque jour il a eu à déplorer sa situation au milieu de la ville.
Une telle situation est d’ailleurs contraire à la discipline des serviteurs ; ils ont de plus fréquentes occasions de sortir, de se livrer au mouvement désordonné de leurs passions ; les rapines peuvent s’y exercer avec tant de facilité, qu elles sont presque inévitables, et tous ces inconvénients sont si graves qu’ils portent une atteinte profonde à l’autorité médicale et à l’ordre de l’établissement, et que par suite les bases de tout traitement en reçoivent un ébranlement profond.
En principe, un asile d’aliénés ne doit donc pas être situé dans l’intérieur d’une grande ville. Mais doit-il se trouver dans ses environs? Je ne balance pas à répondre affirmativement, s’il est possible d’obtenir le degré d’isolement nécessaire et de posséder un espace assez vaste pour les travaux manuels ; il est évident que dans ce cas on réunit les bienfaits d’un isolement complet aux ressources inhérentes à un grand centre de population. Mais que de difficultés à surmonter ! comment se prémunir contre le développement que peut acquérir une ville? par quels moyens s’assurer que l’établissement sera isolé dans l’avenir comme dans le présent? C’est là un danger bien grand; car il ne faut pas seulement que le voisinage des bâtiments soit dérobé à la vue, il faut encore que les aliénés soient à l’abri de tout regard indiscret dans les lieux consacrés à leurs promenades et à leurs travaux champêtres. Il sera d’ailleurs indispensable, dans les cas les plus heureux, que l’établissement soit placé à une distance plus éloignée que si on avait fait choix des environs d’une petite ville, et cette nécessité enlève une grande
partie des avantages de cette situation. Près d’une petite ville, an contraire, on trouve facilement toutes les conditions d’isolement, et si de plus elle peut fournir aux besoins journaliers de l’administration et être en communication facile avec un grand centre de population, tous les avantages se trouvent réunis.
On a bien objecté que, sous le rapport des distractions, les grandes villes offraient plus de ressources ; on a fait valoir les concerts, les spectacles et tous les amusements de la société. Mais d’abord, les grands concerts, les spectacles ne conviennent qu’à un petit nombre de malades; ensuite, les joies du monde sont trop bruyantes pour des têtes affaiblies ou avivées ; les fortes émotions qu’elles donnent sont loin de pouvoir être considérées comme une transition à la liberté et à la vie de famille. Selon nous, les distractions dont on peut jouir dans les petites villes sont mieux appropriées à l’état maladif et plus fructueuses. Les malades trouvent dans la société plus de simplicité, plus d’abandon et un intérêt plus véritable. N’oublions pas d’ailleurs que, même dans cette situation de l’établissement près d’une petite ville, une très-* faible minorité de malades peut aller au dehors chercher des distractions, et qu’une •bonne organisation doit se préoccuper de ménager dans l’intérieur de l’asile un ensemble de diversions graduées selon les intelligences et les caractères et qui remplissent agréablement toutes les heures de la journée. On a encore objecté contre la situation des établissements dans le voisinage des petites villes, que leur nom était lié à celui de l’établissement, le rappelait involontairement, et que cette circonstance nuisait à la rapidité de l’isolement en blessant la juste susceptibilité des familles. A ces objections nous répondons que
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les parents se décident bien plus difficilement encore à placer leurs malades dans un établissement situé dans l'enceinte d’une grande ville, et que lorsqu’ils s’y décident, il y a évidemment plus de publicité que si l’établissement était plus éloigné. Le malade lui-même, à son retour dans la société, n’est-il pas exposé journellement à une vive peine, en voyant l’asile où il a été séquestré ; et cette peine ne reçoit-elle pas un surcroît d’intensité par cela même que les malades des grandes villes ont l’intelligence plus développée et la sensibilité plus avivée?
Ainsi donc, nous croyons à la possibilité de faire d’excellents établissements d’aliénés dans le voisinage des grandes villes ; mais nous pensons qu’en thèse générale, le voisinage d’une petite ville présente avec plus de facilité toutes les conditions désirables pour ce genre d’établissements. Sous ce rapport, Illenau, nous l’avons fait voir précédemment, ne laisse rien à désirer.
2° La construction d'un asile d' aliénés doit être moins l’œuvre d’un architecte que la réalisation des principes de la médecine mentale, de telle sorte que la modification de ces principes entraîne nécessairement une modification correspondante dans le mode de construction. Cette réflexion s’applique aux trois questions de ce genre que nous nous proposons d’examiner ici, et qui sont relatives au nombre des étages, aux cellules pour les agités, et aux corridors. Il suffira déposer les principes que nous jugeons les plus conformes aux besoins des aliénés pour être amenés à donner à ces questions une solution différente de celle qui est généralement adoptée, surtout en France, où domine la doctrine, d’ailleurs si excellente, de nos maîtres vénérés j Pinel et EsquiroL
Selon nous, deux principes doivent dominer dans la construction d’un asile d’aliénés. Ces deux principes sont : faire le moins possible de bâtiments exceptionnels et les disposer en vue des habitudes sociales, de la vie en commun. Quelle sera l’influence de cette manière de voir sur la solution des questions qui nous occupent ?
Nombre des étages. Examinons d’abord si un établissement d’aliénés doit être constitué par une série de rez-de-chaussée, ou si l’on peut sans inconvénient et même avec avantage admettre un principe inverse.
Il est de toute évidence qu’en faisant un précepte d’avoir des bâtiments à rez-de-chaussée pour les aliénés, on proclame que ces malades, sous le rapport du logement, doivent être mis hors la loi commune. Pour légitimer une telle infraction au principe que nous avons déclaré fondamental, il ne faudrait rien moins que la nécessité la plus impérieuse. Existe-t-elle? non sans doute. Les aliénés auxquels les rez-de-chaussée peuvent être nécessaires sont certainement en faible minorité. En demandant des bâtiments à rez-de-chaussée pour la généralité des aliénés, on a montré une prudence exagérée; on a sacrifié à un préjugé, que l’on combattait d’ailleurs, et qui tend à faire considérer la plupart des aliénés comme des furieux, ou tout au moins comme des malades dangereux, tout à fait insensibles au langage de la raison et qu’il faut constamment contenir par des moyens extérieurs ; on a craint que les escaliers et les croisées ne devinssent causes d’accidents graves, même de suicide, comme s’il n’était pas facile d’obvier "à ces dangers ; enfin, on n’a compté pour rien les précautions si simples et si sûres qu’il est facile de prendre ; on a perdu de vue les résultats de
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l’ observation de chaque jour qui prouvent que les aliénés en général sont loin de chercher à se détruire et d’être sans prévision aucune des dangers qui peuvent les menacer.
Ainsi donc, nul: doute que la plupart des aliénés ne puissent sans inconvénient habiter les étages supérieurs; mais dans le cas même où l’on s’obstinerait à craindre les chutes par les croisées pendant le jour, on ne saurait manifester une telle crainte pour la nuit. Eh bien, rien n’empêche, pour tout concilier, d’établir les dortoirs dans les étages supérieurs et les salles de réunion au rez-de-chaussée, et de cette manière les malades ne se trouvent pas pendant la journée dans les étages supérieurs. Toutes les difficultés s’aplanissent ainsi par l’introduction du principe de la sociabilité dans les maisons d’aliénés, principe dont l’application actuelle est déjà utile sans doute, mais qui deviendra bien autrement fécond en résultats lorsque l’on ne se bornera pas à mettre les corps en contact, mais que, par une classification vraiment médicale et des soins spéciaux, on fera concourir plus généralement les aliénés à leur traitement mutuel.
Cellules des agités . Les mêmes principes donnent la solution de la question des cellules dans un établissement d’aliénés. Le nombre doit en être restreint; ainsi le veut le principe de la sociabilité; mais dans quelle mesure? Où seront-elles situées par rapport aux autres parties de l’établissement? quelles seront les idées qui présideront à leur construction?
Le nombre des cellules doit être déterminé par le nombre des malades qui les réclament; eh bien, les observations statistiques que j’ai réitérées un grand nombre de fois prouvent que dix aliénés sur cent seu-
lement peuvent avoir besoin d’être isolés en même temps dans des cellules, et que souvent plusieurs cellules sont inoccupées parce que l’état maladif des aliénés a permis au médecin de la réintégrer dans les dortoirs, c’est-à-dire de faire rentrer l’exception dans la règle générale.
Où doivent être situées ces cellules ? Il est évident que plus elles seraient rapprochées des bâtiments principaux occupés par la grande généralité des aliénés, plus il y aurait facilité à y transférer ceux d’entre eux chez lesquels éclaterait un paroxysme, et que la surveillance s’exercerait plus exacte et plus continue dans la section de l’asile qui la réclame au plus haut degré. Mais est-il possible de rapprocher ainsi les agités, sans s’exposer à nuire aux autres malades ou à eux-mêmes, et n’y a-t-il pas moyen tout à la fois de les éloigner et de leur donner tous les soins que leur situation exige?
Un fait capital domine la question du rapprochement ou de l’éloignement des cellules des agités dans un établissement d’aliénés : c’est le besoin de mouvement en plein air qu’éprouvent impérieusement ces malades, et dont la satisfaction doit être le premier principe de leur traitement. Voilà une indication thérapeutique positive, et qu’il faut remplir de toute nécessité. Le peuton sans éloigner les agités assez pour que leurs cris perçants ne viennent pas porter le trouble dans les autres parties de l’asile? Les combinaisons* faites jusqu’à ce jour dans ce but n’ont qu 'incomplètement réussi ; dans le plus grand nombre des asiles, on nuit aux agités, en les tenant renfermés alors que l’agitation leur fait une loi de l’exercice musculaire ; dans quelques-uns on les laisse exhaler librement en plein air leur agitation, par la rapide irrégularité de leurs mouvements-
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et par leurs vociférations, quine sont elles-mêmes que des mouvements désordonnés; mais dans ce cas, lagénéralité des malades souffre du voisinage de la minorité turbulente. Le meilleur parti à prendre, selon nous, dans un grand établissement, c’est d’éloigner les agités et de leur affecter une surveillance spéciale. Là ils seront libres d’errer dans des cours spacieuses; ils crieront moins, précisément parce qu’ils auront plus de liberté^ et lorsque l’isolement dans les cellules sera rendu tout à fait nécessaire, on sera certain du moins, par la spécialité de la surveillance, que sa durée sera limitée aux besoins des malades et que toutes les précautions seront prises pour le rendre profitable.
Comment construire ces cellules? D’abord, il faut à cette exception même appliquer le principe général qui doit diriger dans la construction des asiles d’aliénés, c’est-à-dire faire une habitation ordinaire, en se conformant aux prescriptions de l’hygiène, et ensuite songer à remplir les conditions de spécialité. Ces conditions dérivent de l’état même des agités, qui, selon nous, ne réclame pas l’absence de toute impression, mais des sensations douces et monotones : aussi regardons-nous comme indispensable de pratiquer dans les cellules des croisées donnant sur un parterre, et dont l’horizon soit borné par une végétation abondante; conclure de la grande activité cérébrale et de la sensibilité trè£-avivée de ces malades à la nullité des impressions est un extrême qu’il convient d’éviter. Cependant, dans le triple but de la surveillance, de la ventilation, de l’émission de la voix, et aussi pour prémunir certains malades contre la frayeur résultant de l’obscurité lorsqu’il y a nécessité de fermer hermétiquement la croisée, nous pensons que la cellule doit avoir en même
temps dans le plafond une ouverture qui communique
avec l’air extérieur.
D’après ces vues, nous ne pouvons nous dispenser de dire que, sous le rapport des cellules, Illenau laisse quelque chose à désirer. Peut-être le nombre des cellules est-il un peu trop considérable; en effet, elles n’étaient pas toutes occupées à l’époque de notre visite. Peut-être également, si les agités avaient une cour suffisamment spacieuse, si on les laissait plus souvent à l’air libre, n’aurait-on pas tant à se louer de leur présence dans le voisinage des malades tranquilles. Sans doute la distance qui les sépare est beaucoup plus considérable qu’elle ne le paraît sur le plan, comme il est facile d’en juger par les mesures que nous avons données de la superficie de l’établissement ; néanmoins nous persistons à penser que, dans un grand établissement tel qu’ Illenau, il est très-important d’éloigner davantage la section des agités. Enfin, ce que nous reprochons encore à ces cellules, c’est de ne recevoir le jour que par en haut et de ne pas avoir une croisée donnant à l’extérieur, alors qu’il était si facile et si convenable de la pratiquer pour le plaisir des yeux et pour l’assainissement du corridor et de l’habitation.
Corridors. La question des corridors doit être ramenée aux mêmes principes. On conçoit que, lorsqu’on fait principalement consister un établissement d’aliénés en bâtiments à rez-de-chaussée divisés en cellules', les corridors sont indispensables pour arriver à chacune d’elles; mais une fois admis le principe des dortoirs et des salles de réunion, à quoi peuvent-ils servir? Ils sont nuisibles à la sociabilité, s’ils servent à la promenade des malades; sinon, ils sont inutiles, puisqu’ils ne sont pas nécessaires pour les communications. Au rez-de-
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chaussée, il est vrai, ils peuvent contribuer à faciliter le service; mais pour les étages supérieurs ils n’ont aucun avantage, puisque les malades n’y séjournent pas pendant le jour, et que d’ailleurs le corridor existe naturellement entre les deux rangées de lits des dortoirs. Si l’on objecte qu’ils servent à empêcher la confusion des diverses classes des malades, je réponds que leur séparation exacte tient à l’organisation même de l’asile, et que d’ailleurs on l’obtiendrait à l’aide d’un escalier convenablement placé. Les corridors ne sont pas seulement inutiles, ils sont toujours nuisibles à l’aération, surtout lorsqu’ils empêchent d’ouvrir les croisées directement à l’extérieur, comme il arrive trop souvent, même dans des établissements très-recommandables ; il faut donc les supprimer. Ce sera là une notable économie, qui, jointe à celle résultant de l’élévation des bâtiments, diminuera de moitié le prix de construction et exercera une heureuse influence pour la fondation des asiles d’aliénés. La question d’économie ne doit pas sans doute peser dans la balancé s’il s’agit d’adopter une mesure commandée par les besoins des aliénés ; mais elle a incontestablement la plus grande valeur si la mesure est tout à fait indifférente au bien-être des malades et à la régularité -du service.
3° Séparation des curables-et des incurables . Convient- ' il de former des établissements tout à fait distincts pour les aliénés curables et incurables? Convient-il de faire des sections différentes pour ces deux classes de malades dans le même asile ? Qu bien est-il possible d’établir une classification méthodique, c’est-à-dire conforme aux points de vue de la science et d’une bonne administration, en ne prenant pas pour principe les chances de guérison ou de non guérison?
La question des asiles d’aliénés tout à fait distincts pour les incurables mérite d’autant plus de fixer l’attention, que déjà à Paris des hommes graves ont souvent manifesté le projet de leur consacrer Bicêtre et la Salpêtrière, et d’élever un grand et bel établissement exclusivement consacré aux aliénés curables. Un semblable projet a été renouvelé tout récemment en Angleterre, lorsque les nouveaux commissaires du parlement ont constaté que, par l’insuffisance des asiles actuels, la plus grande partie des aliénés se trouvait délaissée dans les maisons de travail et confondue avec les autres habitants. Malheureusement, on ne manque pas de précédents de ce genre, surtout en Allemagne, de sorte que le projet d’affecter aux aliénés incurables ou, pour mieux dire, aux aliénés chroniques, des établissements particuliers pourrait bien prendre de la consistance. Je le crains, et je viens m’inscrire contre la réalisation d’un plan que je regarde comme très- funeste pour les aliénés, pour le sentiment de famille et la morale publique, et pour la science médicale.
Faire deux espèces d’asiles, les uns pour les curables, les autres pour les incurables, c’est d’abord trancher la difficulté la plus grande, celle de là non-curabilité, tandis que, dans beaucoup de cas, la science ne permet pas d’être positif à cet égard. Est- ce le temps écoulé depuis l’invasion de la maladie qui servira de critérium ? Sans doute c’est un des éléments du pronostic ; mais c’est loin d’être le plus fâcheux, et nous avons vu, à Illenau même, un aliéné presque guéri, quoique sa maladie eût trente-deux années de date. Estce la forme de la maladie? Mais combien cette base d’appréciation est peu solide ! Ne voit- on pas guérir des aliénés même en démence complète ?
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On s’expose d’ailleurs à cesser trop tôt les moyens de traitement, précipitation qui peut entraîner les conséquences les plus graves, et qui toujours est une atteinte portée à la dignité de notre nature.
Alors même que l’incurabilité serait bien déterminée par un médecin expérimenté, n’aurait-on pas à redouter, dans un grand nombre de circonstances, que les aliénés jugés incurables ne conservassent assez de raison pour apprécier ce jugement et assez de sensibilité pour s’en affliger? Admettre que la translation dans les asiles d’incurables soit pour la plupart des aliénés une mesure indifférente, c’est croire à la nullité, à la perversion de toutes les idées, de tous les sentiments dans l’aliénation mentale ; c’est méconnaître la vérité et refuser son assentiment à l’observation la plus multipliée.
Je conviens que toute translation est indifférente pour quelques malades qui n’ont aucune idée, ni du temps, ni des lieux, ni de l’espace; j’accorde encore que la différence de position ne peut pas être sentie par des malades qui voient tous les événements à traders un prisme enchanteur, par ceux qui, absorbés par une idée fixe, sont étrangers au présent, comme au passé et à l’avenir, et par ceux enfin dont le délire trouve une cause d’irritation dans les idées qu’ils se sont formées des personnes et des choses de l’établissement. Mais pour le plus grand nombre des malades dits incurables, il en est tout autrement, et il faut bien, sous ce rapport, se prémunir contre les fausses apparences ; des aliénés dont la sensibilité et la volonté paraissent éteintes sont quelquefois faussement pris pour des déments ; il en est de même de certains malades qui sont dans la stupeur; de ce genre sont encore la plupart des nom-
breux aliénés à idées fixes, qu’elles soient le résultat des désordres de l’intelligence, des sentiments, qui constituent l’aliénation mentale proprement dite, ou qu’elles dépendent de la prédominance d’un symptôme, comme l’hallucination ; tels sont les malades mystiques dont les actions sont si peu en accord avec les paroles, qui, tout en manifestant les sentiments les plus honorables, ont des rapports antipathiques avec tous ceux dont l’éducation ou le caractère présentent la moindre différence avec leurs habitudes et leurs préceptes ; la pureté de leurs sentiments, qu’ils croient agréables à la Divinité, les aveugle entièrement sur la nature de leurs actions; tels sont encore ceux, et le nombre en est grand, qui présentent des rémissions et desdntermittences dans leur délire; tous ceux enfin qui tiennent à la nature humaine par quelques vestiges d’intelligence et de sentiments : pour tous côs aliénés, la translation dans une maison d’incurables est un malheur, comme elle est un outrage pour la morale publique.
Quand on a l’expérience de ce genre de malades, on est circonspect à se prononcer sur la perte totale des attributs de la nature humaine ; et comment ne conserverait-on pas le souvenir vif des réponses satisfaisantes qui ont été faites par des personnes en démence et des interprétations qu’elles ont données à leurs paroles prononcées depuis longtemps et qui avaient été considérées comme des preuves de délire? Si, dans tous ces cas extrêmes où l’animalité semble avoir usurpé l’humanité, le médecin expérimenté a pu recueillir quelques élans de l’âme avec surprise autant qu’avec émotion, à plus forte raison doit-il réclamer en faveur de tous les aliénés chroniques qui conservent assez d’intelligence et de sentiments pour que, dans un établissement bien
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organisé, ils soient regardés comme responsables de leurs actions, punis et recompensés comme tels.
Comme preuve d’aptitude qu’ont les aliénés en général, même les plus malades, à remarquer avec peine ou plaisir la conduite qu’on tient à leur égard, nous pouvons rappeler que plusieurs d’entre eux souffrent beaucoup si on néglige de leur donner des témoignages d’intérêt ; leurs confidences à ce sujet, comme l’observation de leurs divers degrés d’intelligence, font une loi au médecin de s’enquérir de leur état avec bienveillance, et les attentions de ce genre qu’il peut avoir, de même que les négligences , volontaires, constituent le moyen de traitement moral le plus général , surtout chez les femmes. Ces influences sont tellement puissantes que, par leur emploi fait à propos, on peut calmer ou rendre furieux un malade, et qu’il y a, entre un service d’aliénés où règne ce principe et un service où le principe des répressions est très-fréquemment appliqué, une différence notable sous le rapport même des apparences extérieures. De ces observations opposées nous déduisons une conséquence identique , savoir : que puisque la grande généralité des aliénés chroniques est si sensible à l’éloge, au blâme, aux égards, à l’emploi des moyens doux, bienveillants, et à celui des moyens énergiques et coercitifs, ils sont dans des conditions favorables pour sentir amèrement, à des degrés différents bien entendu,. la peine d’être déclarés incurables, par cela seul qu’ils sont renvoyés dans un asile consacré à ce genre de malades.
Cette mesure, si pénible pour les aliénés, si injuste envers eux, blesse plus profondément encore les familles, qui, faisant cause commune avec leurs malades, en apprécient mieux toute la portée et tout le malheur.
Je n’oublie pas certainement, car j’en suis trop souvent témoin, que de mauvais parents, non-seulement ne manifestent aucun regret de voir leurs malades relégués parmi les incurables, mais en conçoivent le désir, font tout ce qui est en leur pouvoir pour hâter le prononcé de cette mort civile et en éprouvent une barbare satisfaction. Mais la conviction même de cette triste vérité ne doit-elle pas précisément empêcher de donner une prime aux mauvais parents et faire adopter les mesures les plus propres à conserver la morale publique et à activer le sentiment de famille ?
Et le médecin, quelle n’est pas son anxiété, lorsqu’il est obligé de faire un choix parmi ses malades ! L’administration ne lui impose pas seulement ce pénible sacrifice, elle exige une réponse qui dépasse fréquemment la mesure de son savoir et blesse sa conscience en même temps que son cœur. Une semblable détermination est d’ailleurs contraire à la science médicale ; toutes les observations sont ainsi morcelées ; le médecin de l’asile consacré aux curables n’étudie les aliénations mentales que dans leur, période d’acuité, tandis que celui de l’asile des incurables n’est appelé à constater que les périodes ultérieures ; pour tous, le progrès est impossible relativement à la marche de ces affections, et l’anatomie pathologique, lorsqu’elle n’entraîne pas de conséquences dangereuses, est frappée de stérilité, par cela seul que l’observation des phénomènes maladifs, incomplète et mutilée, ne vient pas en féconder les résultats.
S’il n’est pas convenable sous tant de rapports de créer des établissements consacrés exclusivement à des incurables, convient-il du moins de séparer entièrement les incurables des malades en traitement et de leur affec-
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ter des sections particulières dans le même établissement? Cette opinion, soutenue avec habileté par le docteur Damerow, et généralement accréditée en Allemagne, doit-elle être érigée en principe ?
La plupart des objections que nous venons d’énumérer contre le principe de construction d’asiles distincts pour lès curables et les incurables disparaissent, il est vrai, en partie lorsqu’il s’agit seulement de les séparer dans le même asile. Si l’appréciation des chances de curabilité présente les mêmes difficultés, du moins le jugement porté ne saurait avoir la même gravité, ni pour le médecin ni pour les malades. La conscience du médecin est rassurée par la continuité des soins qu’il peut donner aux malades et par la facilité de les faire réintégrer dans la section du traitement. Les malades peuvent bien, dans certains cas, avoir la conscience du jugement qui les frappe, mais, alors même, leur affliction est atténuée par l’idée du voisinage du lieu qu’ils viennent de quitter ét par l’espoir d’y revenir. Les familles elles-mêmes seront incomparablement moins affectées de la mutation de leurs malades d’une section dans une autre, que de leur translation lointaine, sans retour possible. Cependant, sous ces trois rapports, les objections présentées subsistent encore et militent contre la séparation complète entre les curables et les incurables ; comment ne pas en tenir compte? Pour nous, nous sentons très-bien qu’exceptionnellement, par suite de certaines dispositions administratives et d’une population considérable, comme à Paris, par exemple, cette séparation puisse être effectuée avec avantage; mais nous ne comprenons pas l’utilité d’en faire un principe de construction des asiles d’aliénés. Nous croyons, au contraire, qu’en faisant reposer la classification des
aliénés sur la considération de la forme de leur délire, sur le désordre de leurs penchants, etc., on obtiendra tous les bons résultats qu’on se promet de la séparation des curables et des incurables, sans avoir à en redouter les graves inconvénients. En effet, pour nous, cette question se résume ainsi : la séparation des curables et des incurables est-elle la réalisation du principe sur lequel doit reposer la classification des aliénés, c’est-à-dire est-elle fondée sur la réaction de ces malades les uns sur les autres? Eh bien, non, évidemment non; la cohabitation des incurables aliénés avec les curables ne saurait en général être nuisible ni pour les uns ni pour les autres. Un incurable agit et parle comme un curable, comme le dit très-bien Flemming. Sans doute la présence de quelques incurables pourrait éveiller des sentiments pénibles chez les curables, rpais ceux-là se trouvent naturellement séparés par notre principe de classification; ils le sont, non comme incurables, mais comme agités, déments, paralytiques, malpropres, etc., etc. Pour tous les autres incurables, c’est-à-dire pour la très-grande majorité, ils sont dans les conditions les plus favorables pour le développement du principe de réaction des malades les uns sur les autres. Les incurables, en effet, présentent toutes les formes de l’aliénation mentale aiguë et curable, depuis le délire le plus restreint jusqu’au désordre le plus complet des facultés intellectuelles, depuis l’apathie la plus profonde de la mélancolie jusqu’à l’excitation la plus forte de la manie. Leurs sentiments sont loin d’être plus désordonnés que ceux des malades qui offrent des chances de guérison; je puis même ajouter avec vérité qu’à cet égard ils sont mieux partagés que les curables ; leurs sentiments ont perdu de leur violence par leur du-
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rée même ; ils ont contracté, pendant leur séjour dans l’asile, des habitudes de soumission aux règlements, de respect et de déférence pour les chefs, d’ordre dans l’emploi des heures de la journée, de sociabilité enfin; conséquemment, loin de nuire aux curables, ils provoquent constamment chez eux, par la toute-puissance de l’exemple, des réflexions salutaires qui entraînent l’empire sur soi et des actes conformes à ceux dont ils sont les témoins.
De ces considérations nous concluons qu’il n’y a aucun rapport entre le degré de curabilité et le mode de réaction des malades les uns sur les autres, et que par conséquent une telle base de classification est inadmissible. Pour prouver la nécessité d’isoler les incurables des curables dans des bâtiments distincts, on a encore fait valoir, et cette objection n’est pas sans fondement, que leur réunion avait pour résultat de faire passer sous les yeux du médecin un trop grand nombre de malades et de diviser ainsi son attention au détriment des aliénés susceptibles de guérison. A cette objection nous répondons que, par la séparation des curables et des incurables, on ne remédie que très-imparfaitement à cet inconvénient, puisque toujours, quoi qu’on fasse, les sections de traitement seront encombrées d’incurables ; ainsi le veut la nature des choses, qui sera toujours plus forte que les théories médicales. D’ailleurs, d’après notre principe de classification, certaines sections contiendront relativement plus de curables, et l’attention du médecin sera sollicitée dans la mesure de lagravitédes affections et de l’intérêt qu’elles présenteront. Le médecin qui connaîtra ses malades et s’intéressera à leur sort saura bien et promptement discerner ceux qui réclameront ses soins particuliers, sans
qu’ils lui soient désignés par leur placement dans des bâtiments spéciaux.
Nous ne voyons donc pas de raisons solides pour séparer les curables des incurables dans le même établissement; nous rejetons donc cette mesuré, non-seulement parce qu’elle est injuste envers les malades et leurs familles, et d’ailleurs impossible à réaliser avec rigueur, mais parce qu’elle n’est pas conforme au principe qui doit prévaloir dans toute classification d’aliénés. Cette solution est importante à un autre point de vue, puisque la séparation que nous combattons conduit à doubler inutilement toutes les subdivisions d’un établissement (comme on a été contraint de le faire à Illenau), et, par les dépenses qu’elle entraîne, pourrait empêcher plusieurs départements d’élever des asiles d’aliénés. Cette considération est d’autant plus puissante à nos yeux que nous regardons comme une anomalie dans l’administration de la charité publique, et comme un grand mal, que la loi de 1838 n’ait pas doté chaque département d’un établissement spécial.
4° Séparation entre les aliènes , les idiots et les épileptiques.. Le gouvernement du duché de Bade a compris la nécessité de séparer des aliénés les idiots, les crétins et les épileptiques, et il leur a affecté l’ancien établissement de Pforzheim.
L’un de ces motifs déterminants a été de limiter le nombre des aliénés à 400, nombre au-delà duquel l’unité de direction lui paraît difficile. Un deuxième motif a été que l’établissement d’ Illenau a déjà vingt subdivisions, et que l’addition de nouvelles sections serait une complication fâcheuse. D’autres considérations plus graves encore ont dirigé le gouvernement; de Bade dans sa détermination. Il a justement pensé que les crétins et
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les épileptiques impressionnent plus péniblement les aliénés que les autres espèces de malades. 11 a craint avec raison que la réunion des crétins et des aliénés dans le même asile ne fût pénible pour les parents, et que les classes élevées surtout ne fussent détournées par cela seul d’envoyer leurs aliénés. Il a pensé enfin que si les idiots étaient admis dans le même établissement, ce ne pourrait être qu’au préjudice des incurables; mais à quelle distance sont les aliénés incurables des idiots et des crétins (1)! Les médecins qui parlent en faveur d’une semblable réunion obéissent, à leur insu, à une idée fausse qu’ils se font des aliénés incurables ; ils ne réfléchissent pas que souvent chez ce genre de malades il y a plutôt perversion que nullité des facultés intellectuelles et affectives, et qu’ils sont très-susceptibles d’être impressionnés péniblement par le milieu qui les entoure, comme nous l’avons démontré précédemment. Parmi les incurables, il y en a un grand nombre qui éprouvent des rémissions, et même de véritables intermittences, et qu’on juge alors de l’influence que peut exercer sur eux un pareil spectacle ! Il en est de même pour cette partie nombreuse d’incurables dont l’aliénation est plus ou moins partielle. Les déments euxmêmes sont rarement au degré d’abrutissement qui les rende insensibles à des impressions pénibles. Il est évident d’ailleurs que les crétins et les idiots sont plus facilement distingués des aliénés que les curables ne peuvent l’être des incurables.
En séparant ces trois catégories de malades des aliénés, le duché de Bade a donc simplifié les questions déjà
(1) Voir à ce sujet le mémoire, aussi bien pensé que bien écrit, que le docteur Félix Voisin a publié sur l’idiotie. Paris, 1843.
si complexes d’un établissement d’aliénés. Toutefois nous ne saurions approuver le placement des épileptiques dans le même asile où sont renfermés et vraiment séquestrés les crétins et les idiots ; quelque grande que soit la séparation des uns et des autres, leur réunion dans le même asile n’en est pas moins une anomalie. Dans cette réunion, les épileptiques ne reçoivent pas de la société tout l’intérêt dû à leur malheur, et la médecine ne doit pas être complice d’un tel abandon,' elle doit s’efforcer de plus en plus d’arracher quelques victimes à cette cruelle maladie, et la première chose à faire, pour y arriver, c’est de les faire placer dans des conditions propres à relever leur moral, au lieu de révolter leur sensibilité déjà si vive, en les assimilant aux êtres les plus hideux et les plus dégradés par la nature.
5° Grands et petits établissements. Doit-on adopter le principe de construire de grands établissements pour 400 ou 500 aliénés, ou ne peut-on pas, sans inconvénient pour les aliénés, et avec avantage sous d’autres rapports, élever de petits établissements destinés, par exemple, à 100 ou 150 aliénés?
Bien des raisons militent en faveur des grands établissements d’aliénés, et nous sommes loin d’en vouloir dissimuler la valeur.
Un grand établissement constitue un tout parfaitement distinct; il a une. vie propre ; il se suffît à luimême en produisant tout ce dont il a besoin ; il peut posséder tout ce qui peut avoir une utilité quelconque pour les aliénés, salles de réunion, ateliers multipliés, employés de divers ordres, parce que le nombre des malades légitime tous les sacrifices.
Pour la même raison, un grand établissement présente naturellement toutes les subdivisions que réclame
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une classification médicale, tandis que, pour obtenir le même résultat dans un petit établissement, il y aurait nécessité de constructions deux fois plus grandes que ne l’exigerait le nombre des malades.
Enfin il est évident que , proportion gardée, les grands établissements sont moins onéreux que les petits, sous le double rapport delà fondation et de l’entretien.
Nous savons bien qu’on a fait valoir, contre les grands établissements, la difficulté d’établir l’unité de direction ; mais cette objection ne. nous touche pas, car elle peut être résolue par le nombre et par le choix des auxiliaires, surtout si, comme à Illenau, ils sont choisis par le médecin- directeur. N’est- il pas possible alors de prévenir les collisions entre les médecins et les divers employés, en limitant leur sphère d’action à certaines parties de l’établissement, qui toutes seraient reliées entre elles, et formeraient l’unité désirée sous l’influence d’un médecin-directeur habile ? Sans doute, les conflits peuvent surgir ; le deuxième médecin peut vouloir usurper une indépendance absolue, et le médecin en chef exercer une autorité despotique, ou manquer des qualités nécessaires pour le commandement; mais, dans ce cas, la cause de désordre existe dans les hommes et non dans l’institution. De plus, en faisant cette objection, on oublie que tous les malades d’un grand établissement sont loin d’exiger un traitement et l’attention du médecin dans la même mesure et au même degré. Pour qui connaît l’intérieur d’un établissement d’aliénés, il est démontré qu’après un certain laps de temps, une section même de traitement de 200 aliénés n’en contient pas plus de 30 qui exigent simultanément les soins attentifs du médecin. Sans doute les autres malades ont également besoin de son appui tutélaire, et ce
serait un crime de les abandonner à eux-mêmes et à la brutalité des gardiens; mais il est positif qu’un médecin expérimenté peut, en très-peu de temps, faire pour eux tout ce que l’humanité et la science réclament.
Les grands établissements ont donc d’incontestables avantages; la question à examiner maintenant, c’est de savoir si ces avantages sont de nature à leur assurer une préférence exclusive. Nous ne craignons pas de répondre négativement. En effet, dans l’application du principe des grands établissements d’aliénés, on est dans la nécessité de les peupler de malades entraînés loin de leur domicile. Que résulte-t-il du seul fait de la translation lointaine des aliénés? C’est qu’ils sont mis hors du droit commun, puisque toutes les autres misères sont soulagées par les administrations locales. L’éloignement de l’asile apporte nécessairement un retard déplorable dans l’accomplissement de la mesure de l’isolement, en même temps qu’il a pour effet de mettre un obstacle presque invincible aux visites des familles et des amis, et de donner une excuse à la négligence des mauvais parents. Enfin le médecin se trouve ainsi privé de la connaissance des antécédents et de la ressource des relations des aliénés avec leurs familles, ressource précieuse pour le traitement moral.
Le principe d’élever de grands établissements d’aliénés a donc pour résultat nécessaire de produire une déviation dans l’administration de la charité publique, de porter une atteinte profonde à la morale publique et au sentiment de famille, et de nuire au traitement des aliénés, soit en empêchant de leur donner les soins dans la période de la maladie où ils seraient les plus fructueux, soit en les privant de moyens moraux auxquels la science reconnaît une puissante influence.
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Toutes ces raisons sont de nature à militer en faveur des petits établissements, et sans proclamer leur supériorité, nous ne croyons pas qu’ils aient tous les inconvénients qu’on leur a reprochés. Nous pensons qu’un asile de 100 à 1 50 aliénés suffit pour occuper entièrement un médecin-directeur ; si l’on objecte contre notre opinion la raison d’ économies, nous répondons que l’économie ne doit pas prévaloir sur l’intérêt des malades, de leurs familles et de la société, et que d’ailleurs cette raison perd beaucoup de sa force lorsqu’on admet avec nous que les asiles d’aliénés peuvent avoir plusieurs étages, que les corridors sont inutiles et qu’il n’v a aucun inconvénient à réunir les curables avec les incurables. Cette dernière considération a tant d’importance ici, qu’il faudrait renoncer à faire de petits établissements, s’il était indispensable de séparer les curables des incurables, tant les subdivisions de l’établissement devraient être multipliées , et tant serait minime la population de chacune d’elles.
Heureusement que cette nécessité n’existe pas et qu’un asile de 100 à 150 aliénés présente tous, les éléments d’une classification vraiment médicale.
6° Du médecin et du directeur. Dans un asile d’aliénés, j’ai beau chercher les fonctions d’un directeur et celles d’un médecin, je ne trouve que celles d’un médecin. Tous les faits qui concernent les aliénés sont tellement liés qu’il est impossible d’en attribuer un certain ordre au médecin et un autre à un directeur. Placerat-on en des mains différentes l’action sur les choses et l’action sur les personnes, la direction matérielle et la direction morale ? L’une et l’autre, selon nous, réclament l’unité de vues et conséquemment de pouvoir. Si, dans les établissements où cette autorité est partagée Falret. -42
entre un directeur et un médecin, il s’élève tant de conflits, ils doivent être moins attribués aux personnes qu’à la nature des choses et à l’impossibilité de tracer des limites précises entre ces deux ordres de fonctions. Je sais bien qu’il y a tout un ordre de faits relatifs aux détails matériels de l’économie et à la comptabilité, qui sont étrangers à la médecine; mais ces fonctions sont celles d’un économe et non celles d’un directeur.
Pour faire passer dans l’esprit du lecteur ma conviction profonde à cet égard, pour lui faire sentir tous les avantages de l’introduction de la pensée médicale dans l’administration d’un asile d’aliénés, il conviendrait d’entrer dans la voie pratique et de montrer, par le détail des actions de tous les instants, le besoin indispensable de cette direction. Mais cette question est trop importante et trop étendue pour être traitée incidemment, et nous devons nous borner ici à l’exposé de quelques généralités.
Le principe qui domine cette question est celui-ci : les mesures que peut prendre l’administration dans un asile d’aliénés sont-elles de nature à exercer de l’influence sur le moral de ces malades? S’il en est ainsi, il est évident que les mesures administratives sont du domaine delà médecine mentale. Eh bien, personne ne peut en douter; toutes les circonstances dont un malade est environné constituent une partie essentielle du traitement moral, et ce n’est qu’à la condition de disposer de toutes ces circonstances que le médecin peut opposer la variété des moyens à la diversité des affections et des caractères.
Pour le prouver, qu’il nous suffise de citer unexemble relatif au personnel d’un établissement. Relèverat-il du médecin ou du directeur? Tout médecin d’alié-
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nés sait que le concours des serviteurs de tout ordre doit être réglé par son autorité, que ce n’est qu’à ce prix que leur influence peut être favorable. Lui seul doit les choisir, et il ne se laissera pas diriger, comme l’administration, par une étroite économie, car il connaît toute l’importance de ses auxiliaires de tout ordre. Une fois choisis, les serviteurs doivent agir conformément à ses indications et faire taire tous leurs sentiments particuliers pour n’écouter que la voix du médecin ; car lui seul connaît tout ce qui est relatif aux aliénés, et le mode de concours que chaque serviteur doit lui donner pour atteindre le but désiré. Dans cette direction imprimée aux divers employés d’un établissement réside le moyen le plus général de traitement moral, celui qui agit avec d’autant plus d’efficacité qu’il s’exerce d’une manière plus constante et plus inaperçue. C’est un réseau humain dont le médecin entoure ses malades pour coordonner leurs mouvements, régler leurs pensées, modérer leurs sentiments et présider à toutes leurs actions. Il n’y a que le praticien éclairé qui puisse comprendre toute Détendue des influences qu’ont sur l’esprit des malades ces moyens d’action calculés avec discernement, et employés avec une constante uniformité. Mais, pour qu’il en soit ainsi, il est indispensable que tous les serviteurs soient bien convaincus de l’autorité suprême du médecin ; s’ils n’ont pas cette conviction, et s’ils entrevoient un pouvoir rival ou supérieur, il est évident que leur concours est faible et vacillant, que leur conduite est faussée à chaque instant, que l’ordre de rétablissement est sans cesse compromis, et qu’au milieu de cette division de pouvoirs l’aliéné manque de l’appui qui lui est indispensable. Son esprit en désordre n’a plus de contrepoids dans l’autorité du médecin, et il est ainsi privé
du moyen le plus précieux de régulariser ses idées, de réfréner ses penchants et d’exercer un empire salutaire sur lui-même. On le voit donc, pour être efficace, l’action du médecin sur le personnel doit être toute puissante. La même vérité ressortirait de l’examen de tous les faits de la vie réelle d’un établissement ; mais les considérations que nous venons de présenter témoignent assez de la nécessité de réunir sur la même tête les fonctions de directeur et de médecin. On peut d’ailleurs constater les bienfaits de la réalisation de ce principe dans plusieurs établissements de France, et à Illenau, où nous avons vu la pensée médicale vivifier et régulariser constamment les mesures administratives.
7° De T exercice du sentiment religieux dans les asiles (T aliénés. Dans l’organisation d’illenau, le fait que j’ai le plus admiré et qui m’a vivement ému, c’est la réunion de tous les jours des deux médecins-adjoints et des deux pasteurs de l’établissement, sous la présidence du médecin-directeur. Ce fait constitue à lui seul tout un système d’administration médicale, et la manière dont il s’est accompli sous mes yeux m’a pénétré de la plus haute estime pour tous ces dignes amis des aliénés, et surtout pour l’homme éminent qui a su établir et maintenir un si bel ordre. De cette manière, l’unité de vues est aussi complète que possible et les pasteurs y sont intimement associés. Ils prennent connaissance, comme les médecins, des documents sur les malades transmis par les familles et les autorités locales ; ils entendent les observations de tout ordre faites par le médecin-directeur et ses auxiliaires, et font part euxmêmes de celles qu’ils ont recueillies dans la journée; dans cet échange d’observations, on ne pourrait savoir qui donne et qui reçoit, si le respect de la hiérarchie,
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préétabli dans les cœurs, ne se manifestait spontanément, comme pour ajouter un nouveau charme au puissant intérêt de ces réunions.
Jusqu’à quel point cette coopération active des pasteurs est -elle utile pour le traitement des aliénations mentales? Et d’abord, est-il convenable de leur donner un libre accès dans les établissements d’aliénés?
On ne peut disconvenir que partout où les hommes sont réunis, c’est un devoir de rappeler et de propager les principes éternels d’où émanent les rapports de -l’homme avec l’homme, et de celui-ci avec la Divinité. Le sentiment religieux est inhérent à notre nature; par cela même, il demande à être développé et satisfait, et il doit l’être pour assurer le présent et préparer l’avenir.
Les aliénés feraient-ils exception à cette règle générale? Serait-elle autorisée par le désordre de leur intelligence et de leur moral? Non, sans doute. Malgré la confusion de leurs idées et de leurs sentiments, les aliénés sont loin d’être désordonnés en toutes choses, et la maladie n’a pas fait table rase dans leur nature intellectuelle et morale. En examinant sans prévention la population des asiles d’aliénés, on trouve que la très-grande généralité des hommes et la presque totalité des femmes conservent, à des degrés variables, le sentiment religieux. Sans doute, il peut être obscurci, et ses manifestations peuvent être empêchées par l’altération des autres sentiments et par le trouble de l’intelligence; mais, lorsqu’on l’interroge convenablement, on constate que c’est un des plus vivaces de la nature humaine. Cette observation psychologique a d’ailleurs reçu la sanction réitérée de la pratique dans certains asiles d’aliénés, et il est impossible de ne pas
avoir été frappé, en assistant aux exercices du culte, des dispositions tout à fait convenables qu’y apportaient ces malades.
C’est donc un devoir de cultiver le sentiment religieux chez les aliénés, et de les faire rentrer, sous ce rapport comme sous tant d’autres, dans la loi commune.
Mais le traitement de l’aliénation mentale peut-il se concilier avec l’accomplissement de ce devoir ? A nos yeux, la réponse à cette question ne saurait être douteuse. Nous n’éprouvons pas la moindre hésitation à publier que, non-seulement le traitement des maladiesmentales est compatible avec l’exercice du sentiment religieux, mais encore que la culture de ce sentiment et la présence d’un pasteur dans un asile d’aliénés doivent être considérés comme des moyens précieux pour la guérison des aliénations mentales. Dans cette question importante, nos, convictions profondes nous séparent complètement de celles de Pinel et d’Esquirol.
Pourquoi, en effet, y aurait-il exception à l’égard du sentiment le plus capable d’opérer une réaction forte et durable, alors que le traitement moral n’a pour but que le rétablissement de l’équilibre des pouvoirs de notre âme, et pour levier que ta diversité de leur action réciproque?
L’énergie du sentiment religieux peut être évoquée avec avantage chez presque tous les aliénés, du moins dans différentes phases de leur maladie. Voilà la règle. Son application, dans la généralité des cas, ne présente aucune difficulté sérieuse et ne demande que l’emploi dés voies de douceur et de persuasion, c’est-à-dire des mêmes procédés, doux et insinuants, qui constituent la base de la conduite du médecin envers les aliénés.
C’est aux aliénés dont la raison et les sentiments sont
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partiellement troublés que l’exercice du sentiment religieux est plus constamment applicable et plus généralement fructueux. La religion a des conseils précieux pour cette nombreuse espèce d’aliénés. Aux aliénés mécontents d’eux-mêmes comme de toutes choses, et qui recommencent sans cesse le récit de leurs défiances, de leurs plaintes, de leurs anxiétés, de leurs tourments et des persécutions dont ils se croient les victimes, la religion présente des consolations qui ont d’autant plus de chances de devenir efficaces qu’elles font appel aux sentiments les plus dignes de notre nature. Elle provoque la soumission aux décrets impénétrables de l’auteur de notre être, lapatienceet la modération dans l’adversité et l’indulgence même envers des ennemis. Elle montre, par de nombreux et saisissants exemples, que la confiance dans la Providence amène un allègement soudain, et que, par sa toute-puissance, le calme succède à l’orage dans les moments qui paraissent les plus critiques à la faiblesse de la raison humaine. Aux aliénés que la douleur absorbe dans le silence et l’immobilité, ou dont toutes les facultés sont concentrées d’une manière pénible sur un petit nombre d’objets, la religion montre le danger et F injustice de ne pas réagir de toutes ses forces contre les peines de l’âme; elle signale la multiplicité des devoirs de l’homme et son impuissance à les accomplir si, au lieu d’exercer de l’empire sur lui-même, il se laisse subjuguer par des préoccupations exclusives. La religion sollicite de ces malades l’action et le travail comme commandés à notre nature dépendante par le souverain Être.
La religion a des consolations et des enseignements pour les situations les plus diverses de l’esprit et du cœur, dans l’état de santé comme de maladie.
C’est ainsi qu’aux aliénés indécis, irrésolus, elle donne des règles fixes sur tous les objets; et aux aliénés timorés, défiants de leurs forces jusqu’à l’humilité la plus excessive, elle fait voir la merveilleuse alliance dans l’homme des misères et des grandeurs. C’est ainsi qu’à ceux qui, voyant toutes choses à travers le prisme de la béatitude, ne trouvent aucun obstacle à la satisfaction de leurs désirs et à l’accomplissement de leurs idées d’orgueil et de domination, la religion rappelle les étonnants contrastes de l’âme humaine, et en induit facilement que des desseins humbles et modestes conviennent mieux à la faiblesse de nos moyens que les prétentions de la vanité et les vastes entreprises de l’ambition.
Les aliénés sont-ils dominés par la passion de l’amour? La religion épure ce sentiment et par cela même en atténue la dangereuse ardeur, lorsqu’elle est impuissante à le bannip du cœur de l’homme, pour le remplir de l’amour de ses devoirs envers ses semblables et envers Fauteur de son être.
Aux aliénés accablés de l'ennui de la vie et roulant incessamment dans l’esprit la triste, l’horrible pensée du suicide, la religion, tout en imposant le devoir de la résignation, fait briller l’espérance d’un secours d’en haut pour dissiper ou alléger les douleurs les plus profondes. A la prétention du droit de disposer à son gré de son existence, elle oppose le dogme si juste de l’entière dépendance de la créature envers le créateur, et proclame les châtiments réservés aux infracteurs des lois divines.
Dans la manie même, où toutes les facultés de l’homme, bouleversées dans leur rapide mouvement, offrent l’image du chaos, la religion, mieux que tous
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les moyens humains, suspend, au moins momentanément, ce désordre extrême par la majesté de sa parole, par la pompe de son culte et par la puissance des souvenirs ; et l’on conçoit que cette suspension du délire, qui fait succéder le calme à l’agitation, puisse, réitérée dans une mesure convenable, provoquer, par la réflexion, l’empire sur soi-même, et devenir ainsi le mobile de la guérison.
Inutile de parler de l’influence de la religion sur l’état de démence : elle est ordinairement nulle, comme toute autre influence; mais si quelque éclair vient parfois sillonner ce tombeau de la raison humaine, la religion a pour mission de le mettre à profit pour consoler le présent et assurer l’avenir.
La convalescence, enfin, présente pour l’enseignement religieux un moment bien opportun qu’il convient de saisir avec toute la prudence que commande une raison si vacillante encore. La religion aura pour effet certain de fortifier l’âme contre les épreuves si multipliées de la vie, si dures et si continues dans les classes de la société qui fournissent les malades aux asiles publics d’aliénés; elle aura pour résultat de rompre beaucoup de mauvaises habitudes, de faire aimer la pratique des devoirs, et par suite d’empêcher un grand nombre de rechutes.
La religion, comme moyen de traitement, peut donc s’adapter à toutes les formes des maladies mentales, et dans toutes ces circonstances, elle parle avec une autorité qu’aucune science humaine ne peut égaler, puisqu’elle puise ses enseignements à la source divine.
Sans doute, dans l’emploi d’un levier moral aussi puissant, il faut se conduire avec prudence et réserve, et viser à atteindre le but sans le dépasser. Il importe
de s’opposer à l’éveil prématuré du sentiment religieux, d’empêcher l’accès de tout ce qui peut l’exalter, de temporiser avec certains caractères et dans certains cas d’aliénation mentale. Dans les mélancolies mystiques surtout, il est indispensable d’éloigner toutes les occa^sions propres à activer un sentiment désordonné ; toute lecture, toute conversation relatives à la religion doivent être interdites. Tant que le mal est dans toute sa force, on ne peut sans danger cultiver le sentiment religieux; mais, dans ces cas exceptionnels même, on peut, dans le principe ou au déclin de la maladie, espérer être utile en cherchant à redresser tout ce que l’esprit contient d’erroné sur les sujets religieux. Si, dès l’origine de la maladie, on a le soin de présenter la religion sous l’aspect le plus consolant; si la toutepuissance de Dieu est plutôt invoquée comme source de miséricorde que de châtiment; si des passages de l’Écriture, empreints de douceur et de clémence, sont mis avec discernement sous les yeux des mélancoliques poursuivis par des frayeurs sans cesse renaissantes de punition éternelle, on parvient quelquefois à arrêter la marche de la maladie et à mettre obstacle à des tentatives de suicide. Les mêmes moyens procurent les mêmes résultats lorsque le délire mystique a perdu de son intensité, et que le malade est accessible à quelques distractions.
La culture du sentiment religieux chez les aliénés n’est donc pas seulement un devoir ; elle est un moyen précieux de traitement par sa puissante diversion aux préoccupations maladives, en même temps qu’elle est une source de consolations pour toutes les douleurs.
Il s’agit maintenant de régler l’exécution de ce principe.
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Est-ce au médecin, arbitre suprême de tout ce qui concerne les aliénés, à se charger sans partage de la culture du sentiment religieux? C’est lui qui connaît le mieux la diversité des altérations des sentiments et des idées, et lui seul connaît les altérations du physique concomitantes. C’est à lui, comme à leur centre naturel, que doivent aboutir toutes les parties du service d’un asile d’aliénés. Il les résume en sa personne, et l’unité d’action qu’il constitue est le mobile le plus puissant pour remuer les cœurs, régler les intelligences et harmoniser les différentes facultés de notre nature intellectuelle et morale. A tous ces titres, le médecin a des droits imprescriptibles pour donner l’impulsion à la culture du sentiment religieux chez ses malades, pour préciser les cas où elle peut être favorable, et pour déterminer les bornes dans lesquelles doit en être circonscrit l’exercice. Plus ce levier est puissant sur les âmes, plus le médecin doit être soigneux d’en surveiller l’emploi, et plus il doit se montrer tuteur zélé et intelligent des infortunés mineurs confiés à toute sa sollicitude d’homme, comme aux lumières de sa science spéciale. Mais doit-on induire de ces faits, dont je sens toute la vérité et toute l’importance, que le médecin peut faire entendre aux aliénés le langage le plus convenable lorsqu’il s’agit de religion, et que lui seul doit commander, au nom des principes religieux, la résignation et l’empire sur soi-même? Non certainement. Pour moi, du moins, je n’entends pas ainsi les devoirs d’un médecin d’aliénés, relativement à l’exercice du sentiment religieux, et je délègue mes pouvoirs à l’autorité ecclésiastique dans les limites que j’ai déjà posées, c’est-à-dire avec la réserve de tous mes droits detuteur et de médecin.
Le prêtre seul réunit toutes les conditions de puissance et d’action sur le sentiment religieux ; tout en lui donne l’éveil à ce sentiment, et l’actualité de l’impression, et la vivacité des souvenirs, et l’autorité de sa parole. Le médecin peut, sans doute, parler de religion à ses malades avec dignité et dans les moments les plus opportuns ; mais rarement il exerce de l’influence sur leur esprit, parce qu’il n’est pas revêtu du caractère sacré et qu’il n’a pas pour mission de rappeler aux hommes les lois divines. Chez les protestants euxmêmes, qui jouissent de la liberté d’interpréter les Écritures et qui sont affranchis de la confession, leurs pasteurs, dont l’action se trouve ainsi très-restreinte, doivent néanmoins, plus que le médecin, sous le rapport religieux, impressionner le cœur et l’esprit des aliénés. A plus forte raison l’intervention du prêtre estelle indispensable chez les catholiques; par la direction de la conscience, par la fixité des dogmes et la pompe du culte, il exerce une influence incomparable; il captive les sens, l’imagination et l’âme tout entière.
Mais pour produire tout le bien qu’on doit attendre de son ministère, il ne suffît pas que le prêtre célèbre les offices en présence des aliénés, qu’il leur fasse même des instructions religieuses ; ce sont là des avantages sans doute, puisque l’éveil du sentiment religieux peut en être la suite, et que la réflexion solitaire et le retour des mêmes cérémonies peuvent le développer.. Mais comment le prêtre agira-t-il efficacement sur des malades qu’il ne connaît pas, et comment des sermons faits pour tous pourront-ils produire une forte impression sur chacun? Pour entrer dans la voie du traitement moral dont nous avons posé les bases, et pour obtenir un grand résultat de l’intervention d’un prêtre dans un
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asile d’aliénés, il importe que, par de fréquents rapports avec eux, il s’empare de leur confiance et pénètre dans l’intime connaissance des idées maladives, des sentiments altérés; qu’il varie son langage selon les formes si diverses des maladies mentales et selon les individualités plus diverses encore ; il faut qu’il proportionne ses discours à la mesure comme aux écarts de leur intelligence et de leur moral. Ce n’est qu’à cette condition qu’il pourra arracher les uns à leurs préoccupations maladives, et fixer l’irrégulière mobilité des autres, pour faire goûter à tous les dogmes et la morale du christianisme. Cette nécessité entraîne évidemment la résidence du prêtre dans l’établissement, et alors se présente cette question délicate et complexe : Quels doivent être les rapports du prêtre avec le médecin et avec les aliénés? N’a-t-on pas à redouter que le prêtre n’usurpe, ne détruise l’autorité du médecin? N’a-t-on pas à craindre que, par un excès de zèle, il ne dépasse le but en donnant au sentiment religieux un développement exagéré? N’y a-t-il pas danger enfin à prendre pour auxiliaire du traitement un homme étranger aux connaissances médicales ?
Ces trois objections se réduisent à une seule : le prêtre se soumettra-t-il à l’autorité médicale? Nous sommes loin de contester la valeur de cette objection. Sans doute l’esprit de domination peut animer un prêtre et entraîner de graves inconvénients ; mais conclure de la possibilité d’un fait à sa réalité, à sa fréquence telle qu’un principe dont nous avons montré l’excellence doive être rejeté par cela seul, c’est rompre avec la logique pour céder à un sentiment de frayeur ; c’est supposer gratuitement le développement des mauvais penchants de la nature humaine, et ne pas com-
prendre ce que peut dans les âmes élevées et généreuses le zèle du bien et le dévouement pour de nobles occupations et pour l’accomplissement de ses devoirs. Ces craintes d’ailleurs ne tendent pas à atténuer la valeur du principe; elles ne s’adressent qu’aux conséquences qui peuvent en découler, et qui, loin d’être inhérentes à ce principe, ne dépendent absolument que des hommes chargés de l’appliquer. Ce n’est donc là qu’une question de personnes, et l’on sait quelles solutions reçoivent les questions de ce genre : on épuise toutes les voies de la persuasion, et si la triste conviction de ne pouvoir s’entendre est acquise des statuts de l’établissement donnent le moyen de se séparer, et l’autorité du médecin n’en devient que plus éclatante à tous les yeux.
Pour nous, nous avons la conviction que la bonne harmonie entre le prêtre et le médecin sera la règle, et la mésintelligence une rare exception. La voix du médecin sera écoutée lorsqu ’elle sera contrainte de s’élever pour parer aux inconvénients d’un zèle trop ardent, en admettant d’ailleurs que ses observalions se produisent avec réserve et convenance ; il sera également facile de persuader à un prêtre, sans faire la moindre infraction à sa liberté, de s’abstenir dans les cas où son intervention est jugée nuisible. L’essentiel est que le choix du prêtre soit bienfait, et que ses rapports avec le médecin soient fondés sur une estime et une bienveillance réciproques. Si le prêtre est éclairé, modéré, doux par caractère, il sentira que l’unité d’action est indispensable à l’amélioration du sort des aliénés, comme au traitement des maladies mentales; que l’impulsion doit nécessairement être donnée par le médecin, puisque lui seul, connaissant tous les faits, peut le mieux
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en faire fructifier la connaissance, et puisque c’est lui que les plus puissants intérêts lient aux malades, et sur lequel pèse la plus grave responsabilité. Dans cette persuasion, l’ecclésiastique s’efforcera, dans toutes ses paroles, dans tous ses actes, de devenir l’interprète fidèle de la pensée médicale. Loin de songer à usurper l’autorité médicale, il mettra tous ses soins à la relever aux yeux de tous, bien convaincu que c’est un moyen certain de concourir au succès du traitement. Si, de son côté, le médecin, plein d’égards pour la dignité du sacerdoce, saisit toutes les occasions de faire sentir l’importance de sa mission ; si, tout en restant inébranlable dans la suprématie de l’autorité médicale, il sait la faire aimer et respecter par l’aménité et la délicatesse de ses procédés ; s’il prépare les voies à son puissant auxiliaire, au lieu de l’entraver dans sa marche ; s’il a assez d’élévation d’intelligence et de bonté de cœur pour ne pas être tenté d’ériger en pouvoir despotique son autorité tutélaire, l’heureux accord entre le médecin et le prêtre est assuré ; des rapports fréquents et pleins de franchise prémunissent contre les fausses interprétations, et arrêtent le mal avant qu’il ait poussé de profondes racines ; toute rivalité devient impossible ; ils se servent mutuellement d’appui, et ainsi tout concourt au libre développement de F exercice du sentiment religieux.
Reste, en partie du moins, la troisième objection, tirée du défaut de connaissances médicales chez le prêtre. Nous reconnaissons volontiers que les ecclésiastiques, comme les hommes du monde en général, les jurisconsultes et les psychologues de profession, sont disposés à ne considérer dans la folie que l’élément intellectuel de notre nature, et que, par l’abstraction de l’élément matériel, ils ont des manières de voir exclusives, er-
rouées; que par suite ils sont exposés à avoir, envers les aliénés, une conduite partiale, injuste et ne répondant pas à tous les besoins du traitement. Mais, une fois admise la nécessité de se soumettre à la direction du médecin, le prêtre n’a pas besoin d’études médicales approfondies. Autant elles sont indispensables au médecin pour apprécier les indications si diverses des maladies mentales et pour préciser le mode de traitement applicable à chaque individualité, autant, dans l’exécution et lorsque la ligne générale de conduite est bien tracée, il est possible de faire beaucoup de bien aux aliénés par la seule possession de ce tact pratique qui résulte d’un jugement prompt et sûr et de la connaissance des hommes, auquel le médecin lui- même doit souvent ses plus heureuses inspirations. Nous devons d’ailleurs ajouter que la connaissance des hommes est insuffisante pour parler convenablement aux aliénés, et que le prêtre, pour devenir l’auxiliaire du médecin, doit étudier leurs mœurs et leurs habitudes. Ce n’est qu’à ce prix qu’il trouvera des paroles appropriées à leur état spécial, et que sa conduite pourra être jucidieusement calculée sur les particularités de leur délire. Mais l’aptitude à saisir ces particularités se développera facilement sous la direction médicale, et un prêtre intelligent, viyant au milieu des aliénés, se - familiarisera facilement avec le caractère spécial de leurs affections. Ne pas vouloir lui confier le rôle d’auxiliaire du traitement ainsi compris, ce ne serait rien moins que proclamer l’exclusion de tout auxiliaire, et refuser à tous l’accès auprès des aliénés, par la raison que toute parole proférée devant eux, tout acte fait en leur présence, peuvent exercer une influence fâcheuse sur leur esprit.
Ainsi tombent toutes les objections contre la culture
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du sentiment religieux par le ministère d’un prêtre dans les asiles d’aliénés. L’intervention d’un pasteur est légitimée; les fonctions et les prérogatives du prêtre et du médecin sont bien définies, la hiérarchie est bien fixée, les conditions de bonne harmonie entre le prêtre et le médecin sont établies et consenties, et dans le cas de conflits, force reste à l’autorité médicale. Dans cet état de choses, le médecin doit désirer et favoriser l’action du prêtre, même en dehors de l’action religieuse; il provoquera de fréquents rapports de société entre le pasteur et les aliénés ; dans l’intérêt bien entendu de ces infortunés, il l’engagera à faire des cours variés, selon le degré d’ouverture de leur esprit et selon leur position sociale; enfin, dans certaines circonstances, il ne manquera pas de mettre à profit l’influence toute particulière sur les âmes que lui donne son caractère religieux, pour obtenir des confidences sur les causes des maladies, sur les idées et les sentiments les plus intimes, que les femmes surtout dérobent souvent avec tant de soin à sa connaissance.
L’action des prêtres ainsi comprise n’est exercée que dans un très-petit nombre d’asiles d’aliénés. Elle est en honneur à Siegburg, à lllenau, et dans mon service de la Salpêtrière.
Le docteur Jacobi, qui a tant fait pour l’amélioration du sort des aliénés et pour le progrès de la spécialité des maladies mentales, s’empressa d’inaugurer à Siegburg l’exercice du sentiment religieux, par l’intermédiaire d’un prêtre catholique et d’un pasteur protestant. Ce sage médecin proclame l’influence bienfaisante de cet exercice sur l’esprit des aliénés ; il avoue que les résultats ont été différents suivant les divers degrés de capacité des ministres de la religion, mais il assure qu’il
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n’a jamais eu à déplorer ni le moindre conflit d’autorité ni le plus léger inconvénient. Après une expérience de tant d’années, ajoute-t-il, je regarderais comme un mal irréparable l’éloignement des pasteurs de l’ établissement de Siegburg.
Le docteur Roller s’est empressé de procurer à lllenau un avantage aussi précieux, et il en a assuré le bienfait d’une manière plus forte qu’à Siegburg même, en faisant doter avec plus de générosité les fonctions des pasteurs. Nous avons déjà dit de quels égards le docteur Roller les entoure, et comment il entend leur participation aux soins des aliénés : ils ne sont pas seulement chargés de tout ce qui concerne la culture du sentiment religieux; ils font aux aliénés des cours variés selon leur diversité d’intelligence et d’instruction; ils ont avec eux des entretiens fréquents, et les accompagnent souvent dans leurs excursions ; de plus, ils instruisent, moralisent les gardiens, et leur font sentir l’importance de leur mission. Enfin, sous la direction médicale, ils prennent connaissance de tous les documents qui peuvent les rendre plus aptes à remplir leur rôle d’auxiliaires, et ils participent activement au traitement moral des aliénés. Tantôt ils préparent l’action des médecins, en leur révélant des causes ou des symptômes cachés dont la confidence est due au caractère sacré dont ils sont revêtus ; tantôt ils deviennent auprès des aliénés les interprètes de la pensée médicale, que leur intermédiaire rend plus facile à accepter et plus puissante : toujours ils secondent avec discernement et persévérance l’autorité médicale. Aussi, le docteur Roller, appréciateur si judicieux de tant de soins pour les aliénés et de leur déférence pour les avis des médecins, rend-il une justice complète à ces dignes auxi-
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liaires; il vit avec eux dans une parfaite harmonie, et lors de ma visite à Illenau, ce confrère, plein de circonspection et d’une expérience consommée dans la spécialité des maladies mentales, me disait avec l’accent d’une conviction profonde, que, privé du concours des pasteurs, il ne consentirait pas à être médecin d’un asile d’aliénés!
Les considérations que j’ai présentées sur Futilité de l’exercice du sentiment religieux et de l’intervention d’un prêtre comme auxiliaire du médecin, soit pour le traitement moral, soit pour la recherche de certaines causes, de quelques idées maladives et de quelques altérations de sentiments, indiquent assez quelle a été, sous ces rapports importants, ma pratique dans mon service delà Salpêtrière. Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans des détails à cet égard ; il suffira de dire que l’application des principes exposés y a reçu toute l’extension qui était en mon pouvoir. Le digne ecclésiastique, M. l’abbé Christophe (1), qui, sous ma direction, a le premier donné à nos malades l’appui de son ministère, fais it tous les jours, comme moi, sa visite dans les salles, et jamais son costume ni sa personne n’ont été l’objet de la moindre dérision. Deux fois par semaine, il faisait des instructions religieuses à plus de quatre-vingts aliénées, et sa parole était toujours écoutée avec recueillement. En outre, il avait des entretiens particuliers avec les aliénées que je lui désignais, et ces entretiens ont eu souvent pour effet de les rassurer, de les calmer, de suspendre leur délire, et même de le faire cesser entièrement dans deux circonstances remarquables. Plusieurs fois, ce n’est qu’à la suite des entretiens de l’excel-
(t) Actuellement évêque de Soissons et de Laon.
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lent abbé Christophe avec nos malades qne je suis parvenu à connaître leurs sentiments les plus intimes. Son discernement, son zèle, sa prudence, les qualités bienveillantes de son âme, unis à une religion qui a des consolations pour toutes les douleurs, me rendaient sa coopération tout à fait précieuse (1). Malheureusement, le manque de chapelle dans l’enceinte de ma section privait sa parole de la puissance, si grande sur l’esprit de l’homme, d’un lieu consacré au culte ; ses instructions religieuses avaient lieu dans la salle des écoles, et ses entretiens avec les malades, dans mon cabinet. (Les aliénées remplissent leurs devoirs de piété dans l’église de l’hospice.)
Espérons que l’administration des hôpitaux, toujours préoccupée d’apporter à chaque misère une assistance efficace, et qui déjà, par la nomination d’un quatrième aumônier à la Salpêtrière, a si bien secondé nos vues, remplira le plus tôt possible une lacune si regrettable. Alors la Salpêtrière présentera une organisation complète sous le rapport de F exercice du sentiment religieux; et cet exemple sera d’autant plus fécond en bons résultats que la Salpêtrière, par son étendue, par la beauté et le nombre de ses bâtiments, comme par l’influence des grands noms de Pinel et d’Esquirol, jouit du privilège d’attirer les visiteurs de toutes les parties du monde.
(I) Depuis le départ de l’abbé Christophe, qui a commencé l'application dé l’exercice du sentiment religieux dans mon service de la Salpétrière, tous les aumôniers qui se sont succédé dans cet hospice ont continué à marcher dans la même voie, et je n’ai jamais eu qu’à me louer de leur utile coopération.