‹ Des maladies mentales et des asiles d'aliénés. Leçons cliniques et considérations généralesChapitre 28 sur 45 · DE L’UTILITÉ DES ÉCOLES, ETC · texte numérisé non relu

DE L’UTILITÉ DES ÉCOLES, ETC

préoccupations maladives? Quel autre moyen peut remplir ce double but d’une manière aussi complète et aussi généralement applicable? Sans doute, les travaux manuels, les promenades, ont les mêmes avantages; aussi les regardons-nous comme très-utiles pour le traitement et comme un excellent moyen de diversion; mais si ces moyen s étaient seuls employés, si Ton n’y joignait pas les occupations intellectuelles qui se rencontrent dans les écoles, on n’atteindrait qu’à moitié le but que l’on se propose.

Une fois le principe de diversion admis, une fois la nécessité d’occuper les aliénés bien reconnue, on doit évidemment chercher tous les moyens d’ appliquer ce principe : or, quel moyen est plus conforme à la dignité de notre nature, plus capable d’attirer et de fixer l’attention des aliénés et en même temps plus efficace, que la création d’une école au sein d’un établissement d’aliénés (1)?

(1) Dès la première année de notre nomination comme médecin à l’hospice de la Salpêtrière, c’est-à-dire dès 1831, nous avons senti l’utilité de la création d’une école, pour les idiotes, imbéciles et aliénées chroniques qui composaient alors notre service, et, depuis cette époque, nous n’avons jamais cessé de continuer l'application de ce principe dans la section de malades en traitement qui nous est confiée depuis 1840. Pour constater, d’une façon indubitable, ce fait qui n’est pas sans importance, nous ne pouvons mieux faire que de citer ici textuellement l’extrait d’un rapport fait à l’Académie impériale de médecine en 1841, par notre si regretté collègue, M. Double. Voici comment il s’exprimait dans un passage de ce rapport sur un travail de Leuret : « Hâtons-nous de lé dire, notre honorable et digne collègue, M. Falret, avait depuis longtemps établi à la Salpêtrière une école élémentaire pour les femmes aliénées. Déjà, en 1831, M. Falret réunissait en école commune, 80 idiotes, imbéciles, ou aliénées chroniques, choisies sur une population d’environ 400 folles ; etdessuccès chaque jour plus encourageants couronnâientsans cesse de pareils essais. Un peu plus tard, le Dr Faliet organisa pour

DE L’üTILITÉ DES ÉCOLES, ETC. „ 703

Mais là ne se bornent pas les moyens qui sont en notre pouvoir pour fixer l’attention des aliénés. Si, au lieu de se contenter de les occuper chacun en particulier, sans avoir d’autre moyen de les captiver que l’intérêt qu’ils peuvent avoir pour l’objet de leurs études, on les réunit pour leur faire réciter, devant leurs compagnons d’infortune, des morceaux choisis avec discernement par le médecin lui-même, on obtiendra des résultats bien plus heureux encore.

D’abord, on les rendra plus attentifs à ce qu’on leur enseignera par ce seul fait que leurs efforts auront un but plus attrayant ; ensuite, parce que la présence du médecin et d’un public plus ou moins nombreux soutiendra leur zèle avec plus de force que tous les moyens dont nous avons déjà constaté l’influence favorable. C’est ce que nous a démontré l’expérience la plus réitérée. Mais le bienfait des récitations publiques n’est pas limité aux malades qui peuvent s’y livrer ; il se multiplie en raison du nombre des maladès auditeurs,

les aliénées à l’état aigu une semblable école composée de 80 élèves environ, prises parmi 200 de ces aliénées. Dans l'un comme dans l’autre cas, ces généreuses tentatives ont bien réussi. Des folles complètement abandonnées, des intelligences demeurées jusque-là stériles ont pu recevoir une éducation inespérée, comme instruction, comme morale et comme religion.»

« Plusieurs de ces folles ont paru assez éclairées, assez raisonnables, à l’aumônier de la maison, pour qu’il les ait admises à participer au Sacrement de l’eucharistie. Quelques unes même sont rentrées dans la société et s’y rendent utiles par des travaux profitables. Ces renseignements, ces données statistiques, nous les devons aux soins obligeants de notre recommandable confrère, M. le docteur Herpin, de Tours, ancien interne à la Salpêtrière, »

(. Bulletin de l’Académie impériale de médecine, r apport de M. Double, sur le mémoire de Leuret, intitulé : De la Révulsion morale dans le traitement de la folie.) 1840-41, tome VI, p. 704. — Séance du 1er juin 1841.

DE L’üTILlTÉ DES ÉCOLES, ETC.

surtout si le choix en est fait par le médecin, au lieu de laisser pénétrer dans la salle des réunions tous les aliénés qui s’y présentent, sans distinction aucune.

N’est-il pas évident, d’après l’observation de tous les jours, qu’avec ces sages précautions, l’attention de tous les malades est fortement captivée ? D’une part, ils exercent un grand empire sur eux-mêmes pour pouvoir comprimer les élans de leur folie, aux yeux de leurs commensaux, et de l’autre, ils s’appesantissent moins sur leurs idées fausses, lorsqu’ils voient ou qu’ils entendent des choses qui les intéressent, et que l’instinct d’imitation les entraîne à suivre l’exemple de ceux qui les environnent.

Les 'réunions ont donc l’immense avantage de produire une diversion générale, d’occuper tous lès malades à la fois et de les faire contribuer à leur guérison mutuelle, principe qui, avec celui de l’isolement, sert de base aux maisons d’aliénés.

Mais, indépendamment de ce traitement général, si précieux dans un hospice où le médecin ne peut consacrer qu’un temps très-court à chacun de ses malades, le traitement individuel lui-même, autrement si difficile, devient possible par l’effet de ces réunions.

Sans doute on peut, et il est souvent utile, d’appeler les aliénés, et principalement les femmes, dans son cabinet, pour surprendre l’aveu le plus secret des causés de leur affection, pour les encourager, pour les réprimander ; mais c’est là une chose évidemment exceptionnelle et qui présente même, sous certains rapports, quelques inconvénients : d’abord, parce que les principes théoriques ne peuvent' pas être positivement déterminés quand on s’adresse à une nature particulière ; ensuite, parce que de longs raisonnements et

DE l’üTILITÉ DES ÉCOLES, ETC.

des oppositions vives faites aux idées et aux sentiments des malades peuvent avoir des conséquences trèsgraves. Dans les réunions, au contraire, en présence d’un grand nombre de malades, le médecin peut agir plus fortement sur un individu que lorsqu’il est seul avec lui. Un signe, une parole d’encouragement, donnés en public, peuvent suffire pour exercer une heureuse influence sur son esprit et une réprimande n’a pas besoin d’être aussi sévère pour être plus efficace. Le médecin peut ainsi varier à son gré la force de l’impression, de l’éloge ou du blâme, selon l’intensité de l’effet qu’il désire produire, et selon la nature particulière de chaque malade.

Il y a donc, sous le rapport de la diversion, avantage manifeste à réunir les aliénés et à leur faire réciter, en présence de leurs compagnons d’infortune, les morceaux qu’ils ont appris sous la direction du médecin. Mais les bienfaits que nous venons de signaler dans les réunions n’ont été puisés pour la plupart que dans le fait delà récitation publique ; combien d’autres résultent du fait des réunions elles-mêmes !

Et d’abord, rendre plus fréquents les rapports des malades entre eux, afin de les empêcher de se livrer au penchant qu’ils ont à s’isoler, est un but qu’on doit toujours avoir en vue dans lé traitement des aliénés. Les réunions obvient à cet inconvénient majeur. Les malades, plus souvent ensemble, forcés à une plus grande sociabilité, jouissent comme à leur insu de tous les biens qu’elle peut procurer; les sentiments affectueux se développent naturellement sous cette heureuse influence. Quand on est seul, rien ne provoque ces sentiments. On n’a pas d’ailleurs l’occasion de les exercer. En société, au contraire, ces occasions Falret. 45

DE l’üTILITÉ DES ÉCOLES^ ETC.

se présentent toujours, plus ou moins nombreuses, que l’on parle ou non avec ceux qui nous entourent, et le développement de ces sentiments , si honorables et si élevés en eux-mêmes, a pour le traitement de l’aliénation le précieux avantage de raviver et de bien diriger la partie affective de notre être, si souvent altérée dans la folie. Le médecin doit profiter de toutes les circonstances qui se présentent pour fomenter ce sentiment de bienveillance ; il devient à chaque instant mobile d’action, influe sur toute la sensibilité de l’aliéné et par suite modifie le fond de ses-ten dances, tandis que le mobile de la crainte par exemple est complètement passif et ne produit que la dissimulation.

Un autre avantage dès réunions de malades et des écoles, avantage bien précieux, c’est d’introduire incessamment l’ordre dans Y é tablissemeri t . On en prend l’habitude dans les réunions ; on est soumis tous ensemble à une règle commune; à laquelle tout le monde est également obligé d’obéir, et la soumission devient plus facile par l’effet de la réunion de plusieurs. Or, introduire l’ordre clans une maison d’aliénés, c’est évidemment la chose la plus utile pour l’administration comme pour le traitement des malades. Pour se convaincre que tous les moyens qui ont pour but Inoccupation des aliénés ont en effet cet heureux résultat, on n’a qu’à se représenter par la pensée l’état malheureux où se trouvaient les aliénées, dans l’hospice de la Salpêtrière, avant l’introduction de ces heureuses améliorations, et cette considération seule devrait suffire pour convaincre les plus incrédules. Végéter dans la plus profonde apathie ; se rouler dans la fange ; errer des journées entières dans les cours, en proie aux plus pénibles préoccupa-

DE L’üTILITÉ DES ÉCOLES, ETC.

tions, sans trouver aucune distraction ; n’entretenir avec leurs compagnes que des rapports ennemis ; les accabler de leurs violences, ou les étourdir de leurs cris et de leurs propos incohérents, serait-ce donc là pour de pauvres aliénées le sort le plus désirable, le procédé le plus sur pour adoucir leur infortune et obtenir leur guérison ? Mais non; ceux qui s’opposent à l’emploi des moyens dont nous parlons ne voient point que l’on a remédié ou que l’on tend de plus en plus à remédier à tous ces désordres ! Ils ne voient pas que les ateliers sont de plus en plus fréquentés ; que les repas se font proprement et en commun, au lieu d’être pris ça et là et dans la plus grande malpropreté ; qu’enfîn, toutes les actions de la journée, comme les délassements, sont soumis à une règle fixe et bien déterminée. Ils ne voient pas que lés réunions de malades entrent dans cet ensemble de moyens, qui ont pour résultat d’adoucir leur sort, et ajoutent certainement à leur bien-être, à l’ordre de l’établissement, comme aux .chances de leur retour à la raison.

Ces réunions contribuent beaucoup également à augmenter l’autorité du médecin. Elle est plus constante, plus manifeste à tous ; elle s’exerce pins souvent et devant un plus grand nombre de malades à la fois, et la vue de la soumission générale prépare l’obéissance individuelle. Le médecin devient ainsi le centre de tous les mouvements, et s’il a les qualités nécessaires, des principes de justice et d’égalité pour tous, quels avantages ne peut-il pas retirer de cet appareil d’ordre, de commandement, de solennité, pour l’administration de son service, et surtout pour le traitement de ses malades, dans lequel, au rebours de l’éducation, la part de l’autorité doit être plus grande que celle du

708 de l’utilité des écoles, etc.

raisonnement ? A chaque instant, pendant ces réunions, le médecin trouve l’occasion d’inculquer dans l’esprit et le cœur des aliénés, cette idée d’autorité, à laquelle il a si souvent besoin de recourir pour obtenir d’eux ce qu’il désire dans leur plus cher intérêt !

En outre, voir les aliénés plus longtemps et dans de nouveaux rapports, pendant la durée des réunions, est pour le médecin une condition très-favorable pour mieux les connaître. Il peut alors remarquer chez eux des manifestations qui, sans cela, ne se seraient pas produites, ou seraient passées inaperçues, et il peut profiter des éléments nouveaux qu’il a ainsi constatés, comme moyen de traitement moral, en même temps que ces réunions lui offrent l’occasion la plus favorable d’introduire dans l’esprit et le cœur des aliénés, les dispositions qu’il juge les plus convenables. Enfin, ces réunions, en habituant à une obéissance de chaque instant, à l’empire sur soi-même, et en multipliant les rapports des malades avec leurs semblables, développent le sentiment du devoir, qui, comme celui de la bienveillance, rend docile aux conseils, devient mobile d’action et rectifie ou ravive la sensibilité, si souvent exaltée ou altérée chez. les aliénés.

Des raisons nombreuses et puissantes militent donc en faveur des réunions des aliénés et de leur récitation en présence de leurs compagnons d’infortune. Nous croyons avoir fait sentir combien pouvait être heureuse leur influence dans Je traitement des maladies mentales. Mais devons-nous passer sous silence, l’utilité qu’elles ont pour le bien-être des aliénés? Alors même que ces écoles et ces réunions n’auraient pas en vue la guérison, ne serait- ce pas beaucoup que de faire passer ainsiqdusieurs heures agréables à ces malheureux, de faire

Page 1