TROISIÈME LEÇON
Troubles de l’intelligence chez les aliénés.
Sommaire. — Deux formes générales d’altération de l'intelligence : état de torpeur et état d’activité. — lisions de la mémoire, de l’attention, du jugement, de l’imagination, de la volonté et de la conscience , chez les aliénés. — Modes de production des idées délirantes : idées spontanées et idées: provoquées par d’autres pensées; par des souvenirs ou par des impressions. — Trois phases dans l'évolution des idées fixes : période d’incubation nu état vague; période aiguë ou de systématisation; période chronique ou délire stéréotypé.
Si la lésion des facultés intellectuelles chez les aliénés n’apparaît ordinairement qu’après des modifications générales de la sensibilité, elle n’est pas moins constante , et c’est par elle que le plus souvent se révèle l’existence de l’aliénation mentale. Nous verrons,? en effet, bientôt que la mémoire, l’attention, le jugement, l’imagination, la volonté, sont, comme les impressions et les perceptions, profondément lésées dans l’aliénation, et que le trouble de ces facultés est même plus apparent que celui des qualités affectives et morales.
Ce qu’il importe d’abord de considérer, c’est l’état général de l’intelligence dans la folie.
A ce point de vue, deux modes principaux et opposés doivent être signalés : ce sont, d’uij côté, la torpeur et la lenteur de l’intelligence, et de l’autre, l’accroissement et la rapidité de son action.
La lenteur tient à deux causes : à l’état d’inertie des facultés intellectuelles et à la prépondérance d’idées ou
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de sentiments qui accaparent toute l’intelligence, et n’en laissent aucune partie accessible au monde extérieur ni aux impressions intérieures. Ces deux manières d’être de l’esprit, ralenti dans son mouvement, quoique bien différentes l’une de l’autre, ont souvent des manifestations analogues, contre lesquelles il faut se mettre en garde pour avoir une idée exacte de la maladie, du traitement à employer, et de ce qu’il y a à craindre ou à espérer pour la guérison. Ces apparences analogues sont : la pénurie des idées exprimées, la lenteur dans les mouvements, et surtout la persistance de ces deux phénomènes, malgré la diversité des incitations. Ce qu’il y a de différent, c’est l’expression de la physionomie : la concentration des traits et une certaine animation du regard, dans un cas ; l’affaissement des traita de la face et le vague des yeux dans l’autre. Ce qu’il y a de différent encore, c’est que, dans le dernier cas, la délibilité de la mémoire est habituellement constatée, et témoigne de l’affaiblissement des autres facultés ; tandis que dans l’autre, on peut, sous certaines influences, arracher le malade à ses préoccupations, et acquérir ainsi la preuve positive de l’énergie de pensée que révélait l’extérieur, et qui est employée d’une manière trop exclusive. Mais ce n’est pas seulement, comme on le croit trop généralement, l’emploi exclusif des facultés intellectuelles, au service d’une série particulière d’idées ou de sentiments qui est la cause de la lenteur de l’esprit. Cette lenteur est elle-même un des caractères de la mélancolie, et tient tout à la fois à l’état de l’organisme, qui s’allie à cette affection, et à la nature des idées et des sentiments qui absorbent les facultés.
La lenteur dans le mouvement des idées est donc un aspect principal à considérer dans l’aliénation mentale,
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et constitue une des formes générales des lésions de l’intelligence. Elle se manifeste par la répétition des mêmes paroles, des mêmes mouvements, des mêmes poses, par la difficulté qu’éprouvent les aliénés à réunir leurs idées, par leur hésitation à cet égard, et jusque par la crainte de porter des jugements, qu’on remarque chez ce genre de malades. Cette lenteur s’observe surtout dans la mélancolie et dans la démence.
L’accroissement d’activité des facultés intellectuelles est un autre état, également très-remarquable dans la folie, et qui quelquefois, surtout dans les premiers âges de la civilisation, a exercé une grande influence sur les masses. Dans cet état, les idées affluent, nombreuses et promptes, de la double source des souvenirs et du monde extérieur. Elles pullulent avec tant de rapidité que leur durée est instantanée et qu’elles sont insaisissables par la conscience. Impuissant à ‘en faire le triage et à les coordonner, l’esprit les laisse se produire et disparaître sans réaction ; aussi cette abondance d’idées est -elle ordinairement frappée de stérilité : c’est un désordre et un pêle-mêle qui attristent l’observateur.
Ce désordre des idées, produit de leur extrême variété, est encore augmenté par la diversité des émotions qu’elles suscitent : aussi la parole ne saurait-elle rendre tout ce qu’il y a de mobilité dans les expressions et les mouvements, chez les aliénés qui présentent une grande activité de l’intelligence : il faut les avoir vus, à tous les degrés, pour en avoir une juste idée.
Cependant, lorsque cette activité n’atteint qu’une certaine mesure, lorsque l’esprit avivé peut encore saisir quelque rapport entre les idées nombreuses qui surgissent, il en résulte quelquefois des aperçus, qui, par leur valeur intrinsèque ou par le tour original de leur
expression, frappent d’étonnement les auditeurs et leur font croire que les aliénés doivent à la maladie l’intelligence qu’ils viennent de révéler. Le spectacle de l’accroissement d’activité de l’esprit est quelquefois trèsimposant chez les malades naturellement intelligents. Ils parlent alors avec une force de pensée, une pompe, un bonheur d’expressions, une énergie de gestes, qui captivent tous ceux qui les entourent, et si les sujets qu’ils traitent sont élevés et d’un grand intérêt, ils peuvent exercer, et ils exercent en effet la plus grande autorité.
Dans d’autres circonstances, l’accroissement de l’intelligence ne se mesure pas par le nombre des idées, mais par l’activité prépondérante de certaines facultés, par celle de la mémoire et de l’imagination par exemple. On s’étonne de voir ces malades réciter de longs passages des orateurs et des poètes que l’on croyait depuis longtemps effacés de leur mémoire : on s’étonne de la prodigieuse facilité qu’ils ont à se rappeler les faits, les dates, avec une précision dont ils n’étaient pas anciennement capables : on s’étonne enfin de les voir revêtir toutes leurs pensées d’images poétiques, et même les versifier. Est-ce à dire que, dans cet état d’aliénation, le malade présente des facultés qu’il n’avait pas auparavant? Non, sans doute; tout ce qu’il manifeste était virtuellement en lui ; la maladie n’a fait que faire jaillir l’étincelle au dehors. La vivacité accrue, la plus grande liberté d’allure, le laisser-aller, l’absence de tout motif de circonspection et de contrainte de la part des malades, ainsi que la croyance à la folie de la part des spectateurs, contrastant avec les pensées plus ou moins justes souvent originales et pittoresques, exprimées par les aliénés : tels sont les motifs qui donnent le change
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et font croire à plus de développement d’intelligence qu’il n’en existe réellement. Cette activité de l’esprit est surtout notable dans la manie, et particulièrement au début de cette espèce de maladie mentale; elle est même tellement inhérente à la manie , qu’il est souvent arrivé d’annoncer le retour d’un accès de manie intermittente par le seul fait de T accroissement d’énergie des facultés intellectuelles , comme si la raison, avant de succomber, était saisie d’une illumination soudaine.
Le désordre de l’intelligence se lie à la lenteur et à 1- activité plus grande de son exercice, non-seulement à cause de ces deux états de F intelligence eux-mêmes, mais par suite d’un défaut d’association des idées, de l’emploi continuel d’ellipses, ou bien enfin d’une dispotion de l’esprit, qui porte les malades à se laisser moins dirigfer, dans la liaison des idées, par leur nature intrinsèque que par les circonstances qui leur sont extérieures, et notamment par leurs signés expressifs et même par les sons.
L’état desan té présente des faits analogues auxdiverses situations de l’esprit que nous venons d’examiner. Ainsi la lenteur maladive dans la succession des idées correspond à la ténacité qu’elles présentent quelquefois dans l’état normal; si, dans ce cas surtout, elles sont pénibles, ce qui arrive souvent, elles empêchent alors tout accès à d’autres idées et même aux impressions. C’est encore ainsi que dans l’état de santé, on cherche fréquemment, pour exprimer les pensées, les mots qui n’arrivent qu’avec une extrême difficulté. A T activité maladive de l’esprit au contraire, correspond, dans l’état normal, une abondance d’idées qu’on exprime avec une heureuse facilité, et la confusion qui résulte de cette
abondance même, privé qu’on est d’un principe pour les démêler et les coordonner. Enfin le rêve est, du moins fréquemment, une image assez exacte du désordre de l’esprit.
Nous venons de voir que, dans les maladies mentales, l’intelligence était susceptible d’éprouver, dans l’ensemble de ses facultés, une grande torpeur ou unegrande activité ; constatons maintenant l’état particulier de quelques-unes de ses facultés et commençons par la mémoire.
La mémoire est plus souvent affaiblie qu’avivée dans les maladies mentales. Ses degrés d’affaiblissement sont divers, et l’appréciation de ces degrés est très-importante pour le pronostic. La faiblesse de la mémoire est relative; elle est plus grande en général pour les idées récentes que pour les idées anciennement acquises.
Cette faculté présente aussi, dans sa faiblesse, désiné galités relatives tantôt aux . choses, tantôt aux mots qui doivent des exprimer . La mémoire des faits anciens est souvent conservée chez les aliénés en démence, qui oublient, au contraire les faits nouveaux presque à l’instant même où ils viennent de se produire. Dans certains cas d’aliénation mentale, on observe précisément l’inverse : la mémoire, fidèle pour les impressions récentes, semble voir les choses anciennes dans un horizon si éloigné, et l’esprit paraît avoir tellement rompu avec ses idées antérieures, que l’identité de la personne est douteuse; quelquefois même les malades ne datent leur existence que de l’époque de leur maladie. Nous devons dire cependant que, dans ces cas, la transformation de la personnalité ne résulte pas d’une simple lésion de mémoire, mais d’une lésion commune à plusieurs facultés, ce qui prouve de plus en plus que, dans l’état
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normal comme dans l’état maladif, l’action de nos facultés est simultanée et synergique.
La mémoire, par sa faiblesse et par le caractère particulier de cette faiblesse relatif aux faits anciens, est certainement une condition indispensable pour empêcher de sentir sa personnalité ; mais la sensibilité générale, par ses anomalies, y contribue aussi puissamment. On conçoit en effet que lorsque de toutes parts les voies ouvertes aux impressions n’apportent que des matériaux différents de ceux qui étaient apportés anciennement, l’esprit troublé, n’ayant à juger que des impressions fausses et ne pouvant établir aucune comparaison entre le passé et le présent, par suite de l’absence des souvenirs, finisse par se méconnaître lui-même et adopte une personnalité différente de la sienne. Mais ce n’est pas assez de montrer comment l’esprit humain, dans son trouble, parvient à méconnaître l’identité de son existence et renonce à sa personnalité; il faut rechercher comment il adopte une personnalité plutôt qu’une autre. Dans quelques circonstances, c’est un souvenir historique qui survit à la ruine de la mémoire, et qui, par son isolement même, devient la cause de l’adoption de la personnalité ; c’est ainsi qu’un aliéné se croira Mahomet, Napoléon, etc. Dans d’autres circonstances, l’odeur du soufre, le bruit des chaînes, des hallucinations, entraîneront, chez un malade, la conviction qu’il est le diable. Chez d’autres aliénés enfin, les changements survenus dans la sensibilité générale font naître l’idée qu’ils sont de verre, parce qu’ils se sentent friables comme lui; qu’ils sont transformés en ballon, parce qu’ils éprouvent le sentiment de légèreté ; qu’ils sont de plomb en partie ou en totalité, selon qu’ils éprouvent un sentiment de pesanteur général ou partiel.
L'exaltation du sentiment du merveilleux et de l’amour-propre doit aussi être pris en considération pour se rendre un compte aussi exact que possible de ces transformations de la personnalité. Quoique nous ayons parlé des changements de la personnalité à l’occasion de la faiblesse de la mémoire, nous ne voulons pas dire qu’ils ne se produisent pas, alors que la mémoire est active; mais, dans ces cas, ils arrivent par d’autres causes : par exemple, par la lésion du jugement ou par cette disposition de l’esprit à faire des ellipses que nous avons mentionnée précédemment. On conçoit, en éffet, que des esprits malades se mettent peu en peine des souvenirs et trouvent toujours les moyens de les adapter à leurs idées délirantes, en admettant d’ailleurs qu’ils soient capables de raisonnement.
La mémoire, pendant la convalescence, vacillante dès le principe, comme toutes les autres facultés, s’affermit plus tard à un tel point, que les convalescents peuvent se rappeler tout ce qu’ils ont vu et entendu autour d’eux, rendre compte de leurs dispositions intérieures, du mouvement de leurs idées et de leurs sentiments, et faire connaître les mobiles de leurs paroles et de leurs actes. Cette observation doit être sans cesse présente à l’esprit de tous ceux qui soignent les aliénés, et être pour eux un motif de plus pour ne rien dire et ne rien faire qui ne soit digne et convenable ; on sait du reste combien les aliénés saisissent avec finesse les moindres paroles et les moindres gestes. La conservation de la mémoire a surtout lieu chez les mélancoliques et chez les maniaques dont l’agitation a été modérée. Elle est très-faible chez les aliénés dont le délire a été remarquable par une grande abondance d’idées et par une excitation violente et prolongée ; elle est faible également chez les malades
Faluet. 12
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qui ont présenté une grande lenteur dans le mouvement do l’intelligence; enfin elle est nulle dans la convales-* cence de l’idiotisme accidentel.
J’arrive à Y attention. Nul doute que cette faculté ne soit profondément lésée chez les aliénés : elle est sans cesse rompue chez les maniaques par la foule et l’incohérence des idées ; chez les mélancoliques, elle est dans un état de concentration ou de fixité qui les isole et les met en désaccord avec le monde extérieur.
L’instabilité des idées, la désharmonie entre les impressions extérieures et les pensées, sont telles dans le délire général, qu’il arrive souvent à ces malades de ne point reconnaître les objets les plus familiers, et qu’il est impossible d’obtenir d’eux quelques réponses raisonnables, quelques paroles suivies sur le même sujet, tant leur attention est mobile et difficile à fixer. Dans les délires partiels, cette faculté n’est lésée ni de la même manière ni au même degré. Il n’est pas aisé sans doute de provoquer et de retenir l’attention de ces malades sur un sujet qui ne les intéresse pas, mais il est rare qu’ils ne reconnaissent pas les personnes et les choses qui les entourent ; un grand nombre d’entre eux se montrent assez attentifs aux usages, aux convenances ; enfin ils appliquent leur esprit avec trop de persévérance à leurs idées habituelles.
L’attention n’est donc pas une faculté absente dans les délires restreints, comme elle l’est dans les délires généraux; son défaut est d’être disposées une concentration trop exclusive. Cependant, comme l’attention, pour s’exercer, nécessite le concours de la volonté, il n’est pas exact de dire que les malades atteints de délire partiel s’appliquent avec continuité à l’objet de leur préoccupation.
Nous croyons que la plupart de ces malades sont beaucoup plus absorbés qu’attentifs. De ce qu’il est difficile de les distraire, il ne faut pas en conclure que leur esprit travaille obstinément dans une même direction. Esquirol nous paraît avoir formulé une observation juste, en disant des mélancoliques : Ils sentent et ne pensent pas. Cela est vrai, du moins pour un certain nombre de mélancoliques. La concentration mentale, active dès le principe, dégénère ensuite en une sorte d’habitude instinctive, automatique, qui met à peine en jeu les facultés de l’entendement.
Il va d’ailleurs une grande différence entre les préoccupations du sentiment et celles de l’esprit, en ce qui concerne le degré d’attention et la participation de la volonté. Le sentiment est spontané, il commande et n’obéit pas ; l’attention est provoquée, et alors le sentiment devient passion. A-t-on besoin d’être attentif au plaisir ou à la douleur ? Dans le domaine intellectuel , au contraire, quoique faculté éminemment active, l’attention est subordonnée à la volonté ; il est toujours loisible, jusqu’à un certain degré, de l’accorder ou de la refuser.
Pour résumer les lésions de cette faculté dans l’aliénation mentale, nous dirons que l’attention, sans cesse éparpillée et répartie sur un grand nombre d’objets, paraît plus faible qu’elle ne l’est véritablement dans le délire général ; qu’elle est souvent sans emploi dans le délire partiel, et plus apparente que réelle chez les malades qui paraissent préoccupés et concentrés; qu’en fin, dans la démence, l’attention, comme les autres facultés intellectuelles et affectives, est plus ou moins complètement abolie.
Cette manière d’interpréter les faits s’éloigne beau-
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coup de l'opinion d’Esquirol, qui admet que toutes les lésions de l’entendement peuvent être ramenées à celles de l’attention. L’isolement de nos facultés, dans l’état maladif comme dans l’état normal, nous paraît arbitraire, et nous jugeons impossible de ramener le désordre de toutes au désordre d’une seule. La pathologie et la psychologie s’accommodent mal de ces subtilités. On ne tient pas d’ailleurs suffisamment compte de la spontanéité d’action de l’encéphale, qui commande plutôt qu’elle n’est commandée, Il ne dépend pas de nous, il ne dépend pas d’une faculté, de régulariser tous les actes de l’intelligence, surtout dans les maladies. En outre, il est , dans le délire , des phénomènes que l’inattention ne saurait expliquer : les hallucinations, par exemple. Il n’y a point alors à comparer, à juger, à raisonner; c’est une reproduction fantastique d’images, dont la soudaineté devance l’intervention active et volontaire de l’attention. Enfin, il n’est pas une seule faculté qu’on ne puisse trouver tour à tour présente, absente ou pervertie, dans le délire; ce qui nous porte à conclure que toutes les facultés participent, à des degrés différents, au désordre de l’entendement.
La lésion du jugement est sans contredit le phénomène psychique le plus saillant dans l’aliénation mentale. Comment en serait-il autrement, puisque l’action de juger nécessite le concours de toutes les facultés au plus haut degré? Cette lésion est constante et tout à fait caractéristique du trouble des facultés intellectuelles ; le jugement est en effet l’expression la plus exacte de leur rectitude ou de leur irrégularité.
Le jugement est en défaut chez tous les aliénés, seulement ses erreurs sont tantôt générales et tantôt partielles. Mais n’y a-t-il pas absence plutôt que fausseté
du jugement chez ceux qui délirent sur toutes choses? Le maniaque ne juge vraiment pas ; s’il éprouve de fallacieuses conceptions, des illusions ou des hallucinations, ses écarts ne dépendent pas de lui ; dans ce flot tumultueux d’idées incohérentes qui jaillissent et souvent se heurtent, où trouver l’expression d’un jugement quelconque? C’est donc chez les aliénés partiels qu’on observe les exemples les plus manifestes des écarts du jugement. Pinel parle d’un malade de ce genre qui voulait lui prouver que deux hommes pourraient transporter de toutes pièces le dôme du Val-de-Grâce aux Tuileries ; bientôt cet aliéné se crut le plus grand potentat de l’Europe.
L’examen de l’état de passion peut donner une idée assez exacte des erreurs de jugement, dans les délires restreints. C’est le propre d’une préoccupation forte et exclusive de devenir le point de' départ et l’aboutissant de toutes les actions, de toutes les pensées. Or si, par suite de cette tendance, le sage même est exposé à de fausses interprétations, l’aliéné doit y tomber inévitablement. Il est curieux de voir celui-ci découvrir et signaler souvent dans toutes choses une intention de contrarier ou de servir son idée prédominante. Pinel en cite un exemple remarquable : un homme d’un esprit cultivé, et enthousiaste de Condillac, se crée une sorte de culte pour ce philosophe, et se voue à la propagation de sa doctrine ; il devient aliéné, et on le conduit dans une maison de santé. Prenant alors cette réclusion pour une persécution, il s’écrie en souriant, plein du sentiment de son mérite : « Tant mieux, voilà maintenant que mes ennemis me craignent, et qu’ils redoublent leurs efforts de haine et de vengeance, à mesure que mes principes se propagent sur le globe terrestre. »
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Les exemples analogues d’erreurs de jugement sont fréquents dans les maisons d’aliénés, et je vous en ai montré plusieurs dans mon service. Le fait même de leur isolement donne lieu chez les aliénés à des interprétations fort étranges et souvent en rapport avec l’objet du délire, ainsi que nous venons de le voir. Du resté, les faux jugements sur toutes choses, chez les aliénés partiels, découlent de trois sources principales : la prépondérance d’une idée ou d’un sentiment, l’iiicapacité d’attention volontaire et le défaut de mémoire. Mais si, au milieu des erreurs les plus grossières de l’intelligence, on parvient à fixer l’esprit d’un malade atteint de délire partiel sur un sujet étranger à sa préoccupation principale' on est souvent surpris de la justesse avec laquelle il juge et raisonne, de l’ordre qu’il met dans l’exposition de ses idées , et de la logique de ses conclusions. '
Fréquemment les écarts & imagination viennent s’ajouter aux errëurs du jugement, et le délire, déjà manifeste, acquiert une nouvelle intensité. Il faut avoir fréquenté les asiles d’aliénés pour se- faire une idée des égarements incroyables dans lesquels tombe l’imagination de ces malades et des difficultés qu’on éprouve à lès désabuser , même un seul instant .
Sans parler des hallucinations, qui nous occuperont bientôt, comment se persuader, sans en avoir été témoin, qu’un malade qui raisonne bien sur certaines choses puisse se figurer, par exemple, qu’il est un amas de cendres qu’un souffle peut disperser, un bloc de verre friable au moindre choc? Tel autre aliéné, qui parlait naguère sensément, croit être un roi, un dieu, dispose de tous les biens de la terre, de toute la puissance des éléments, et ni l’isolement du monde ni la
misère ne pourraient modifier sa conviction. Que d’écarts d’imagination chez les aliénés relativement aux sciences occultes et à tous les genres de superstitions, à la magie, à la sorcellerie, à l’astrologie, aux vampires, aux mauvais génies, aux anges, aux démons! Le tableau détaillé de tous ces délires fournit certainement des pages fort curieuses à l’histoire des égarements de l’esprit humain , comme le prouve l’ouvrage de M. Calmeil.
11 n’en est point de l’imagination, chez les aliénés qui ne sont pas en démence, comme de l’attention, de la mémoire et du jugement; elle est plutôt désordonnée qu’affaiblie. Du reste, la plus brillante de nos facultés conserve assez souvent, même chez les aliénés, les attributs de sa sublime origine. Au milieu des élans de leur imagination troublée, quelques-uns de ces malades puisent dans l’exaltation de l’inspiration et de l’enthousiasme un aspect surnaturel. Pinel dit avoir admiré bien des fois chez des aliénés le déploiement des plus heureuses facultés, et des attitudes nobles et prophétiques. Rush a également fait la remarque que la folie développait quelquefois des aptitudes et des talents ignorés jusques alors ; et quel est le médecin aliéniste qui ne pourrait citer de semblables observations ?
C’est principalement dans les délires partiels, expansifs, ambitieux, qu’on observe cette excitation des facultés, qui semble agrandir l’intelligence et élever les sentiments. La distinction, la noblesse des formes et du langage, étant l’apanage des conditions sociales plus encore que la culture de l’esprit, on conçoit que l’aliéné, pénétré du sentiment de sa grandeur, ne s’exprime point comme le vulgaire, et qu’il montre une dignité, une majesté, une pompe, correspondant à
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F élévation de son rang imaginaire. Devenu acteur sincère dans un drame improvisé par son délire, il est entraîné à faire parler un homme de génie, un magistrat, un général d’armée, un potentat, un prophète, un dieu, autrement que le commun des hommes. Faisons remarquer toutefois que les inconséquences sont nombreuses dans les cas même où les malades songent à mettre leur conduite en rapport avec leurs idées ; mais, dans un grand nombre de cas, les actes sont en désaccord complet avec les paroles, et ce désaccord est surtout prononcé chez les aliénés paralytiques. Quant à l’éclat et à la fécondité qu’on remarque quelquefois dans les manifestations intellectuelles , les nouvelles conditions du cerveau, sa vitalité exubérante, ainsi que le sentiment présomptueux de ses forces dans lequel se complaît l’aliéné, peuvent faire concevoir ce phénomène, quelquefois très-remarquable.
Que dirons-nous de la liberté morale de la volonté et de la conscience chez les aliénés?
La loi est ici d’accord avec la science pour proclamer que leur lésion est le phénomène le plus constant et le plus digne d’attention dans les maladies * mentales. L’aliéné ne peut être coupable : il est privé de liberté morale, ce qui enlève toute responsabilité à ses actes. Ce principe est consacré par la législation de tous les peuples.
La volonté , chez les aliénés, subit des modifications profondes. Sous ce rapport, deux groupes de faits peuvent être distingués : les uns sont remarquables par l’absence de volonté, et les autres par l’exaltation de cette faculté. Les faits du premier genre s’observent souvent dès le début des aliénations partielles avec tristesse, et ont pour manifestations une circonspection outrée, une
indécision très-grande, et une impuissance à se décider dans les circonstances les plus simples. Cette absence de volonté peut être primitive, ou dépendre de la lenteur et du vague des idées. L’impuissance de la volonté se remarque aussi dans les périodes où les maladies mentales passent à l’état chronique, et surtout dans la démence; ce qui se comprend aisément, puisque toutes les facultés sont en décadence et menacées d’une ruine complète. La volonté éprouve alors la même dégradation que toutes les autres facultés, et elle ne peut d’ailleurs recevoir l’appui de l’intelligence.- d’exaltation de la volonté se manifeste par des désirs excessifs, par un besoin impérieux de passer à l’action, de réaliser toutes ses pensées, de faire des plans et de les exécuter, par la disposition à commander, et en général par la tendance à agir dans toutes les directions ouvertes au délire. Cette exaltation de la volonté tient souvent à un sentiment exagéré de force physique ou morale, à une confiance en soi augmentée par la maladie ; mais fréquemment aussi elle tient à la violence même du sentiment qui domine le malade.
Les lésions de la volonté dérivent très-souvent des lésions de la sensibilité et correspondent à ces altérations. Ces corrélations augmentent encore d’intensité lorsqu’aux écarts de la sensibilité se joignent des idées bien déterminées. Alors la volonté est comme subjuguée; elle est entraînée dans la voie de l’idée prédominante. Ici donc, comme dans l’état normal, la volonté, avant de commander l’action, d’imprimer l’impulsion et d’exécuter l’acte, obéit à une idée ou à un sentiment; nouvelle preuve que tout se tient et s’enchaîne étroitement dans l’exercice de toutes les facultés de l’homme.
De ces considérations, il est facile d’induire que l’a-
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liéné n’a pas la conscience complète du bien ou du mal qu’il fait ; toutefois les trois éléments de nos déterminations, savoir , vouloir et ■ pouvoir , sont dans des rapports très-variables, chez les aliénés. La conscience intellectuelle s’égare plus souvent et plus complètement que la conscience morale : rarement l’aliéné reconnaît les erreurs de son esprit ; fréquemment, au contraire, il conserve, à un certain degré, la notion du bien et du mal; il applique cette notion, dans des mesures trèsdiverses, a l’ appréciation de la conduite des autres à son égard, et lui-même se trompe rarement dans son dêssein de nuire ou d’être agréable. Ce qui le distingue alors de l’homme sensé et responsable, ce sont surtout les motifs d’action exagérés ou illusoires, et la soudaineté de l’impulsion qui devient impérieuse, en l’absence de la réflexion qui dirige les actes de l’homme raisonnable;
Nous ne parlons pas ici du délire général, accompagné d’une vive excitation, dans lequel le sens intime ne se manifeste que par des lueurs fugitives : il est assez ordinaire alors que le bien et le mal ne soient ni distingués ni prémédités. Le malade n’est qu’une espèce d’automate sensitif agissant, qui loue, qui insulte, qui caresse ou qui frappe sans discernement.
C’est donc aux aliénés susceptibles de réflexion, et ils sont nombreux, que s’appliquent nos remarques sur la conservation du sens moral. Nous sommes porté à croire que ces malades ont plus de conscience que de volonté et conséquemment que de pouvoir. Quand ils font le mal, c’est bien moins parce qu’ils ne l’apprécient pas, que parce qu’ils ne veulent et ne peuvent pas s’y soustraire.
On se tromperait également si l’on croyait que les
aliénés manquent toujours de motifs d’action. En dehors des sympathies et des antipathies, qui sont aveugles chez eux comme chez tous les hommes, ces malades sont ordinairement en état de rendre compte de la préférence ou de l’aversion, de l’amour ou de la haine, qu’ils manifestent pour les personnes ou pour les choses ; seulement ces motifs sont fréquemment puisés dans des conceptions imaginaires, dans des illusions ou dans des hallucinations; quelquefois aussi ils sont réels, mais exagérés. Dans tous les cas, ces motifs, qui deviennent la cause déterminante des actes chez la plupart des aliénés, puisent leur origine et leur excuse dans le dérangement cérébral; ils sont tous plus ou moins aveugles, impérieux et irrésistibles ; le cri de la conscience, qui elle-même s’alarme et se trouble, ne peut rien pour arrêter ces impulsions obscures dé la sensibilité et ces illusions insensées de l’intelligence. Nous en avonscité un exemple bien remarquable dans l’observation de cet aliéné de Bicêtre, qui rendait une justice si éclatante à l’humanité du surveillant et déclarait en même temps qu’il ne pouvait résister au besoin dé le poignarder.
Ainsi, hormis les cas de délire général extrême ou d’oblitération de toutes les facultés, la conscience n’est pas abolie chez les aliénés ; mais la volonté et la liberté morale sont plus ou moins fortement enchaînées. Tautôt le malade sait qu’il agit mal et ne peut s’en empêcher, tantôt, au contraire, la perversion de ses sentiments et le désordre de son intelligence lui suggèrent des motifs qui l’abusent complètement sur la moralité de ses actes, ainsi qu’on l’observe, à un degré beaucoup moindre, dans la passion.
Mais si le sens moral donne fréquemment des signes d’existence chez les aliénés, s’ils peuvent discerner,
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d’une manière plus ou moins nette, le bien et le mal qu’on leur fait ou qu’ils ont pu faire, il n’en est pas de même lorsqu’il s’agit des désordres intellectuels, qui du reste touchent de plus près au jugement qu’au sens intime. C’est ici que la conscience des aliénés est en défaut : ou bien ces malades ne font aucune attention à leurs propres paroles, comme dans le délire général violent, ou bien ils croient sincèrement tout ce qu’ils disent, à moins qu’ils n’aient le dessein prémédité de tromper. En un mot, rien n’avertit alors l’aliéné des égarements de sa raison, qui sont cependant appréciables pour tout le monde, et dans ce silence du sens intime réside le caractère essentiel de l’aliénation mentale.
Pour étudier avec méthode les lésions des facultés intellectuelles dans la folie, nous avons d’abord parlé de celles que présente l’intelligence considérée dans son ensemble. Nous avons ensuite apprécié isolément les troubles de chacune des facultés principales, en. ayant toujours le soin de vous faire remarquer que, si nous fragmentions ainsi l’intelligence, c’était uniquement pour en faciliter l’étude, mais nullement dans l’intention de remonter aux altérations initiales, qui, selon nous, existent dans l’ensemble, et non dans l’une ou dans l’autre de nos facultés. En nous conformant aux précédents généralement établis, nous pourrions borner ici l’examen des altérations de l’entendement et de ses divers pouvoirs chez les aliénés ; mais, à notre avis, il reste encore une portion très-importante de notre tâche à remplir : il nous reste à étudier les résultats de l’action morbide des facultés, c’est-à-dire l’évolution des idées délirantes. Après avoir indiqué les lésions, il faut rechercher quels sont leurs produits et quel est le mécanisme de leur génération.
On peut réduire à deux catégories principales l’origine des idées délirantes, dans la folie : elles surgissent spontanément, ou bien elles sont amenées par d’autres idées, par des souvenirs ou par des impressions, c’est-àdire par les mêmes causes qui engendrent les idées saines dans l’état normal.
La spontanéité des idées à l’état physiologique, c’està-dire leur naissance instantanée et inexplicable parles procédés habituels de l’intelligence, a été niée par plusieurs philosophes. Il faut avouer, en effet, que ce mode de production des idées est rare, et qu’en général elles s’attirent mutuellement , d’après certaines lois bien établies et bien connues. Lorsqu’une idée surgit dans la tête humaine, on peut presque toujours rattacher son apparition à une association d’idées, à un raisonnement, à un souvenir ou à une impression actuelle. Ces quatre causes suffisent le plus souvent pour rendre compte de l’origine de nos idées. On est naturellement porté à croire qu’il en est tout autrement dans la folie ; et trop souvent des médecins ont dit, comme les gens du monde, en parlant des délirants et des aliénés : « Cette idée lui est venue dans la tête ; il s’est imaginé telle chose. »
D’autres médecins, au contraire, instruits par l’expérience de chaque jour, n’ont pas tardé à s’apercevoir de la fausseté de ce principe, dans la majorité des cas. Mais, trop exclusivement frappés de l’analogie qui existait entre l’origine des idées dans le délire et leur génération à l’état normal, ils ont eux-mêmes exagéré cette vérité en sens inverse, et ont nié la possibilité des délires spontanés ; comme le plus souvent on pouvait remonter à une idée ou à une impression qui avaient donné naissance à l’idée délirante, ils en ont conclu qu’il en était
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toujours ainsi. Cette opinion, formulée d’une manière aussi absolue, ne nous paraît pas exacte. Dans les délires généraux surtout, la rapidité de succession des idées est telle, qu’il nous paraît impossible d’admettre qu’elles soient toutes attirées les unes par les autres, et qu’il n’en surgisse pas fréquemment de .nouvelles., sans; rapport aucun avec les précédentes, par suite de la simple spontanéité de l’ intelligence. Il en est de même de certains aliénés à délire partiel, très-intéressants à étudier, et qui méritent de l’être avec plus de soin qu’on ne l’a fait jusqu’à ce jour. Les idées les plus extraordinaires et les plus bizarres surviennent tout à coup chez ces malades, sont acceptées par eux sans contrôle , et peuvent, dans certains cas, devenir mobiles d’action, sans autre motif que leur existence même dans la tête de ces aliénés, il suffit qu’une idée quelconque traverse leur esprit, pour qu’ils s’y attachent immédiatement comme à une vérité, sans se rendre compte de son origine, sans en éprouver d’étonnement, et sans chercher à l’entourer de preuves et à lui donner des points d’appui. Qu’il nous suffise de signaler ici l’existence de cette espèce d’aliénés, sur lesquels nous fixerons votre attention, pour vous démontrer la production spontanée, c’est-à-dire sans cause appréciable, des idées dans la folie.
Mais, nous devons le répéter, ce mode de génération des délires est évidemment exceptionnel. Le plus souvent, on peut les rattacher à l’une des quatre causes que nous avons signalées comme donnant également naissance aux idées dans l’état normal, savoir : associations des idées, raisonnements, souvenirs et impressions actuelles. Examinez un maniaque, par exemple : il regarde, il écoute autour de lui; toutes les impressions qu’il reçoit font naître chez lui des idées qui réveillent,
à leur tour, des souvenirs, et il suffît aussitôt d’une coïncidence de sons, d’une association d’idées quelconque, pour amener une nouvelle idée qui en attire une troisième à sa suite. Le raisonnement est ici moins actif que dans les délires partiels, et par conséquent intervient rarement comme cause dans la production des idées chez les maniaques; il est loin cependant d’être totalement absent, et l’on est souvent étonné de voir tout à coup, au milieu du plus grand désordre, s’établir une série régulière de déductions qui ne se distingue que par sa courte durée des séries de raisonnements de l’état normal. Pour bien vous pénétrer de ces divers modes de génération de délires, vous n’avez d’ailleurs qu’à vous rappeler les exemples que nous vous avons montrés dans la partie spécialement clinique de ce cours, et à bien examiner ceux que nous mettrons sous vos yeux ultérieurement.
Nous venons de vous indiquer comment naissent les idées délirantes, par quels procédés intellectuels elles surgissent dans l’esprit des aliénés. Mais ce mécanisme ne rend compte que de la production des idées passagères ou temporaires ; il ne suffît pas pour expliquer la formation*des idées prédominantes. Pour qu’une idée prenne droit de domicile chez un aliéné, au point de devenir le centre de la plupart de ses pensées et de ses actes, il faut autre chose que ces circonstances accidentelles, auxquelles nous donnerions volontiers le nom de causes occasionnelles ; il faut des causes plus profondes, plus permanentes, et que nous comparerons, par opposition, aux causes prédisposantes. A l’exception de quelques cas que nous avons signalés précédemment, il ne suffit pas, en général, qu’une idée plus ou moins bizarre traverse l’esprit d’un aliéné pour qu’il l’adopte
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immédiatement et qu’il s’y attache comme à une vérité démontrée : il faut que cette idée surgisse dans un milieu préparé à la recevoir, sur un sol capable de la faire germer et d’en favoriser le développement : il faut que les habitudes antérieures de l’individu, que ses idées actuelles, que ses dispositions intimes en un mot, soient en rapport avec l’idée qui survient, afin qu’elle puisse s’harmoniser avec ce fond maladif sur lequel elle doit reposer. C’est ainsi, par exemple, que les idées de tristesse ne pourront germer que sur un sol morbide préalablement triste, de même que l’on ne verra s’implanter les idées de gaieté et de satisfaction que sur un état général d’exaltation. Nous dirons même plus : non-seulement les idées qui apparaissent dans l’esprit, par l’un des procédés indiqués précédemment, ne peuvent prospérer et grandir qu’à la condition de tomber sur un sol favorable, mais elles sont le plus souvent le produit direct de ce sol maladif, qui n’exige même pas l’intervention d’une cause occasionnelle pour revêtir une forme déterminée. Il est, en effet, dans la nature de l’homme, que les dispositions vagues de la sensibilité et de l’intelligence éprouvent le besoin de se formuler nettement, de s’incarner, en quelque sorte, dans un sentiment ou une idée qui en soient la représentation plus ou moins exacte. Sans doute, l’homme ne peut trouver cette formule de ses sentiments ou de ses dispositions psychiques que dans deux sources principales, le monde intérieur ou le monde extérieur, et c’est précisément ce qui explique la variété des délires, suivant les individus et suivant les époques sociales. Mais il n’en est pas moins vrai que la cause première de la production d’un délire, de préférence à un autre, réside dans les dispositions morbides générales de la sensibilité ou de l’intelligence.
Ce sont elles qui lui donnent naissance et qui déterminent sa forme générale ; les circonstances accidentelles et locales ne donnent lieu qu’à des nuances et à des variétés secondaires, qui constituent l’individualité des délires et ne changent rien à leur nature essentielle.
Telle est, selon nous, la double origine des idées prédominantes chez les aliénés. Elles sont appelées, fomentées, entretenues par les dispositions générales de la sensibilité et de l’intelligence, qui, d’abord vagues et imprécises, tendent petit à petit à revêtir un caractère plus déterminé. L’esprit hésite alors souvent entre plusieurs idées qu’il choie et délaisse tour à tour, avant de se fixer d’une manière définitive sur quelques-unes d’entre elles qui satisfont plus complètement à toutes les conditions dans lesquelles il se trouve. L’observateur, attentif à suivre cette première période de l’évolution de l’idée fixe, assiste vraiment a l’un des spectacles les plus curieux que l’on puisse imaginer. Il voit un homme en proie à une disposition imposée par la maladie, s’efforçant de temps en temps de s’y soustraire, mais retombant toujours sous son influence tyrannique, et contraint, par les lois mêmes de son esprit, de lui chercher une forme, de lui donner un corps et une existence déterminés. On le voit adoptant et repoussant successivement diverses idées qui se présentent à lui, et se livrant ainsi laborieusement à l’enfantement d’un délire qui soit l’expression, le relief exact, d’un état intérieur dont il ne soupçonne même pas en lui l’existence.
Cette création graduelle et progressive du délire, qu’on remarque surtout dans l’aliénation partielle, et qui constitue la 'période d’incubation de la folie, représente la premièrephase dans l’évolution de l’idée fixe.
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Aussitôt que la folie est déclarée, ou du moins, en général, quand elle est pleinement confirmée, on voit apparaître une seconde période bien distincte dans le développement de l’idée fixe. Le malade s’est attaché à une série d’idées déterminée ; il est sans doute toujours susceptible de délirer dans une foule de directions, mais l’idée principale à laquelle il s’est arrêté devient le centre commun autour duquel convergent la plupart de ses pensées et de ses réflexions ; il entoure cette idée prédominante de tous les points d’appui, de tous les motifs qui peuvent la légitimer, soit à ses propres yeux, soit à ceux des autres hommes; il combine dans son esprit tous les iéléments du véritable roman qu’il élabore, et, malgré les nombreuses lacunes que son intelligence malade n’aperçoit pas dans cet ensemble dont il cherche à coordonner toutes les parties, il arrive petit à petit à une véritable systématisation de son délire. Ce travail de systématisation de l’idée fixe constitue la période vraiment aiguë des maladies mentales. Aussitôt que l’idée prédominante est arrivée à un degré complet de développement; lorsque les malades , loin d’y ajouter chaque jour de nouveaux compléments, de l’appuyer de preuves nouvelles, d’en modifier à chaque instant les détails, se bornent à la répéter à tout venant, exactement sous la même forme et avec les mêmes expressions; lorsqu’en un mot, le délire est, comme nous le verrons plus tard, complètement stéréotypé ; alors commence pour nous la période vraiment chronique des maladies mentales. On voit successivement disparaître, avec l’activité intellectuelle des périodes précédentes, le fond maladif de la sensibilité, sur lequel avaient germé et s’étaient graduellement développées les idées délirantes. Au lieu de cette disposition
générale de la sensibilité, de ce travail de systématisation de l’esprit, il ne reste plus qu’un délire stéréotypé, présage certain d’une ruine plus ou moins prochaine de l’intelligence!