‹ Des maladies mentales et nerveuses (volume 3)Chapitre 11 sur 46 · OU D'IDIOTS · texte numérisé non relu

OU D'IDIOTS

Suite à la Communication qui précède.

Je demande à la Société la permission de faire suivre le compte rendu que je lui ai présenté des travaux de la section de psychiatrie au congrès d'Amsterdam de la relation de ma visite aux asiles d'Utrecht, de Meeremberg et de Rosmalen, ainsi qu'à l'établissement de jeunes idiots de La Haye. Mais, avant de lui présenter cette relation, je crois nécessaire d'entrer dans quelques généralités sur le service des aliénés en Hollande.

Après avoir été plus nombreux, les établissements d'aliénés de la Hollande ont été, par suite de la création des nouveaux asiles et pour les besoins d'une plus grande concentration du service, réduits à treize.

11 a du arriver en Hollande ce qui est advenu en

France dans la plupart des départements où il a été créé des asiles ; cette création a dû entraîner la suppression des divers dépôts d'aliénés qui se trouvaient disséminés sur plusieurs points du territoire 1.

Les établissements actuellement existants sont ceux de : Bois-le-Duc, Rosmalen, Zutphen, La Haye, Rotterdam, Dordrecht, Delft, Bloemendaal (Meeremberg), Amsterdam, Utrecht, Franeker, Deventer, Maestricht.

Le dernier créé de ces établissements est celui de Rosmalen près de Bois-le-Duc.

11 résulte de cette répartition que toutes les provinces du royaume sont pourvues d'asiles. Celles de Zélande, de Groningue et de Drenthe font seules exception. Les inspecteurs déplorent d'autant plus cette lacune que ces trois provinces sont très éloignées des établissements qui reçoivent leurs aliénés. « La conséquence de cette situation, disent-ils, est que ces aliénés reçoivent rarement la visite de leurs parents ou amis, ce qui exerce une très fâcheuse influence sur la plupart d'entre eux. D'ailleurs, si leur séquestration doit se prolonger, cet éloignement les rend complètement étrangers à leur famille et rend très difficile leur envoi temporaire, à titre d'épreuve, au milieu de leurs parents, envoi temporaire que notre législation n'autorise pas formellement, il est vrai, mais qui est généralement en usage pour permettre de juger s'ils sont, oui ou nom, capables de vivre en liberté dans les conditions sociales ordinaires. » Les inspecteurs recommandent pour la Drenthe et Gro-

1 II reste encore deux de ces dépôts, celui de Bœckel qui ue reçoit que des hommes et celui de Nimègue.

ningue un établissement commun, à édifier aux environs de la ville universitaire de Groningue, où il pourrait être utilisé au point de vue de l'enseignement psychiatrique.

Les mêmes fonctionnaires déplorent aussi la disproportion qui existe dans la plupart des asiles néerlandais entre le nombre des places occupées et celui des places réelles, et qui s'affirme par un véritable encombrement. Ils regrettent pour cette cause qu'on n'ait pas introduit dans la loi une disposition qui existe en Belgique et en vertu de laquelle le nombre des aliénés qu'un établissement peut recevoir ne peut être dépassé sans une nouvelle autorisation spéciale.

Je note en passant, et sans la discuter, l'opinion émise par eux, que les asiles de l'État ne devraient être institués que pour les indigents ou les aliénés soignés au même taux.

Ils voient, disent-ils, beaucoup d'inconvénients dans la réunion d'aliénés des diverses classes de la société dans un même établissement.

J'emprunte à l'analyse faite par M. le Dr Ingels du rapport des inspecteurs généraux de la Hollande, les détails qui suivent :

« L'inspection des établissements néerlandais se fait par les officiers de justice accompagnés des comités d'inspection sanitaire de la province et par les inspecteurs généraux. Les inspecteurs de la première catégorie ont surtout en vue des détails judiciaires et doivent veiller à ce qu'il n'y ait pas de séquestration arbitraire ; néanmoins ils peuvent aussi porter leur attention sur d'autres parties du service, comme le

témoignent les rapports adressés aux commissaires royaux. Les visites de cette catégorie se font tous les trois mois au moins pour chaque établissement. Les inspecteurs généraux voient tous les ans les établissements de traitement, et tous les deux ou trois ans les asiles de dépôt. Leur action s'étend sur tout ce qui concerne les établissements et leur personnel, sauf toutefois la partie administrative qui est généralement en dehors de l'action du gouvernement central et se trouve sous la dépendance directe de la commune, de la province ou même de certaines corporations.

« La loi néerlandaise exige la mise sous curatelle de tout aliéné qui a passé trois ans dans un asile. Les inspecteurs croient que cette disposition légale est tout à fait inutile pour les malades indigents et voudraient la voir supprimer, si on fait une révision de la loi.

« Direction et surveillance. — La direction de tous les asiles néerlandais, à l'exception de celle de Rosmalen (Goudewater), est confiée à des commissions qui, non seulement ont dans leurs attributions l'administration de l'établissement, mais qui se préoccupent encore de tous les intérêts des malades soignés. Cette manière d'être est due, en partie à la situation antérieure où se trouvaient les établissements existants avant la loi spéciale sur le régime des aliénés, et en partie aux instructions du gouvernement contenues dans une circulaire du ministre de l'intérieur aux États députés, en date du 18 mai 1838. Dans les asiles où cette disposition est en vigueur, le médecin en chef assiste aux réunions de la commission avec voix délibérative et lui soumet ses propositions. Cependant

un autre principe s'est introduit dans quelques institutions. Ainsi à Goudewater, la direction est confiée a une seule personne responsable, qui est en même temps médecin en chef. A Bloemendal (Meeremberg), à Delft, à Utrecht et à Franeker, la même disposition existe, avec cette légère variante que le médecin directeur doit se consulter avec les membres de la commission des régents ou leurs délégués pour toutes les mesures à prendre. »

Il résulte de ce qui précède que les fonctions de directeur, dans leur réunion à celles de médecin en chef, n'impliquent nullement pour ce fonctionnaire le pouvoir d'administrer, et que ce pouvoir n'appartient qu'à des commissions spéciales correspondant à nos commissions administratives d'hospices. Le rôle du directeur, dans ce cas, n'est autre que celui des préposés responsables des mêmes établissements.

Je ne puis que regretter, pour ce qui me concerne, une semblable organisation, malgré l'hommage que presque partout, et notamment à l'asile de Meeremberg, les médecins directeurs rendent à l'excellent esprit de leurs commissions. Les membres de ces dernières ont le titre de régent qui correspond à celui d'administrateur. C'est aussi le titre que l'on donne aux conseillers municipaux.

Le corps des régents occupe un rang élevé dans l'administration en Hollande, et il a joué un rôle important dans son histoire. Il a été, comme on le sait, illustré par le pinceau de peintres célèbres. C'est ainsi qu'au musée Trippen-huys d'Amsterdam, on voit les cinq régents de Rembrandt, ceux de Van der Helst. C'est ainsi encore qu'au musée de Harlem, une salle

presque entière est consacrée à des tableaux de régents ou de régentes^par Frans Hais.

Les institutions de Bois-le-Duc, de Rosmalen, Boekel et Maestricht sont desservies par des religieux des deux sexes ; tous les autres le sont par des laïques ; de part et d'autre, on se montre satisfait.

Le travail est bien organisé dans les asiles de la Hollande et il y reçoit, paraît-il, toute l'impulsion que comporte l'intérêt bien compris des malades et de l'administration. Il n'est pas rémunéré comme en France. Mais il paraît offrir assez d'attraits par luimême pour que le plus grand nombre des malades s'y livre avec ardeur et que la privation temporaire de travail soit même considérée dans certains cas comme une des peines disciplinaires les plus efficaces.

Je termine ces généralités par un mot sur les formalités de l'admission des pensionnaires dans les asiles de la Hollande.

Il doit d'abord être produit un certificat de médecin. Sur le vu de ce document, le président du tribunal prend un arrêté après avoir entendu l'officier de justice. Cet arrêté, demandé par un membre de la famille, n'est valable que pour six semaines. Quatre semaines après l'admission, le médecin de l'établissement délivre un certificat sur le vu duquel le tribunal arrête la maintenue pour une année. Mêmes formalités à l'expiration de cette dernière.

Parmi les établissements d'aliénés de la Hollande, je n'ai pu visiter que ceux d'Amsterdam, de Meeremberg, d'Utrecht et de Rosmalen. Ayant dit plus haut du premier tout ce que j'ai cru pouvoir en dire, il me reste à parler des trois derniers.

Asile d'Utrecht.

L'asile d'Utrecht a, comme on le sait, pour médecin-directeur l'excellent professeur Van der Lith, qui a bien voulu m'en faire les honneurs avec une complaisance et une courtoisie dont je tiens à le remercier ici.

Il est situé, comme la plupart des établissements néerlandais, dans la ville, et il présente par suite tous les inconvénients inhérents à une telle situation.

Il se compose d'une partie ancienne et d'une partie neuve. La première est très défectueuse ; il n'en est pas de même de la deuxième qui comprend pour la plus grande partie le pensionnat des classes élevées. L'achat d'un terrain contigu va permettre d'agrandir un des jardins affectés à ce pensionnat et de supprimer en même temps une servitude.

L'ordre, la tenue, et je n'ai pas besoin d'ajouter, la propreté puisqu'il s'agit d'un établissement de Hollande, m'ont paru des plus remarquables dans cet asile. J'y ai été frappé surtout de l'affectueux respect que le Dr Van der Lith a su inspirer à tout son personnel. Par les mérites qu'il déploie dans la direction de l'asile d'Utrecht, cet honorable médecin y continue la tradition laissée par son éminent prédécesseur, le professeur Schrœder Van der Kolk, dont il a été, du reste, le collaborateur.

Il n'y avait pas, au moment de ma visite, un seul malade de l'un ou de l'autre sexe camisole ; mais, j'y ai vu une aliénée, qui m'a été signalée comme très

dangereuse, dans une sorte de petite alcôve fermée dans toute sa hauteur par un grillage en bois, et rappelant assez bien les loges où l'on enferme les lions dans un jardin zoologique.

J'avoue que, si la réclusion dans cette sorte de cage a pour but de suppléer dans l'espèce à la camisole, on me permettra de lui préférer cette dernière.

Il existe trois alcôves semblables à l'asile d'Utrecht. Je sais que les inspecteurs généraux en réclament et que le Dr Van der Lith lui-même en désire la suppression. Tout donne donc lieu d'espérer qu'elles ne tarderont pas à disparaître.

On m'a signalé, pendant ma visite à l'asile d'Utrecht, deux aliénés pensionnaires qui, après avoir fait un premier séjour dans cet établissement, avaient été dirigés sur Ghéel et qui s'en sont évadés pour revenir d'eux-mêmes à l'asile d'Utrecht.

J'avoue que, sans vouloir en rien conclure, cette préférence donnée par des aliénés, de l'asile fermé au système dit « familial », m'a semblé constituer un fait curieux et bon à relever.

Le rapport des inspecteurs généraux du service des aliénés de la Hollande constatant que le nombre des aliénés était, le 1er janvier 1875, à l'asile d'Utrecht, de 306 (hommes 152, femmes 154), si l'on compare ce chiffre à celui de 100 qui composait la population à l'époque ou Guislain publiait ses lettres sur la Hollande, on voit que le nombre des aliénés dans cet établissement s'est accru de plus des deux tiers en trente-quatre ans.

Asile de Meeremberg

Cet asile, qui a été, comme je l'ai dit plus haut, visité par la section de psychiatrie du congrès, est sans contredit le plus important, et j'ajoute, le plus remarquable de la Hollande.

Il est situé à une petite distance de Harlem et desservi par la station de Bloomendaal. La description en ayant été faite par notre savant collègue et ami, Jules Falret, en 1861, dans un compte rendu communiqué par lui à notre Société (séance du 16 décembre), je ne puis qu'y renvoyer en déclarant que cet établissement justifie pleinement l'éloge qu'en a fait notre compétent collègue.

Je ne le surprendrai pas en lui disant que le terrain planté de 32 hectares, et au centre duquel est construit l'asile de Meeremberg, est devenu un parc magnifique dans lequel les membres de la section de psychiatrie ont été heureux: de promener leurs pas, après la visite de rétablissement et à la suite du banquet qui leur a été offert dans la salle de spectacle, car l'asile a un théâtre et tout ce qui en constitue l'agencement ordinaire.

Nous avons, comme notre collègue, admiré dans cet établissement la cuisine, la boulangerie, la buanderie, les magasins de toutes sortes, les préaux, au nombre de vingt-quatre, qui sont de véritables jardins, le pensionnat dont on ne saurait trop louer le confortable et la bonne organisation. Ce pensionnat, d'ailleurs, est très florissant, ce qui se conçoit du reste du moment où il n'y a pas, que je sache, en dehors des établissements publics, de maisons de santé, ii. 10

Je me reprocherais d'omettre dans cette relation une des parties de l'établissement dont la visite nous a le plus vivement intéressés, je veux parler de l'école, où notre entrée a été saluée par un chœur chanté avec assez d'ensemble et de justesse par une trentaine d'aliénés ou d'idiots, sous la direction de leur digne instituteur, M. Bertel, qui les accompagnait avec un violon.

Les dortoirs sont très multipliés à Meeremberg ; malheureusement, disposés pour recevoir 20 lits au plus, ils en comptent un plus grand nombre. Les lits y sont par suite plus rapprochés qu'ils ne devraient l'être. C'est qu'en Hollande, comme partout, l'augmentation progressive du nombre des aliénés a dépassé toutes les prévisions des fondateurs et qu'il en est résulté une disproportion regrettable entre le nombre des places occupées et celui des places réelles.

Le vice de cet état de choses est trop général pour qu'on puisse sans injustice en faire l'objet d'une critique spéciale à l'asile de Meeremberg. Je le sais commun à tous les asiles de la Hollande.

Pour donner une idée de l'accroissement de population qu'a subi l'asile de Meeremberg, il me suffit de dire qu'au moment de la visite de M. Jules Falret, en 1861, il comptait 510 aliénés, et que lors de la nôtre, il y en avait 802, répartis ainsi qu'il suit : Hommes. Femmes. Total.

lre classe 9 7 16

2e classe 16 13 29

3e classe 25 24 49

4e classe 31 32 63

5e classe 357 378 735

Total... 438 454 892

La pension afférente à ces classes est :

Four la lre classe, de 1,200 florins, soit, 2,640 fr.

Je sais que le Dr Persijn, l'honorable médecindirecteur de l'établissement, de même que ses administrateurs, déplorent cet encombrement, mais ils en déclinent, comme nous dans nos établissements, la responsabilité qu'il faut rapporter à la force dos choses.

Dans les conditions d'encombrement où se trouvait l'asile de Meeremberg, lors de notre visite, et alors qu'il y a dans chaque division et subdivision des cabinets d'aisance attenant aux habitations de jour et de nuit, il semblait que l'air dût être vicié dans les diverses parties de l'établissement et que l'on dût y être infecté. Or, je dois le déclarer, malgré cet ensemble de conditions défavorables, nous n'avons senti d'odeur nulle part ; les latrines elles-mêmes étaient complètement inodores.

Cet état de choses qui nous frappa d'abord d'étonnement et dont la propreté dite hollandaise ne pouvait fournir une suffisante explication, nous fut bientôt expliqué par l'application faite à Meeremberg du système de vidange pneumatique qui y fonctionne depuis 1867.

Nous n'avons pas pu, le temps ne nous l'ayant pas permis, voir fonctionner ce système, mais nous en avons, comme je viens de le dire, constaté les surprenants résultats.

La question d'hygiène générale à laquelle se rattache ce système étant d'une importance capitale, non seulement pour les villes, mais encore pour les établissements hospitaliers et spécialement pour les asiles d'aliénés, on me pardonnera d'entrer ici dans quelques détails que j'emprunte à un très intéressant article publié par M. Lutaud dans la Gazette hebdomadaire de médecine du 8 octobre 1879.

« Parmi les nombreuses visites faites aux travaux publics de la Hollande pendant la dernière session du congrès médical d'Amsterdam, il en est une, » dit M. Lutaud, « qui a particulièrement attiré notre attention et qui a trait, selon nous, à une des questions les plus importantes de l'hygiène publique. Nous voulons parler du système de vidange employé dans la grande cité hollandaise et dans plusieurs autres villes du royaume. Ce système, dû au capitaine ingénieur Liernur, est peu connu en France, et il nous paraît réaliser un progrès considérable sur ceux qui sont employés dans les autres capitales de l'Europe. Nous pensons intéresser un grand nombre de nos lecteurs en leur donnant la description sommaire du procédé de vidange pneumatique tel que nous l'avons vu fonctionner nous-mêmes dans la ville d'Amsterdam. Mais, avant tout, nous devons adresser nos sincères remerciements à M. Bergsma, échevin des travaux publics de la ville d'Amsterdam qui, non seulement nous a fourni des détails précis sur le système, mais a bien voulu le faire fonctionner sous nos yeux.

Le système Liernur est applicable aux eaux ménagères et aux déjections fécales par une double canalisation ou par une canalisation commune. Appliqué à

la ville d'Amsterdam, il a pour but d'enlever les déjections humaines à l'état frais, pour les livrer à l'agriculture avant qu'elles aient eu le temps de se décomposer et de perdre ainsi une partie de leur efficacité comme engrais.

A Amsterdam, la ville s'est d'abord chargée d'installer à ses frais la canalisation pneumatique dans une des vieilles rues, la Fokke Simonts-straat; puis, on en a muni un groupe d'habitations ouvrières de la société <( Bovvkas », situé en dehors de la Singelgraeth (fossés des anciennes fortifications). Au 1er mai 1873, la canalisation s'étendait à 8 hectares occupés par 4,000 habitants appartenant aux diverses classes sociales.

Nous avons nous-mêmes assisté aux opérations de vidange pour un groupe d'habitations ouvrières. Les latrines, situées en dehors du bâtiment, mais appliquées contre lui, étaient complètement inodores et d'une propreté surprenante. Les cuvettes des cabinets communiquent par des branchements souterrains de fonte avec le canal de la rue qui vient s'aboucher dans un réservoir de tôle hermétiquement clos et placé au-dessus du sol, à l'extrémité de la rue. A côté du réservoir se trouvent une machine locomobile portant une pompe pneumatique et un tender-chaudière. Cette locomotive, qui était primitivement amenée par des chevaux, se trouve aujourd'hui sur un chaland, ce qui en facilite le transport.

La vidange s'opère de la façon suivante : un tuyau de caoutchouc met en communication le réservoir avec la machine pneumatique. L'air aspiré du réservoir passe dans le foyer de la chaudière, qui en brûle les particules odorantes. Lorsque le manomètre

indique un degré de raréfaction suffisant dans le réservoir, on ouvre le robinet qui sépare ce dernier de la conduite de la rue, et aussitôt le contenu de toutes les latrines du groupe de maisons afflue dans le réservoir par le réseau de canaux.

L'introduction des vidanges dans le réservoir s'opère en quelques minutes, sans choquer ni la vue ni l'odorat. Ce n'est qu'au moment où l'on dévisse les tuyaux qu'on s'aperçoit de la nature et de l'odeur de

leur contenu...

Le dépotoir actuel est situé à l'est de la ville; mais, il est question d'en construire un nouveau à une distance plus considérable. On y conduit les tenders remplis de vidanges, qu'on transporte encore à l'aide de la pression atmosphérique dans un vaste réservoir hermétiquement clos, élevé sur un soubassement en maçonnerie. Ce réservoir est muni d'une série de robinets servant à remplir des tonneaux de pétrole qu'un navire transporte dans la mer de Haarlem, où les matières fécales sont utilisées par l'agriculture.

La machine à vapeur, employée pour faire fonctionner le système, est seulement d'une force de quatre chevaux. Le capitaine Liernur nous a assuré que trois heures suffisent, avec cette machine, pour aspirer les déjections fournies par 12,000 habitants.

Leyde est la première ville de Hollande où fut appliquée la vidange pneumatique; le nouveau système y fonctionne depuis la fin de 1871. Le réseau de canalisation embrasse 140 bâtiments et dessert un peu plus de 12,000 habitants.

D'après les renseignements qui nous ont été fournis par le capitaine Liernur, le fonctionnement du sys-

tome est plus convenablement et plus régulièrement assuré à Leyde qu'à Amsterdam. La pompe à air, la machine à vapeur, le réservoir souterrain central, et enfin le grand réservoir placé sur un massif en maçonnerie, sont tous contenus dans un petit bâtiment situé sur le canal voisin. Un seul ouvrier suffit à accomplir la série d'opérations nécessaires à la vidange. Le réservoir de la rue est muni de plusieurs robinets qui se trouvent au niveau du pavé. Après avoir enlevé la plaque de fei qui les protège, le vidangeur place sur l'un d'eux un manomètre. Renseigné sur le degré de raréfaction de l'air dans le réservoir, il établit alternativement une communication du réservoir avec les canaux conduisant aux latrines et avec le tuyau qui aboutit à la station centrale.

A Dordrecht, le système fonctionne depuis deux ans à la satisfaction générale...

Nous ne mentionnerons pas ici les nombreux reproches adressés au système. Les uns sont, fondés; les autres partent de personnes intéressées et ne méritent pas d'être réfutés.

Il est incontestable que la vidange pneumatique constitue, au point de vue de l'hygiène publique, le plus grand progrès qui ait été réalisé jusqu'à ce jour; mais, au point de vue économique, les résultats n'ont pas été très satisfaisants. Gela tient, en grande partie, à la difficulté qu'éprouvent les entrepreneurs pour tirer un parti fructueux des déjections qui leur arrivent très diluées et ne peuvent être employées par l'agriculture qu'après avoir subi des modifications importantes; c'est là une question distincte qui se rattache

à la distribution des eaux d'égout et au meilleur emploi qu'on peut en faire. Mais, quant au point spécial qui nous occupe, c'est-à-dire l'éloignement immédiat des déjections fécales des villes où elles peuvent devenir un foyer d'infection, le système Liernur nous paraît constituer un progrès considérable et digne d'appeler l'attention des hygiénistes français. »

Nous avons vu plus haut avec quel succès, le système de vidange pneumatique est appliqué à l'asile de Meeremberg.

Ce système n'est pas celui de l'ingénieur Liernur, mais il en diffère peu, paraît-il. Établi, en 1867, à Meeremberg, par l'architecte de l'établissement, il a valu, à ce dernier, une médaille à l'exposition d'Amsterdam de 1869.

Dans les premiers temps l'aspiration se faisait au moyen d'une pompe anglaise, construite en verre et en gutta-percha. Un homme seul pouvait, sans trop d'efforts, la faire fonctionner; mais cette pompe exigeait beaucoup de réparations. Plus tard, on a construit une machine à vapeur de la force de deux chevaux, qui fait mouvoir une pompe pneumatique. Elle est disposée de manière à ce que chaque fosse puisse être vidée séparément. •

Les dépenses de l'établissement de l'asile peuvent être établies ainsi qu'il suit :

Contingent fourni dès le début par la province de Nord-Hollande, 775,187 florins, soit: 1,705,411 francs 40 centimes;

Contingent fourni par l'asile sur ses bonis pour de nouvelles constructions, de 1849 à 1869, - 124,101 flo-

rins, soit : 273,022 fr. c20 cent.; de 1870 à 1878,

72,890 florins, soit : 100,358 fr. ; soit : en tout, 072,178 florins, = 2,138,791 fr. 80 cent.

Le mobilier est compris dans ce chiffre. Je ne connais pas le prix d'acquisition, mais je sais qu'il est très minime.

Le nombre des aliénés travailleurs, au moment de Ja visite de la section de psychiatrie, était de 387, ainsi répartis :

HOMMES

Travaux agricoles et horticoles 36

Goudronnage 1

Forgerons 1

Tailleurs 10

Charpentiers et menuisiers 5

Scieurs de bois 9

Nattiers et chaisiers 10

Œuvres domestiques 25

Buanderie 1

Cuisine 9

Total 107

FEMMES

Buanderie 3

Séchoir 4

Pliage et repassage 31

Pelage de pommes de terre. . . 31

Fabrication de charpie 27

Couture 89

Tricotage 66

Œuvres domestiques 29

Total 280

Je ne puis terminer la relation beaucoup trop succincte de ma visite à l'asile de Meeremberg sans faire mention d'une véritable richesse que tous les asiles

de France et d'ailleurs peuvent lui envier. 11 s'agit d'une bibliothèque scientifique et plus spécialement médicale qui lui a été léguée par le prédécesseur dans l'inspection générale du Dr Ramaër, l'honorable Dr Voorhelm Schneevoogt. On pourra juger du prix inestimable de ce legs, lorsque l'on saura qu'il ne comprend pas moins de 3,402 volumes ou mémoires. J'ai d'ailleurs, entre les mains, un des rares exemplaires du catalogue de cette bibliothèque et j'aime à le mettre sous les yeux de la Société.

Je n'ai pas cru devoir quitter l'établissement que nous venions de visiter sans me faire l'interprète de tous mes collègues de la section de psychiatrie, en complimentant son honorable directeur médecin, ainsi que sa commission administrative, représentée par son vice-président, par quelques autres de ses membres, et en particulier par le Dr de Haan, un des régents de la ville de Harlem, sur les mérites de leur asile, et en les remerciant du cordial accueil que nous y avons reçu.

J'ai remercié en particulier et au nom de toute la section le Dr Ramaër, qui a été l'organisateur de cette intéressante excursion à l'asile de Meeremberg, excursion qui comptera, avec ma visite à l'asile de Rosmalen, parmi les meilleurs souvenirs de mon voyage en Hollande.

ASILE DE ROSMALEN (COUDEWATER).

Je ne songeais nullement à visiter l'asile de Rosmalen; mais M. Hubrecht, secrétaire général du ministère de l'intérieur, m'ayant beaucoup vanté cet

établissement, dont la création et l'organisation marquaient, disait-il, un progrès notable dans la voie des perfectionnements dont ce genre de service lui semblait susceptible, je n'hésitai pas, suivant son conseil, à faire entrer cette visite dans mon programme d'excursions en Hollande, et je ne puis que m'en féliciter, car j'y ai trouvé plaisir et profit.

L'asile de Rosmalen, situé à six kilomètres environ de Bois-le-Duc, ne date que de 18G8; il a pour directeur médecin en chef M. le Dr Van den Bogaërt qui, ainsi que nous le verrons tout à l'heure, peut, à bon droit, en être considéré comme le créateur.

Cet établissement réalise le type de l'asile ouvert, et le système d'après lequel il est conçu peut être présenté comme un moyen terme entre le régime familial, tel qu'il est appliqué à Gheel, et le régime des asiles fermés.

On n'y voit, nulle part, trace de claustration, pas ombre de mur. Le saut de loup n'étant pas praticable à raison de la nature du sol qui ne permet pas d'y creuser sans que l'on trouve de l'eau, on y a suppléé, dans les préaux, par des clôtures en claire-voie.

La dissémination des pavillons entre lesquels sont répartis les divers services atténue partout l'effet des agglomérations d'individus, quand elle ne le supprime pas entièrement, tandis que la diversité des constructions imprime à l'ensemble l'aspect d'un pays entrecoupé par des maisons de campagne, bien plus que celui des divisions d'un établissement public. Les pavillons affectés aux pensionnaires des classes élevées ont la forme de chalets et se distinguent par une très élégante simplicité.

J'ajoute que la continuité du territoire de l'asile avec le domaine public n'y semble interrompu nulle part.

Ce qui m'a le plus particulièrement frappé dans ma visite à cet établissement, c'est son organisation du travail des aliénés, une des plus fortes que je connaisse.

Cette organisation se distingue, non seulement par le nombre des aliénés occupés, mais encore par la diversité des travaux auxquels on les emploie. En tête de ces travaux se placent, à juste titre, ceux qui se rapportent à l'exploitation d'une ferme d'une réelle importance, et plus spécialement à l'élevage d'un nombreux bétail.

Les vaches restant, comme partout en Hollande, hors des étables et dans les prairies, du mois d'avril au mois de novembre, les soins qu'elles réclament nécessitent, pour ceux qui en sont chargés, un séjour au grand air qui ne peut que profiter à leur hygiène générale et spéciale.

Malgré la prééminence accordée au travail agricole, le travail industriel est loin d'y être négligé. C'est ainsi que j'y ai vu des ateliers de tailleurs et de cordonniers en pleine activité. Une fabrique de nattes et paillassons, entre autres spécialités de travail, a particulièrement attiré mon attention. J'y ai vu 71 aliénés fabriquer depuis le plus grossier paillasson résultant du tressage des feuilles de jonc jusqu'à la plus fine sparterie. Les produits de cette fabrication sont vendus au dehors, défalcation faite de ce qui peut en être utilisé pour les besoins de l'établissement.

Au moment do ma visite, le nombre des travailleurs s'élevait à 309, ainsi répartis :

HOMMES

Travaux agricoles 79

Cordonniers, tailleurs, charpentiers, forgerons 15

Nattiers 71

Boulangers 4

Œuvres domestiques 17

Total 186

FEMMES

Buanderie 36

Travaux de couture 42

Cuisine 18

Œuvres domestiques 27

Total 123

Si l'on compare ce chiffre à celui de la population qui était dans le même moment de :

Hommes : lre classe 17

Total 247

Femmes : lrc classe 11

Total 276

Total général 523

On voit que la proportion des travailleurs est considérable à l'asile de Rosmalen. Pour apprécier l'importance de ce chiffre, il convient encore de défalquer de la population générale les aliénés de la lre et

de la 2me classe qui ne fournissent aucun contingent au travail.

J'ai constaté à l'asile de Rosmalen une bonne installation des services généraux et en particulier de la boulangerie, où on fabrique toutes les sortes de pain usitées en Hollande, depuis le pain de froment ordinaire jusqu'au pain de seigle et au pain dit : pain aux corinthes.

Ce qui distingue encore cet établissement des autres asiles de la Hollande, c'est qu'il est le produit de l'action individuelle. C'est, en effet, par des donations et souscriptions particulières, et sans aucun concours de l'État, que l'on a réuni les fonds nécessaires à sa création.

On s'imagine la somme d'efforts et de dévouement qu'a dû coûter à ses fondateurs une telle œuvre pour être exécutée et menée à bonne fin dans de telles conditions.

Malgré tous les mérites qui le distinguent, l'asile de Rosmalen n'a coûté que 46G,600 florins, soit : 1,026,520 fr., savoir :

Acquisition 57,600 florins, soit : 126,720 fr.

Construction 360,000 — 792,000

Mobilier 49,000 — 107,800

Par l'effet d'une confiance qui ne saurait être mieux placée, M. Van den Bogaërt n'est pas seulement le directeur et le médecin en chef de l'asile de Rosmalen, il en est aussi l'administrateur, et sous ce rapport, on peut dire que sa position se distingue de celle de ses collègues des autres établissements, en ce qu'elle est moins dépendante et qu'elle lui laisse plus de latitude pour faire tout le bien qu'il conçoit.

Le Dr Van don Bogaërt est, je le sais et il est le premier à le proclamer, parfaitement secondé par ses deux médecins adjoints et, en particulier, par le Dr Pompe.

L'institution des élèves internes est inconnue dans l'asile de Rosmalen, comme dans tous les asiles de la Hollande. Le relevé des prescriptions médicales est fait par le surveillant, sous le contrôle des médecins adjoints.

Je note comme dernier détail que l'asile est desservi par des religieux des deux sexes, sans que, ce qui ne laisse pas que de me surprendre, cette promiscuité, ou plutôt ce voisinage de deux congrégations dans un même établissement, ait présenté jusqu'ici aucun inconvénient. Cela résulte, du moins, des déclarations du Dr Van den Bogaërt.

Il n'y avait, au moment de ma visite, aucun malade revêtu de la camisole. Il est vrai que, comme à l'asile de Meeremberg, il n'y avait pas d'agités; seule, une jeune fille hystérique, au pensionnat, présentait les signes d'une excitation qui la rendait très difficile à contenir.

Je dois déclarer à cette occasion que le Dr Van den Bogaërt n'est pas aussi absolu que la plupart de ses collègues et en particulier que le D' Persijn, de Meeremberg, dans la proscription des moyens coercitifs. « Si je n'ai pas, » m'a-t-il dit, « en ce moment de malade avec la camisole, j'ai tout au moins des camisoles dans l'établissement et je n'hésite pas à y recourir dans certains cas, très rares, il est vrai. »

Je termine ce compte rendu de ma visite à l'asile de Rosmalen par la relation du fait suivant, qui

montre la différence qui existe sous certains rapports entre la législation française et la législation néerlandaise.

M. Van den Bogaërt m'a montré, parmi ses pensionnaires, un jeune homme qui, ayant été attaqué dans son domicile alors qu'il était couché auprès de sa femme, s'est défendu contre ses agresseurs et qui, en les poursuivant hors de chez lui, a tué l'un d'eux. Pour ce fait, il a été condamné à cinq ans de prison. Il paraît qu'il n'eût pas été condamné s'il avait tué son agresseur alors qu'il était dans son domicile ; mais que l'ayant tué hors de là, il était passible de la condamnation qu'il subit. J'ai lieu de croire qu'en France, on l'eût considéré comme étant en état de légitime défense lorsqu'il a commis son meurtre, et qu'on ne l'eût pas, par suite, condamné.

Cet individu étant devenu aliéné à la suite de ces divers incidents, a été placé à l'asile de Rosmalen; il est aujourd'hui dans un état voisin de la convalescence, et on a formé un recours en grâce en sa faveur.

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