INSTITUTION DES JEUNES IDIOTS DE LA HAYE
Si je n'avais pas eu la bonne fortune d'être accompagné, dans la visite de cette institution, par M. Hubrecht, l'éminent secrétaire général du ministre de l'intérieur, qui a bien voulu s'y offrir avec une spontanéité dont j'ai été aussi touché que je lui en reste reconnaissant, je me serais trouvé fort embarrassé, car aucun des membres du personnel de l'établissement, sans excepter le directeur, ne connaissait plus
la langue française que je ne connais moi-même la langue hollandaise, et la visite que j'ai faite de cet établissement eût été pour moi sans intérêt comme sans profit; mais grâce à la connaissance parfaite que M. Hubrecht a de notre langue, et surtout grâce à l'exquise obligeance avec laquelle il a bien voulu me servir de guide et d'interprète, non seulement tout embarras a disparu, mais encore la visite que j'entreprenais avec lui acquérait à mes yeux un nouveau prix.
L'initiative de la création de rétablissement de La Haye, pour les jeunes idiots, a été prise, en 1854, par trois hommes, dont l'entreprise était d'autant plus méritoire que, ne sachant rien de ce qui avait été tenté dans cette voie à l'étranger, ils n'avaient pu s'en inspirer pour l'exécution de leur projet. Ces trois hommes étaient MM. C.-E. Van Koetsveld, J. BrouwerStark et H. Van der Henvel : le premier, ministre protestant; le deuxième, médecin; le troisième, modeste instituteur d'une école primaire. Soutenus par le professeur Schroeder Van der Kolk, ils purent, en faisant appel à la générosité de quelques souscripteurs, en tête desquels la reine de Hollande figura pour un don de 2,000 florins, soit 4,400 fr., ouvrir une école d'externes, avec un premier noyau de onze élèves, dans une maison située dans un quartier de la ville appelé le Zuidwol. Encouragés par les résultats de ce premier essai, et après avoir obtenu la sanction royale, ils n'hésitèrent pas à faire appel à la charité publique, laquelle est inépuisable, paraît-il, en Hollande, et dont M. Hubrecht m'a donné une idée en me disant que si, au moment où il me parlait, il signalait à l'attention publique une ii. 11
infortune quelconque, soit, par exemple, un accident arrivé à un pauvre ouvrier, il serait sûr de réaliser en très peu de jours des sommes assez importantes pour le secourir.
Je dois dire ici, à l'honneur de la France, et la preuve à cette heure en est bien éclatante, que les élans de charité n'y sont ni moins vifs, ni moins spontanés.
Le résultat de l'appel fait par les fondateurs de l'institution des idiots de La Haye, se traduisit par la collecte d'une somme de 21,859 florins, soit : 48,089 fr. 80 cent., avec laquelle, augmentée d'une subvention de 8,000 florins (17,600 fr.), on acheta un bâtiment assez spacieux avec jardin, situé au centre de la ville. Après avoir fait subir à ce bâtiment les transformations nécessaires, on put l'ouvrir, pour sa nouvelle destination, le 1er janvier 1858.
Le nombre des enfants s'y éleva progressivement au chiffre de soixante-dix, qui représente à peu de chose près la population actuelle et sur laquelle on compte cinquante internes et vingt externes.
Les ressources, à l'aide desquelles on pourvoit à l'entretien annuel de ces enfants, se composent :
1° D'un subside de 2,000 florins (4,400 fr.) accordé par le gouvernement;
2° De deux subventions annuelles de 1,000 florins (2,200 fr.) et de 500 florins (1,100 fr.), allouées, la première par la province, et la deuxième par la ville.
Elles s'appliquent toutes deux à l'entretien de six enfants indigents.
Les autres recettes sont le produit de souscriptions ou de dons individuels.
L'établissement comptant peu de pensionnaires, j'ai lieu de penser que les familles, qui sont en état de payer une pension, répugnent, en Hollande comme en France, à la promiscuité de leurs enfants avec des enfants de la classe inférieure, et que c'est dans cette répugnance qu'il faut chercher le principal obstacle au développement du pensionnat dans les institutions d'idiots.
Dans cette relation de ma visite à l'établissement des idiots de La Haye, je crois devoir m' abstenir de toute description architecturale et me borner, à cet égard, à quelques impressions générales.
Cet établissement étant situé dans la ville, il offre ce premier inconvénient de ne pouvoir être colonisé et, par suite, de ne pouvoir être organisé de manière à y introduire le travail agricole qui constitue pour les enfants idiots, comme pour les aliénés, la spécialité de travail la plus profitable à leur hygiène générale et spéciale, en vertu de l'adage : Mens sana in cor pore sano.
Sans doute, on supplée à l'insuffisance de cette condition hygiénique par des exercices gymnastiques, ainsi que par des soins de propreté exquise; mais j'estime que, ni les uns, ni les autres ne peuvent compenser les inconvénients résultant de la lacune que je signale.
L'installation des services généraux est, dans cet établissement, aussi satisfaisante que possible, et surtout que le permet l'état des localités. Il en est de même de ses conditions de classement et, en un mot, de l'ensemble de ses dispositions. Pour juger de cet établissement, il importe, en effet, de considérer qu'il
est installé dans une maison bourgeoise située dans un quartier de la ville, faisant suite aux autres maisons d'une rue dont elle ne se distingue par aucun caractère extérieur, et n'ayant été ni construite ni distribuée en vue de sa destination actuelle.
Je n'ai pas à faire ressortir ici les difficultés de la transformation qu'il a fallu lui faire subir pour l'adapter à cette destination; tout ce que je puis dire, c'est que ces difficultés ne pouvaient être plus heureusement surmontées.
Ce qui m'a particulièrement frappé dans ma visite de cet établissement, c'est l'heureuse application qui y est faite des procédés spéciaux de l'éducation des idiots. Il m'a semblé que, sous ce rapport, il pouvait rivaliser avec des établissements d'une plus grande importance, tels que l'asile d'Earslwoold, en Angleterre, et, pourquoi ne le dirais-je pas? tels que la colonie de Vaucluse, malgré les mérites si transcendants et si reconnus de son instituteur, M. Deleporte.
Je n'entrerai pas dans le détail des divers moyens employés et qui n'ont rien de spécial à l'établissement de La Haye 1. Je tiens seulement à dire un mot de divers exercices dont j'ai été témoin et dans lesquels j'ai particulièrement apprécié la manière de faire de l'instituteur, M. A. Van Putten. Pour ces exercices, ce dernier se place au centre de la classe, au milieu
1 Parmi les objets servant à l'enseignement qui m'ont été montrés, je dois signaler deux vitrines contenant des animaux empaillés et autres objets d'histoire naturelle. J'ai remarqué également une bibliothèque composée de livres destinés à l'institution et donnés par les libraires de La Haye, plus une collection de jouets d'enfants.
de ses élèves, sur lesquels il promène alternativement son regard. Puis, se tournant, tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre, il leur adresse ex abrupto, avec l'accentuation la plus énergique et sans leur laisser le moindre répit, une série pressée de questions auxquelles ils doivent répondre aussi précipitamment. Pendant la durée de cet exercice, on voit le visage des enfants s'animer; leur intelligence s'éveille visiblement; ils ne perdent pas de vue leur précepteur, épiant, pour ainsi dire, sur ses lèvres, la question qu'il va leur poser et se tenant prêts à y répondre.
Cette façon, fébrile en quelque sorte, d'interroger des enfants, dont l'intelligence sommeille et a besoin d'une certaine excitation pour se produire, m'a semblé fort judicieuse et m'a paru surtout très bien appliquée par M. A. Van Putten. Comme résultat des efforts d'éducation tentés à l'institution de La Haye, il m'a été dit que plusieurs externes, que les premiers maîtres avaient déclarés être incapables de recevoir l'instruction élémentaire, l'avaient reçue dans l'établissement de manière à pouvoir plus tard suivre les leçons de l'école primaire.
Je relève ici, à propos de l'enseignement des idiots, un détail qui m'a paru offrir un certain intérêt et qui confirme une donnée que j'avais entendu émettre par le regretté Valade-Gabel, c'est que, pour cet enseignement, à l'institution des idiots de La Haye, on s'est, dans les premiers temps, inspiré des méthodes d'enseignement des sourds-muets et qu'on s'est, à cet effet, mis en relation avec l'école des sourds-muets de Rotterdam.
La question de l'instruction religieuse à donner aux
enfants soulevait une difficulté sérieuse, à raison de la différence des religions; mais cette difficulté a été résolue de la façon suivante : Les enfants sont élevés dans la religion de leurs parents et on a, à cet effet, désigné pour les protestants, qui sont en majorité, un ministre de cette religion; pour les israélites, un précepteur hébreu, sous la surveillance du grand rabbin, et pour les catholiques, un des pères de l'église Sainte- Thérèse.
Gomme dans tous les établissements de ce genre, la gymnastique a, dans l'institution des idiots de La Haye, la part qui lui revient parmi les exercices auxquels se livrent les enfants. Elle y remplit même une indication plus importante qu'ailleurs, car elle y supplée, dans une certaine mesure, à l'absence du travail agricole.
Pour compléter la relation de ma visite à l'établissement de La Haye, il me reste à dire un mot de l'éducation professionnelle qu'y reçoivent les enfants. Sans être précisément négligée, cette éducation est loin d'avoir ici l'importance qui lui est donnée dans d'autres institutions de ce genre, et je crois être dans le vrai en disant qu'elle réclame un perfectionnement.
Le travail des filles est assez bien organisé; il s'applique à des travaux de tressage, de tricot, de couture et de dessin.
Quant à celui des garçons, il consiste à peu près uniquement dans la fabrication des cigares. Le nombre des cigares fabriqués chaque année est évalué à trois mille.
Je ne crois pas devoir quitter l'établissement de La Haye sans exprimer ici l'impression favorable que j'ai reçue de cette visite et sans dire que j'y ai trouvé l'empreinte bien marquée d'une direction remplie de sollicitude pour les déshérités qui lui sont confiés.