‹ Des maladies mentales et nerveuses (volume 3)Chapitre 14 sur 46 · SÉANCE DU 26 MAI · texte numérisé non relu

SÉANCE DU 26 MAI

Opinion sur la colonie de Gheel et le régime familial.

J'arrive de Gheel et, sous l'impression de ce que je viens de voir, je vous demande la permission d'ajouter quelques mots à la note que M. Brierre de Boismont a bien voulu lire, en mon nom, dans l'avantdernière séance. Je ne reviendrai pas toutefois sur la question de colonisation appliquée, soit dans les asiles même, soit dans les succursales.

N'ayant rien de plus à en dire, si ce n'est que mon opinion, qui me paraît être celle de la plus grande majorité des aliénistes, a été pleinement confirmée par ma visite de Gheel. Je ne veux parler que du système de Gheel proprement dit, c'est-à-dire du patronage familial, comme on l'a appelé, substitué à

1 Annales Médico-Psychologigues de 1862.

l'assistance dans des asiles fermés, et de l'application que l'on voudrait en faire ailleurs et notamment en France.

L'examen auquel je viens de me livrer de la colonie belge, sous les auspices éclairés de M. le Dr Bulkens, ayant eu ce premier résultat, prévu d'ailleurs, de faire ressortir à mes yeux toute l'exactitude des appréciations de M. Jules Falret, je suis heureux de rendre d'abord hommage au mérite de son excellent rapport, que j'ai trouvé du reste généralement apprécié en Belgique comme nous l'apprécions tous ici. Je n'ai pas besoin de dire que ce rapport me dispense d'entrer dans aucun détail sur l'organisation de Gheel, qui vous est désormais parfaitement connue, et que je n'ai à vous exprimer que quelques impressions particulières reçues par moi de cette visite.

Quelque prévenu que je fusse contre toute illusion, je dois dire qu'au premier abord, Gheel n'a pas répondu à l'idée que je m'en faisais. Sans m' attendre à trouver dans les rues le spectacle d'un désordre quelconque, qui dût rendre par trop sensible à mes yeux la présence d'un grand nombre d'aliénés parmi les habitants, je m'attendais tout au moins à trouver dans l'ensemble une physionomie quelque peu insolite qui distinguât visiblement la ville d'une autre ville d'une égale importance. Or, il n'en a rien été, et force me fut d'avouer que, si j'avais traversé Gheel d'une manière fortuite et sans être prévenu de la particularité qui le caractérise, rien ne me l'aurait positivement révélée. J'ai même le regret d'ajouter que j'y ai été frappé d'une absence de mouvement, d'un aspect morne et silencieux, qui ne doit pas rendre son séjour

beaucoup plus attrayant pour les aliénés que celui d'un asile fermé.

En pénétrant plus avant dans l'examen de la colonie, je n'ai pas tardé à m'expliquer les causes de cette première impression. Je me suis convaincu, en effet, que les aliénés ne jouissaient pas, à Gheel, d'une liberté aussi illimitée qu'on pourrait le croire et que, si elle leur était laissée, ils en usaient aussi peu que possible. Les nourriciers, particulièrement intéressés au maintien de Tordre et, pour prévenir des accidents dont ils sentent bien que la responsabilité ne pèserait pas seulement sur eux, mais sur la colonie tout entière, ne m'ont semblé abandonner leurs colons qu'à bon escient.

Retenus d'ailleurs eux-mêmes par des travaux essentiellement sédentaires, ils ne peuvent, pour la plupart, conduire ces mêmes colons dans des promenades qui seraient cependant d'autant plus nécessaires que les conditions hygiéniques dans lesquelles ils sont placés sont loin encore, quoi que l'on ait fait, d'être irréprochables.

Les aliénés, de leur côté, n'étant pas excités à sortir, cèdent bientôt à l'apathie et ne tardent pas, pour la plupart, à prendre des habitudes sédentaires. Tout en constatant l'ordre qui règne dans la colonie, ordre qui n'a pas toujours existé, paraît-il, et que l'on attribue à sa nouvelle organisation, je n'ai pu me dissimuler qu'il dépendait d'un ensemble de conditions plus ou moins restrictives de la liberté, et ces conditions, jointes à l'impression reçue de ma visite de la nouvelle infirmerie, asile au petit pied, comme la désigne avec raison M. J. Falret, et destinée à recevoir

une catégorie d'aliénés, dont le nombre ira probablement toujours en croissant par la force des choses; ces conditions, dis-je, ne m'ont pas laissé le moindre doute sur ce caractère des réformes opérées à Gheel, de rapprocher son organisation de celle des asiles fermés et de constituer, si ce n'est un abandon du système, tout au moins une concession au système opposé. C'est cette concession que je pressentais dans ma note précédente et qui me faisait dire que les asiles devraient, de leur côté, faire un pas vers l'organisation de Gheel, en s'engageant de plus en plus dans la voie de la colonisation, mais de la colonisation appliquée soit dans l'enceinte des asiles, soit dans des succursales.

Quant à une application plus absolue du système de Gheel, c'est-à-dire quant à la substitution du patronage familial au régime des asiles, je la crois impossible, par les deux raisons principales que je vais indiquer. Et d'abord, sans croire au miracle des guérisons opérées sur le tombeau de la jeune Irlandaise immolée par son père, il est permis de penser que la coïncidence de quelques guérisons avec un pèlerinage à ce tombeau a pu, à une époque de superstition et d'ignorance, être interprétée dans un sens merveilleux et constituer le point de départ de l'institution qui serait ainsi un produit de la foi. Or, on comprend qu'il soit résulté de cette origine une teinte religieuse qui ait donné tout d'abord aux aliénés un caractère sacré en quelque sorte, et que, par suite, une tradition de respect et de sollicitude pour ces infortunés se soit fondée et répandue peu à peu dans la localité et s'y soit perpétuée d'âge en âge jusqu'à nos jours.

Il en est, par exemple, des aliénés de Gheel, comme il en était autrefois des lépreux de Terre-Sainte et comme il en est encore des crétins, dans les pays où le crétinisme est endémique et où ces malheureux sont entourés d'un respect en quelque sorte religieux, à telles enseignes que les familles qui comptent un crétin parmi leurs membres, loin d'en gémir, semblent au contraire tentées d'en remercier la Providence, par qui elles se croient désignées pour remplir une mission de charité et de dévouement. Mais ces garanties de respect et de sollicitude, les trouverionsnous de nos jours chez nos paysans, encore si peu éclairés, si intéressés, si durs pour eux-mêmes qu'ils le seraient certainement, sans le savoir et sans le vouloir, pour les aliénés qui leur seraient confiés? Ce n'est pas d'ailleurs à une époque aussi sceptique et aussi positive que la nôtre que de nouveaux Gheel ont chance de se fonder par la foi, et l'on peut dire, de cette institution comme de beaucoup d'autres, que le principe en peut être excellent, mais que l'application en est impossible, parce qu'elle repose, comme condition première, sur un degré de perfection morale que l'espèce humaine est bien loin d'atteindre.

La deuxième raison qui. rend l'application du système de Gheel impossible ailleurs qu'à Gheel, se tire de la terreur, ou tout au moins des appréhensions qu'inspirent généralement les aliénés, et des résistances que rencontrerait certainement, de la part des populations, l'adoption d'une mesure qui leur semblerait devoir mettre en péril, non seulement leurs personnes, mais encore et surtout leurs propriétés. On peut facilement juger de ces résistances par l'opposition que

nous voyons faire chaque jour à la sortie d'aliénés, guéris cependant, et à leur retour dans le lieu de leur domicile, où ils restent, en général, entourés de défiance et où ils continuent souvent à être un objet de terreur. Les conséquences de cette terreur inspirée par les aliénés, même après leur guérison, sont telles qu'elles ont motivé l'institution des sociétés de patronage qui sont, jusqu'à un certain point, aux aliénés guéris, ce que le système de Gheel est à ceux qui sont encore malades. J'ajoute qu'en parlant de l'opposition que soulèverait l'application du système de Gheel, je n'exprime pas seulement des conjectures. Je tiens, en effet, d'un des deux continuateurs de Guislain, à Gand, le Dr Vermeulen, et de M. Bulkens lui-même, qu'un essai de ce système a été tenté, il y a quelques années, dans une autre localité de Belgique, mais qu'on a dû y renoncer presque immédiatement, par suite de l'opposition formée par le bourgmestre. Il est vrai que les bourgmestres sont payés pour se méfier de l'institution, mais tout donne lieu de penser que celui-ci était bien l'interprète des sentiments de tous ses administrés.

En présence de cette double impossibilité d'appliquer le système de Gheel, il devient inutile d'en discuter le principe et d'en peser les inconvénients et les avantages. Dans tous les cas, le système ne pouvait, comme l'a très bien dit M. J. Falret, s'appliquer qu'aux aliénés chroniques, incurables et inoffensifs. Or, pour ces mêmes aliénés, je saurais un système de beaucoup préférable : c'est celui qui consisterait à confier à leurs familles mêmes le patronage familial dont, à Gheel, on charge des familles étrangères. On

les mettrait à même de reprendre leurs aliénés, moyennant une prime annuelle qui leur serait allouée par l'administration, ainsi que cela se pratique pour les filles-mères qui se chargent de l'entretien de leurs enfants l. On comprend qu'à une période de la maladie où l'isolement ne remplit plus une indication aussi nécessaire et où l'aliéné ne semble plus être dangereux, à la condition d'être quelque peu surveillé, le patronage familial, exercé par la famille même, puisse être appliqué avec avantage. A défaut d'un mobile plus honorable, on aurait pour garantie de sollicitude et de soins pour l'aliéné, l'intérêt qu'aurait sa famille à faire durer aussi longtemps que possible le paiement de la prime. Cette prime, d'ailleurs, devant toujours être inférieure à la pension payée dans l'asile, il en résulterait, pour les départements, un certain allégement de leurs charges. Je n'ai pas besoin de faire observer que le système ne saurait être appliqué aux ouvriers des villes, et que le médecin de l'asile devrait être le seul juge des cas et des conditions dans lesquels l'essai devrait être tenté. L'inspecteur départemental des enfants assistés pourrait être chargé de comprendre dans son inspection celles des familles qui recevraient des primes pour l'entretien de leurs aliénés.

1 Dans un rapport présenté au préfet de la Seine, en 1879, et soumis à la commission de surveillance près les asiles d'aliénés du département, à propos d'un projet d'annexion à l'asile Sainte-Anne d'un service balnéo-thérapique pour le traitement des personnes du dehors, le Dr Magnan devait, dix-huit ans plus tard, émettre incidemment une vue analogue en présentant la mesure proposée par lui et par son collègue. M. Bouchereau, comme un premier pas à faire vers le traitement des aliénés à domicile.

Je résume mon opinion sur la question qui nous occupe dans les propositions suivantes :

Le système de la colonisation, soit dans les asiles, soit dans des succursales, est celui qui me paraît devoir être préconisé de préférence à tout autre, et qui tend d'ailleurs généralement à prévaloir. Il me paraît devoir être appliqué dans les asiles, même quand leur population d'hommes aliénés ne dépasse pas deux cents. Il y a avantage à l'appliquer dans une succursale, lorsque ce chiffre est dépassé.

Son application doit être restreinte aux populations agricoles. Dans le cas où les éléments de la population appartiendraient plutôt à la classe ouvrière, la ferme devrait être remplacée par l'atelier.

Dans certains cas déterminés par le médecin de l'asile, des aliénés chroniques inoffensifs pourraient être rendus à leurs familles, moyennant une prime d'entretien pour celles qui sont dans l'indigence.

Quant à la colonie de Gheel, c'est une institution qui, à raison des conditions particulières et uniques dans lesquelles elle a été fondée et dans lesquelles elle fonctionne, me paraît devoir être maintenue, à la condition de certains perfectionnements qu'elle est en voie de recevoir en partie, et qui doivent porter principalement sur l'amélioration des conditions hygiéniques de la maison nourricière, sur la limitation rigoureuse de l'application du système aux seuls aliénés chroniques et inoffensifs, et sur l'admission à l'infirmerie de toutes les autres catégories. Dans tous les cas, son exemple ne me paraît ni devoir, ni pouvoir être suivi, et je ne pense pas que jamais, sous ce rapport, nous ayons la contrefaçon de la Belgique.

Discussion sur les différents modes d'Assistance des aliénés '.

Page 1