‹ Des maladies mentales et nerveuses (volume 3)Chapitre 15 sur 46 · SÉANCE DU 12 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

SÉANCE DU 12 DÉCEMBRE

Parmi les divers modes de Passistance publique appliquée aux aliénés qui forment l'objet des conclusions du rapport de M. Jules Falret, je vois figurer le séjour de certains aliénés dans leurs propres familles, moyennant une rétribution annuelle.

Mon opinion relative à cette modification au système de Gheel, qui tend à remplacer pour l'aliéné une famille étrangère par sa propre famille, mon opinion, dis-je, relative à ce moyen terme, à cette sorte de transaction entre deux systèmes opposés, ayant été émise par moi dans une note que j'ai communiquée à la Société Médico-Psychologique, dans sa séance du 26 mai 1862, au retour d'un voyage de Gheel, je crois devoir, dans l'intérêt de ma responsabilité, rappeler les conditions et les réserves sous lesquelles il m'a semblé que ce mode d'assistance pouvait et devait être appliqué. Ce soin me paraît surtout nécessaire au moment où quelques expériences sont tentées et où l'idée a fait assez de chemin pour en venir à être soumise à l'appréciation de l'aréopage le plus compétent dans l'espèce.

La première de ces conditions est que l'aliéné soit incurable et inoffensif. Je n'admets pas, en effet, pour l'aliéné curable ou dangereux d'autre mode de secours que le placement dans un asile spécial.

1 Annales Médico-Psychologiques de 1865.

La deuxième condition est que l'aliéné ait séjourné dans l'asile et qu'il soit désigné par le médecin de cet établissement qui seul peut faire une acception intelligente des cas dans lesquels la mesure peut être utile au malade sans être dangereuse pour la société. Cette condition est nécessaire, non seulement comme devant fournir la meilleure garantie d'une saine appréciation de l'état mental convenable à l'application de la mesure, mais encore comme devant fixer une limite à cette même application. Il est évident, en effet, que sans ce mode de limitation, la rétribution annuelle promise deviendrait une sorte de prime à l'aliénation mentale, qui tendrait à multiplier les demandes et, par suite, à augmenter les charges de l'administration, au lieu de les diminuer.

La troisième condition est que la mesure ne soit pas imposée à la famille, mais qu'elle soit librement consentie par elle et considérée comme une faveur pour la continuation de laquelle elle serait intéressée à prendre bon soin de l'aliéné; que la famille, enfin, soit libre dans tous les cas d'opter entre la conservation de l'aliéné chez elle et sa réintégration à l'asile, si elle la juge nécessaire.

La quatrième condition est que l'exécution de la mesure soit soumise à une inspection par un agent de l'administration, voire même par le médecin de l'asile qui, dans le cas où l'aliéné ne lui paraîtrait pas convenablement soigné ou traité, provoquerait le retrait de la prime et la réintégration dudit aliéné dans l'établissement spécial.

Je n'ai pas besoin d'ajouter, comme condition dernière, que la famille nourricière justifie, par des

attestations sérieuses de toutes les conditions de moralité et de sollicitude désirables pour le malade qui lui serait confié.

Sous ces conditions, le mode de secours dont il s'agit me semble être d'une innocuité parfaite et n'avoir rien qui soit de nature à froisser l'orthodoxie la plus ombrageuse. En dehors de ces mêmes conditions je déclare repousser toutes les applications qui pourront être faites, ou tout du moins en décliner toute part de responsabilité.

En préconisant ce mode d'assistance comme succédané du système de Gheel, je suis loin de me dissimuler les difficultés qu'il pourra rencontrer dans l'application, et j'ai pu apprécier moi-même ces difficultés dans le département de Maine-et-Loire. C'est ainsi, par exemple, que le préfet avec lequel je m'étais entretenu de cette question, à mon retour de Gheel, et qui s'était montré disposé à tenter un essai, en ayant fait la proposition au Conseil général, la vit échouer devant les appréhensions qu'inspirait aux membres de cette assemblée la possibilité du retour dans la société d'aliénés non guéris, alors que le retour des aliénés guéris les effrayait déjà au dernier point.

A l'appui de la même assertion, je puis citer encore un autre fait qui montre combien les mœurs devront se modifier dans notre pays avant d'y rendre possible l'application du système de Gheel le plus mitigé. La construction d'un hôtel de sous-préfecture à Segré, comportant des travaux de terrassement assez considérables, dont la dépense devait s'élever assez haut, je proposai au préfet et au Conseil général qui m'en parlaient à l'occasion des travaux exécutés à l'asile

par la main-d'œuvre des aliénés, d'envoyer à Segré une escouade de vingt aliénés, qui exécuteraient ces travaux sous la direction de plusieurs infirmiers, et seraient logés chez quelques habitants. Ma proposition fut acceptée, mais lorsqu'il s'agit de la mettre à exécution, non seulement il fut impossible de trouver, à Segré ou aux environs, une seule personne qui consentît à se charger d'aliénés, mais encore la mesure elle-même rencontra une opposition générale devant laquelle il fallut céder.

La citation de ce dernier fait me paraît avoir son intérêt à propos du deuxième mode d'assistance que vous avez à examiner : je veux parler du placement de quelques aliénés choisis par le médecin chez des paysans, des infirmiers ou des habitants des villages voisins, sous le contrôle du médecin-directeur. Je reconnais, toutefois, que l'argument que l'on peut en tirer contre ce mode de secours n'est qu'un argument de fait que le temps peut modifier.

Quant aux deux autres modes d'assistance, la création de villages d'aliénés semblables au village de Gheel et la création de fermes agricoles, je n'ai rien à changer à ce que j'en ai dit et publié, et je ne puis que m'y renfermer de plus en plus.

Pour ce qui est de la colonisation, je désire seulement rectifier une assertion qui m'est attribuée par M. Auzouy dans le mémoire qui a servi de prétexte à la discussion actuelle.

« Entièrement d'accord, dit notre honorable con-

« frère, avec M. Billod, lorsqu'il voit dans la colonisa-

« tion le moyen d'exonérer les départements d'une

« partie de la dépense d'entretien des aliénés, je cesse

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« d'être en communauté d'opinion avec lui, lorsqu'il « veut arriver à exonérer, par ce moyen, les départe- « ments de la totalité de cette charge. »

Je n'ai jamais voulu et je ne veux exonérer les départements ni totalement, ni en partie de la dépense de leurs aliénés. Je n'ai, en effet, nullement qualité pour prendre les intérêts des administrations départementales en dehors de mes attributions particulières. Comme médecin -administrateur, je ne dois avoir d'autre but que l'étude et la réalisation de toutes les conditions les plus propres à favoriser le traitement et à améliorer le sort des aliénés, et la colonisation constituant, suivant moi, un des principaux moyens de concourir à ce but, je m'attache, par tous mes efforts et dans la mesure de mes forces, à en poursuivre l'application ou tout au moins à ruiner les obstacles qui s'y opposent. Or, comme parmi ces obstacles un des moindres n'est pas celui qui résulte de la question d'argent, et que l'économie n'est pas, pour les administrations publiques, une corde moins sensible que pour les individus, j'ai cru qu'il était bon de démontrer qu'il y avait pour les départements, auxquels incombe la plus grande partie de la dépense afférente aux aliénés, un intérêt réel, un intérêt financier à la création de colonies agricoles, qu'elles soient enclavées dans les grands asiles ou qu'elles y soient simplement annexées. Telle a été la signification de la donnée sur laquelle repose mon opuscule sur la dépense des aliénés assistés. Mais je ne saurais le déclarer trop haut, l'exonération totale ou partielle dont je fais luire l'espoir aux yeux des administrations départementales n'est pas pour moi un but, mais un moyen.

Je profite de l'occasion pour répéter aussi que dans ma préconisation des idées de colonisation, je suis loin d'être exclusif, que je les considère comme devant être spécialement appliquées aux asiles situés dans des centres agricoles, et que dans les établissements situés dans des centres industriels, j'estime que la ferme doit céder le pas à l'atelier. J'ajoute que ces idées sont celles qui me semblent prévaloir dans les hautes régions gouvernementales, si j'en juge par un paragraphe très explicite à cet égard du dernier exposé de la situation de l'Empire présenté aux grands corps de l'État.

Des Asiles spéciaux pour les ivrognes '.

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