SÉANCE DU 29 AVRIL
En supposant que l'institution d'asiles spéciaux pour les ivrognes soit une mesure vraiment utile, il y a lieu de se demander si elle est réalisable, en France au moins, et dans l'état actuel de notre législation? Je ne le pense pas; pour ce qui me concerne, il m'est impossible, je l'avoue, d'y voir autre chose qu'une louable utopie.
Les exemples de semblables créations en Angleterre, en Amérique, où encore je suis bien sûr qu'elles resteront à l'état de tentatives isolées, si elles ne finissent même pas par tomber dans une complète
1 Annales Médico-Psychologiques de 1872.
désuétude, ces exemples, dis-je, ne prouvent rien pour la France.
On sait que chez ces deux grandes nations, la plupart des institutions charitables et humanitaires sont le produit de l'action individuelle et que, pour elles, la question d'argent n'est rien. C'est, du moins, la réponse que me faisaient tous les médecins anglais, dans le cours d'un voyage en Angleterre, lorsqu'à propos de certaines fondations qui me semblaient un peu luxueuses et dont le prix me paraissait devoir être exorbitant, je leur présentais à cet égard quelques objections.
Tout le monde reconnaîtra qu'il est loin d'en être de même en France, où l'action de l'État tend à se substituer, presque partout, à l'action individuelle.
Pour s'édifier à l'égard des difficultés que rencontrerait, dans notre pays, la création d'asiles spéciaux pour les ivrognes, il suffit de réfléchir un instant au nombre vraiment effrayant des adeptes de l'ivrognerie à notre époque, et au nombre aussi bien qu'à l'étendue des établissements qu'il faudrait créer pour les recevoir.
Il y a là une première difficulté qui frappera quiconque a une certaine expérience des choses administratives et devant laquelle reculera toujours une administration française.
Aussi bien, je suis de ceux qui pensent qu'il ne faut tenter le bien qu'avec quelque chance de le réaliser; et, du moment où la création des asiles spéciaux présente des difficultés insurmontables, il importe de se garder, à cet égard, d'efforts qui ne pourraient être que stériles.
Indépendamment de la difficulté pratique dont je viens de parler, cette création soulève des objections fort graves et auxquelles il me paraît bien difficile de répondre d'une façon péremptoire.
Dans le cas où, par impossible, une pareille utopie viendrait à être réalisée, je me demande quel serait le titre sous lequel aurait lieu le placement des ivrognes dans les asiles dont il s'agit : serait-ce à titre de malades ou de délinquants? L'asile serait-il un établissement hospitalier ou un établissement pénitentiaire, un hôpital ou une prison?
Si ce devait être à titre de malades que l'asile des ivrognes dût recevoir les ivrognes, il ferait évidemment double emploi avec l'asile d'aliénés proprement dit. On se trouverait d'ailleurs amené à trancher bien légèrement une question souvent très litigieuse et très difficile à résoudre, c'est celle de savoir où l'ivresse finit et où la folie commence. Faire des ivrognes en général et, en particulier des dypsomanes, des aliénés, ce serait aller bien loin suivant moi.
Si c'était à titre de délinquants que dût se faire le placement des ivrognes dans l'asile spécial, ce dernier deviendrait un double de la prison, et la séquestration aurait le caractère d'une peine.
Dans ce dernier cas quelle en devrait être la durée, et quel est le tribunal qui serait appelé à la prononcer?
Et puis de deux choses l'une, ou sa durée sera courte, ou elle sera indéfinie. Si elle est courte, le but que l'on se propose, en séquestrant l'ivrogne, ne sera pas atteint et la création projetée n'aura plus sa raison d'être. L'ivrogne étant presque toujours dypso-
mane, il y a tout lieu de présumer qu'il ne sera pas plutôt sorti de l'asile spécial qu'il s'abandonnera de nouveau à sa tendance, et ne pourra pas plus qu'avant y résister. Si la durée devait être indéfinie, on se trouverait avoir dépassé, pour un simple délit, une rigueur de peine que la loi n'atteint pas toujours pour la punition des plus grands crimes, je veux parler de la détention perpétuelle.
Je vais plus loin, dans l'hypothèse d'un séjour très limité dans l'asile spécial, il y a lieu de craindre que la création de semblables établissements prenne, aux yeux des intéressés eux-mêmes, le caractère d'une institution philanthropique, dont le but serait de leur réserver un refuge pendant leur ivresse et de les prémunir ainsi contre les dangers auxquels elle les expose.
La mesure, dans ce cas, tournerait contre le but qu'on s'est proposé, et loin de tendre à la prophylaxie de l'ivrognerie et de l'alcoolisme, elle lui serait plutôt un encouragement.
D'après ce qui précède, et pour ce qui me concerne, je n'admets pas de milieu entre ce qu'on appelle vulgairement le violon et l'asile : le violon, pour l'ivresse manifestée sur la voie et dans les lieux publics, et considérée comme portant atteinte à l'ordre public; l'asile pour le délire alcoolique *
Mais, autant je repousse la création d'asiles spéciaux pour les ivrognes, autant je me déclare partisan de toutes les mesures qui tendront, par la répression de l'ivrognerie et la prophylaxie de l'alcoolisme, à refréner un vice et à prévenir un mal dont l'influence sur le sort des sociétés s'est affirmée déjà par les plus
épouvantables désastres, et qui étend son fatal niveau sur tous les âges, sur l'un et l'autre sexe et sur toutes les classes de la société.
J'ai dit sur tous les âges et c'est sous l'impression de ce que j'ai vu, il y a huit jours, sur le boulevard Saint-Germain, du côté de la place Maubert, où j'ai croisé deux jeunes garçons de douze ans à peine, bras dessus bras dessous et titubant à qui mieux mieux sur le trottoir.
J'avais vu, il y a un mois, sur le boulevard des Italiens, un enfant de dix ans, tout au plus, en état complet d'ivresse. Arrêté pour ce fait, il a été conduit devant moi au poste de la rue Drouot.
Ce n'est pas seulement à Paris que s'observent les ravages de ce fléau qui s'appelle l'ivrognerie. Ce que j'ai vu, sous ce rapport, en Anjou et en Bretagne, m'a laissé une impression profonde et ineffaçable.
Telle était déjà la généralisation de ce fléau, il y a dix-huit ans à Rennes, que, faisant deux fois par jour et en voiture le trajet de l'asile Saint-Méen à cette ville, qui en est distante d'un kilomètre, j'étais obligé, le dimanche et le lundi, d'aller au pas pour ne pas écraser tous les hommes qui titubaient sur la route, ou dont le sol était littéralement jonché.
Le salut de la société est, suivant moi, dans le succès des efforts qui seront tentés pour remédier à ce fléau, et je ne saurais, pour ce motif, trop applaudir à l'initiative qui a été prise à l'Assemblée par notre honorable et savant confrère, M. Théophile Roussel, avec lequel je suis heureux de me trouver d'accord sur ce terrain, après l'avoir combattu sur un autre.
200 EPILEEJSIE LARVEE.
Discussion sur PÉpilepsie larvée l.