‹ Des maladies mentales et nerveuses (volume 3)Chapitre 18 sur 46 · SÉANCE DU 31 MARS · texte numérisé non relu

SÉANCE DU 31 MARS

Deuxième communication.

J'ai demandé la parole pour achever ce que je n'ai pu qu'effleurer dans la dernière séance, à la suite de la communication de M. Legrand du Saulle.

A propos du nombre considérable d'épileptiques dont notre collègue admet et signale l'existence suivant lui méconnue, j'ai dit, vous vous en souvenez peut-être, que, sans contester ce fait, qu'en l'admettant même, je croyais qu'il fallait comprendre, parmi ces épileptiques, un certain nombre d'absinthistes et de paralysés généraux.

Pour ce qui est des absinthistes, vous savez, Messieurs, que les recherches de notre collègue, M. Magnan, ont établi que l'intoxication de l'absinthe a pour effet de déterminer des attaques d'épilepsie.

Quant aux paralysés généraux, ils doivent appartenir, suivant moi, à cette catégorie de paralysés généraux à laquelle j'ai fait allusion dans ma première communication relative à l'épilepsie larvée.

Il s'agit, je le répète, de' cette variété de paralysies générales dans la période prodromique desquelles, et avant l'explosion des symptômes vraiment caractéristiques, les malades présentent des atteintes du mal épileptique, sous sa forme larvée ou sous sa forme convulsive.

1 Annales Médico-Psychologiques de 1873.

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C'est à des cas de cette nature que se rapportaient, je crois, le plus grand nombre de ceux que Trousseau a rattachés à ce qu'il a appelé la congestion apoplectiforme. C'est ainsi que ce savant professeur, sans être spécialiste, aurait eu la prescience de la donnée scientifique sur laquelle je m'appesantis ici.

Si l'on se reporte, en effet, à la description faite de la congestion apoplectiforme par le célèbre clinicien de l'Hôtel-Dieu, dans sa communication à l'Académie de médecine, on voit qu'il s'agit d'un état qui participe à la fois de l'épilepsie et de la congestion et dans lequel l'épilepsie et la congestion sont unies par un lien symptomatique.

On sait, d'ailleurs, que ce n'est pas seulement dans la période prodromique, non plus que dans la période ultime de la paralysie générale que l'on observe ces atteintes du mal épileptique. On les observe aussi dans la période dite d'état. J'en ai observé, pour ma part, un assez grand nombre de cas, et je ne compte pas, en ce moment, dans mon service moins de huit paralysés généraux qui présentent de temps en temps des accès d'épilepsie en tout semblables à des accès d'épilepsie idiopathique, et alternant quelquefois avec des accès de fureur et de délire impulsif.

Il y a là, suivant moi, je le répète, un point de pathologie spéciale dont l'élucidation importe essentiellement à l'étude de l'épilepsie larvée, ne fût-ce qu'au point de vue de son diagnostic différentiel.

Parmi les autres parties de la communication de M. Legrand du Saulle, il en est une qui vous a frappés comme moi sans doute, c'est celle dans laquelle notre collègue, élargissant de beaucoup le cadre de l'épilepsie

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larvée, y fait entrer plusieurs groupes de vésanies qui ont été considérées jusqu'ici comme constituant des entités distinctes et spéciales, à savoir : les folies transitoire, impulsive, homicide, etc.

Si hardie que soit cette opinion, je n'hésite pas à déclarer que j'incline à la partager, et je ne puis que la rapprocher de celle que j'ai émise dans ma précédente communication en déclarant que, tel était l'intérêt que me semblait offrir l'étude de l'épilepsie larvée, je ne serais pas éloigné d'y rattacher certains cas de manie intermittente et de folie circulaire ou à double forme. Je désire seulement indiquer ici dans quelle mesure et sous quelles réserves cette opinion me semble pouvoir être admise.

Il se peut qu'elle soit exacte dans toutes les circonstances où M. Legrand du Saulle l'admet; mais, en attendant que la démonstration s'en dégage des progrès de la science, je ne l'admets que dans les cas où je constate ce que je crois pouvoir considérer, jusqu'à présent, comme le seul critérium irrécusable du mal épileptique. Ce critérium me paraît être la perte du souvenir des manifestations, de même que la perte de connaissance est, comme l'on sait, bien plus que la convulsion, le signe pathognomonique de l'épilepsie proprement dite. Or, je me suis assuré tout récemment encore que ce critérium manquait dans un certain nombre des cas que M. Legrand du Saulle, selon sa théorie, rattacherait à l'épilepsie et où le délire est impulsif à un degré que l'on ne saurait concevoir.

Je reconnais qu'après la perte du souvenir, la disposition impulsive constitue un des signes les plus caractéristiques de l'état épileptique. Telle est même son

importance, à mes yeux, qu'il pourrait bien suffire, en tout état de cause, à l'affirmation de la névrose épileptique. Mais cela ne me paraît pas encore démontré, et, en l'absence du critérium dont j'ai parlé plus haut, à savoir de la perte du souvenir des manifestations, je crois devoir rester dans une prudente réserve.

Qu'il me soit permis de dire à cette occasion que, sans méconnaître l'importance du signe que M. Legrand du Saulle tire, au point de vue de Fépilepsie, du fait d'uriner au lit, il me semble que notre collègue exagère un peu cette importance. Je connais, pour ma part, nombre d'épileptiques à attaques nocturnes, qui n'urinent jamais au lit, et, par contre, j'ai connu bien des personnes qui urinaient quelquefois au lit, sans que cette particularité ait pu se rattacher à l'existence d'une névrose quelconque.

Je n'apprends rien de nouveau à M. Legrand du Saulle en lui disant que les maniaques et les lypémaniaques urinent souvent au lit.

Je termine par une réflexion qui m'est inspirée par un point de l'argumentation de M. Legrand du Saulle, et qui peut se formuler sous la rubrique du diagnostic par l'emploi du bromure de potassium. Je prie notre collègue de ne pas prendre en mauvaise part les observations que je vais présenter à rencontre de cet élément de diagnostic. Elles n'incriminent d'ailleurs en rien sa manière d'agir, que je crois avoir été parfaitement justifiée et correcte dans les cas cités par lui.

Outre que la spécificité du bromure de potassium ne me semble pas tellement démontrée qu'elle puisse servir de pierre de touche dans le diagnostic de la névrose qui en comporte l'emploi, je ne sais pas jus-

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qu'à quel point il est permis de recourir à une médication qui peut n'être pas sans inconvénient dans le but d'éclairer le diagnostic.

Je sais bien qu'il est des cas où l'empirisme est permis en médecine, et parmi ces cas on peut citer ceux où, en présence d'un appareil symptomatique déterminé, on soupçonne l'existence d'un accès de fièvre pernicieuse. Il peut arriver et il arrive quelquefois, dans ces cas, que le sulfate de quinine, empiriquement administré, éclaire le diagnostic, mais, en même temps il sauve le malade d'une mort imminente, et c'était le but de son administration.

Peut-on conclure de ces cas à ceux où on prescrit le bromure de potassium, pour éclairer le diagnostic d'une névrose épileptique? Je ne le pense pas.

Que si l'on me dit que, tout en éclairant le diagnostic, le bromure de potassium a chance de guérir le malade, je répondrai : oui, mais s'il ne le guérit pas et s'il se trouve que le mal auquel on a appliqué ce remède n'ait rien de commun avec la névrose dont il est considéré comme le spécifique, le médicament n'en aura pas moins été administré, non sans inconvénient peut-être.

Quelques-uns de nos collègues, M. Daily entre autres, ont blâmé l'emploi de la douche, dans lequel ils ont vu un moyen renouvelé de ce qu'on appelait au moyen âge la question, pour rompre la simulation chez les simulateurs.

Ne serait-ce pas tomber dans le même tort que d'employer le bromure de potassium comme moyen d'éclairer le diagnostic, à moins d'avoir d'avance une conviction à l'égard de ce même diagnostic?

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Ce dernier cas était évidemment celui de M. Legrand du Saulle, à en juger par la chaleur avec laquelle nous lui avons vu affirmer le diagnostic de l'épilepsie dans les faits cités par lui. Du moment où il croyait à l'épilepsie, il était dans son droit et il remplissait son devoir de médecin en prescrivant le bromure de potassium et l'efficacité de ce moyen ne devait lui apporter qu'un complément de lumière, que la confirmation d'un diagnostic qui n'avait déjà rien de douteux. Mon objection ne s'adresse donc pas à lui, mais aux médecins qui emploieraient le bromure de potassium avec plus de doute dans l'esprit à l'endroit de la nature épileptique de la névrose, et qui n'y auraient recours que pour fixer le diagnostic.

Il importe, d'ailleurs, de faire observer que la question d'efficacité se distingue ici de la question de spécificité.

Il ne suffirait pas, en effet, de l'efficacité du bromure de potassium dans un cas donné pour démontrer que ce cas se rapporte à l'épilepsie; encore faudrait-il pour cela que la spécificité de ce médicament dans le traitement de cette névrose fût absolument hors de doute.

Or, il s'en faut encore, suivant moi. Est-il bien démontré, par exemple, que le bromure de potassium soit sans efficacité dans le traitement des accès maniaques, des accès impulsifs supposés sans rapport avec l'épilepsie? Je ne le pense pas, et pour ma part j'ai quelques raisons de croire à l'efficacité de ce moyen de traitement dans des cas autres que l'épilepsie proprement dite.

11 ne me coûte nullement de reconnaître, en termin. 15

nant, que les faits cités par M. Legrand du Saulle comme constituant des cas d'épilepsie larvée, me semblent, pour la plupart, très probants, d'abord parce qu'ils ne portent pas la marque de la paralysie générale, et ensuite parce que chez plusieurs le diagnostic de l'épilepsie se trouve confirmé par l'apparition, j'allais dire la survenue d'attaques convulsives.

Je fais suivre cette communication d'un relevé de cas observés par moi dans quelques-uns des services dont j'ai été chargé : 1° d'épilepsie survenant, soit sous sa forme larvée, soit sous sa forme convulsive, chez les paralysés généraux, tant dans la forme prodromique ou initiale, que dans la période dite ': d'état de leur affection; 2° d'épilepsie considérée par moi comme larvée en dehors de la paralysie générale.

Épilepsie confirmée et paralysie générale.

1° Période d'état.

Cinq cas à l'asile de Sainte- Gemmes.

Neuf cas à l'asile de Vaucluse (cinq hommes et quatre femmes).

2° Période prodromique.

Deux cas à l'asile de Sainte-Gemmes.

A propos de cette nature d'épilepsie, je ne saurais trop répéter que je ne range pas sous ce chef ces attaques sub-intrantes que l'on observe dans la période ultime de la paralysie générale et auxquelles on a donné le nom d'attaques épilepti formes, mais que j'applique cette dénomination à des accès d'épilepsie survenant à toutes les périodes de la paralysie générale, et surtout dans ses périodes prodromique et initiale, ces

accès étant identiques de ceux que l'on observe en dehors de toute paralysie générale.

Épilepslc larvée et paralysie générale.

Cinq cas à l'asile de Sainte-Gemmes.

Deux cas à l'asile de Vaucluse.

Épllepsie larvée en dehors de la paralysie générale.

Un cas (homme) à l'asile de Blois.

fteuf cas à l'asile de Sainte-Gemmes (huit hommes et une femme).

Deux cas à l'asile de Vaucluse.

HOMMES

1° B..., maréchal-ferrant, trente ans, entré le 31 décembre 1872.

État au moment de l'entrée : affaiblissement des facultés intellectuelles, lenteur dans les idées, indifférence, apathie; — faiblesse très marquée du côté droit du corps; perte de la vue à gauche.

Quelques jours après on constate une expression de contentement non justifié ; puis quelques idées de grandeurs, de l'amnésie, de l'embarras dans la parole. — Pas d'inégalité pupillaire.

A la perte de la vue, qui reste complète à gauche, s'ajoute un strabisme convergent du même côté, sans paralysie encore de la paupière.

Il n'y a pas de vacillation appréciable dans la démarche, mais le corps paraît comme entraîné en avant, et le malade est obligé de faire des efforts et de se cambrer, en quelque sorte, pour se tenir droit. Cette

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disposition s'accentue de plus en plus. Puis, survient une période d'agitation, à la suite de laquelle le malade a présenté plusieurs attaques d'épilepsie relevées dans les notes ci-après :

Du 23 janvier au 30 du même mois : agitation, excrétion involontaire de l'urine.

31 janvier : sept attaques d'épilepsie.

28 février : agitation suivie de deux attaques d'épilepsie.

8 mars : agitation.

10 mars : attaques d'épilepsie.

Du 15 au 19 mars inclusivement : agitation, attaques le dernier jour.

29 mars : paralysie commençante de la paupière supérieure.

2° G..., monteur en bronze, quarante-trois ans, entré le 15 janvier 1873. — Excès alcooliques : vin, absinthe très rarement.

État au moment de l'entrée : affaiblissement des facultés intellectuelles, sans délire appréciable.

Un mois après, délire de persécutions, lourdeur {sic) de tête à gauche ; constriction à la gorge ; les dents se serrent et le malade attribue ces sensations à l'influence de ses persécuteurs. — Amnésie. — La parole ne tarde pas à s'embarrasser ; la démarche devient vacillante et l'on constate en même temps de l'anesthésie.

Avant l'apparition de ces symptômes de paralysie générale, le malade avait présenté une période d'agitation de deux jours, et avait eu à la suite deux attaques d'épilepsie de dix minutes de durée et séparées par un intervalle de deux heures. État coma-

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teux. Dans cet intervalle le malade n'a gardé aucun souvenir.

24 février : nouvelles attaques.

6 mars : nouvelles attaques.

10 mars : nouvelles attaques.

J'ai appris récemment que le malade avait eu un premier accès dans l'atelier où il travaillait, trois mois avant son entrée dans l'asile.

3° M... (Victor), cinquante et un ans, entré le 17 octobre 1871. — Employé depuis vingt ans aux Tuileries; congédié pendant la guerre. — Privations, misère, préoccupations depuis.

État au moment de l'entrée : affaiblissement très marqué des facultés intellectuelles, avec lésion de la mobilité consécutive à des accidents cérébraux d'une date probablement assez ancienne, mais sans délire alors appréciable.

Quelques mois après, surviennent des symptômes physiques très accusés de paralysie générale, — embarras dans la parole, tremblement fibrillaire, dilatation des pupilles, démarche vacillante. Le malade marche, pendant un certain temps, les jambes écartées et ne tarde pas à ne plus pouvoir se tenir. Il est couché aujourd'hui et paraît être dans la période ultime de la paralysie générale. Anesthésie, amnésie, excrétions involontaires.

Avant l'apparition des premiers symptômes de la paralysie générale et depuis, le malade a présenté des paroxysmes d'agitation maniaque alternant avec des vertiges ou des attaques complètes d'épilepsie. (Perte de connaissance et de souvenir; écume sanguinolente, convulsions spéciales, abduction du pouce.)

£30 EPILEPSIE LARVEE.

Le retour de ces accès était assez fréquent.

4° B... (Jean), maroquinier, trente-neuf ans, entré le 27 décembre 1872. — Excès alcooliques depuis quatorze ans ; a bu pendant quelque temps de l'absinthe.

État au moment de l'entrée : délire partiel, avec prédominance d'idées vagues de persécutions; affaiblissement des facultés intellectuelles; insouciance; contentement non justifié; lenteur dans les idées; présomptions d'un état plus grave.

Ces présomptions, exprimées dans le certificat immédiat, ne tardent pas à se confirmer : paroxysme d'agitation et de violences; — délire de grandeurs et de persécutions. — Il est Dieu, Jésus-Christ, il est monté au ciel; sa femme l'insultait, le volait et voulait le faire enfermer.

Amnésie, puis apparition de symptômes physiques de paralysie générale dont les progrès sont assez rapides. Embarras dans la parole, dilatation des pupilles; marche traînante et difficile; anesthésie; excrétions involontaires, etc.

Peu de jours après son admission, le malade avait présenté des attaques d'épilepsie. Sa femme fait remonter le début de cette affection au 45 août 1859, au retour de la campagne d'Italie. Les attaques en furent d'abord très fréquentes; il en avait de sept à huit par jour. Pendant un certain temps, elles survinrent principalement la nuit.

B... a été séquestré deux fois à Bicêtre; il buvait alors beaucoup d'absinthe.

Depuis l'âge de six ans, otorrhée abondante qui s'est supprimée au moment de l'invasion des attaques d'épilepsie.

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Ce malade a toujours été agité, depuis son entrée jusqu'au milieu de mars; à partir de cette époque, où il n'a plus la force de se tenir, ses attaques fréquentes sont précédées de cris, d'agitation, de penchant à la violence.

En janvier, on compte trois attaques; en février, cinq; en mars, sept, et plusieurs le même jour. Maintenant, fin de mars, l'intervalle entre deux attaques ne dépasse pas cinq jours, et le souvenir de ce qui s'est passé est complètement nul.

5° A... (Auguste), trente ans, journalier, entré le 1er juillet 1871.

État au moment de l'entrée : épilepsie dont les attaques sont accompagnées d'alternatives d'excitation et de stupeur (état circulaire ou à double forme).

J'exprimai tout d'abord l'opinion que cette épilepsie pourrait bien être symptomatique de la paralysie générale.

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