APPRECIATION
En présence des aveux de l'inculpé, il est à peine besoin de faire ressortir ce qu'il y avait de contraire aux caractères de la véritable folie dans les manifestations auxquelles il se livrait.
Sans doute, et contrairement à la pratique de la plupart des simulateurs qui, dans leur ignorance des véritables caractères de la folie, créent des types impossibles et croient le plus souvent faire les fous en faisant les imbéciles, J..., mettant à profit les notions qu'il a acquises pendant son séjour dans quatre asiles d'aliénés, a simulé des folies dont le type existe réellement dans la nature, mais il les a mal simulées.
S'il avait été réel, l'état mental de cet individu aurait revêtu les caractères de l'excitation maniaque avec délire général, prédominance d'idées de persécution, hallucinations de l'ouïe et impulsions irrésistibles; un tel type de folie existe bien, en effet; mais, si l'on ne peut nier que la plupart de ces symptômes aient été reproduits par l'inculpé, il suffit de la moindre expérience de la pathologie mentale pour reconnaître que la marche de ces symptômes n'est pas celle qu'elle affecte naturellement.
C'est ainsi, par exemple, que, si le délire général qui caractérise l'excitation maniaque peut bien, dans quelques cas, présenter une prédominance d'idées de persécution, ces idées n'existent alors qu'à l'état de prédominance, et qu'elles s'enchaînent, en tout cas, dans l'ordre des idées délirantes, de manière à ce que la concomitance des unes et des autres s'observe constamment. Or, cette concomitance n'existait pas dans
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les manifestations du délire de J..., et, au lieu d'entrer dans le délire général à titre de prédominance et de faire corps, pour ainsi dire, avec lui, le délire partiel de persécution s'en montrait séparé et distinct. Il y avait donc chez J... un délire partiel de persécution alternant avec un délire général, c'est-à-dire succession d'une forme à une autre dans des conditions de marche où ces deux formes s'excluent naturellement, plutôt qu'une prédominance brochant, si l'on peut ainsi dire, sur un délire général.
Ce n'est pas le tout, en effet, et la plupart des simulateurs l'ignorent, que de présenter les caractères de tel ou tel type de folie; il faut encore les coordonner et les combiner dans leur marche suivant les lois que la nature a posées et que la science a formulées.
La folie, bien que pouvant présenter dans son cours des variations qui correspondent à ce que l'on est convenu d'appeler : rémission, intermission, redoublement, exacerbation, affecte une marche plus égale et plus uniforme que dans l'espèce simulée par J...
On ne lui voit pas offrir, à de si courts intervalles que chez cet individu, de telles modifications qu'après une courte période d'excitation maniaque, le délire cesse tout à coup d'être général, l'excitation persistant, pour devenir partiel; que cette excitation ellemême porte tantôt sur les mouvements et les paroles, tantôt sur les mouvements seuls, à l'exclusion des paroles, suivant des circonstances qui sont ordinairement sans influence sur la marche de la véritable excitation maniaque, c'est-à-dire suivant que le malade est seul ou en présence de quelqu'un.
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Les différences que nous ont présentées les manifestations de l'état mental de J..., suivant que nous l'examinions dans la chambre d'instruction ou dans sa cellule à travers le judas de la porte, n'ont pas été tout d'abord une de nos moindres raisons de croire à la simulation.
Il n'est pas ordinaire, en effet, que les manifestations redoublent chez le vrai maniaque, lorsqu'on est en sa présence, et il y a plus de chance, au contraire, pour que le délire cesse alors pour reprendre ensuite.
En supprimant ou restreignant, lorsqu'il était seul dans sa cellule, l'excitation parlée pour ne continuer alors que l'excitation agie, J..., cédait à un mobile évident. C'était le besoin de diminuer les fatigues de son rôle en retranchant celle de toutes les manifestations qui exigeait la plus grande contention d'esprit.
Il était d'ailleurs trop prévenu contre la possibilité d'une observation incessante par le judas de la porte pour suspendre complètement la simulation dans ces conditions.
De toutes les formes d'aliénation mentale, l'excitation maniaque étant celle qui entraîne le plus irrésistiblement la volonté de l'aliéné et lui laisse le moins d'empire sur lui-même, l'engagement pris par J... d'être calme, après le séjour, au cachot et l'emploi des menottes, n'aurait pas pu être tenu d'une façon même relative par un véritable maniaque; de même que la véritable folie présente plus d'uniformité dans sa marche, elle présente aussi plus d'homogénéité, si l'on peut ainsi dire, dans ses manifestations.
Pour ce qui est, par exemple, du délire général, il
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est bien certain que, pendant toute sa durée, il se montre sous une forme unique et continue.
Les idées se succèdent, en général, chez le vrai maniaque, avec une telle rapidité et une telle abondance que les mots ne suffisant pas pour les exprimer, il en résulte une véritable incohérence qui frappe l'auditeur.
Le délire de l'inculpé présentait bien parfois ce caractère, c'est-à-dire que J... parlait avec une véritable incohérence, mais cela ne durait que quelques instants.
Après une série de propos désordonnés, mais dans lesquels il m'était impossible de reconnaître l'incohérence du vrai maniaque, il s'arrêtait bientôt, comme s'il était fatigué du rôle, ou comme s'il était à court de mots.
Il était évident que, pour lui, la source n'était pas, comme pour le vrai maniaque, intarissable, et c'était certainement pour y suppléer que J... finissait invariablement ses périodes par la répétition fréquente du même mot, rappelant ainsi ces écoliers qui, récitant une leçon, s'arrêtent de temps en temps sur un mot qu'ils répètent plusieurs fois comme pour aider à leur mémoire.
Les mouvements étaient aussi, chez J..., moins désordonnés qu'ils ne le sont d'ordinaire chez le vrai maniaque; on peut même dire qu'ils étaient plutôt rapides et accélérés que désordonnés à proprement parler.
La prédominance, au plus fort de son excitation, de deux mouvements spéciaux : marche rapide, en tournant ses deux mains l'une autour de l'autre, m'a semblé évidemment exclure ce caractère de généralité
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qui est ordinairement le propre de l'agitation des vrais maniaques.
J'ajoute que la forme et le degré d'excitation que présentait l'inculpé excluaient, si elle n'eût pas été volontaire, certains soins de sa personne qu'il n'a jamais cessé de prendre. Il s'est toujours, en effet, habillé et déshabillé seul, a constamment fait son lit, a toujours gouverné ses excrétions et n'a commis dans sa cellule aucun acte de désordre en dehors du fait isolé et par cela seul suspect d'avoir déchiré ses vêtements comme il a été dit plus haut.
Il était aussi impossible de reconnaître dans les réponses absurdes et contradictoires faites par J... à M. le juge d'instruction comme à moi-même, sur ses nom, prénoms, âge, lieu et date de naissance, état civil, etc., des réponses d'aliénés; il y a même lieu de penser qu'un véritable maniaque, si l'on eût pu fixer son attention, aurait fait à ces divers égards des réponses justes pour la plupart.
Je relève également, comme éminemment suspect, le fait d'avoir prétendu, après m'avoir vu une première fois, que je m'étais joint à la personne qu'il désignait sous le nom de Gésarine, et par laquelle il disait être tourmenté et poursuivi; pourquoi moi plutôt qu'un autre? Une conception délirante de persécution ne se modifie pas avec cette facilité; un vrai maniaque eût à peine remarqué ma présence, tant l'impression eût été fugitive.
Il y a lieu de remarquer, enfin, que les accès de folie chez J... ont toujours semblé se produire pour les besoins d'une cause et qu'ils ont cessé du moment où le but était atteint.
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Il importe, d'ailleurs, de ne pas oublier que J... paraît avoir la passion des alcooliques; qu'il n'a pu que s'y abandonner pendant les sept évasions de l'asile dont il s'agit, et que son état mental, au moment de ses réintégrations, a dû se ressentir de l'excitation produite par des excès plus ou moins répétés et continus.
L'appréciation, enfin, qui résulte pour moi de l'examen le plus attentif, peut se résumer ainsi : J... est d'un caractère violent, emporté, disputeur, qu'il s'anime et s'exalte avec la plus grande facilité en parlant, pour peu surtout qu'on le contredise et que sa parole, dans ces conditions, devient facilement prolixe et diffuse; mais, qu'à coup sûr, ce n'est pas un aliéné.
CONCLUSIONS
De tout ce qui précède, je crois pouvoir conclure : 1° Que le nommé J... (Armand) jouit de toute l'intégrité de ses facultés intellectuelles, et qu'il a, partant, la parfaite conscience de ses actes;
2° Que l'état de folie dont il a présenté des signes n'était et ne pouvait être que simulé.
Sainte-Gemmes, le 16 octobre 1866.
D'après les conclusions de ce rapport, l'information a suivi son cours et la chambre des mises en accusation a décidé le renvoi de J... devant la cour d'assises pour la session de novembre 1866.
Pendant l'audience, qui a eu lieu le 21 du susdit mois, J... a repris le masque qu'il avait jeté devant moi, dans l'espoir, sans doute, de tromper le jury.
Pendant la lecture de l'acte d'accusation et pendant l'audition des premiers témoins, J... s'est tenu tranquille sur les bancs des accusés, la face tournée en haut et un peu de côté, le regard fixé sur un point de l'espace, les traits contractés par un sourire béat et jouant la scène d'une hallucination de l'ouïe.
Interrogé ensuite par le président des assises, il se lève, tourne ses deux mains l'une contre l'autre et répond en bredouillant : « Je ne sais pas..., je ne me rappelle pas, moi; tout ce qui me passe par l'idée, il faut que jo le fasse, moi... » Puis, lorsqu'on lui rappelle l'aveu qu'il m'a fait de sa simulation, il répète plusieurs fois ces mots : « Je ne suis pas fou, moi, » et il affecte de retomber ensuite dans la contemplation du même point de l'espace en affectant le même sourire.
Telle fut l'attitude de l'accusé jusqu'au moment où je reproduisis, dans ma déposition orale, les arguments sur lesquels je m'étais fondé dans mon rapport pour conclure à la simulation et jusqu'à celui où le maître de l'hôtel de l'Europe, qui l'avait eu pendant plusieurs jours pour domestique avant la perpétration du vol, affirma que, pendant tout le temps que J... avait été à son service, il n'avait donné aucun signe de folie.
En ce moment, soit que, pour détruire l'effet de cette double déposition, l'accusé crût devoir frapper un grand coup, soit que cette nature que j'ai présentée comme violente et irascible au plus haut degré, n'ait pu voir s'écrouler l'échafaudage si péniblement élevé par elle sans éprouver un mouvement de colère et d'emportement véritables, il saisit avec ses dents son
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paletot et se mit à le déchirer à plusieurs reprises, non plus cette fois dans la couture, mais bien dans la continuité de l'étoffe.
La violence de cet accès augmentant, le président dut ordonner la sortie de l'accusé, qui se leva aussitôt et s'éloigna en prononçant ces mots : « Condamnezmoi, cela m'est égal, faites de moi ce que vous voudrez. » Puis on l'entendit de l'extérieur vociférer et chanter la Marseillaise et l'air des Girondins.
Quelque violent que fût ce paroxysme, il fut facile de voir qu'il ne trompa personne dans l'assistance; car, au lieu du sentiment de pitié qu'il n'eût pas manqué de provoquer s'il avait été réel, il n'excita qu'une hilarité à peu près générale.
M. l'avocat général, prenant la parole, juste au moment où J... s'éloignait en disant : Condamnez-moi..., s'empara de cette phrase et commença à peu près ainsi son réquisitoire :
« Messieurs les jurés, si après les affirmations de la science, il pouvait rester quelques doutes dans vos esprits, ce doute disparaîtrait devant ces mots : condamnez-moi ! par lesquels l'accusé vient de se démasquer encore une fois et qui trahissent sa préoccupation dominante, celle de sa condamnation. Du reste, la lumière me paraît assez complète pour que je ne croie pas avoir besoin de m'étendre dans mon réquisitoire sur la démonstration d'un fait qui ne frappe pas moins vos yeux que les miens. »
M. l'avocat général dit, en terminant, quelques mots du dossier judiciaire de J..., dossier dans lequel il releva quatre condamnations, dont deux d'une date postérieure aux premières séquestrations de cet indi-
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vidu dans des asiles; ce qui prouve, dit l'organe du ministère public, que l'antécédent de ces séquestrations n'a pas exercé la moindre influence sur l'esprit des juges.
Malgré les efforts de la défense, qui exploita vainement, au profit des preuves de l'aliénation véritable, les présomptions tirées du fait de la séquestration de J... dans plusieurs asiles; malgré ces efforts, dis-je, et malgré la scène de folie jouée par cet individu pendant l'audience, la Cour, sur la déclaration du jury et après un résumé des plus lucides du président, condamna J.. à cinq ans de réclusion.