‹ Des maladies mentales et nerveuses (volume 3)Chapitre 29 sur 46 · SUITE DE L'AFFAIRE · texte numérisé non relu

SUITE DE L'AFFAIRE

Ainsi que j'en avais émis la prévision dans mon rapport, J... a continué, après sa condamnation, à simuler l'aliénation mentale dans la prison d'Angers d'abord, puis dans la maison centrale où il a été transféré. Les manifestations de folie dans ce dernier établissement devinrent telles même, en un certain moment, que, sur un certificat de médecin concluant au placement dans un asile d'aliénés de J..., « âgé de vingt neuf ans, sujet vigoureux, au teint coloré, au regard fixe et farouche, ne pouvant se plier à la discipline, et, à la moindre cause qu'il croit irritante, menaçant de tout briser et de tuer gardien ou quiconque tenterait de s'opposer à lui dans les accès de folie furieuse dont il a fait preuve jusqu'ici, » le transfèrement du dénommé à l'asile de Sainte-Gemmes fut ordonné par arrêté du préfet en date du 1er juin 1867, et fut effectué le 11 du même mois.

Mais sur les conclusions du rapport dont suit un extrait, la réintégration de J... à la maison centrale eut lieu le 21.

Je dois ajouter qu'un autre détenu de la même prison, transféré à l'asile de Sainte-Gemmes le même jour que J..., et dont l'état mental nous avait paru tout d'abord suspect, nous a avoué depuis qu'il avait, lui aussi, simulé la folie à l'instigation du dénommé, et sur cette assurance que l'évasion, dans les asiles, était bien plus facile que dans les prisons.

J... avait ajouté que, pour se faire considérer comme fou, il suffisait de parler seul, et de feindre des accès d'emportement et de violence.

Après une observation un peu plus prolongée que pour J..., la réintégration de ce deuxième simulateur à la maison centrale fut opérée le 12 octobre 1867.

Rapport à M. le Préfet de Maine-et-Loire, sur le détenu

J..., transféré de la maison centrale de à l'asile de

Sainte-Gemmes, le M juin 1867.

Monsieur le Préfet,

Bien que mon opinion fût d'avance parfaitement fixée sur l'état mental du détenu J..., entré à l'asile le 11 juin 1867, en vertu de votre arrêté du 1er juin 1867, comme il se pouvait, après tout, que cet individu fût devenu réellement aliéné depuis ma première expertise, ainsi que cela arrive quelquefois aux simulateurs, j'ai dû le soumettre à un nouvel examen depuis son admission, avant de me prononcer encore une fois.

Or, il résulte de cet examen que le dénommé n'est

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pas plus aliéné qu'il ne l'était au moment où, jetant le masque à la prison d'Angers où je l'ai longtemps examiné, il m'a fait l'aveu de sa simulation, ainsi que je l'ai déclaré dans mon rapport médico-légal adressé au parquet.

Cette simulation, d'ailleurs, était tellement évidente, qu'elle n'avait pu tromper mes internes eux-mêmes et qu'à plus forte raison, elle avait frappé les médecins expérimentés et compétents qui ont eu occasion de voir avec moi le simulateur, et, en particulier, M. le Dr Rousselin, inspecteur général du service des aliénés, et M. le Dr Petit, médecin en chef de l'asile de Nantes, pendant une visite de la prison et autant qu'ils ont pu en juger par une rapide impression.

Il est vrai qu'après avoir jeté le masque vis-à-vis de moi, J... l'a repris aussitôt pour le garder vis-à-vis du médecin de la prison et de ses gardiens pendant toute la durée du séjour qu'il y a fait, même après sa condamnation, de telle sorte que, pendant tout ce temps, il a joué un double rôle : celui de la liaison vis-àvis de moi et des personnes qui 7n accompagnaient et celui de la folie vis-à-vis des employés de la prison.

Mais il est évident que ce double jeu de la part de l'inculpé constituait un argument de plus en faveur d'une simulation qui ne pouvait plus laisser le moindre doute, d'après les aveux renouvelés de J..., et d'après son attitude vis-à-vis de moi.

Recherchant l'explication de ce système, il ne m'a pas été difficile de la trouver; J... a pu espérer que je médecin de la prison ne partagerait pas mon opinion; que, dans ce cas, son témoignage serait peutêtre opposé au mien, et que la divergence, en tout cas,

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soulèverait au moins quelque doute qui, habilement exploité par son avocat, lui vaudrait peut-être un acquittement.

Cet espoir ayant été déçu, J... a dû en concevoir un autre après sa condamnation, c'est celui que le médecin de la maison centrale fût dupe de son stratagème de folie simulée et qu'il obtînt, par suite, son transfèrement dans un asile d'aliénés, d'où, il le savait par expérience, les évasions sont plus faciles. Il lui est échappé, pendant son trajet d'Angers à Sainte- Gemmes, une parole qui semble prouver que tel était bien son système. Un des gendarmes qui l'ont amené et qu'il a parfaitement reconnu pour être un de ceux qui se trouvaient auprès de lui pendant l'audience des assises, ce gendarme lui ayant dit qu'il le conduisait à Sainte-Gemmes, il répondit : « Je mij attendais. » Il ne lui avait pas, d'ailleurs, semblé qu'il dût se composer un rôle vis-à-vis de ces mêmes gendarmes, car il ne leur parut pas, m'a-t-il été assuré, le moins du monde aliéné.

Après son arrivée à Sainte-Gemmes, il reconnut parfaitement M. le Dr Faucher et l'interne qui l'accompagnait dans une visite du quartier et leur fit ce raisonnement : « Je suis fou ou je ne le suis pas : si je suis fou, il ne fallait pas me condamner. » Il prétend, d'ailleurs, qu'il n'a été conduit à frapper un autre détenu qu'après y avoir été provoqué par les menaces de ce dernier, lequel était, assure-t-il, un épileptique d'un caractère très violent.

Après avoir observé et fait observer, enfin, le détenu J..., je l'ai retrouvé tel que je l'avais vu dans toutes mes visites à la prison, depuis l'aveu de sa n. 21

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simulation, c'est-à-dire parfaitement lucide et conscient de ses actes et, par suite, nullement aliéné. Le dénommé avait sans doute espéré qu'il serait conduit dans un autre asile que celui de Sainte-Gemmes, où il ne pouvait songer à reprendre le rôle de la simulation, après l'expertise dont il avait été l'objet de ma part et surtout après les aveux qu'il m'avait faits. Il pensait, dans tous les cas, que le régime devant y être moins coercitif que celui de la maison centrale, il aurait plus de chances de s'en échapper. Il était d'ailleurs naturel de croire que la coercition serait d'autant moins rigoureuse et que les chances de fuite seraient, par suite, d'autant plus grandes qu'il se montrerait plus lucide, plus docile et plus inoffensif.

Il résulte, enfin, de ma nouvelle observation qui n'avait nul besoin d'être prolongée, après l'étude antérieure à laquelle je m'étais livré, que la situation mentale est absolument la même que celle que j'ai exposée dans mon premier rapport.

Aujourd'hui, comme à la date de ce rapport, je conclus que le détenu J... est un homme d'un caractère violent, emporté, disputeur \ qui s'anime et s'exalte avec la plus grande facilité en parlant, pour peu surtout qu'on le contredise, et dont la parole, dans ces conditions, devient facilement prolixe et diffuse, mais qu'à coup sûr ce n'est pas un aliéné.

Ce rapport était à peine terminé, que J..., se voyant

1 J'aurais dû ajouter : enclin à la soliloquie, en faisant observer que cette habitude, que J... déclare avoir toujours eue et qui redouble chez lui sous l'influence de la moindre impression, ne se lie nullement dans ce cas particulier à des hallucinations. Chez J..., comme chez nombre de personnes saines d'esprit, la soliloquie n'est que le fait de penser tout haut.

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l'objet d'une surveillance tellement exceptionnelle qu'elle ne lui laissait aucune chance de s'évader, et reconnaissant, à la vue du surcroît de précautions prises à son endroit, qu'il avait plutôt perdu que

gagné à être transféré de la maison de à l'asile de

Sainte-Gemmes, se décida, non-seulement à me renouveler les aveux qu'il m'avait déjà faits, mais encore à en faire l'objet de la déclaration écrite ci-après :

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