‹ Des maladies mentales et nerveuses (volume 3)Chapitre 31 sur 46 · DU PSEUDO-MIRACLE DE LA SALETTE · texte numérisé non relu

DU PSEUDO-MIRACLE DE LA SALETTE

A propos des cas de simulation de folie dont nous venons de reproduire la relation, j'ai avancé que le défaut de notion spéciale sur les caractères essentiels de l'aliénation mentale conduisait d'ordinaire les individus qui simulent cette affection à adopter un genre de folie qui n'était pas dans la nature, ou du moins qui s'éloignait des types connus. J'ajoutais, par contre, qu'une étude préalable des maladies mentales pouvait conduire à la simulation d'un type dont les caractères se confondraient assez avec ceux de la folie véritable, pour que la vérification fût, à la rigueur, impossible.

Bien que le fait énoncé dans le rapport ci-après n'ait pas eu à proprement parler pour but une simulation de folie, et que son caractère mensonger ne puisse laisser dans l'esprit le moindre doute, comme après tout l'explication de ce fait par une hallucination de l'ouïe rentrait dans les explications possibles, il nous a semblé se rattacher, jusqu'à un certain point, à la question de diagnostic dont il vient d'être parlé, et nous avons pensé qu'à ce titre sa publication pourrait offrir quelque intérêt. Peut-être aussi, à défaut de cet intérêt scien-

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tifique, en empruntera-t-il à ses analogies avec un fait qui a eu, dans ces dernières années, un retentissement presque universel, et dont il ne serait, en quelque sorte, que le plagiat, je veux parler du prétendu miracle de la Salette.

Incendie.

L'inculpé se nomme M... (Louis), il est né à Ch..., où il a son domicile et où il exerce la profession de colporteur; il est âgé de trente-deux ans; marié depuis dix ans, père de deux enfants, tous deux du sexe féminin, et âgés, le premier de sept ans, le second de cinq. Sa femme est enceinte de huit à neuf mois. Ses enfants sont bien portants, et ne présentent aucune particularité sous le rapport nerveux et mental. Le père et la mère sont morts, le premier d'une maladie de poitrine que l'inculpé qualifie de catarrhe rouge ; il ignore la maladie dont est morte la seconde; il sait seulement que ni l'un ni l'autre n'ont été aliénés ou épileptiques. Il n'a qu'un frère, lequel est employé chez M. D..., fabricant de matelas à Gh..., et jouit de toute la plénitude de sa raison. Un cousin, du côté de sa femme, a été aliéné et l'est encore, paraît-il, mais il n'est pas à sa connaissance que de son côté aucun cas d'aliénation mentale, d'idiotisme ou d'épilepsie, se soit manifesté, soit chez les ascendants, soit chez les collatéraux.

M... est d'une taille moyenne, d'un tempérament nervoso-bilieux et d'une constitution assez forte. Sa physionomie est intelligente, mais elle semble expri-

mer un défaut de franchise et une habitude de dissimulation. Le regard, du moins, semble trahir un effort pour paraître assuré, surtout lorsque l'inculpé fait le récit du fait incroyable qui a motivé la présente expertise. Rien, d'ailleurs, dans l'expression du visage ne semble révéler une nature extatique ou contemplative.

La santé de M... paraît être excellente. La peau est fraîche , le pouls est régulier, les fonctions des organes digestifs et de leurs annexes s'exécutent normalement. On ne constate aucun tremblement, aucune vacillation dans la démarche, aucune diminution dans les forces, aucun symptôme de paralysie générale ou partielle, soit du sentiment, soit du mouvement, aucune lésion des cinq sens, aucun symptôme enfin d'une altération, si légère qu'elle soit, des centres nerveux.

L'inculpé dit avoir eu, il y a sept ans, une maladie dont les caractères principaux étaient de la diarrhée alternant avec de la constipation, des coliques, de la fièvre, etc., et qui a duré trois ans; mais son rétablissement était complet, et cette maladie qu'il a attribuée aux fatigues de son état, alors de scieur de long, n'a exercé aucune influence sur son état moral, et n'a laissé aucune trace. On né signale chez M... l'habitude d'aucun excès, soit vénérien, soit alcoolique; il assure n'avoir jamais été adonné à l'onanisme, et n'avoir jamais eu de maladie syphilitique.

Lorsqu'on demande à l'inculpé s'il sait lire ou écrire, il répond : « Un peu, je n'ai été à l'école que six mois; » mais il nous semble que ses facultés sont plus développées que ne le comporte une instruction

aussi restreinte, et que M... y a sans doute suppléé par des lectures et des exercices ultérieurs.

Cet individu est accusé d'être l'auteur d'un incendie qui s'est déclaré chez lui et sur ses propres marchandises, dans la nuit du 20 au 21 septembre 1859, dans le but apparent d'exploiter une double police d'assurance dont le montant, s'élevant à 6,000 francs, serait supérieur à la valeur des marchandises consumées. L'appréciation des charges qui pèsent contre l'inculpé ne m'appartenant pas, j'en viens au fait qui, par sa nature merveilleuse, a motivé l'ordonnance qui nous commet à l'effet d'examiner l'état des facultés intellectuelles de M...

Pour l'exposé de ce fait, je ne puis mieux faire que de reproduire le propre récit qu'en fait l'inculpé luimême dans ses interrogatoires devant M. le juge d'instruction, de même que pour faire apprécier l'état de ses facultés intellectuelles je n'aurai qu'à reproduire une partie des conversations que j'ai eues avec lui à la prison. Je ferai suivre l'un et l'autre de l'appréciation médicale qui doit servir de base à mes conclusions.

Extrait des interrogatoires que M. le juge d'instruction a fait subir à l'inculpé.

D. Ne prétendez-vous pas avoir des visions et ne vous attribuez-vous pas un pouvoir surnaturel?

R. Oui, Monsieur; je ne prétends pas à un pouvoir surnaturel, mais j'ai eu une vision. Encore, une vision c'est avoir vu quelque chose, et je n'ai rien vu. Voici ce qui m'est arrivé : tous les ans, depuis une grande

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maladie, dont je me suis guéri par l'intercession de la sainte Vierge, je vais faire un pèlerinage à la chapelle de Saint-Laurent-de-la-Plaine. Le 28 octobre 1855, j'étais dans la chapelle, agenouillé devant la statue de la Vierge, lorsque une voix douce s'est fait entendre et m'a dit :

— Ici l'inculpé se lève et récite avec volubilité un long discours que nous écrivons sous sa dictée sur une feuille séparée, puis il ajoute :

« Je suis allé trouver M. de Las-Cazes, pour lui faire part de l'obligation où j'étais, par ordre de la sainte Vierge, d'aller voir FEmpereur; mais il n'a pas pu ou n'a pas voulu m'aider. Je ne pouvais plus dormir tant j'étais agité par l'impossibilité de remplir ma mission; alors je me suis rendu à Paris avec mes propres ressources; c'était en janvier 1857; après bien des rebuffades aux portes du palais des Tuileries, d'où les gardiens me repoussaient sous prétexte qu'il était aussi difficile de parler à l'Empereur que de prendre la lune avec les dents, l'un d'eux a été frappé de mon obstination à revenir sans cesse, et il m'a fait entrer dans un appartement du côté de la rivière, où un officier, nommé Fleury, m'a inscrit pour une audience du surlendemain. C'était un jeudi, et c'est un samedi que j'ai vu l'Empereur. On m'a fait entrer dans un appartement où il était seul, après que des généraux m'ont eu longuement interrogé. Deux messieurs, que l'on appelait des chambellans, étaient à la porte, je crois que l'un d'eux était M. de Walsh, mais je n'en suis pas certain. J'ai dit à l'Empereur la chose secrète que je tenais de la Vierge, et que je ne veux pas vous faire connaître. On lui avait passé par écrit le discours

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que je vous ai récité. L'Empereur m'a répondu : « Je suis bien aise de vous avoir vu », et il m'a offert quelque argent que j'ai refusé; mais en sortant du palais, un officier m'a remis une somme que je ne veux pas faire connaître, de la part de Sa Majesté.

D. Où demeuriez-vous donc à Paris ?

R. A l'hôtel de Provence, rue Fontaine-Molière. Je suis resté six jours, du lundi au samedi. C'est la semaine où Verger a été exécuté.

D. Vous avez fait une faillite à la suite de laquelle vous avez obtenu de vos créanciers un arrangement pour lequel vous leur payez 40 pour 100 de leurs créances. Est-ce à la même époque où vous avez eu votre vision?

R. Non, Monsieur. C'est l'année dernière que j'ai été obligé de demander arrangement à mes créanciers.

D. Ne vous faites-vous pas passer pour sorcier aux yeux de vos voisins?

R. Moi ! c'est une calomnie, je ne crois pas aux sorciers, je défends bien aux plus grands sorciers de m'ensorceler. Je n'ai jamais été condamné.

Interrogatoire du 26 septembre 18H9.

D. Dictez vous-même ce que vous a dit la voix dans la chapelle de Saint-Laurent-de-la-Plaine.

R. La voix a dit :

« Mon enfant, va-t'en chez le comte de Las-Cazes, tu lui diras que c'est moi qui t'a envoyé chez lui ; tu lui diras qu'il faut qu'il soit annoncé au prince qui gouverne la France qu'il soit fait une loi en trois

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actes, c'est-à-dire une loi qui renferme trois choses :

« La première, qu'il soit défendu de blasphémer le saint nom de mon fils.

(( La deuxième, qu'il soit défendu de travailler le saint jour du dimanche.

« Ces deux choses seront défendues par les chefs de travaux, d'après la loi des gouverneurs.

« La troisième chose est qu'il faut que l'indigent soit secouru par les gouverneurs ou par leurs ordres.

« L'empereur Napoléon en donnera connaissance à tous les gouverneurs qui sont alliés avec lui, afin que mes paroles retentissent par tout le monde. Ces choses seront annoncées à l'empereur Napoléon par toimême, ou par le comte de Las-Gazes lui-même.

« Oh ! mon enfant, si mes paroles ne s'accomplissent pas exactement, il arrivera de grands malheurs dans le monde, car le bras de mon fils est si lourd que je ne puis plus le retenir.

« Tous ces grands travaux qui font vivre tant de monde tomberont entièrement en ruine, et les chefs seront détruits; les récoltes seront belles jusqu'au moment de les couper; lorsqu'on les coupera il y aura peu de grains, car les blés et les raisins sécheront avant d'être mûrs. Les noix et les pommes de terre tomberont en pourriture. Il existera une grande famine. Le monde restera sur la terre en très petit nombre. Tous les enfants au-dessous de sept ans tomberont morts entre les mains de leurs mères, afin de n'être pas victimes des crimes de leurs parents. Tout mon peuple sera irrité l'un contre l'autre, et le malheur sera sur la terre à son comble, car le bras de justice contemplera sa foudre.

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(( Oh! mon enfant, si mes paroles s'accomplissent exactement, il y aura une récompense pour mon peuple, aussi réjouissante comme les châtiments seraient effrayants. Le commerce brillera avec justice et sera élevé sur tout, excepté sur le grain. Il viendra des récoltes abondantes de tous fruits, de pommes de terre, de vin et de grains.

« L'empereur Napoléon sera aimé et craint de tout le monde, et tout le monde entier tremblera devant sa prestance, lorsqu'il combattra un royaume pour y établir cette loi, il ne perdra jamais une bataille.

« Va, mon enfant, et ne crains rien. Tu trouveras des hommes de secours qui te soutiendront dans ta misère, et tu annonceras toi-même à l'empereur Napoléon un secret de lumière que je te défends de dire à d'autres qu'à lui-même.

« Ici la voix m'a révélé ce secret de lumière que je ne veux pas vous faire connaître et que j'ai communiqué à l'Empereur, ainsi que je vous l'ai dit dans mon premier interrogatoire, il y a quelques jours. »

D. Vous ne cherchez pas à vous faire passer pour fou, cependant ce que vous racontez sur votre prétendue vision est de la folie; n'avez-vous pas imaginé tout cela pour vous donner de l'importance dans votre pays, et obtenir de l'argent de la bienveillance de l'Empereur si vous parveniez jusqu'à lui?

R. Je suis de très bonne foi. Je ne me crois pas fou le moins du monde ; la religion ne défend pas du tout de croire aux visions. Je n'ai nullement cherché à me donner de l'importance. Quant à l'argent que l'Empereur m'a fait remettre, je n'en voulais pas, puisque je l'ai refusé.

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— L'extrait ci-dessus complétant l'ensemble des commémoratifs et antécédents de l'inculpé, je passe à l'examen direct de ses facultés intellectuelles, et j'arrive à la reproduction des divers points de ma conversation avec cet individu qui m'ont paru les plus propres à faire ressortir l'état desdites facultés.

D. Avez- vous des habitudes de piété?

R. Comme tout homme doit le faire. J'allais à la messe et à vêpres quand je le pouvais; je communiais à toutes les bonnes fêtes de l'année; je fais ma prière matin et soir.

D. Faites-vous quelquefois des lectures ?

R. Oui, Monsieur.

D. Quels sont les livres que vous lisez?

R. V Imitation de Jésus-Christ, les Quatre Fils Aymon, les Saints Pères du Désert.

D. Avez-vous lu des livres sur le miracle de la Salette?

R. Non, Monsieur.

D. Avez-vous entendu parler de ce miracle ?

R. (Après un peu d'hésitation.) Oui, Monsieur.

D. Connaissez-vous les paroles adressées par la sainte Vierge aux enfants?

L'inculpé fait d'abord une réponse négative; puis, sur ma déclaration que la preuve existe du contraire, il se ravise et me reproduit quelques-unes de ces paroles, et notamment celles relatives à la défense de blasphémer le nom de Jésus, de travailler le dimanche, auxquelles il joint, par confusion avec les paroles qu'il prétend lui avoir été adressées à lui-même par la sainte Vierge, l'obligation de soutenir l'indigent.

D. Comment connaissez-vous ces paroles, puisque

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vous assurez n'avoir lu aucun livre sur ce sujet?

R. J'ai vu l'image sur le dos de laquelle elles se trouvent.

D. En 1848, vous êtes-vous occupé de politique?

R. Non, Monsieur, j'étais conscrit à cette époque, j'ai été exempt par mon numéro.

— Par ses réponses à quelques questions appropriées, l'inculpé me prouve qu'il est au courant des événements politiques de l'époque, tels que : guerres de Grimée, d'Italie, etc.

D. Croyez- vous avoir des ennemis?

R. On en a toujours quelques-uns, mais je ne m'en connais pas.

D. Vous ne croyez être victime de l'inimitié de personne?

R. Je ne le pense pas.

D. Avez-vous la conscience de vos actes, le sentiment du bien et du mal, du juste et de l'injuste, et, par exemple, sentez-vous que ce serait un crime de voler, de tuer?

R. Oui, Dieu merci.

D. Êtes-vous riche?

R. Non, Monsieur.

D. Avez-vous du talent, du génie?

R. Pas plus que d'autres. J'en ai eu assez pour faire mes petites affaires.

D. Avez-vous un pouvoir surnaturel?

R. Pas plus que d'autres.

D. Cependant, vous dites que vous avez entendu la voix de la sainte Vierge, et que vous avez reçu d'elle une révélation?

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R. Oui, mais cela ne prouve pas que j'aie un pouvoir surnaturel.

D. Voudriez-vous me reproduire les paroles que la voix vous a adressées?

R. Oui, Monsieur.

Ici l'inculpé répète textuellement les paroles qui ont été reproduites plus haut, en ajoutant ces mots : « Je suis Marie, mère de Jésus- Christ » au commencement du discours, et ceux-ci : « Je serai forcée de le laisser tomber, y> après avoir dit : « Le bras de mon fils est si lourd que je ne puis plus le retenir. » Ce qui complète l'identité de cette phrase avec une de celles qui composent le discours de la Vierge de la Salette.

D. La voix était-elle forte?

R. Non, douce.

D. De quel côté venait-elle ?

R. Je crois que c'était du côté de l'autel, et si près de moi, que je regardais partout pour voir, mais je n'ai rien vu.

D. Depuis combien de temps étiez- vous à la chapelle?

R. Depuis un quart d'heure. J'étais sur le point de sortir pour me rendre à la grand'messe à Saint-Laurent, car c'était un dimanche, le 28 octobre 1855, à neuf heures du matin; je venais de faire une prière ou méditation, j'étais seul dans la chapelle.

D. Vous n'aviez éprouvé antérieurement aucun chagrin, aucune émotion?

R. Non, Monsieur.

D. Vous n'aviez pas mal à la tête? vous n'aviez pas passé de nuit sans sommeil?

R. Non, Monsieur.

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D. Pendant la révélation, vous n'avez point vu de fumée, ni senti d'odeur?

R. Non, Monsieur.

D. Avez-vous de la mémoire?

R. Très peu, monsieur, et cependant je me suis parfaitement souvenu de tout ce qui m'a été dit.

D. Avez-vous parlé de cette histoire à M. le curé?

R. Pas de suite , mais un an après, à mon confesseur d'abord. Je n'ai pas voulu plus tôt dans la crainte que l'on dise que c'étaient les prêtres qui m'occasionnaient cela (sic), du moment que ce n'était pas à eux que je devais m'adresser.

Lui faisant observer que le fait raconté présentait des analogies avec le miracle de la Salette, qui en différait cependant parce que les enfants avaient été l'objet d'une faveur plus étendue, car ils avaient vu, il répond : « C'est qu'ils étaient moins coupables que moi. Je suis même étonné qu'elle m'ait choisi, tout indigne que j'étais, car tout bon que l'on soit, on n'est jamais digne de ces choses -là. »

Croyant remarquer une contradiction entre le fait d'être resté un an sans parler du miracle dont il prétend avoir été l'objet et celui de communier à toutes les fêtes, et partant de se confesser, je la lui signale, et il me répond : « Je ne me suis pas cru obligé d'en parler, parce que ce n'était pas un péché. »

D. En avez-vous parlé à votre femme ?

R. Je n'en sais rien. (Puis, se ravisant) : Oui, je lui en ai parlé, elle était bien contente.

D. Vous faites-vous une idée de ce que c'est qu'un fou?

R. C'est un homme qui a perdu la raison.

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D. Un homme qui a perdu la raison est-il responsable de ses actions ?

R. Non, car il ne sait pas ce qu'il fait, et les fautes doivent lui être pardonnables.

D. En supposant vraie l'histoire que vous racontez, on serait fondé à l'expliquer par une hallucination de l'ouïe, c'est-à-dire par une fausse sensation. Or, comme ce phénomène témoigne toujours d'une altération des facultés mentales, on pourrait vous soumettre au traitement des fous, et, par exemple, à la douche. Et, si l'on en venait là, je suis sûr que vous conviendriez bientôt de votre imposture ; vous ne seriez pas le premier à qui l'on aurait ainsi fait jeter le masque.

R. (Sur un ton énergique.) Je suis sûr que ce n'est pas une illusion; je serais sous le couteau de la guillotine que je ne pourrais pas dire ce qui n'est pas : c'est comme si l'on voulait me forcer à dire que j'ai tué mon père.

D. J'ajoute que, non seulement on aurait le droit de vous enfermer comme fou dans un établissement spécial, mais encore que l'on aurait pour devoir de vous y maintenir indéfiniment, car les hallucinés, obéissant, aveuglément d'ordinaire à leurs voix, si la voix, après vous avoir parlé ainsi qu'elle l'a fait, vous disait de tuer, vous tueriez certainement; donc vous seriez dangereux.

R. Non, Monsieur, je n'obéirais pas si une voix me conseillait de mal faire. On distingue bien ce qui est mal de ce qui est bien. Le mal vient du diable et le bien de Dieu : je ferais le bien qu'elle me conseillerait, mais je ne ferais pas le mal.

D. En niant que la voix entendue par vous soit le

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fait d'une hallucination, et en croyant à sa réalité, vous feriez naître une présomption de folie, car les fous n'ont pas la conscience de leur état.

R. Cependant le cousin de ma femme, qui est fou, sait bien qu'il l'est.

D. Gomment comprenez-vous le sens de ces paroles prononcées par la voix : « Le bras de sa justice contemplera sa foudre? » Contempler voulant dire regarder avec admiration, on ne comprend pas l'application qui en est faite ici : un bras ne peut regarder.

R. Je n'ai pas à les expliquer, puisqu'elles ne sont pas de moi.

Lui ayant fait observer que, si la sainte Vierge lui a donné assez de mémoire à lui qui reconnaît en avoir peu, pour retenir un si long discours, elle a dû aussi lui donner assez d'intelligence pour comprendre ses paroles, et que, d'ailleurs, la première condition d'un discours qui avait évidemment pour but un avertissement à donner aux hommes devait être la clarté, après des efforts visibles il me fait cette réponse :

« Je comprends qu'il a voulu punir les hommes. »

D. Cette réponse ne me fournit pas l'explication que je demande. Voyons, la voix n'a-t-ejle pas voulu dire que Dieu, après avoir frappé avec son bras de justice, contemplera les effets de sa foudre?

R. Je ne connais pas les pensées de Dieu, mais je le crois comme vous.

D. Mais alors cette pensée est contraire à l'un des attributs de Dieu, la bonté. Il est évident que, quand Dieu se trouve dans l'obligation de frapper les hommes, il doit en coûter à son cœur, et que, loin de contempler les effets de sa foudre, il doit en gémir.

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R. C'est encore une bonté de sa part de nous prévenir. (Ici l'inculpé se perd dans des explications confuses et inintelligibles.)

D. Vous n'avez été à Paris qu'une fois ?

R. J'y ai été deux fois : la première fois au mois de janvier 4857, dans la semaine où l'on a guillotiné Verger; la deuxième fois au mois de mars 1858.

D. La première fois, c'était pour faire connaître à l'Empereur le secret que vous avait confié la sainte Vierge; mais la deuxième fois, quel était votre motif?

R. C'était pour mes affaires et pour un motif que je ne veux pas faire connaître.

D. Libre à vous, mais libre à nous alors de penser qu'ayant obtenu de la munificence de l'Empereur un premier secours , vous aviez espéré en obtenir un deuxième, et vous aviez imaginé pour cela un nouvel expédient. Persistez-vous dans votre refus?

R. Eh bien ! s'il faut le dire, c'était pour donner à l'Empereur un avis dans son intérêt. Je voulais lui donner connaissance d'une conspiration dans laquelle on avait voulu me faire entrer. Je me suis présenté une fois, et je n'ai pu obtenir audience. Alors j'ai vu un monsieur qui se nomme, je crois, M. Tascher, lequel m'a donné une lettre pour un fonctionnaire de la préfecture de police. Ce dernier m'ayant fait conduire auprès de M. le préfet, je lui ai fait connaître ce que j'avais à dire à l'Empereur.

D. Vos révélations ne semblent avoir eu aucune suite ?

R. Comme c'était à Nantes que j'avais appris cela, on aura écrit au préfet de Nantes.

D. Vous n'aviez nommé personne?

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R. Non, je ne connaissais aucun nom.

D. Êtes-vous retourné à Paris depuis cette époque?

R. Non, Monsieur.

Je borne là cette reproduction des interrogatoires de l'inculpé. Elle suffit pour permettre d'apprécier l'état de ses facultés intellectuelles, et pour faire ressortir leur intégrité parfaite.

Il résulte, en effet, de toutes les réponses de M..., que cet individu a la conscience de ses actes, qu'il possède le sentiment du juste et de l'injuste, du bien et du mal, et que l'intégrité de son libre arbitre et, par suite, sa responsabilité, ne peuvent pas être un un instant mises en doute. On ne trouve chez lui aucun affaiblissement ou aucune déviation des facultés caractérisant une aliénation mentale générale ou partielle, aucune hallucination d'aucun sens. Un fait seul pourrait faire naître une présomption de folie, c'est celui de la voix que cet individu soutient avoir entendue, et qu'il dit être celle de la sainte Vierge, et le moment est venu de dire ce que nous en pensons.

Ce fait n'est susceptible que de trois explications : hallucination de l'ouïe, mensonge, ou fait surnaturel.

Quelle est celle qui nous paraît devoir être admise? Nous n'hésitons pas à le déclarer : la seconde, c'està-dire le mensonge et l'imposture, et nous allons exposer les raisons qui nous donnent lieu de le penser.

Discutons d'abord l'hypothèse de l'hallucination de l'ouïe. Sans doute, les exemples d'hallucinations ne sont pas rares, mais elles sont presque toujours concomitantes à un délire, et constituent une partie intégrante de l'entité pathologique désignée sous le nom d'aliénation mentale. Or, tel n'est pas le cas dans

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lequel se trouverait le sieur M... Il y a chez cet iadividu une absence complète de délire concomitant qui, sans infirmer absolument le fait d'une hallucination réelle de l'ouïe, le rend déjà peu probable à raison de la rareté des cas dans lesquels les hallucinations se montrent isolées et indépendantes de tout délire.

Une autre raison de penser qu'il n'y a pas eu d'hallucination se tire de la nature même de cette hallucination. On sait, en effet, que les hallucinations de la vue sont presque les seules qui puissent se manifester indépendamment de tout délire, et que les hallucinations des autres sens, et notamment de l'ouïe, sont tellement rares dans ces conditions, qu'il est permis de les révoquer en doute, ou du moins que, suivant toute probabilité, lorsqu'elles existent, une analyse psychologique attentive doit permettre de les rattacher à un trouble mental plus ou moins généralisé. L'hallucination de l'ouïe suppose, en effet, un désordre cérébral plus grave, et si certaines dispositions d'esprit et de cœur, telles que celles qui résultent de travaux intellectuels excessifs et prolongés, de veilles, de préoccupations fortes, d'émotion, de chagrin ou d'un certain degré d'ascétisme religieux, favorisé ou non par des jeûnes ou des macérations, etc., peuvent donner lieu à quelques hallucinations ou illusions éphémères, et l'on pourrait en citer des exemples offerts par des savants illustres, et notamment par deux membres éminents de l'Institut, il est beaucoup plus rare que ce soit des hallucinations de l'ouïe que de la vue.

Il est évident, d'ailleurs, que le sieur M... ne se trouvait, au moment où il prétend avoir entendu la voix de la Vierge, dans aucune des dispositions

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d'esprit et de cœur que nous venons d'énumérer, et que l'hallucination, si elle pouvait être admise, ne se rattacherait chez lui à aucune exaltation de quelque nature qu'elle soit. Elle ne serait pas restée, d'ailleurs, un fait isolé, et se serait à coup sûr reproduite plus ou moins fréquemment, car un des caractères de l'hallucination de l'ouïe est son extrême ténacité.

Si, après avoir éliminé l'hypothèse de l'hallucination pour expliquer le fait raconté par M..., nous éliminons celle du caractère surnaturel, qui ne peut pas soutenir le moindre examen, en raison de l'absurdité de ce fait, de l'invraisemblance résultant du choix fait par la mère de Dieu d'un tel interprète, du ton ampoulé et emphatique du langage qui lui est prêté, de certaines réminiscences des paroles adressées par la vierge de la Salette aux enfants, et de certaines autres analogies avec ce dernier miracle, dont elles ne seraient que le plagiat, pour ne pas dire la parodie; en raison encore de plusieurs pensées contraires aux attributs de Dieu exprimées dans ce discours, de certaines expressions qui y sont employées, et, par exemple, de celle-ci : « loi en trois actes, » dont le caractère profane ne peut échapper à personne; si, dis-je, nous éliminons l'hypothèse du fait surnaturel, il ne reste plus que celle du mensonge, et personne ne doutera, après examen du fait et de toutes les circonstances qui l'environnent, que ce ne soit la seule admissible.

L'invraisemblance de la plupart de ces circonstances, et, par exemple, celles de s'être trouvé seul dans une chapelle publique un dimanche à neuf heures du matin, d'être resté plus d'un an sans parler

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d'un tel fait par la crainte futile qu'on le suspectât de se l'être laissé suggérer par les prêtres, l'évidence du but que l'inculpé a dû se proposer par son imposture, celui de se donner de l'importance et d'exploiter la bonté et la munificence du chef de l'Éat, qui a dû le considérer comme un pauvre visionnaire, évidence que fait ressortir encore une nouvelle tentative faite par M... un an après auprès de l'Empereur, mais vaine cette fois, sous un prétexte aussi grossièrement mensonger que le premier, celui d'un avis relatif à une conspiration dont il aurait découvert la trame dans un voyage à Nantes, par suite de la proposition que lui auraient faite des conspirateurs assez imprudents pour livrer leur secret à un inconnu, conspiration dont la police, malgré toute son habileté, n'a pu trouver la moindre trace ; certaines particularités de l'interrogatoire, et notamment le fait de nier d'abord qu'il ait connu les paroles de la Vierge de la Salette, et de se raviser ensuite en disant qu'il les avait lues sur le verso d'une image; ses efforts évidents, quoique stériles, pour donner un sens à des mots qu'il avait puisés çà et là sans les comprendre, etc.; toutes ces circonstances, jointes à l'exclusion des hypothèses de l'hallucination et du caractère surnaturel, ne permettent pas de douter de l'imposture.

De tout ce qui précède, je crois pouvoir conclure : 1° Que le sieur M... jouit, à n'en pas douter, de l'intégrité de ses facultés intellectuelles, et, par suite , de son libre arbitre.

2° Que l'histoire racontée par lui et ayant trait à .une révélation qui lui aurait été faite par la sainte Vierge ne peut être le fait d'une hallucination de l'ouïe,

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qu'elle ne suppose , partant , aucune altération des facultés mentales, et qu'elle revêt à mes yeux tous les caractères d'une imposture.

3° Qu'à supposer qu'elle eût été le fait d'une hallucination de l'ouïe, comme l'altération qu'elle supposerait remonte à trois ans, qu'elle aurait constitué un accident isolé, passager, et d'une influence nulle sur l'état des facultés intellectuelles de M..., et qu'elle ne présente enfin aucune connexité avec le crime qui lui est imputé aujourd'hui, elle lui laisse pour ce dernier tout son libre arbitre, et, par suite, toute sa responsabilité.

Coups et blessures volontaires.

Nous, soussignés, docteurs en médecine, médecins de FHôtel-Dieu et de la prison, et directeur médecin de l'asile public d'aliénés du département de Loir-et- Cher, commis par ordonnance de M. le juge d'instruction près le tribunal de première instance de Blois, en date du 22 octobre dernier, à l'effet de constater l'état mental du nommé J... (Eugène), détenu à la prison d'arrêt de cette ville sous l'inculpation de coups et blessures volontaires sur la personne de sa femme, nous sommes transportés à ladite maison d'arrêt pour y remplir la mission qui nous a été confiée. De l'examen attentif auquel nous nous sommes livrés en puisant à la triple source des interrogatoires subis par l'inculpé, du témoignage de sa femme et de la notoriété publique, nous avons déduit le rapport suivant :

Le sieur J... (Eugène) est un homme de trente-neuf ans, d'un tempérament nervoso-sanguin, d'une constitution assez forte. Le système musculaire est moyennement développé, et nous paraît tirer toute sa force bien plus de l'influx nerveux prédominant que de ce développement lui-même.' La taille est moyenne, les cheveux grisonnants et coupés courts, le front haut et large ; les yeux châtains présentent une animation extraordinaire et traduisent, ainsi que le reste de la physionomie, l'excessive mobilité d'idées et d'impressions qui paraît normalement caractériser le moral de cet individu : on y voit prédominer toutefois un air de suffisance et de contentement de soi-même que con-

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firment d'ailleurs et expliquent un caractère vantard et fanfaron, et une préoccupation à peu près exclusive du moi. La parole est vive, facile, accentuée, et paraît toujours étudiée, comme récitée. Par le ton de sa voix, par la tournure de ses phrases et surtout par ses gestes et poses, il dramatise toutes ses narrations, et semble toujours viser à un effet théâtral. Il ne manque pas d'intelligence, mais cette faculté, d'ailleurs superficielle, est facile à dévier; il suffit de la moindre excitation pour produire la déviation intellectuelle, et partant le délire; le jugement est défectueux, le raisonnement tourne au sophisme ; il n'est pas d'excentricités ou d'extravagances qui ne reçoivent de son interprétation une apparence de raison. L'imagination est déréglée, ardente, impétueuse, et cependant paraît être la seule boussole de cet organisme. La sensibilité est vive, mais, comme l'intelligence, superficielle ! J... se passionne avec une facilité extrême, mais le sentiment est sans profondeur, et réagit aussitôt. sur l'intelligence qui s'exalte solidairement. Il paraît impossible à cet individu d'aborder un sujet politique ou religieux, par exemple, sans s'exalter en quelque sorte jusqu'au délire. Il nous a été donné de nous en convaincre dans un de nos interrogatoires, où nous avons vu J... s'animer graduellement jusqu'à l'exaltation la plus complète sans être cependant excitée par un contradicteur, en parlant du Christ par digression sur un récit qui lui était demandé. On ne saurait, nous le croyons , se représenter autrement le type du fanatique, et dans une organisation de cette nature, la volonté se mettant au service de l'intelligence qui, elle, s'exalte par réaction sur le sentiment, l'idée à

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peine émise est aussitôt traduite en acte, et le bras s'arme alors avec une égale facilité pour une Saint- Barthélémy ou pour un massacre politique. J... a offert dans ces dernières années la démonstration la plus complète de cette assertion. Habitant Paris lorsque éclata la révolution de février, on le voit aussitôt sortir de l'hôpital où il se faisait traiter pour une affection de la peau connue sous le nom de lichen, se rendre en hâte sur le théâtre des événements , et prendre tout de suite assez d'influence pour être mis à la tête de deux ou trois cents individus, sortes de sectaires avec lesquels il cherche, lui aussi, à exercer une pression sur le gouvernement d'alors.

Il raconte lui-même avec une complaisance vaniteuse, et comme si en cela il avait sauvé la France, comment il a pris part à la substitution de la lance au coq gaulois dans la hampe du drapeau de la république. On le voit ensuite dans les clubs, s'agiter, se démener et viser toujours à des effets oratoires. Plus tard, il est renvoyé de la compagnie d'artillerie de la garde nationale de Blois, pour un fait que nous croyons devoir reproduire, parce qu'il peint son caractère et sa tendance à se faire le champion de toutes les causes qu'il lui plaira d'embrasser, comme à saisir toutes les occasions de se mettre en avant et de se poser en redresseur de torts. Un général s'était présenté avec son képi et en petite tenue à une revue de la garde nationale. J... croit y voir une insulte pour cette milice et sort des rangs pour aller invectiver ce général. Il raconte ensuite que, provoqué en duel par un garde national au sujet de cette affaire, il se serait rendu sur le terrain, et que là son adversaire

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lui aurait, avant le combat, offert un petit pâté qu'il jeta loin de lui, mais qui, ramassé ensuite, fut analysé par M. Tulard, et offrit des traces évidentes de poison. Nous ne savons jusqu'à quel point ce récit est fondé ; toujours est-il que J... manifeste et a manifesté souvent par ses actions et par ses paroles la crainte d'être empoisonné. Il lui arrivait assez souvent, nous a-t-on dit, de jeter certains aliments, certaines boissons, sous le prétexte qu'ils pouvaient être empoisonnés. Il vivait alors dans un état de défiance et de soupçonneuses inquiétudes qui n'a fait, dans ces derniers temps, que s'accroître. Tout lui portait ombrage ; il voyait partout des ennemis politiques ou des espions à la solde de ses ennemis, et ses soupçons se portaient quelquefois sur quelques-unes des personnes qui fréquentaient son café. « Tiens, » disait-il parfois à sa femme, «tu vois bien cet individu, c'est un de mes ennemis politiques ; encore un que je ferai danser sur la ficelle. » Il dit même un jour à l'un de nous que l'acharnement des cinq partis politiques ligués contre lui allait jusqu'à faire aboyer des chiens sur son passage. On nous assure encore qu'il parlait souvent et vociférait seul dans sa chambre ; que tout en déblatérant contre les prêtres, il paraissait cependant imbu d'idées religieuses ; qu'il achetait souvent des images du Christ, et qu'il en avait collé sur la muraille auprès de son lit,

Tous les témoignages que nous avons pu recueillir sur J... s'accordent à le présenter comme abusant des liqueurs fortes, et plus particulièrement de l'absinthe; il avait toujours à son chevet un carafon d'eau-de-vie.

J... oppose à l'unanimité de ces témoignages la dé-

négation la plus formelle. Mais cette dénégation est si essentiellement contraire à la vérité la mieux démontrée, qu'elle suffit à discréditer toutes ses autres assertions. J... buvait donc, sinon beaucoup, du moins souvent. Il s'entretenait ainsi dans un état d'excitation continue qui ajoutait incessamment au développement de ses tendances naturelles, et il devait suffire alors du motif le plus futile, de la moindre contradiction, pour tourner cette exaltation en fureur véritable.

L'expérience a démontré que cette manière d'user des alcooliques est bien plus propre à développer l'aliénation mentale connue sous le nom de delirium (remens, que l'ingestion intermittente et immédiatement portée à des doses telles que l'ivresse s'ensuive nécessairement, celle-ci constituant une sorte de phénomène critique agissant comme une détente sur une innervation en excès. Cet abus des alcooliques est auaujourd'hui, chez J..., tout à la fois cause et effet. Il paraît, en effet, avoir éveillé cet entraînement à boire, cette soif inextinguible qui caractérisent la dypsomanie qui, elle, tend incessamment à produire et à entretenir l'exaltation. Il n'est pas jusqu'à l'affection cutanée dont cet individu est atteint depuis plusieurs années, et pour laquelle il est allé plusieurs fois se faire traiter à l'hôpital Saint-Louis, qui ne tende à confirmer nos assertions, cette affection se rencontrant le plus ordinairement chez des individus qui se livrent habituellement à des excès alcooliques. Il ne peut donc, à cet égard, rester aucun doute dans l'esprit. Il n'est pas moins démontré à nos yeux que J..., par sa vie irrégulière et désordonnée, a dû compromettre son avoir et sans doute celui de sa femme ; que ce

désordre de conduite, aussi bien que ses demandes réitérées d'argent et le refus qui leur était opposé, ont dû développer et entretenir une irritation réciproque, source inévitable de querelles domestiques qui expliquent, sans les justifier, les sévices exercées par J... contre sa femme. Il résulte, en effet, du procèsverbal du commissaire de police et de la déclaration de Mme J..., appuyée sur le témoignage de plusieurs personnes dignes de foi, que son mari se livre incessamment à des actes de brutalité et de violence inouïes envers elle et ses enfants. Plusieurs de ces actes portent, en outre, un cachet d'obscénité et d'extravagance qui, rapproché des autres commémoratifs connus, laisse planer de graves soupçons d'aliénation mentale. Tantôt, en effet, il découvre brutalement sa femme et ses enfants lorsqu'ils sont au lit et leur jette de l'eau sur le corps ; tantôt il se met nu devant eux et se livre à toutes sortes d'obscénités. La violence, enfin, dans les derniers temps, paraît avoir pris le caractère de la fureur avec tendance à l'homicide par strangulation. Il a bien fallu que l'exaltation revêtît en ce moment un caractère insolite, pour que l'agent de police envoyé immédiatement déclarât dans le procèsverbal que « l'exaspération ressemblait à de la folie et en avait même tout le caractère. » — « Ayant interpellé l'inculpé, » est-il dit encore dans le même procèsverbal, « il n'a répondu à nos questions que par des propos décousus et vides de sens qui démontrent un dérèglement de la raison très prononcé et poussé, à l'égard de sa femme dont il parlait toujours, jusqu'à la frénésie; ne pouvant retirer aucune raison de cet individu Ajoutons que l'exaltation de J... pouvait

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devenir d'autant plus dangereuse qu'il a toujours dans sa chambre des armes chargées dont l'existence paraît se lier à son état de défiance contre les inimitiés politiques auxquelles il se croit exposé. Enfin, depuis son incarcération, l'inculpé, ayant été mandé dans le cabinet du président par suite de la demande en séparation formée par sa femme, rentra dans son chauffoir avec tous les signes de l'exaltation la moins équivoque, s'écriant, après avoir mis un genou en terre : « Je suis un homme perdu, on veut ma mort. Fusillezmoi! En joue ! feu! »

Il paraît résulter, en outre, du témoignage de plusieurs personnes que J... a produit sur elles l'impression d'un fou.

Interpellé par nous sur tous les faits qui lui sont attribués, il les interprète et explique de la manière la plus habile, et trouve le moyen de les présenter sous des couleurs qui sembleraient devoir les faire accepter.

A la prolixité et à la diffusion de ses récits et à l'animation dramatique dont il a été parlé plus haut, nous devons joindre une tendance presque irrésistible à se jeter dans des digressions à perte de vue ; et il en est, sous ce rapport, de ses volilions comme de ses idées, de ses actions comme de ses paroles. La narration qu'il nous fait lui-même d'une sortie de chez lui dans un but bien déterminé, mais dont il se laisse distraire en route par un motif vraiment frivole, nous offre un spécimen exact de sa vie presque entière. Un rien suffit pour l'écarter du sillon. Il existe, chez cet individu, une tendance fatale aux fausses routes, et si je puis ainsi dire, au déraillement de l'intelligence et de la volonté.

RAPPORTS MEDICO-LEGAUX. 353

Pour compléter, enfin, l'examen auquel nous nous sommes livrés, nous avons dû nous enquérir des circonstances héréditaires, et nous avons appris que le père de J... avait absolument le même caractère et le même penchant à l'abus des boissons alcooliques. C'était, dit-on, un homme violent, impérieux, et qui a compromis sa fortune et celle de son fils au point de finir ses jours dans un hôpital. Un frère de l'inculpé s'est brûlé la cervelle ; son état mental présentait, d'ailleurs, certaines analogies avec celui de J..., qui a épousé sa veuve. Violent, emporté, méfiant comme lui, il lui arrivait, dit-on, dans maint accès de colère, de tout casser, et son penchant à boire était tel qu'il buvait à même la canelle. J... a deux frères établis à Paris, l'un comme épicier, l'autre comme marchand de vin, dont le caractère et les habitudes nous sont absolument inconnus.

De tout ce qui précède, nous croyons pouvoir conclure :

1° Que J... est habituellement et naturellement dans un état d'exaltation qui, si elle ne suffit pas à caractériser une aliénation mentale proprement dite, constitue, du moins, le signe patent d'une prédisposition à la folie, qu'il est permis de considérer comme héréditaire ;

2° Que cette exaltation est entretenue et excitée chez cet individu par l'abus réitéré et en quelque sorte permanent des liqueurs alcooliques, pour lesquelles J... paraît sentir cet entraînement irrésistible qui caractérise l'affection connue sous le nom de dypsomanie ;

3° Qu'il suffit d'une dose un peu plus forte de boisil. 23

354 RAPPORTS MEDICO-LEGAUX.

son alcoolique, de la moindre contrariété, de l'éveil d'une passion quelconque et même d'une simple contradiction, pour faire franchir à cette exaltation la limite qui la sépare naturellement de l'aliénation mentale ;

4° Que l'état mental qui en résulte tend à revêtir le caractère d'une fureur dont Mme J..., ses enfants ou tout autre personne pourraient être un jour les victimes ;

5° Que J... peut être considéré comme atteint d'une folie furieuse, éclatant par accès et sous l'influence de causes auxquelles il serait impossible de le soustraire, si on l'abandonnait à lui-même ;

6° Que cette forme d'affection, entraînant un danger pour l'ordre public et la sécurité des personnes, nous paraît nécessiter la séquestration d'office de cet individu dans un établissement spécialement consacré au traitement des affections nerveuses et mentales.

Blois, 29 janvier 1851.

Signé : Aubry, Dufay et E. Billod, rapporteur.

Conformément aux conclusions de ce rapport, une ordonnance de non-lieu est rendue par le tribunal, et le préfet de Loir-et-Cher ordonne le placement de J... à l'asile des aliénés de Blois.

RAPPORTS MEDICO-LEGAUX. 355

Tentative d'assassinat.

Le 6 janvier 1849, en plein jour, un homme posté sur la lisière d'un bois, et dont la figure était noircie par du charbon, tirait, mais sans l'atteindre, un coup de pistolet sur un propriétaire de Châteauvieux (Loiret-Cher), dont il était le fermier, et à qui les bruits du village attribuaient des rapports avec sa femme. L'auteur de cette tentative, arrêté presque en flagrant délit , ayant donné lieu , par les circonstances mêmes du crime et par des manifestations ultérieures, de suspecter son état mental, des médecins furent commis, qui présentèrent le rapport suivant :

Nous, soussignés, docteurs en médecine, médecin en chef de FHôtel-Dieu et directeur médecin de l'asile public d'aliénés de Blois, commis par ordonnance de M. le juge d'instruction près le tribunal de première instance, en date du 22 septembre 1849, à l'effet de

constater l'état mental du nommé D (Denis),

inculpé de tentative d'assassinat, et transféré de la maison d'arrêt à l'asile des aliénés, le 5 février dernier, d'après les conclusions d'un rapport dressé par les docteurs Desparanches, Aubry et Mérier, en date du 3 du même mois, avons continué la mission confiée à ces trois médecins, le docteur Desparanches étant mort et M. Mérier ayant quitté Blois par suite d'une nomination à la place de médecin dans un autre asile. L'observation de ce dernier, remontant à une époque où l'affection présumée était dans toute sa période d'acuité et où les symptômes devaient offrir leur sum-

mum d'intensité, nous avons cru devoir nous appuyer, en les reproduisant, sur les documents recueillis par lui et consignés sur le registre tenu dans l'établissement conformément à l'article 12 de la loi du 30 juin 1838, documents, d'ailleurs, dont un de nous a pu vérifier l'exactitude.

« Je, soussigné, médecin en chef, etc., etc., certifie que le nommé D , qui, avant son entrée dans l'établissement, paraissait être en proie à des hallucinations de la vue, qui lui faisaient dire qu'il voyait sans cesse des oiseaux qui passaient partout, par les fenêtres, les portes, les murs, les plafonds, et pour venir se jeter sur lui, pour venir lui arracher même les cheveux, pour tout emporter, et qui, à son entrée dans la maison, ne répétait autre chose que ces mots : « Passé par là, passé par là; » ce qui se rapportait à son idée réelle ou simulée, que des oiseaux passaient sans cesse par là, refusant obstinément de dire aucune autre parole et de répondre à aucune des questions qui lui étaient adressées, criant sans cesse : Oh ! oh! en levant les bras en l'air, se trouve déjà dans un état d'amélioration très sensible. Ainsi, il parle très bien, répond à toutes les questions qu'on lui fait avec beaucoup de lucidité et d'exactitude, et rend exactement compte de tout ce qu'il a éprouvé depuis quatre ou cinq ans qu'il est, dit-il, en proie à une grande tristesse, par suite d'une accusation fausse, dit- il portée contre lui, et par suite de l'idée de vengeance qui l'obsédait depuis cette époque, sans qu'il puisse s'y soustraire, malgré tous les efforts qu'il a faits dans ce but. Cette amélioration rapide, et pour ainsi dire instantanée dans son état mental, s'est produite subite-

RAPPORTS MEDICO-LEGAUX. 357

ment dans un bain et sous la douche où je l'avais fait placer. J'estime, en conséquence, qu'il faut encore observer quelque temps cet individu avant de pouvoir statuer sur son état mental, et qu'il y a lieu de le maintenir dans l'asile.

« Blois, le 6 février 1849.

« Signé : Mérier. »

« Le 21 février, même état à peu près que le 6. Répond très bien à toutes les questions ; de temps en temps crie encore : Oh! oh! surtout le matin en se réveillant ; remue les lèvres comme s'il marmottait des prières ; paraît avoir eu des hallucinations de l'ouïe et de la vue il y a quelques jours, pendant la nuit, et raconte que ces messieurs (il veut désigner le juge de paix et les gendarmes de Saint-Aignan qui l'ont arrêté) sont venus le trouver et lui ont dit qu'il en avait pour cinq ans ici et cinq ans en prison; ou bien qu'il aurait la tête coupée, etc., etc.; il affirme avec beaucoup d'énergie que ceci est vrai; qu'il les a vus comme il me voit (ce sont ses propres expressions) ; qu'ils lui ont parlé, qu'il leur a parlé ; qu'ils lui ont dit qu'ils reviendraient pour lui lire sa sentence, et que tout serait fini alors, etc., etc. Du reste, cet homme semble toujours en proie à une vive préoccupation et et à une grande tristesse ; il ne parle jamais que pour répondre aux questions qui lui sont adressées ; remue constamment les lèvres comme s'il priait ou parlait bas, et affirme qu'il ne dit rien. De temps en temps, il lève les bras en l'air en criant : Oh ! oh ! puis dit: «Je suis un homme perdu! je suis un homme

358 RAPPORTS MEDICO-LEGAUX.

perdu! Mes pauvres enfants! mes pauvres frères! je n'oserai jamais retourner au pays ! » Lorsqu'on lui parle de Faction qu'il a commise, son désespoir, ses cris et ses mouvements des bras semblent redoubler; il pleure et dit : « Je suis perdu, je suis un homme perdu ! // aurait mieux valu que je me tue moi-même, il vaudrait mieux que je sois mort! Mes pauvres enfants ! oh ! oh ! » Puis, lorsqu'on lui demande pourquoi il a fait cette mauvaise action, il dit : « Ce sont les mauvais conseils, c'est ce mauvais garçon qui m'a conseillé cela. C'était plus fort que moi; depuis quatre ou cinq ans, ça me tourmentait. J'avais beau chasser. cela, ça revenait toujours. J'avais voulu quitter le pays à cause de cela. » D'autres fois, lorsqu'on lui demande pourquoi il crie : Oh ! oh ! pourquoi il lève les bras en l'air et remue les lèvres sans cesse, comme s'il parlait tout bas, il dit : « Je ne sais pas ce que c'est, mais ça m'enlève malgré moi, ça me surmonte; je ne le fais pas exprès. Ça se passera peut-être, » ajoute-t-il. Lorsque je lui dis que je vais le faire mettre au bain pour le guérir de toutes ces imaginations, ces chimères, ces visions qui le tourmentent, ces oiseaux qui viennent le trouver, etc. : « Ça se passera plus tard, dit-iL, faut attendre, mon bon monsieur; ça ne peut pas se passer comme ça tout d'un coup, depuis si longtemps que ça me tient ; ça se passera petit à petit, faut attendre et ne pas me donner de bain aujourd'hui ; nous verrons la semaine prochaine. » En un mot, il paraît avoir grand' peur du bain, et cette menace de le mettre au bain suffit souvent pour lui rendre plus de calme. Il mange, travaille bien, dort une bonne partie de la nuit; ce n'est que le matin qu'il crie : Oh! oh! et prétend ne pas le

RAPPORTS MEDICO-LEGAUX. 359

faire exprès, et ne plus s'en souvenir un instant après. Il demande instamment du travail pour se dissiper, se distraire, dit-il. Et en effet, au travail, il s'en acquitte parfaitement bien, et se met à toutes sortes d'ouvrages des champs et de l'intérieur avec la plus grande adresse et la plus complète lucidité.

« Mars. — Mieux aujourd'hui. Travaille, mange, dort très bien, et ne lève plus les bras en criant; mais, la nuit, voit et entend encore ces messieurs, dit-il.

« Avril. — Tout à fait bien depuis une quinzaine de jours. Ne voit et n'entend plus rien du tout, ni la nuit, ni le jour; raisonne très bien, travaille de même et ne se plaint de rien, que d'avoir quelquefois mal à la tête, des lourdines, dit-il; et si ce n'était, dit-il encore, l'ennui, la tristesse qu'il éprouve à cause de ses enfants, se trouverait très bien ici.

« Mai. — D , après avoir été quelques jours

inquiet et tourmenté par l'idée qu'il était arrivé un malheur, une mort dans sa famille, se trouve aujourd'hui beaucoup mieux, et a été tranquillisé par une lettre reçue de son pays où on lui annonce que tout va bien. »

Tel était l'état de David quand M. Mérier quitta l'établissement. Son successeur, l'un des deux soussignés, n'a pas pu ajouter beaucoup à cette observation. Toutefois, ayant examiné le prévenu dans une phase nouvelle de l'affection mentale dont il est supposé atteint, il croit devoir, en en appelant au témoignage et au jugement de son confrère, s'efforcer de mettre son observation propre en rapport avec celle de son prédécesseur, afin d'assurer aux conclusions.

360 RAPPORTS MEDICO-LEGAUX.

de ce rapport toute la force et la valeur qu'on est en droit d'en attendre.

D est un homme de quarante-cinq ans, d'un

tempérament nerveux et sanguin, d'une bonne constition. Sa taille est petite, mais bien prise; sa physionomie est assez intelligente, mais elle porte l'empreinte d'un état de mélancolie sombre qu'attestent surtout un froncement habituel des sourcils, un plissement du front et une fixité du regard impossibles à feindre avec une persévérance aussi soutenue. L'expression de ce visage est telle, qu'un médecin aliéniste croit d'abord y reconnaître le cachet de la prédisposition à la folie, si ce n'est de la folie elle-même. David ne sait ni lire ni écrire, mais il est intelligent, de cette intelligence toutefois propre à la plupart des individus prédisposés à l'aliénation mentale et caractérisée par l'habitude de suivre invariablement le cours de leurs propres idées, ne répondant en quelque sorte qu'à leurs propres pensées, et semblant, dans toute conversation, ne point entendre les paroles de l'interlocuteur, qui ne font, pour ainsi dire, que les effleurer. J'ajoute que le degré de cette intelligence, aussi bien que son degré de culture, excluent toute idée de simulation. Cette simulation exigerait, en effet, de telles connaissances en médecine mentale, qu'elle serait à peine possible pour un homme de l'art. Le symptôme qui a prédominé dans cette forme d'aliénation mentale est l'hallucination, et c'est un fait psychologique qui dépasse la portée de cette intelligence. La marche de cette affection, qui est propre à un certain nombre de folies, n'exclue pas moins l'idée de toute simulation.

Appelé à s'expliquer sur le crime dont il est accusé,

RAPPORTS MEDICO-LEGAUX. 361

il excipe constamment d'un trouble de la raison qui l'aurait entraîné irrésistiblement à le commettre, et qui était produit et entretenu chez lui par plusieurs motifs d'irritation contre M. D... Telles seraient les relations de ce dernier avec sa femme, relations devenues notoires dans le pays, et qui lui auraient attiré quelques moqueries, ainsi que quelques scènes désagréables de la part de la domestique de M. D..., excitée par la jalousie; telle serait encore une fausse accusation de la part dudit M. D... d'avoir coupé des arbres. Le trouble mental dont parle D..., et qui a offert son maximum d'intensité dans les premiers temps de son séjour à l'asile, a presque entièrement cessé. Toutefois, cet individu offre encore, sinon tous les symptômes d'une aliénation mentale bien caractérisée, du moins tous les signes de la prédisposition. Outre les caractères sur lesquels il a déjà été insisté, on peut signaler, entre autres signes, une grande taciturnité, une expression habituelle de mélancolie et l'habitude de parler seul. Cette circonstance a été maintes fois observée par les religieuses et les infirmiers, ainsi que parles soussignés, dans des moments où le malade ne pouvait supposer qu'il fût l'objet d'une attention quelconque. Il n'a point perdu d'ailleurs le ressentiment des injures subies, mais elles ne lui troublent plus la raison, et il se croit assez sûr de lui pour ne pas recommencer. Cependant son expression en cela paraît dépasser sa pensée, car il hésiterait, dit-il, à retourner dans son pays, et il préférerait aller ailleurs. Du reste, ainsi que l'ont constaté les premiers experts, D... accomplit régulièrement et avec intelligence tous les actes de la vie

ordinaire; ses nuits sont bonnes, son sommeil est calme; toutes ses fonctions s'exécutent normalement. Il est d'une douceur et d'une docilité extrêmes. C'est un des meilleurs travailleurs de l'asile.

Tous les renseignements qui nous ont été fournis par plusieurs personnes s'accordent à le faire considérer comme offrant depuis longtemps un état mental suspect. Son air sombre et mélancolique avait surtout frappé. On le voyait souvent parler seul dans les vignes. Il faisait aussi des achats de terrain sans proportion avec son état de fortune. Je rappellerai enfin que les premiers experts, sans vouloir se prononcer

d'une manière définitive sur l'état mental de D ,

considéraient cependant comme possible et même comme assez probable une aliénation mentale soit partielle, soit générale, ainsi que cela résulte de la première phrase des conclusions.

De tout ce qui précède, nous croyons pouvoir conclure :

1° Que David était vraisemblablement dans un état d'aliénation mentale lorsqu'il a commis la tentative d'assassinat dont il est accusé ;

2° Que cette aliénation mentale, caractérisée par des hallucinations de la vue et de l'ouïe, et par un trouble partiel de l'intelligence, de la sensibilité et de la volonté, a dû entraîner une perte du libre arbitre ;

3° Qu'elle ne nous paraît pas avoir été simulée ;

4° Que cet état s'est notablement amélioré soit sous l'influence du régime de la maison, soit par l'effet de l'éloignement des personnes, des lieux et des circonstances qui ont provoqué et qui entretenaient le

trouble des facultés affectives et intellectuelles, mais qu'il y a loin de cette amélioration à une guérison complète, et que David ne peut pas encore être rendu sans danger à la société et à sa famille.

Conformément aux conclusions de ce rapport, une ordonnance de non-lieu est rendue par le tribunal. Quelques mois après, la guérison de David m'ayant paru complète, je demande la sortie, qui a lieu le 14 mars 1850.

364 RAPPORTS MEDICO-LEGAUX.

Tentative de meurtre sur la personne d'un magistrat.

Le docteur en médecine soussigné, directeur médecin de l'asile départemental d'aliénés de Maine-et- Loire, a été chargé, par dépêche de M. le procureur général près la cour impériale d'Angers, en date du 12 janvier 1854, de constater l'état mental du nommé Charles P..., journalier, sans domicile fixe, né à Aubigné (Sarthe), le 9 pluviôse an XI, inculpé de tentative de meurtre sur la personne d'un magistrat.

L'arrêté préfectoral de placement, pris d'office le 12 janvier 1854, n'a reçu son exécution que le surlendemain 14 du même mois.

Charles P..., conduit par la gendarmerie devant le médecin directeur, est un homme de taille courte, de constitution nerveuse et d'une cinquantaine d'années. Il a le pouls régulier, la peau fraîche, toutes les apparences d'un état normal de santé, le regard soupçonneux, l'attitude quelque peu arrogante.

Rappelé par quelques paroles d'avertissement au sentiment de sa position, il répond, avec déférence, bon sens et précision, aux questions qui lui sont adressées sur son pays, son âge, sa profession, ses habitudes de vie, ses antécédents ; avec un certain embarras à celles qui concernent ses intérêts de famille, mais il exprime sur sa translation dans une maison de fous un sentiment de surprise indignée qui présente tous les caractères de la sincérité.

Cette première entrevue, dans laquelle aucune allu-

RAPPORTS MEDICO-LEGAUX. 365

sion au motif de l'arrestation et de la séquestration n'est venue éveiller sa défiance, accuse chez P... le libre exercice de l'intelligence et de la volonté.

Un agent sûr a été chargé de ne pas perdre de vue le prisonnier, de tenir note de ses paroles et de l'empêcher de communiquer avec qui que ce fût.

P... n'est sorti du bain que pour être placé dans une cellule isolée. Il a mangé avec appétit et dormi d'un sommeil paisible.

Le 15 au matin, il a reçu la visite du médecin directeur. Tant qu'il s'est agi dans la conversation de sujets étrangers à l'acte du 12 décembre 1853, P... a répondu avec le même calme et le même bon sens que la veille. Mais au premier mot du médecin sur cette question, le langage de l'inculpé s'est vivement passionné.

Il a parlé avec véhémence de nombreux procès par lui soutenus et gagnés devant le tribunal de Baugé, de sommes qu'il prétend lui avoir été adjugées et dont le procureur impérial et le président auraient refusé, contre toute justice, de se dessaisir. « Je lai menacé de mon pistolet, c'est vrai; mais je ne voulais pas lui faire de mal. Je voulais lui faire peur, l'obliger à me rendre mon argent. Mon pistolet n'était pas bandé. »

D. Mais vous aviez deux autres pistolets chargés dans vos poches de pantalon?

R. Non, ils n'étaient pas chargés, je les portais pour me défendre en cas de mauvaises rencontres.

D. Il a été prouvé que ces deux pistolets étaient aussi chargés. S'ils ne l'étaient pas, à quoi pouvaientils vous servir?

366 RAPPORTS MEDICO-LEGAUX

R. Non, c'est faux. Au reste, qu'on fasse de moi ce qu'on voudra : je ne répondrai plus. On m'a jeté parmi les fous, je le sais, on me l'a dit à la prison d'Angers. Est-ce que je suis fou? Je ne le suis pas plus que vous.

Ici, la colère de P... s'est exhalée en propos outrageants pour la personne des magistrats qui détiennent l'argent de ses procès, un argent à lui. Il a fallu une réprimande sévère et comminatoire pour le rappeler au calme.

Depuis ce jour, P... a tenu un langage plus mesuré; mais sa pensée est restée la même. Admis à la libre pratique avec les préposés du service de sûreté, comme les aliénés de cette division, il les entretient constamment de ses procès et de l'argent dont les juges l'ont dépouillé en fait, bien qu'il y ait un droit incontesté. Il n'a jamais varié dans l'expression de sa conviction. La mémoire et le jugement, dont l'intégrité sur une foule d'autres points a été constatée, sont radicalement faussés sur cet article de procès et d'argent. Illusion circonscrite, mais tenace, absolue, maîtresse de la volonté, impuissante à se défendre d'ellemême, insensible aux remords, à tout regret de l'acte commis, indifférente aux conséquences qui peuvent en être la suite.

Le médecin soussigné estime que l'acte imputé à Charles P... s'est accompli sous une influence destructive du libre arbitre, et que le trouble mental dont il a été la dangereuse révélation persiste dans toute

son intensité.

Signé : Levincent.

Saint-Gemmes-sur-Loire, le 20 mars 1854.

Je, soussigné, directeur médecin de l'asile public d'aliénés du département de Maine-et-Loire, en remplacement de M. Levincent, décédé le 10 avril dernier, continuant la mission commencée par ce médecin, me suis livré à un examen attentif de l'état mental du nommé P..., et certifie exactes et véridiques les attestations qui suivent :

Dans aucune des visites quotidiennes du nouveau directeur médecin, le nommé Charles P..., n'ayant jamais parlé des procès soutenus et gagnés par lui devant le tribunal, et des sommes auxquelles ces procès lui assuraient des droits et dont il a prétendu avoir été dépouillé par les juges, et ayant également cessé d'en entretenir les préposés du service de sûreté, aussi bien que les aliénés de cette division ; le premier résultat de cet examen a été d'exclure l'existence de l'aliénation mentale; mais une observation plus attentive n'a pas tardé à confirmer à nos yeux les conclusions du rapport de M. Levincent.

Après avoir attendu vainement que l'inculpé se déroulât spontanément dans le sens des conceptions délirantes auxquelles fait allusion le rapport précité, j'ai dû provoquer par des interrogatoires directs l'expression de ces mêmes conceptions.

Ainsi que l'a constaté mon prédécesseur, P... répond aux questions qui lui sont adressées sur son pays, son âge, sa profession, ses habitudes de vie, ses antécédents, l'époque de son entrée, avec une netteté et une précision qui ne laissent aucun doute sur l'intégrité, au moins relative, de ses facultés intellectuelles, et qui frappent d'invraisemblance la perte de mémoire qu'il accuse en ce qui touche au motif de sa séquestration

368 RAPPORTS MEDICO-LEGAUX.

et de son arrestation. Interrogé sur ce point, il répond, en effet, qu'il ne se souvient de rien ; mais à un certain embarras dans cette réponse, à une expression particulière du regard qui semble démentir ses assertions, moins qu'à ce qu'il pouvait y avoir d'insolite dans une lésion de la mémoire qui laisserait cette faculté intacte sur tous les points précisément autres que celui qui touche à la cause, j'ai jugé que P... dissimulait, et il m'a suffi, pour m'en convaincre pleinement, de dompter sa volonté par la pression d'une douche. A la première aspersion, P..., ainsi que je m'y attendais, a recouvré la mémoire et m'a répété à peu près textuellement ce qu'il a dit à mon prédécesseur.

Cherchant alors à interpréter la dissimulation dont l'inculpé venait de faire preuve, j'ai dû me demander si elle n'excluait pas l'existence de la folie ; mais ma réponse a été immédiatement négative. Il n'est pas rare, en effet, que dans le cours de l'affection dont le sieur P... paraît être atteint, les malades, sans reconnaître, il est vrai, la nature délirante des conceptions qui caractérisent leur monomanie et, par suite, leur fausseté, sentant cependant vaguement que ces conceptions ont quelque chose d'anormal et sont interprétées par tous comme des preuves de délire, soient amenés à les dissimuler. Mais, dans ce cas, la dissimulation, loin de prouver contre la folie, semble, au contraire, la démontrer. Il importe, en effet, de faire observer que P..., n'yant pas nié l'acte qui lui est imputé, mais n'ayant dissimulé, en définitive, que l'explication déjà donnée par lui de cet acte, cette dissimulation était bien plus contraire que favorable à son intérêt bien entendu.

RAPPORTS MEDICO-LEGAUX. 369

Quant à l'influence exercée sur le libre arbitre par une affection mentale aussi partielle, il y a une distinction très importante à établir entre les actes qui sont la conséquence directe et évidente du délire, qui sont, si je puis m'exprimer ainsi, la conclusion du raisonnement dont les idées délirantes peuvent être considérées comme les prémisses, et ceux qui n'ont aucune corrélation avec ces mêmes conceptions délirantes. Dans le premier cas, le libre arbitre est entraîné; dans l'autre, il peut être considéré comme intact, bien que cette opinion soit fortement controversée. Or, dans le cas qui nous occupe, le crime est bien la conséquence du délire même et suppose la perte du libre arbitre et, par suite, l'irresponsabilité.

De la connaissance du rapport de M. Levincent, aussi bien que la confrontation des circonstances et faits énoncés dans ce document avec les résultats de mon propre examen, je crois pouvoir conclure :

1° Que le nommé Charles P... est atteint d'une aliénation mentale partielle;

2° Que cette aliénation revêt le caractère de l'affection connue dans la science sous le nom de typémanie, avec prédominance d'idées processives et judiciaires susceptibles de réagir, si ce n'est en tristesse habituelle, du moins en tendances agressives et homicides à l'égard des magistrats accusés par l'inculpé de détenir illégalement les sommes qu'il prétend lui avoir été adjugées;

3° Que le délire qui caractérise cette aliénation

mentale entraîne la perte du libre arbitre pour les

actes au moins qui, de même que le crime imputé au

sieur P..., se lient aussi intimement à ce même délire

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que la conséquence d'un raisonnement à ses prémisses ;

4° Et enfin que le sieur P... était vraisemblablement sous l'influence de cet état mental lorsqu'il a accompli l'acte qui lui était imputé.

E. Billod.

Sainte-Gemmes-sur-Loire, le 12 octobre 1854.

D'après les conclusions de ce rapport, une ordonnance de non-lieu est rendue par le tribunal en faveur du nommé P..., qui, ayant son domicile de secours dans le département de la Sarthe, fut transféré à l'asile du Mans, le 28 avril 1855, où son état mental semble s'être assez amélioré pour que notre éminent collègue, le docteur Étoc-Demazy ait cru pouvoir provoquer la sortie dans les premiers jours d'avril 1856.

E. Billod.

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