ANTÉCÉDENTS DE L' INCULPÉ ET COMMÉMORATIFS
L'inculpé est âgé de trente-sept ans, né à Saint- Paul-lez-Dax (Landes), cordonnier, établi depuis six
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ans environ à Vauchrétien; n'a plus son père et sa mère : il avait six ans et demi lorsque sa mère est morte, il ignore de quelle maladie ; son père est mort du chagrin, croit-il, que lui a causé cette perte, sept ou huit mois après. Il a un frère à Nantes, plus âgé que lui d'une dizaine d'années, et une sœur dans son pays; une autre est morte il y a sept ou huit ans. Il ne connaît aucun cas d'aliénation mentale, d'épilepsie ou d'idiotie dans sa famille, soit chez les ascendants, soit chez les collatéraux.
Lacoste a quitté son pays à l'âge de dix-sept ou dixhuit ans, après avoir fait un apprentissage à Dax, pour entreprendre ce qu'on est convenu d'appeler, parmi les ouvriers, le tour de France.
Les villes dans lesquelles il s'est successivement rendu, et où il a travaillé plus ou moins longtemps, sont* : Mont-de-Marsan, Sabres, Bordeaux, Libourne, Barbezieux, Angoulême, Nantes, Bedon, Angers, Thouarcé, Soulaines, Brissac, et enfin Vauchrétien. Marié une première fois pendant qu'il habitait Soulaines, il a eu de ce mariage un garçon qui est resté chez son beau-père. Sa femme, ayant été atteinte d'aliénation mentale, fut admise à l'asile de Sainte- Gemmes le 23 avril 1853; elle y est morte le 4 novembre de la même année. Le docteur Le Vincent, directeur médecin de l'établissement à cette époque, caractérise de la manière qui suit la folie de la femme Lacoste, dans un certificat et dans une annotation transcrits sur le registre tenu en conformité de l'article 12 de la loi du 30 juin 1838 :
« Le directeur médecin certifie que Victorine Buais, femme Lacoste, de Soulaines, est affectée d'un trouble
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mental caractérisé par de la stupeur, une singulière lenteur dans les réponses, de l'inaptitude au travail, de la tristesse et de la tendance au suicide.
« La femme Lacoste éprouve des terreurs sans motifs appréciables. Le trouble de l'intelligence et des passions a réagi sur l'affection maternelle : Victorine a tenté, dans un moment d'égarement, d'émasculer son fils unique, âgé de deux ans, l'objet de toute sa tendresse.
« L'appétit est faible, le sommeil rare et court, la menstruation normale, la santé générale satisfaisante.
« Sainte-Gemmes-sur-Loire, 24 avril 1853.
« Signé : Levincent. »
« 8 mai 1853. — L'état moral de la femme Lacoste, née Ruais, n'a éprouvé, depuis le moment de l'entrée, d'autre modification qu'un renoncement apparent aux idées de suicide. Le travail est accepté sans résistance, mais exécuté sans plaisir, sans intelligence, sans continuité. Le silence est habituel; les réponses sont courtes, prononcées à voix basse; l'attitude est passive; l'instinct d'imitation et de sociabilité muet, comme celui de la maternité. Victorine ne parle ni de son mari, ni de son enfant. Les idées religieuses n'ont plus de prise sur cette âme sans ressort. Bien que la santé soit satisfaisante, et que les fonctions nutritives s'exécutent régulièrement, les aliments ne sont trop souvent acceptés qu'à force d'instances.
« Signé : Levincent. »
Il résulte bien de quelques renseignements transmis par M. le maire de Soulaines à M. le procureur impérial, d'après des bruits qui ont couru dans la commune, que les emportements du caractère de Lacoste n'ont pas été étrangers au développement de l'aliénation mentale de sa femme, ce que rendent possible et la forme du délire et l'absence de tout antécédent héréditaire chez l'aliénée; mais rien ne prouve que les emportements de Lacoste aient été jusqu'aux mauvais traitements, et il paraît même démontré que cet individu, pendant tout le séjour de sa femme à Sainte-Gemmes, lui a donné, par ses visites fréquentes et par le fait de solliciter du directeur l'autorisation d'emmener pendant quelque temps sa femme encore aliénée, afin de tenter sur elle l'épreuve du retour au foyer, des preuves de sollicitude qui ont été appréciées, paraît-il, par le directeur de l'asile et par les religieuses de l'établissement.
Les renseignements recueillis de toutes parts sur le compte de Lacoste le présentent comme un ouvrier honnête, laborieux, rangé et sobre, mais d'un caractère vif, emporté et très susceptible. Si ce n'est dans les quelques jours qui ont précédé le crime, il n'avait semblé donner aucun sisme d'aliénation mentale. Toutefois, il résulte d'une lettre de M. le maire de Saint- Paul-lez-Dax, au commissaire de police de Dax, en date du 28 mai 1860, qu'à l'âge de onze ou douze ans, Lacoste aurait été atteint d'aliénation mentale, se déchirant les vêtements et voulant se noyer ; ayant peur, disait-il, des fantômes qu'il voyait ; que le médecin, M. Serres (de Dax), qui le traita pour cet accès, dut, pendant longtemps, lui pratiquer tous les mois
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des saignées à la main ; que le sieur Castaings , maître cordonnier de Dax, a déclaré que, pendant l'apprentissage, ledit sieur Lacoste avait eu plusieurs fois des atteintes de folie qui, très souvent, empêchaient son travail.
Ces renseignements de M. le maire de Dax nous expliquèrent l'existence de deux cicatrices que présente à la nuque le sieur Lacoste, et qui résultent d'un séton qu'on a dû lui appliquer à l'époque où il a eu l'accès de délire sus-mentionné ; mais comme l'aliénation mentale dite idiopathique , c'est-à-dire indépendante de toute altération organique appréciable, est très rare à l'âge où Lacoste l'aurait présentée, nous dûmes nous enquérir auprès du docteur Serres, qui l'a soigné, des caractères de l'affection.
Nous croyons devoir reproduire ici un extrait de la lettre de ce médecin qui, s'il contredit le fait de l'aliénation mentale proprement dite, confirme cependant, de la manière la plus positive, l'existence, chez Lacoste, d'un antécédent de délire symptomatique dont il importe de tenir le plus grand compte dans l'appréciation de son état mental :
« Lacoste (de Saint-Paul-lez-Dax), qui fait le sujet de votre lettre du 14 juin, .très honoré confrère, a subi en 1838 l'influence d'une épidémie de méningite aiguë qui sévit dans cette commune. Les dix-sept vingtièmes succombaient du premier au cinquième jour ; ceux qui résistaient déliraient pendant cinq à six septénaires ; puis ils restaient sous l'influence d'une suffusion purulente qui les réduisait au dernier degré de marasme. L'ouverture du cerveau faisait découvrir du pus dans tous les ventricules, entre les anfractuosités du cer-
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veau, la couche corticale et la pie-mère; entre celle-ci et les autres membranes, partout leurs feuillets étaient séparés par du pus concret.
« La folie, l'idiotisme, la paralysie, ont persisté chez beaucoup d'entre ceux qui subissaient la période de suppuration.
« A chaque phase lunaire, ces malheureux éprouvaient un ou plusieurs redoublements de ces divers états. Ceux, en bien petit nombre, qui n'ont pas éprouvé ces tristes résultats de la méningite aiguë, ont eu néanmoins, aux mêmes phases lunaires, une irritabilité du cerveau qui les rapprochait de la folie. Il y a eu quelques-uns d'entre eux qui, comme Lacoste, ont attenté à leurs jours ou bien à ceux des autres.
« N'est-ce pas répondre, cher confrère, à votre question, à savoir : si la folie de Lacoste, d'il y a vingtdeux ans, était ou n'était pas idiopathique ? Vous le voyez, elle était symptomatique d'une maladie inflammatoire du cerveau et de ses enveloppes. »
Après avoir perdu sa femme, Lacoste s'est rendu à Nantes et y est resté huit mois, employé dans l'atelier de son frère, fabricant d'appareils de cuivre pour la distillation de l'eau de mer. Puis, ayant eu une contrariété avec son frère, il le quitta, reprit son état de cordonnier, et, après avoir été à Thouarcé voir son enfant, il alla s'établir à Vauchrétien, et s'y remaria avec la nommée Fauvelle (Perrine), en novembre 1859. Mais la mésintelligence ne tarda pas, paraît-il, à régner entre Lacoste et sa femme, et à se traduire par des querelles incessantes, dégénérant souvent en scènes de violence. La femme Lacoste était bonne, rangée, laborieuse et d'une moralité à l'abri de tout reproche ;
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mais elle avait, dit-on, le défaut, en tenant tête à son mari, d'entretenir et d'exciter son exaltation naturelle. Peut-être aussi une certaine dureté de caractère, se manifestant quelquefois à l'égard de l'enfant que Lacoste avait eu de sa première femme, non pas par de mauvais traitements, mais par un abord sec, sévère et n'ayant, en tout cas, rien d'affectueux, fournissaitelle au caractère naturellement vif et emporté de son mari l'occasion fréquente de se manifester : c'est ce qui nous a semblé résulter de la presque unanimité des témoignages, ainsi que des déclarations de l'inculpé.
Quoi qu'il en soit, le désaccord existait depuis cinq à six mois et l'exaltation de Lacoste était à son comble, lorsqu'à eu lieu l'assassinat. Les preuves de cette exaltation résultent de presque tous les renseignements consignés dans les pièces de la procédure, et, pour quelques personnes même, il semble qu'elle ait eu tous les caractères d'une aliénation mentale véritable. Nous croyons devoir extraire des diverses dépositions les passages qui nous semblent mettre ce fait hors de doute.
Extrait de la déposition de M. Deschamps, desservant de la paroisse de Vauchrétien.
« Le soir du même jour, vers les six heures,
ayant appris qu'il y avait eu dans les jardins une scène violente entre Lacoste et sa femme, et qu'il était encore très surexcité, je crus convenable de faire près de lui une démarche pour l'apaiser. Quand j'entrai dans la maison, je trouvai un homme dans une surexcitation extrême, les jambes dans l'eau, les yeux tout
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hagards, le visage d'une pâleur extrême, et tous les membres agités d'une sorte de tremblement nerveux, au point que je fus effrayé. Ayant voulu me permettre quelques observations, il s'emporta contre sa femme, disant que c'était une misérable qui battait son enfant; qu'elle lui avait porté sur la tête un coup de poing comme pour le tuer, et qu'il ne souffrirait jamais cela. Comme je cherchais à lui faire entendre raison, je m'apercevais que sa fureur augmentait toujours; il s'agitait dans la terrine où il prenait son bain de pieds, tellement qu'il l'a brisée, et, s'adressant à moi, avec une violence extraordinaire, il me dit que
je l'embêtais, et que je n'avais quà f le camp.
Voyant que mes efforts étaient superflus, que les choses allaient à rencontre du but de ma démarche, et que je redoutais un mauvais coup, je rentrai chez moi »
Extrait de la déposition du sieur Gilardeau, cultivateur, voisin de Vinculpé.
« Lacoste, dont je suis très voisin, et que je voyais plusieurs fois par jour, m'a toujours paru d'un tempérament extrêmement bouillant; mais jamais rien pourtant ne m'avait fait croire qu'il pût se porter à des actes criminels. Ce n'est que depuis très peu de temps, et notamment dans les jours de la semaine dernière, que je l'ai trouvé dans un état d'exaltation vraiment effrayant.
« Vendredi dernier, j'entendais chez lui un tapage désordonné; sa femme est sortie de la maison en criant, et est venue vers moi. Je lui demandai ce qu'elle avait comme cela. Elle m'a répondu en pieu-
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rant : « Je ne peux plus y tenir ; plus cela va , pire cela est. Lacoste est devenu insupportable. Tout ce que je fais lui déplaît ; tout ce que je dis l'irrite. Que je suis malheureuse ! » Ce jour-là Lacoste ne se tenait pas à sa besogne; il allait et venait du jardin à la maison, en faisant toute espèce de gestes, et quand quelqu'un lui adressait la parole pour essayer de le calmer, ses membres se tordaient; les observations qu'on lui faisait semblaient l'irriter encore, et ses nerfs semblaient tous s'irriter.
« Dimanche, j'étais chez moi pendant la grand'messe; j'entendais Lacoste qui causait dans sa cour avec les femmes Guillot et Voyer. Sans entendre ce qu'il disait, je comprenais bien qu'il était en colère, et se plaignait de sa femme ; que c'était fini, qu'il ne pouvait plus vivre comme ça. Ses voisines lui répondaient en cherchant à l'adoucir : « Allons, Lacoste, mettez-y donc aussi du vôtre ; soyez plus raisonnable ; nous voulons bien que votre femme soit un peu sévère, mais enfin c'est une bonne femme. » Ces paroles faisaient sur lui une telle impression, que, de chez moi, je le voyais se roidir les bras en les allongeant, et faire deux pirouettes sur lui-même, comme poussé par un ressort. Comme en causant il s'approchait de moi, je me suis avancé sur le seuil de ma porte, et, me mêlant à la conversation, j'ai aussi essayé de calmer Lacoste. « Calmez-vous, » lui disais-je, « vous pourriez, si vous vouliez, vous entendre avec votre femme. » Et, voulant abonder dans son sens : « Voyez donc moi, » lui disais-je, « ma femme n'est pas commode ; si je n'y mettais un peu du mien, nous serions toujours en guerre, et, depuis treize ans que nous sommes en-
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semble, nous vivons toujours en paix. » A cela, Lacoste répliqua : « C'est bien différent; c'est que ma femme ne m'aime pas; si elle m'aimait, elle m'embrasserait, mais elle ne le veut pas. » Et, se montant la tête de plus en plus, il répétait : « Non, elle ne l'a jamais voulu. » Et, par trois fois, il enfonçait la lame du couteau qu'il avait à la main dans la porte de la maison, de manière à l'entailler profondément. Sa femme passait au même instant, et je ne sais pas si c'est en l'apercevant que sa colère a redoublé ainsi; mais, dans cet instant, il avait un air si furieux, que les deux femmes Font quitté, et je me suis renfermé chez moi, de peur de recevoir un mauvais coup »
Extrait de la déposition de la nommée Autrusson, domestique à Vauchrélien.
La femme Lacoste se voyant, le vendredi qui a précédé la veille du crime, poursuivie par son mari armé d'une trique, s'était réfugiée chez le témoin. Lacoste y vint presque aussitôt, et demanda au témoin s'il avait vu sa femme ; celui-ci lui dit alors : « Mais oui, elle est là votre femme, » et ajouta : « Vous avez le sang bien exalté, mon pauvre Lacoste; si vous vouliez me croire, vous iriez vous mettre au lit, et vous vous feriez saigner demain matin. » — « Je sais bien, » répondit l'inculpé, « que j'ai besoin d'être saigné. En effet, je n'ai encore rien pris aujourd'hui, je pourrais me faire saigner. » — « Eh bien, faites-le donc, ça vous calmera. »
il. 2G
Extrait de la déposition du sieur René Chevrier, charron à Vauchrétien.
« Depuis environ vingt mois que Lacoste était marié, je n'avais jamais rien remarqué de mal en lui, ni ne m'étais aperçu qu'il fit mauvais ménage; seulement il était d'un caractère vif et fantasque. Il nous débitait parfois des contes qui nous faisaient dire de lui : « Cet animal-là est donc fou! » Mais à la fin de la semaine dernière, et particulièrement vendredi, il s'est montré d'une exaltation extraordinaire. Il était chez lui à collationner. Vers une heure de l'après-midi, sa femme était dans son jardin; il est allé pour la faire rentrer. Je ne sais ce qu'il lui a dit ou fait, mais je l'ai entendue pousser un cri perçant; et, comme ils s'étaient déjà disputés le matin, je courus en disant : « Que j'aille, il est dans le cas de la tuer. » Rendu au jardin, je vis la femme assise sous un poirier et pleurant, et Lacoste qui rentrait chez lui en disant : « Il y a longtemps que j'aurais dû lui faire ça; il y a assez longtemps qu'elle me fait porter des cornes. » Je ne pus m'empêcher de lui dire : « Vous devriez avoir grand'honte. Il y a deux jours que vous me disiez que vous aviez une bonne femme, et vous la traitez ainsi! » Et lui s'en allait toujours furieux.
« J'avoue qu'en lui entendant dire qu'il y a longtemps qu'il aurait dû lui faire ça, je compris qu'il voulait dire qu'il y a longtemps qu'il aurait dû la tuer. . . »
Il résulte d'une lettre adressée par le commissaire de police de Brissac à M. le procureur impérial, que les sieurs Hay, coutelier, et Senil-Loiseau (de Brissac),
qui ont rencontré Lacoste à Angers le 24 mai 1860, ont cru remarquer un peu de dérangement chez lui.
D'après des renseignements transmis aux gendarmes de Brissac, et consignés dans leur procès-verbal, Lacoste manifestait depuis quelques jours des symptômesd'aliénation mentale.
Extrait de la déposition du sieur Dénéchau, cultivateur, voisin de Lacoste.
« Lacoste, en revenant d'Angers le 24, raconte qu'étant arrivé à la gare pour se rendre à Nantes, il s'était trouvé très malade, qu'il avait vomi, qu'il avait été pris de vertige et avait fait des scènes de fou, et qu'après avoir pris dans un café deux verres d'eau sucrée, il avait recommencé à vomir; qu'il se croyait empoisonné. »
« A tous ces propos, » ajoute le témoin, « j'ai cru voir qu'il y avait quelque chose de dérangé dans sa tête. Il a fait tout le reste de la soirée des scènes à sa femme, lui reprochant de maltraiter son fils, et tout cela avec une irritation telle que, craignant quelque malheur, nous l'avons invité à se faire saigner bientôt et à prendre un bain de pieds : ce bain de pieds a paru le calmer. Nous sommes restés ainsi à nous occuper de lui depuis minuit jusqu'à trois heures. »
Extrait de la déposition du sieur Cerisier, propriétaire à Vauchrétien.
ce Depuis vingt et quelques mois que Lacoste a con. tracté son second mariage, ils passent pour avoir, lui
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et sa femme, de fréquentes mésintelligences; on les attribue à l'extrême vivacité de son caractère à lui et à l'entêtement de sa femme, et cependant jusqu'à ces derniers temps il n'y avait pas eu d'éclat public. Mais vendredi dernier, vers six heures du matin, j'ai été à même de constater chez lui une exaltation excessive. Je causais à la boutique de l'ouvrier forgeron, presque vis-à-vis de chez Lacoste ; ce dernier causait non loin de là avec un nommé Marquis, domestique, au bois du Ce de Vauchrétien, chez Bourdonnière.
« Dans ma conversation avec le forgeron, dans laquelle il n'était nullement question de Lacoste, je ne sais comment le mot babil a été prononcé; Lacoste s'est figuré, en entendant ce mot, que nous parlions de lui, et est venu à nous tout furieux nous demander des explications : nous lui avons assuré qu'il était tout à fait étranger à notre causerie ; mais il soutenait toujours que nous nous occupions de lui, que nous disions qu'il passait son temps à babiller au lieu de travailler ; et comme nous voulions lui faire entendre raison, sa fureur, qui montait toujours, est arrivée à un tel point que, brandissant le bras et s'adressant à moi, il me disait avec une figure rouge de colère et d'exaltation : « Vous, si je ne craignais pas la justice, je ferais un hachis de vous. »
« Toute la matinée, il n'a fait que rentrer et sortir, proférant des menaces et faisant des gestes qui nous ont fait croire qu'il avait l'esprit dérangé. »
Mais, parmi les dépositions qui témoignent de l'état d'exaltation et de délire de Lacoste au moment du crime, il n'en est pas qui mérite plus d'être prise en considération que celle de M. le docteur Reullié,
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médecin à Erissac; nous la reproduisons textuellement :
« Je ne puis mieux répondre à votre lettre où vous me demandez des renseignements sur l'état mental de Lacoste qu'en vous racontant ce que j'ai vu dans les deux jours qui ont précédé l'assassinat, et en vous faisant part de mes impressions à la suite de l'entretien que j'ai eu avec sa femme d'abord, et ensuite avec lui-même.
« Le vendredi 11 mai, le fils de Lacoste vint me prier d'aller saigner son père le lendemain au matin. Le samedi, à six heures et demie, j'arrivai chez Lacoste, qui était parti pour Angers, me dit sa femme, surprise de me voir, parce que son mari devait me prévenir de son absence en passant à Brissac. Cette femme, en pleurant, me dit que son mari perdait la tête, qu'il croyait que Cerisier voulait l'étrangler; que, dans cette prévision, il avait fermé, la veille, toutes les ouvertures du grenier avec des fagots et de vieux linges, des chiffons; que son mari était jaloux, l'accusant de faire la vie avec M. le curé et son domestique...; prétendant que, le jeudi précédent, elle était allée avec ce dernier dans un bois de la route de
Brissac ; qu'elle rendait son enfant malheureux...
« Surtout, » disait-il, « ne répète à personne ce que je te dis, parce qu'ils me tueraient; et, d'ailleurs, je nierais tout. » Elle me dit que depuis trois semaines elle s'apercevait d'un grand changement chez lui; qu'il était fou et jaloux : c'était sa conviction.
« Comme Lacoste, que je connaissais depuis huit mois, et à qui j'avais donné des soins pour un panaris au doigt, m'avait toujours paru un homme à allures
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excentriques, à idées extrêmes, exagérées en tout, j'adoptai facilement sa manière de voir, et je lui donnai le conseil d'étudier toutes ses actions, de se défier de lui, et surtout de ne pas coucher seule avec lui dans la maison, parce que, » lui disais-je, « s'il doit faire des victimes, vous serez la première. »
« Le soir du même jour, vers six heures, Lacoste, revenant d'Angers, entre comme un furieux que l'on poursuit dans ma maison dont il connaissait les appartements. « Monsieur Reullié, » me dit-il, sans saluer personne, « vous viendrez sans faute me saigner demain matin. » A peine m'a-t-il adressé ces quelques mots, qu'il est parti, marchant à toute vitesse. A moi, comme aux personnes de ma maison, Lacoste parut atteint d'aliénation; il avait toujours employé, en me parlant, des formes plus polies. Je résolus donc de lui pratiquer une forte saignée, persuadé qu'elle lui serait salutaire.
« Le lendemain matin (dimanche), j'arrivai en face de la boutique de Lacoste, dont les contrevents étaient presque entièrement fermés. Au bruit d'une voiture qui s'arrête, il les entrouvre : « Je ne veux pas être saigné; il m'est survenu de l'ouvrage, j'aime mieux contenter mes pratiques, elles pourraient me changer... Allez-vous-en, je vous paierai vos visites; j'en ai bien le moyen... » Et il referme ses contrevents et continue à frapper sur ses souliers avec l'ardeur, l'impétuosité d'un ouvrier qui se trouve accablé de besogne. « Je me suis purgé ce matin, » ajouta-t-il, « par devant et par derrière. Ce n'est pas le sang, c'est la bile qui me tient. Ma femme me fait faire de la bile, et pourtant j'en ai une bonne femme, une femme propre, soigneuse, tra-
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vailleuse; mais elle maltraite mon enfant, elle lui a donné une tape, et elle m'a dit vendredi qu'elle ne
m'aimait plus Vous comprenez que j'ai pris une
femme pour m'aimer. Si elle ne veut pas m'aimer,
c'est qu'elle en aime d'autres Il faut mettre fin à
tout cela... »
« Après tous ces mots lancés avec une volubilité incroyable, je l'abandonnai. Au moment où j'allais remonter dans ma voiture, la femme Lacoste, qui était sur le seuil de la porte, me fit signe d'approcher et me supplia de le faire consentir à se laisser saigner. Lacoste, ayant remarqué que je causais avec sa femme, lança sur nous un regard de tigre : j'ai cru qu'il allait se précipiter sur nous. « Défiez-vous de votre mari, » lui dis -je; « il est fou et il est furieux contre vous, il vous en veut. Si vous couchez seule avec lui dans la maison , il vous tuera. » Le même jour, je rencontrai M. le maire de la commune ; je lui dis que Lacoste
était fou, qu'il tuerait sa femme Mes prévisions
n'étaient que trop justes. A dix heures du soir, il l'assassinait.
« Aidé des renseignements que m'avait donnés sa femme, en présence de l'état de surexcitation dans lequel était Lacoste, je me retirai, persuadé qu'il était fou.
« Du reste, Monsieur, aidé des détails que j'ai l'honneur de vous transmettre, un peu longuement peutêtre, et des observations de médecins spécialistes, je suis persuadé que, dans un temps donné, on verra que Lacoste ne jouissait plus, au moment du crime, de son libre arbitre; qu'il a obéi à une force irrésistible, la folie, dont la cause déterminante a été la jalousie. »
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