EXAMEN DIRECT DE L INCULPE
L'inculpé, dont nous avons fait connaître plus haut l'âge (trente-sept ans), est d'un tempérament nervososanguin, d'une taille moyenne et d'une constitution assez vigoureuse ; sa physionomie est vive, expressive, mobile et intelligente.
En regardant d'abord par le judas de la porte dans sa cellule, nous le vîmes accroupi, la tête baissée, l'air morne et abattu. Le faisant venir ensuite dans la chambre d'instruction, nous le trouvâmes, dans cette entrevue comme dans toutes les autres, excepté la dernière, dans un état d'exaltation extraordinaire se traduisant par une extrême volubilité de paroles, par une tendance continuelle à s'éloigner de la question et à s'égarer dans des digressions interminables, par de fréquents mouvements de sensibilité, sans rapport souvent avec la nature des idées qu'il exprimait. L'attention, d'ailleurs, est difficile à fixer, et la tendance aux digressions est telle, qu'à chaque instant il faut ramener l'inculpé à la question, ce qui ne s'opère pas sans difficulté. Les idées nous ont semblé le plus ordinairement incohérentes, et l'exaltation non exempte de délire.
Pour permettre d'apprécier cet état mental, nous ne croyons mieux faire que de reproduire certaines parties des interrogatoires que nous lui avons fait subir.
Dans le premier de ces interrogatoires, nous adressons à l'inculpé, sur ses nom, prénoms, âge, lieu et date de naissance, et sur ses antécédents, des questions auxquelles il répond de manière à prouver que,
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si ses facultés sont déviées, elles ne sont pas le moins du monde affaiblies.
Dans l'entrevue suivante, après avoir répondu affirmativement à cette première question : « Me reconnaissez-vous ? » et, avant de s'asseoir, l'inculpé dit, avec une extrême volubilité de paroles :
« Messieurs, puisque vous voilà réunis, et pendant que fai la tête à moi, il faut que je vous dise une chose. Je sais que j'ai tué ma femme, et que probablement je serai condamné à mort; mais un cordonnier de plus ou de moins... Ma femme a été coquette; elle était enceinte du fait d'un autre individu avec lequel elle devait se marier. . . »
L'inculpé, partant de là, se livre à des digressions absolument étrangères à Tobjet de son. discours, et au milieu desquelles il s'arrête en disant : « Qu'est-ce donc que je voulais dire? »
D. Vous venez de dire que votre femme était enceinte; en êtes-vous sûre, et sur quoi vous fondezvous pour le penser?
R. Il y a plus de deux mois qu'elle n'avait eu ses règles.
D. Mais ce n'est pas une preuve; il arrive assez souvent que des femmes, sans être enceintes, aient des retards de plus de deux mois.
R. Ma femme, depuis vingt mois, était parfaitement réglée. Puis je vais vous raconter une chose. « C'était un soir, ma femme avait été au mois de Marie. J'étais sorti pour aller faire mes besoins, lorsqu'un homme m'apparut armé d'une trique, à quinze pas de moi; je rentrai alors pour aller chercher un tranchet, et je ressortis, me dirigeant du côté de l'église, à une
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petite portée de fusil, pour la même cause. Cet homme alors disparut, mais son intention était probablement de me tuer. Je crus que c'était un voisin avec lequel j'avais eu une discussion le jour même. Le lendemain matin, inquiet et troublé, je me rendis au presbytère avec une pièce de vingt sous dans ma poche et une paire de souliers dans mon tablier pour ne pas laisser voir que j'allais à confesse. Je ne trouvai que le domestique de M. le curé. Je lui parlai de ce qui m'était arrivé la veille, et vous le croirez si vous le voulez, il s'est mis à pleurer. J'allai ensuite dans l'église trouver M. le curé à qui je me confessai, et auquel j'oïïris après mes vingt sous pour la quête du pape. Il me refusa en disant que j'avais assez donné. » A propos du denier de Saint-Pierre, l'inculpé se livre à une nouvelle digression en disant que ce denier sera peutêtre cause de sa mort, attendu que M. Guy, médecin à Mozé, dix ans auparavant, avait été obligé de quitter Mozé à cause de difficultés avec le curé. Puis il revient à son récit, et dit : « Après m'être confessé, je reviens auprès de ma femme qui ce jour-là m'a fait une vie, en me disant qu'elle ne m'aimait plus. Je me suis alors séparé en descendant le lit de la chambre où plus tard je l'ai tuée, et un instant après le premier conseiller municipal venant à entrer, je me plaignis à lui de ma femme, en lui disant qu'elle était à cinquante lieues et moi à cent quatre-vingts... »
Après avoir demandé à l'inculpé le rapport qui pouvait exister entre le récit qu'il vient de nous faire et l'inconduite de sa femme qu'il semblait vouloir prouver, nous le voyons s'écrier : « Condamnez-moi si vous voulez, mais ma femme voulait me tuer entre
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quatre-z-yeux; elle l'avait dit. Du reste, depuis plus d'un mois elle me faisait la vie, à moi et à mon enfant. »
D. Avez-vous d'autres preuves?
R. Non.
D. Soupçonnez-vous quelqu'un?
R. Oui, c'est le juge de paix de Thouarcé. M. Reullié lui faisait aussi la cour. Du reste, j'en ai eu une première preuve lorsqu'elle s'est trouvé une petite bête (pediculus pubis)) une autre fois je me suis aperçu qu'une bouteille contenant de la liqueur faite par la sœur de ma femme, actuellement à Sainte- Gemmes, qui était chez M. de Beaumont, avait diminué de plus de moitié; évidemment elle l'avait fait boire à ses amants. — A ce propos, l'inculpé parle de trappe par laquelle sa femme devait introduire ses amants, de coffre, de son lit qui est dur, dit-il; puis revenant à l'inconduite dont il accusait sa femme, il dit : « Ce jour-là il s'est fait du mil cuit, et moi je gardais le cheval. M. Reullié était donc le procureur. »
Lui faisant remarquer une contradiction entre le fait pour M. Reullié de faire la cour à sa femme et celui de servir de procureur au juge de paix, il me dit qu'il n'en voulait nullement au juge de paix, non plus qu'à aucun des amants de sa femme; que, s'il avait pris cette dernière en flagrant délit avec quelqu'un, il n'aurait rien fait à ce quelqu'un; qu'il n'en voulait qu'à sa femme.
Ici il interpelle son petit garçon et s'abandonne à une émotion prolongée.
D. Vous n'avez jamais surpris votre femme avec quelqu'un ?
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R. Non. Je l'aurais surprise si j'avais voulu.
D. N'avez-vous pas soupçonné aussi M. le curé?
Au lieu de répondre directement, l'inculpé dit : « Ma femme dit un jour : Je voudrais n'avoir jamais été à confesse à M. le curé. »
Pendant tout cet interrogatoire, Lacoste a été dans un état d'exaltation on ne peut plus évidente et à propos duquel le gardien chef nous a dit que, pendant la nuit du vendredi 1er juin au samedi, et dans la journée du samedi, Lacoste a été très agité, parlant toute la nuit.
Dans les entrevues suivantes, l'exaltation de Lacoste nous a semblé varier; mais les jours même où elle était moindre, il était évident pour nous qu'il eût suffi de la moindre excitation pour l'augmenter.
Dans une de nos entrevues, nous l'invitons à s'expliquer sur le crime et ses circonstances, et il nous reproduit assez exactement, mais non sans que nous soyons à chaque instant obligés de le ramener à la question, le récit qu'il en a fait à M. le juge d'instruction, dans son interrogatoire du 14 mai. Nous relevons cependant ce détail qui ne se trouve pas dans ce dernier interrogatoire. — « Ma femme avait l'habitude de se coucher du côté du mur; ce soir-là elle s'est couchée du côté opposé. J'ai cru qu'elle voulait aller se coucher avec mon ouvrier. »
Dans une autre entrevue, ayant demandé à l'inculpé s'il avait des remords d'avoir tué sa femme, s'il avait horreur de son crime. — « Oui, » dit-il, « mais je crois qu'après m'avoir fait mourir, elle aurait commis le même crime avec un autre. Je ne puis pas m'ôter de l'idée qu'elle m'avait fait prendre quelque chose quand
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je suis allé à Angers. J'allais pour me rendre à Nantes conter tout cela à mes parents. »
D. Qu'est-ce qui vous le donne à penser?
R. Il y a deux ans que je m'étais procuré de la mort-aux-rats. Cette mort-aux-rats était restée dans un coin. Gomme j'avais vomi en arrivant à la gare, que j'étais tombé cinq ou six fois, j'ai cru qu'elle m'en avait fait prendre, et j'ai bu de l'huile; puis, quand je suis revenu, je n'ai plus retrouvé ma mort-aux-rats.
D. Vous avez été consulter un médecin?
R. Ma femme avait été trouver M. Reullié pour venir me saigner. Il devait venir le samedi, il est venu le dimanche. Il ne m'a pas saigné, parce que je m'étais purgé. Je n'ai pas voulu me laisser saigner, parce que j'avais de l'ouvrage à faire.
D. Depuis quelque temps aviez-vous des maux de tête?
R. Non, le sang me tourmentait un peu parce que j'allais être attaqué, et puis ma femme m'avait dit le vendredi : « Je ne t'aime plus. »
A la fin de cette entrevue, nous présentons à l'inculpé le tranchet avec lequel il a tué sa femme ; il le regarde de côté et en se détournant comme pour en fuir la vue, pleure un peu, mais, en somme, ne manifeste pas une très profonde émotion. A ce propos, nous croyons devoir insister sur ce fait qui prouve évidemment que la sensibilité morale comme toutes les autres facultés chez Lacoste est, non seulement exaltée, mais encore déviée : c'est que nous lui avons vu manifester la plus profonde émotion à propos des choses les plus futiles et les plus indifférentes, et n'en manifester aucune à propos des pensées les plus
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propres à en produire, et qu'il nous a semblé dans tous les cas qu'il n'y avait pas de rapport entre le degré de l'émotion et la nature de l'idée qui pouvait la provoquer.
Ayant appris, quelques jours après, que l'inculpé, dans la nuit qui avait suivi notre dernière entrevue, avait été très agité et avait déchiré ses vêtements, nous lui demandons pourquoi?
R. C'est le chagrin.
D. Est-ce le remords ou la crainte de la mort?
R. Non. C'est de ne pas voir mon enfant. Je suis entre les mains de la justice; faites de moi ce que vous voudrez. Si vous avez besoin d'un domestique, je me recommande à vous, je vous serai très soumis, je ferai tout ce que vous voudrez.
D. Pourquoi aviez-vous plus de chagrin ce jour-là?
R. Vous m'aviez fait voir le tranchet et la chemise ensanglantée.
En même temps que le tranchet, nous avions, en effet, montré à l'inculpé la chemise qu'il portait au moment où il a été arrêté. Bien qu'il en eût changé après le crime, sa chemise était tachée de sang; mais cette maculation s'explique, soit parce que l'inculpé avait conservé son gilet de flanelle qui était imprégné de sang et dont les taches s'étaient communiquées à la chemise, soit parce qu'il ne s'était pas lavé les mains. En même temps que de sang, cette chemise était fortement maculée de sueur, ce qui s'explique par l'extrême agitation avec laquelle l'inculpé a couru pendant toute la nuit qui a suivi le crime.
Par des questions appropriées, nous nous sommes assurés que les facultés intellectuelles, et notamment
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la mémoire, ne présentent aucun affaiblissement. L'inculpé a la notion du temps; il connaît la valeur de l'argent. Nous ne trouvons chez lui aucune conception délirante de nature ambitieuse ou religieuse, aucune hallucination des cinq sens, si ce n'est de la vue. L'inculpé nous dit qu'il dort habituellement et que son sommeil est tranquille. Il lui arrive quelquefois cependant de se réveiller en sursaut. Il croit voir des fantômes : « Depuis que j'ai cru qu'on voulait m'attaquer, » dit-il, « j'ai le sang tout troublé. »
Il accuse quelquefois des maux de tête et du bourdonnement dans les oreilles. Le pouls est régulier, mais plein. Les pupilles paraissent être plus que normalement dilatées, mais elles ne sont pas inégales. Il n'a pas de constipation; l'appétit est médiocre; toutes les fonctions s'exécutent normalement.
Outre l'exaltation que nous a toujours paru présenter Lacoste, ce qui nous a le plus frappés chez cet individu, c'est de lui voir si peu le sentiment de sa situation que la crainte du supplice, qui devrait être sa préoccupation principale, le cède ordinairement à d'autres d'une véritable futilité.
Enfin, la situation mentale de l'inculpé était telle que nous venons de l'exposer, lorsque dans notre dernière entrevue nous avons été frappés d'un changement complet dans sa manière d'être. Toute l'exaltation que nous avions jusqu'alors constatée était tombée. L'inculpé nous a paru aussi calme et lucide que possible, et nous avons appris que ce changement, qui datait déjà de plus de quinze jours, avait coïncidé avec des vomissements de sang abondants et répétés trois jours de suite.
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