‹ Des maladies mentales et nerveuses (volume 3)Chapitre 35 sur 46 · APPRÉCIATION MÉDICALE · texte numérisé non relu

APPRÉCIATION MÉDICALE

Il ressort évidemment de l'étude des commémoratifs et de l'examen direct de l'inculpé un premier fait, c'est que, depuis un certain temps déjà, Lacoste était dans un état d'exaltation mentale ; que cette exaltation s'est accrue sensiblement jusqu'au moment où elle Fa conduit à donner la mort à sa femme. Les diverses dépositions que nous avons reproduites, et particulièrement le témoignage de notre confrère M. Reullié, ne laissent à cet égard aucun doute. Pour ce médecin même, disons-le tout de suite, cette exaltation avait tous les caractères d'une véritable aliénation mentale dont la nature dangereuse pour la sûreté des personnes semblait être de toute évidence. Ajoutons qu'elle s'est continuée après le crime, et que nous l'avons constatée dans nos diverses entrevues jusqu'à la dernière.

Ce premier point bien établi, nous devons nous demander si cette exaltation est le résultat d'une passion ou le fait d'une aliénation mentale, les effets de l'une et de l'autre pouvant être identiques, bien que pour l'une et l'autre ils n'entraînent pas l'irresponsabilité, et pour résoudre cette question, nous avons dû étudier les caractères de l'exaltation chez le sieur Lacoste et rechercher si l'excitation des facultés qui la caractérise ne s'accompagnait pas d'une certaine déviation se traduisant par quelque conception délirante.

Or, disons-le tout d'abord, l'exaltation chez Lacoste nous a paru aller jusqu'à l'incohérence dans les idées qui paraît être le propre de l'exaltation chez les aliénés. Ses digressions perpétuelles et sa loquacité inta-

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rissable nous ont paru avoir tous les caractères d'une véritable divagation.

D'un autre côté, on sait que l'exaltation, quand elle est le propre de la passion, est toujours éphémère, tandis qu'ici nous la voyons persister assez longtemps, avec des alternatives d'exacerbation et de rémission. Il est évident aussi que dans la passion l'excitation des facultés n'est pas aussi généralisée qu'elle nous a paru l'être chez Lacoste.

Nous constatons d'abord, chez cet individu, l'existence d'un délire lypémaniaque caractérisé par des conceptions délirantes de persécution. C'est ce qui nous semble résulter évidemment de sa dispute avec son voisin, parce qu'il s'était imaginé que celui-ci venait de parler de lui pour en médire ; du récit qu'il nous a fait lui-même du danger qu'il a cru courir le soir où, étant sorti pour satisfaire un besoin et ayant vu un homme armé d'une trique, qui en voulait probablement, dit-il, à ses jours, il est rentré s'armer d'un tranchet; de l'interprétation qu'il donne au fait de la disparition de la mort-aux-rats remarquée par lui à son retour d'Angers, où il avait éprouvé près de la gare des vomissements et autres symptômes qui lui ont fait croire à un empoisonnement; des précautions qu'il avait prises contre le danger d'une introduction chez lui par la trappe du plafond de sa chambre; de ses déclarations réitérées que, s'il n'avait pas tué sa femme, c'est elle qui l'aurait tué; et, enfin, de la frayeur qu'il a éprouvée vers le milieu de la nuit qui a suivi le crime, à la vue d'un homme qui lui a semblé vêtu de noir, ayant cru qu'il fonçait sur lui, etc., etc.

Nous relevons encore, entre autres preuves d'aber- 11. 27

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ration évidentes chez Lacoste, le fait de soupçonner M. Reullié, par exemple, d'être l'amant de sa femme et de servir en même temps d'entremetteur à M. le juge de paix de Thouarcé; celui d'interpréter tout au point de vue de ses conceptions délirantes; l'inconséquence du fait d'aller, suivant le conseil de son ouvrier, changer de chemise après le crime, avant d'emporter le corps de sa femme, opération qui devait nécessairement avoir pour résultat de le réensanglanter encore ; le fait de se coucher, un instant après le crime, dans le lit de son ouvrier; ses paroxysmes d'agitation pendant quelques-unes de ses nuits à la prison, et notamment dans celle où il a déchiré ses vêtements; ses mouvements de sensibilité sans rapport avec la nature des idées qui assiègent son esprit; le fait de se recommander à nous pour le cas où nous aurions besoin d'un domestique, alors qu'il est sous le coup d'un jugement pouvant entraîner la peine capitale; une absence telle du sentiment de sa situation, que les préoccupations les plus futiles l'emportent ordinairement dans son esprit sur les craintes du supplice qui devraient l'absorber presque exclusivement ; et, enfin, un état légèrement hallucinatoire.

Notons encore l'antécédent sur lequel M. le docteur Serres (de Dax) nous a édifiés d'une manière si probante, de plusieurs accès de délire symptomatique d'une méningite cérébrale à l'âge de douze ans, et ayant nécessité une application de séton à la nuque et des saignées fréquentes de la salvatelle, et le changement si complet qui s'est opéré dans l'état mental de Lacoste depuis les vomissements réitérés et abondants qu'il a présentés il y a un mois à la prison.

CONCLUSIONS

De tout ce qui précède nous croyons pouvoir conclure :

1° Que le nommé Lacoste ne jouissait pas, au moment où il a commis le crime dont il est inculpé, de l'intégrité de ses facultés intellectuelles;

2° Que l'aliénation mentale dont il est atteint, et qui a précédé, déterminé et suivi la perpétration de son crime, était caractérisée par un délire lypémaniaque avec exaltation et irrésistibilité dans les actes ;

3° Que cette aliénation mentale entraînait nécessairement la perte du libre arbitre, et par suite l'irresponsabilité ;

4° Qu'elle n'avait certainement rien de simulé ;

5° Que l'état de calme et de lucidité dans lequel se trouve actuellement l'inculpé ne devant être considéré que comme un intervalle de paroxysmes dont le retour est à peu près inévitable, il y a lieu, en raison du danger qu'ils feraient courir à l'ordre public, et surtout à la sûreté des personnes, d'ordonner la séquestration définitive du sieur Lacoste dans un établissement d'aliénés.

Sainte-Genimes-sur-Loire, 25 juillet 1860.

Daviers, Péon,

E. Billod, rapporteur.

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