II. Des rapports de l'aphasie avec la paralysie générale
Bien qu'elle ne se rattache pas au point spécial que je viens de traiter, je fais suivre cette communication d'une observation recueillie dans mon service.
Tl s'agit d'un cas d'aphasie complète survenue chez un paralysé général et dans lequel l'autopsie a révélé l'existence de la lésion considérée comme productrice de l'aphasie, dans la troisième circonvolution frontale des deux lobes.
L'aphasie, dans l'espèce, paraissant être le résultat d'une progression dans la marche d'un des symptômes propres à la paralysie générale, je veux parler de l'embarras dans la parole dont elle ne serait, en quelque sorte, que le degré extrême, cette observation me semble devoir jeter un certain jour sur la nature de ce symptôme et me paraît, pour ce motif, offrir quelque intérêt.
La donnée qui me semble en ressortir demanderait à être confirmée par des recherches histologiques suivies avec persévérance sur les deuxième et troisième circonvolutions frontales des lobes droit et gauche, dans les cas de paralysie générale où l'embarras dans la parole a été le symptôme prédominant.
Le résultat de ces recherches sera peut-être de démontrer que l'embarras dans la parole des paralysés généraux, est le 1er degré d'une aphasie de nature spéciale, et qu'il a pour point de départ une lésion de la troisième circonvolution droite ou gauche, si ce n'est des deux en même temps, lésion dont l'obser-
vation que nous allons lire nous aurait offert le nec plus idtrâ, autrement dit, l'extrême degré.
— Le nommé B..., ouvrier en bronze, âgé de quarante-huit ans, célibataire, entré à l'asile le 3 septembre 1869 ; tempérament lymphatico-sanguin, forte constitution.
Dans un certificat délivré le 1er septembre de la même année, c'est-à-dire deux jours avant l'entrée du malade, le Dr Bouchereau portait le diagnostic qui suit : « Est atteint de paralysie générale ; affaiblissement des facultés intellectuelles et de la mémoire ; — idées incohérentes de satisfaction ; indifférence sur sa situation ; tremblement de la langue, des mains ; pupille gauche plus large ; hésitation de la parole ; conscience incomplète de ses actes ; ne jouit pas de la plénitude de sa liberté morale. »
Je portai moi-même dans mon certificat immédiat, le diagnostic ci-après : « Est dans un état mental caractérisé par un affaiblissement des facultés intellectuelles, avec expression de consentement en opposition avec la conscience que le malade a de son état, et symptômes physiques très accusés de paralysie générale. »
Parmi ces symptômes physiques, celui qui nous frappa le plus, ce fut l'embarras dans la parole. Cet embarras, toutefois, n'allait pas jusqu'à l'aphasie ; car, interrogé par moi pour répondre à une demande de renseignements qui m'avait été adressée par la Préfecture de police, le malade me fournit des indications assez précises sur ses nom et prénoms, sur le lieu et la date de sa naissance, sur les noms et prénoms de ses père et mère, sur son état civil, sur sa profession.
Pendant près de quatre ans, l'état resta à peu près stationnaire, et le malade put même, pendant tout ce temps, être employé à quelques travaux de terrassement.
Mais, à l'expiration de cette période, l'embarras dans la .parole s'accentua de plus en plus et fut porté jusqu'à l'aphasie la plus complète, sans que cette modification coïncidât avec des attaques ou poussées congestives appréciables, à telles enseignes que le malade put pendant assez longtemps travailler.
Ce n'est qu'à partir du commencement de 187G que la faiblesse musculaire commença à se produire, et elle était, dans les mois qui ont précédé la mort, devenue telle, que la malade dut cesser de travailler. Cette faiblesse coïncidait avec un défaut de coordination dans les mouvements, mais elle n'empêcha pas un seul jour le malade de se lever, de se tenir debout, de marcher même en vacillant un peu, toutefois. Il n'y a donc jamais eu chez lui ni d'hémiplégie, ni de paraplégie, c'est-à-dire de paralysie dans le sens de celle qui est consécutive à l'apoplexie. La physionomie conserva jusqu'à la fin la même expression de contentement, et diverses manifestations donnaient lieu de penser que l'intelligence n'était pas absolument atteinte. Les principales de ces manifestations avaient pour objet l'affirmation mimée de sa force musculaire ; il aimait à montrer ses bras, et sa physionomie exprimait alors un redoublement de satisfaction. L'état général est resté matériellement bon et les fonctions s'accomplirent toutes avec régularité jusqu'à la fin de la vie.
Tel était l'état du malade, lorsque, le 19 janvier der-
nier, il tomba comme atteint de congestion cérébrale. Mais cet accident fut si momentané que B... parvint presque aussitôt à se relever lui-même.
Le 28, l'ictus hémorrhagique le frappa soudain sans prodromes connus, et, deux heures après, le malade mourait sans avoir repris un seul instant connaissance.
L'autopsie, pratiquée par M. Rocher, interne du service, le 29 janvier, a donné les résultats suivants :
A l'ouverture du crâne, un coup de scie donné par mégarde, incise les méninges et on voit aussitôt s'écouler une sérosité sanguinolente dont on peut évaluer la quantité à 150 ou 200 grammes. La calotte crânienne enlevée semble notablement épaissie, surtout dans la partie frontale. La masse encéphalique apparaît alors $ ayant ses lobes frontaux comme affaissés ; la dure-mère est, en effet, extrêmement ridée à ce niveau, et nous croyons déjà à une certaine diminution de volume.
Dure-mère. — Cette membrane est sillonnée de nombreux vaisseaux gorgés de sang et couverte d'arborisations du plus bel aspect; elle est manifestement hypérémiée. Dès qu'on commence à la détacher, on constate, en outre, son épaississement, surtout en arrière de la suture coronale. Elle est adhérente en certains points, tels que vers les lobes occipitaux.
Arachnoïde. — Le feuillet viscéral de l'arachnoïde présente une opacité très visible sur les lobes pariétaux, principalement à gauche ; nous remarquons, à la convexité encéphalique, un épaississement de ce feuillet séreux, occasionné par des exsudats pseudomembraneux infiltrés dans son tissu.
Pie-mère. — L'état congestionnaire de la pie-mère est surtout appréciable ; tous les vaisseaux qui vont de cette méninge dans les anfractuosités des circonvolutions ou pénètrent directement dans la substance grise, sont distendus et font un relief très accusé. Si on la détache, on la trouve épaissie et offrant une coloration rouge que le grattage ne peut effacer.
Avant d'enlever complètement cette méninge, signalons deux caillots situés sur le réseau veineux dont les sépare encore la pie-mère, à peu près en un point correspondant à la suture coronale. Ils partent de la grande scissure inter-hémisphérique pour descendre sur les côtés de l'hémisphère droit et s'écartent à angle aigu, larges tous les deux d'un centimètre environ ; l'antérieur a une longueur de 8 à 9 centimètres ; le postérieur, de 4 ou 5 seulement.
Ils se détachent d'ailleurs fort aisément. Nous n'attachons aucune importance au lieu d'élection de ces caillots ; ils tirent leur origine d'une hémorrhagie sousarachnoïdienne dont nous parlerons tout à l'heure et nous savons déjà que ces hémorrhagies ont une facile diffusion et s'étalent souvent à la surface du cerveau.
Hémorrhagie sous-arac/moïdierme. — Nous enlevons le cerveau et nous trouvons accumulé, principalement à l'étage moyen du crâne, en raison même de sa déclivité, du sang mélangé au liquide encéphalo-rachidien, dont nous évaluons la quantité à une centaine de grammes, une grande partie s' étant écoulée, comme on se le rappelle, à l'ouverture du crâne.
Nous examinons les lobes frontaux : le lobe gauche, à sa partie la plus antérieure, dans une étendue de 2 centimètres, présente une petite quantité de sang
infiltré au milieu des mailles de la pie-mère. Ils ne nous paraissent pas asymétriques ; pourtant, il faut noter leur aplatissement latéral peu marqué, et une diminution de volume assez appréciable et portant sur la totalité.
Contrairement à ce qui arrive d'ordinaire à la suite de la paralysie générale, la pie-mère se détache sans grande difficulté.
Poids. — Nous pesons le cerveau ; selon nos prévisions, il n'atteint pas le poids moyen normal ; il ne pèse que 1,070 grammes.
Pesant ensuite séparément chaque hémisphère, après avoir eu soin de les diviser par une section très exactement médiane et d'expulser les liquides ventriculaires, nous constatons que l'hémisphère gauche pèse 530 grammes, et l'hémisphère droit 540 grammes.
Il y a donc en laveur de ce dernier une différence de 10 grammes.
3e circonvolution frontale. — Passant à l'examen des circonvolutions frontales, nous trouvons, à la partie postérieure et inférieure de la troisième circonvolution gauche, une dépression de la couche corticale ayant une coloration gris foncé. Elle dénote l'existence d'un foyer paraissant de date ancienne, et nous lui trouvons à peu près les dimensions d'une noisette. A ce niveau, la pulpe cérébrale des parois du foyer et des parties voisines est très manifestement ramollie, et le dos du scalpel l'enlève avec la plus légère pression.
Ce foyer intéresse surtout la couche corticale et ne dépasse guère l'épaisseur de la substance grise que de 2 millimètres au plus.
A la partie tout à fait antéro-inférieure de la même
circonvolution, nous remarquons un autre petit foyer de la grosseur d'un petit pois.
Sauf ce petit foyer, qui n'existe pas à droite, nous trouvons, non sans quelque surprise, sur la troisième circonvolution frontale droite, la môme lésion qu'à gauche et d'ailleurs parfaitement symétrique.
Nous avons fait des coupes des autres circonvolutions ; nous avons examiné attentivement l'insula de de Reil : nous n'avons rien trouvé d'anormal. Ces régions, comme d'ailleurs la substance blanche des autres régions, présentaient seulement les traces d'une congestion encéphalique (état criblé de Durand- Fardel).
Si, comme le fait justement observer M. Rocher, l'hypothèse de la suppléance cérébrale trouve plus tard sa confirmation, on ne pourra s'étonner que, dans le cas d'aphasie qui nous occupe, la suppléance n'ait pu s'établir pour le langage, les deux circonvolutions étant symétriquement lésées.