DANS
La détermination de certains types de Folie.
MÉMOIRE LU A LA SOCIÉTÉ MÉDICO-PSYCHOLOGIQUE DANS LA SÉANCE DU 24 FÉVRIER 1879.
Grâce aux travaux de Morel, il est permis aujourd'hui, en présence de certains cas de folie et en dehors de toute notion sur les antécédents des malades, de dire : « Il doit y avoir ou il doit y avoir eu des aliénés dans la famille, » et cette affirmation se vérifie presque toujours. Je dis presque toujours, car il est un certain nombre de cas, très restreint, il est vrai, dans lesquels elle ne se vérifie pas et où la folie revêt tous les caractères de la folie héréditaire sans qu'il y ait d'hérédité, et c'est précisément ce que je me propose d'établir par un choix d'observations, et en faisant appel, sous ce rapport, à l'expérience de mes savants et honorés collègues, pour savoir si, dans le cours de
leur pratique, ils n'en auraient pas recueilli de semblables.
Le nombre des faits que j'ai relevés jusqu'à ce jour et dans lesquels j'ai trouvé réunis les caractères d'une folie héréditaire sans que l'on ait découvert, que je le sache, soit chez les ascendants directs, soit chez les collatéraux, aucun cas d'aliénation mentale ou d'une affection nerveuse ou cérébrale quelconque, n'est pas considérable, puisque, pour un nombre de plus de 15,000 aliénés qui m'ont passé sous les yeux, il ne dépasse pas le nombre 15.
Je me bornerai ici à citer les principaux, mais avant d'entreprendre cette citation, je crois nécessaire d'entrer dans les considérations qui suivent :
Je pose avant tout une réserve, c'est qu'encore que tout me donne lieu de penser que, dans les faits recueillis par moi, il n'y ait pas d'antécédents héréditaires, je n'oserais l'affirmer d'une façon absolue. La recherche de l'hérédité chez certains aliénés est chose trop délicate et trop malaisée pour que l'on puisse se prononcer avec certitude sur l'absence de tels antécédents; elle ne l'est pas moins que celle de la paternité à laquelle elle se rattache, d'ailleurs, assez intimement, dans un certain nombre de cas. Parmi les personnes auxquelles on s'adresse, les unes dissimulent la vérité dans un intérêt qui se conçoit du reste ; les autres sont d'une bonne foi parfaite, lorsqu'elles affirment qu'il n'y a pas eu d'aliéné dans leur famille, méconnaissant dans certains cas de folie partielle compatible avec une intégrité relative de l'intelligence, les caractères d'une folie véritable, alors surtout que cette folie permettait à ceux qui en étaient atteints de vivre
au milieu des leurs et dans la société, et n'avaient pas nécessité le placement dans un établissement spécial.
Il peut arriver aussi que le père légal d'un aliéné ne soit pas le père véritable et que l'antécédent héréditaire existe chez ce dernier, sans qu'on puisse le constater. Ce n'est donc qu'avec toute réserve, que je viens citer des faits qui tendent à prouver qu'on peut observer les caractères de la folie héréditaire, sans qu'il y ait eu d'hérédité. Sous cette réserve, j'estime, pour ce qui me concerne, que de tels faits existent et que rien ne s'oppose à ce qu'ils soient scientifiquement admis.
Je m'empresse de déclarer, tout d'abord, que l'explication que je vais essayer d'en fournir, loin d'infirmer les idées de Morel sur la folie héréditaire, ne peut, au contraire, que les confirmer.
On sait comment ce regretté savant a été conduit à admettre ce type de folie. C'est, on se le rappelle, pour les besoins de sa classification étiologique des maladies mentales.
Après avoir étudié les caractères des folies qui procèdent de l'épilepsie, de l'hystérie, de la paralysie générale et de l'alcoolisme et admis, par suite, des types de folie épileptique, de folie hystérique, de folie paralytique, et de folie alcoolique, il s'est trouvé en présence d'une des causes principales de l'aliénation mentale, je veux parler de l'hérédité, et, encore que cette cause fût plutôt prédisposante qu'efficiente, il a dû, pour établir les caractères de la folie qui en procède et créer par suite le type de la folie héréditaire, étudier l'influence de l'hérédité sur le développement de la folie à un point de vue absolument nouveau,
c'est-à-dire au point de vue des caractères que l'hérédité imprime à la folie qu'elle engendre.
Je n'ai point à juger ici la classification admise par Morel et qui a été très discutée au sein même de cette société.
J'ignore, pour ce qui me concerne, l'avenir que les progrès de la science lui réservent et qui s'affirmeront peut-être un jour par son adoption définitive et à l'exclusion de toute autre classification.
Elle a, en tout état de cause, un mérite à mes yeux, c'est celui d'avoir ouvert à la pathologie mentale un nouvel horizon et éclairé d'un jour nouveau l'étude de l'hérédité dans ses rapports avec la genèse de certains types de folie.
Pour arriver à l'explication scientifique de la donnée que je cherche en ce moment à établir, et qui a pour objet l'existence d'une folie revêtant tous les caractères de la folie héréditaire dans des cas où il n'y a pas d'hérédité constatée, il importe de partir d'un fait : c'est que le premier cas de folie' survenu dans une famille d'où elle s'est transmise héréditairement depuis, a dû être un cas de folie simple rentrant dans les divers groupes admis, c'est-à-dire qu'il n'a pas dû avoir d'emblée les caractères de la folie dite héréditaire et qu'il n'a acquis ces caractères que par suite de sa transmission.
Je ne crois pas qu'à cet égard il puisse y avoir le moindre doute dans l'esprit de personne. D'après cela, la folie héréditaire ne serait autre qu'un type de folie ordinaire qui se serait altéré dans la descendance ; en d'autres termes, elle ne serait que le résultat de la dégénérescence de ce type et les signes de cette
dégénérescence correspondraient aux caractères convenus de la folie dite : héréditaire.
Or, je me demande pourquoi cette altération du type, au lieu de se produire dans la descendance du premier sujet atteint et considéré comme générateur de ce même type, ne se produirait pas dans ce premier sujet, dans ce générateur lui-même , à la faveur de la chronicité, c'est-à-dire de la durée.
Dans cette hypothèse, un sujet atteint d'une folie simple présenterait d'abord les caractères de cette folie et pourrait présenter ensuite ceux dé la folie héréditaire considérés comme signes de la dégénérescence du type.
Bien qu'hypophétique, cette donnée me paraît très admissible et je n'hésite pas, pour ce qui me concerne, à y voir l'explication du fait que j'ai cherché à établir, à savoir l'existence des caractères de la folie héréditaire en dehors de toute hérédité.
Je demande à ouvrir ici une parenthèse pour faire observer que l'hérédité de la folie présente cette particularité bizarre et contraire aux lois de l'hérédité, en général, que le premier sujet atteint et considéré comme le procréateur du type, transmet le plus ordinairement des caractères qu'il n'avait pas, sauf dans les cas qui nous occupent ici et dans lesquels le type s'est altéré dans sa personne et où la folie s'est faite, si l'on peut ainsi dire, héréditaire avant la transmission.
L'hérédité, en effet, a été définie : « la faculté de reproduire dans ses descendants, outre les caractères spécifiques, un grand nombre de particularités individuelles. » On a, par suite, appelé héréditaires les
caractères qui se sont reproduits identiquement dans deux ou plusieurs générations successives.
On semble affirmer par ces définitions que tous les caractères par lesquels l'enfant diffère de ses procréateurs, n'ont pas leur origine dans l'organisme de ces derniers et ne sont dans aucun cas hérités.
Il résulte encore de ces mêmes définitions, qu'on n'hériterait que les ressemblances.
L'hérédité de la folie fait donc, on le voit, exception à la règle, puisque le premier sujet, au lieu de transmettre à sa descendance les caractères de la folie simple dont il était atteint, c'est-à-dire des ressemblances, lui transmet les caractères d'une folie différente, c'est-à-dire : des dissemblances.
Les caractères de la folie héréditaire ne sont, en effet, que l'expression d'une différence avec le type primitif.
Pour compléter l'exposé de l'opinion que je viens de développer, je suppose le premier cas de folie survenu dans une lignée ; ce cas de folie ne pouvait avoir les caractères de la folie héréditaire, puisqu'il n'avait pas encore été transmis. D'un autre côté, les caractères de la folie présentés par les descendants ne leur ont pas été transmis, puisque le premier sujet atteint, c'est-à-dire le générateur, ne les présentait pas ; ils se sont donc produits dans la descendance même. Or, pourquoi, je le répète, ne se produiraient-ils pas dans certains cas chez le générateur lui-même, à la faveur de la chronicité ?
En émettant cette donnée, je ne demande pas qu'on me croie sur parole ; je n'ai d'autre but que de pro-
voquer des recherches et d'appeler la lumière sur un point qui me semble offrir un certain intérêt.
L'ensemble du travail que j'ai l'honneur de vous communiquer n'est, à proprement parler, qu'un chapitre d'une étude qui me paraît assez importante : c'est celle de la chronicité au point de vue des modifications qu'elle imprime aux divers types de l'aliénation mentale.
En parlant de la chronicité, je fais abstraction d'une de ses formes principales : je veux parler de la démence, cette phase de terminaison de l'aliénation mentale, phase dans laquelle l'affaiblissement ou, pour mieux dire, la diminution de l'intelligence s'ajoute ou succède à sa perversion, laquelle forme la caractéristique du délire et par suite de l'aliénation mentale proprement dite.
Pour compléter l'étude du point de science que je viens d'examiner, il me resterait à établir la proposition inverse, à savoir : qu'à rencontre des cas dans lesquels on rencontre tous les caractères de la folie héréditaire sans qu'il y ait d'hérédité, il en est dans lesquels il y a hérédité sans que l'on y trouve les caractères de la folie héréditaire.
J'espère plus tard, si la rapidité avec laquelle le temps s'écoule me le permet, envisager ce côté de la question et citer quelques exemples de folie simple et notamment d'excitation maniaque survenant chez des sujets entachés d'hérédité.
Je tiens seulement à faire ressortir dès à présent la différence fondamentale qui existe entre les deux ordres de faits.
Dans ceux où il y a hérédité sans que la folie héritée ait les caractères de la folie héréditaire, le premier sujet atteint et dont la folie ne peut être qu'une folie simple, puisqu'elle n'a pas encore été transmise, transmet à sa descendance un type de folie autre que celui dont il est atteint lui-même et qui a dû s'altérer par le fait seul de sa transmission.
Dans ceux, au contraire, où il y a hérédité sans que la folie héritée présente les caractères de la folie héréditaire, il est permis de prétendre que la folie, en se transmettant, n'a subi aucune altération.
Dans le premier cas, la folie transmise héréditairement représente un type altéré et dans le deuxième un type resté pur, si je puis m'exprimer ainsi, ou tout au moins exempt de toute altération. Mais je m'empresse d'ajouter que si, dans ce dernier cas, le type de la folie ne s'est pas altéré dans la descendance, il offre plus de chance de s'y altérer par le fait de la chronicité, c'est-à-dire de la durée, que dans les cas où les sujets sont indemnes de tout antécédent héréditaire. C'est ce qui fait qu'étant donnés deux cas d'excitation maniaque simple, survenant, l'un chez un individu comptant des aliénés dans son ascendance, et l'autre chez un sujet qui n'en compte pas, on peut voir au bout d'un certain laps de temps chez le premier, l'affection passer à l'état chronique et présenter concurremment des caractères nouveaux dans lesquels il est permis de voir l'indice d'une altération du type ; tandis que, chez l'autre, l'affection marche à une guérison. Mais, jusqu'au moment où l'un guérit et où l'autre devient chronique, les caractères de la folie de l'un et de l'autre sont absolument identiques.
Je me crois en mesure de citer des faits qui confirment ces diverses données et je ne pense pas trop m'avancer en disant que l'expérience de tous les aliénistes doit leur en fournir d'analogues.
Ceci posé, je passe à la relation de faits qui m'ont semblé propres à établir la première de ces deux propositions.
Le premier de ces faits a été mis sous les yeux de notre savant collègue Jules Falret, pendant une visite qu'il m'a faite à l'asile Sainte-Gemmes, il y a tantôt quinze ans. Il est relatif à un prêtre du diocèse d'Angers, affecté depuis plus de vingt ans d'un délire partiel systématisé, avec prédominance de l'idée que le comte de Chambord était depuis longtemps sur le trône de France.
Il opposait à tous les faits politiques contemporains et contraires à cette idée, les dénégations les plus formelles et ne voyait même dans les allégations qui en étaient faites devant lui, que les indices d'un parti pris de le mystifier à tout moment. Il avait, d'ailleurs, la conscience de son état maladif et présentait des alternatives fréquentes d'excitation légère et de dépression.
La phase de dépression coïncidait avec des préoccupations hypocondriaques telles, que le malade se croyait alors sur le point -de mourir. Il lui arriva même une fois, sous l'empire de ces préoccupations, de sortir de sa chambre au milieu de la nuit, de se rendre chez l'aumônier et de frapper à coups redoublés à sa porte, pour le prier de lui administrer séance tenante l'extrême-onction.
Il présentait, en outre, dans cette même phase, une lésion de la volonté s'affirmant quelquefois par
une impossibilité absolue de vouloir les actes les plus faciles à exécuter.
On observait, par contre, dans la phase d'excitation, de l' irr ésistibilité dans les actes. La lucidité était, d'ailleurs, complète et, lorsque je quittai l'asile Sainte- Gemmes, je n'avais encore constaté chez le malade aucun affaiblissement de l'intelligence.
L'ensemble de l'état mental éveillait immédiatement l'idée d'une folie héréditaire et cette idée reposait essentiellement sur cette impression que l'on éprouve en présence de tout cas de cette espèce de folie et qui forme, pour ainsi dire, un critérium du diagnostic, à savoir : que l'état mental de l'aliéné héréditaire lui constitue une manière d'être tellement spéciale, tellement intime, tellement incarnée, si je puis ainsi dire, dans là personne, qu'on ne peut se représenter cette personne comme ayant jamais été autre qu'on ne la voit.
Cette impression fut celle de M. Jules Falret qui me la communiqua et qui fut fort étonné d'apprendre qu'il n'y avait pas chez le malade ombre d'hérédité ; je crois même me rappeler qu'il émit quelques doutes à cet égard.
Or, je me suis informé d'une manière spéciale auprès de l'évêché d'Angers, ainsi que de personnes non parentes qui ont connu la famille de l'abbé X... et qui m'ont affirmé qu'aucun membre de cette famille n'avait été aliéné, épileptique ou apoplectique. Le seul fait qu'on ait relevé, mais il ne me paraît avoir, dans l'espèce, qu'une médiocre importance, c'est que le père s'enivrait parfois, sans que cela l'ait jamais conduit à un état d'aliénation mentale
qui ait pu constituer le point de départ d'une filiation pathologique héréditaire.
Je note qu'au début l'aftection mentale du malade avait eu les caractères de l'excitation maniaque et qu'elle n'a pris ceux de la folie héréditaire qu'à la longue et après une période de deux années.
Un deuxième fait a été observé par moi dans le même établissement, mais bien que j'aie tout lieu de croire qu'il n'y a eu, chez le sujet de cette observation, aucun antécédent héréditaire, je crois devoir exprimer à cet égard une certaine réserve que je fonde sur la date du début de l'aliénation mentale, date tellement ancienne que le contrôle par les contemporains, des quelques renseignements obtenus, est à peu près impossible.
Toutefois, il résulte des renseignements recueillis auprès de quelques vieux magistrats qui ont connu le malade, qu'on n'avait jamais entendu dire qu'il y ait eu un seul aliéné dans sa famille.
Ceci posé, il me reste à présenter l'histoire de son affection, dans laquelle il me semble impossible de méconnaître les caractères d'une folie héréditaire ; mais cette observation ayant été déjà publiée par moi dans une note sur les lésions de l'association des idées, je ne puis qu'y renvoyer (tome Ier, pages 378 et suivantes).
Trois autres faits ont été observés par moi à l'asile de Vaucluse.
Le premier se rapporte à un ancien clerc d'huissier dont l'état mental avait, tout d'abord, été caractérisé par un délire partiel avec prédominance d'idées de
persécution, hallucinations de l'ouïe et interprétations délirantes.
Cet état se modifia plusieurs mois après dans le sens des caractères de la folie héréditaire. Nous avons assisté à cette évolution qui ne nous a laissé aucun doute à l'endroit de ces caractères.
Le malade était impulsif. Les voix qu'il entendait lui disaient qu'il existait dans l'établissement, du côté de la chapelle, un observatoire de dames qui se mettaient en communication avec lui et agissaient même sur ses sens. Le délire prit ensuite un caractère mystique, religieux. Le malade se mit alors à écrire, chaque jour, nombre de pages empreintes de ce délire, et où l'expression de ces conceptions délirantes prenait le plus ordinairement le caractère de sentences. Entre beaucoup d'autres, je choisis comme type de ce genre d'élucubration quelques fragments d'une longue épître adressée par le malade au Père Félix.
« Révérend Père,
« Les siècles de l'Ère chrétienne dominent l'âge terrestre. La parole divine du Christ, rédempteur des hommes, passa sur l'âge du monde et unit les préceptes divins du paradis terrestre, du sacrifice d'Abel, de la prière visionnaire, du sacrifice des patriarches et de la loi de Moïse à l'harmonie sainte, au saint sacrifice de la messe, à l'harmonie céleste sous l'aurore du catholicisme.
« L'alliance céleste est l'héritage céleste, le don du Seigneur.
« La manne de l'immortalité est l'esprit de vie
qui élève la vie terrestre vers le degré de la beauté. « La profondeur sacrée est sainte, céleste et radieuse. Elle s'épanouit en suivant la profondeur de l'âme et s'étend dans la pensée qui s'appesantit sous les reflets de la beauté.
« Elle passe unie à l'alliance céleste et donne aux hommes le rayon de la beauté, la lumière de la vie, la manne de l'Immortalité.
« L'âme contient l'infini. La pensée qui vient de l'âme possède l'alliance terrestre et ne peut dévoiler l'épanouissement radieux sous le voile terrestre.
« L'homme s'arrête sur le champ humain qui recèle les ténèbres ; la pensée suit la profondeur sacrée dans la vallée lumineuse.
« Le sacrifice offert à Dieu dans l'harmonie sainte, vivifiera la prière de l'âme, l'union de la vie terrestre à la vie céleste, et élèvera l'aurore de la pensée vers les deux.
« L'Église guidera les nations sur le chemin de la vie et dévoilera l'aurore radieuse.
« L'aurore de la vérité sainte se lève dans la cité sainte et étend ses rayons vers la lumière de l'âme qui meurt sous l'obscurité funèbre.
« Le flambeau divin vivifie la lumière et ouvre à l'âme le chemin céleste qui conduit vers l'éternité.
« Le Christ au milieu des apôtres et du peuple juif, appelle les hommes sur la voie sacrée : la sanctification fait naître la sainteté.
« Le Christ a réuni ses apôtres sous l'aurore de la prière. Le jour solennel apparaît dans la lumière sainte, et la lumière céleste éclaire, guide et vivifie la loi de Moïse.
« Le divin Maître consacre et bénit le pain de vie. L'harmonie céleste éclaire, guide et vivifie l'harmonie céleste.
« La source de vie donne aux anges la manne de l'immortalité ; l'animation vivifie le rayon immortel de la vie céleste.
« La vie de l'homme s'épanouit sur la terre fertile ; la parole divine, le pain de vie, la manne céleste nourrissent l'âme et déposent dans la vie de l'homme le rayon de l'immortalité qui conduit vers la gloire éternelle.
« L'alliance sainte unit la vie terrestre à la vie sainte. »
Il me semble difficile de méconnaître dans cet état mental les caractères de la folie héréditaire ; mais le malade ayant nié formellement qu'il y ait jamais eu des aliénés dans sa lignée, j'ai cru devoir me renseigner auprès du curé du village où il est né et où demeure sa famille, tout en lui fournissant le bulletin médical qu'il me demandait au nom de cette dernière. Je ne puis que reproduire ici la réponse de cet ecclésiastique :
« Ier avril 1874.
(( Monsieur le Docteur,
« Veuillez nous excuser si nous avons attendu si longtemps avant de vous remercier de la bienveillante lettre que vous avez daigné nous adresser au sujet de M. Claude X...
il 6
(( Son frère Louis a pris des renseignements auprès de ses parents et de ses connaissances, comme vous le lui aviez conseillé, et a cherché à découvrir s'il existait ou s'il avait existé autrefois quelque membre de sa famille atteint d'aliénation mentale comme son malheureux frère.
« Toutes ses recherches ont abouti à lui faire constater que jamais dans sa famille, ni ascendant, ni collatéral n'avait été atteint de cette cruelle infirmité.
« Il me prie donc de vous transmettre ce renseignement afin que vous puissiez l'utiliser pour le traitement de son pauvre frère. -Seulement, il tient à vous avertir que son frère avait une passion très prononcée pour l'étude, qu'il y apportait une application quelquefois exagérée, et que cette application a peut-être contribué pour une grande part à l'état déplorable où M. Claude X... se trouve.
« Signé : X... »
Les caractères de la folie héréditaire ne sont pas moins évidents chez un autre malade de mon service, entré le 21 novembre 1874 et transféré depuis à Froid- Mont (Belgique), pour cause de rapatriement.
Cet individu, qui a été traité déjà dans plusieurs asiles et notamment dans celui de Marseille et dont l'affection mentale est très ancienne, réalise le type du valet de chambre de haute maison. Il paraît être travaillé depuis longtemps d'un besoin irrésistible de changement. Il ne pouvait, me dit une de ses sœurs, rester nulle part. Il n'était pas plus tôt dans un lieu
qu'il éprouvait le besoin d'en sortir; mais cette disposition impulsive ne s'est révélée qu'à la suite d'un premier accès de folie simple.
Après avoir été attaché au service du Khédive dans le cours du voyage que celui-ci a entrepris, il y a plusieurs années, en France, en Angleterre, en Italie ; il entra, après l'avoir quitté, au cercle de la Méditerranée, à Nice. C'est là que l'aliénation mentale dut commencer à prendre les caractères de la folie héréditaire. Ils avaient d'abord consisté, paraît-il, dans un simple délire de persécutions avec hallucinations de l'ouïe, troubles de la sensibilité générale et interprétations délirantes.
Au bout d'un an environ, le délire se systématisa et le malade prétendit alors que les membres du cercle avaient organisé contre lui un système de persécutions par des fuites qui lui traversaient le corps, donnant passage à un fluide qui dans le trajet lui causait de vives souffrances. On agissait ainsi sur lui, sur ses nerfs, sur sa poitrine, quelle que fût la distance, et on le forçait souvent à agir malgré lui.
Or, il résulte des renseignements que j'ai recueillis, en les puisant à une source que je crois sûre, qu'il n'y a jamais eu d'aliénés dans la famille du malade.
Le père est mort à soixante-treize ans d'un catarrhe pulmonaire. Il était parfaitement sain d'esprit. La mère a soixante-deux ans et vit encore ; son intelligence est des plus normales.
Le malade a deux sœurs qui ne présentent absolument rien de particulier sous le rapport intellectuel, et dont une que j'ai vue, m'a paru remarquablement intelligente.
Le grand-père paternel est mort à quatre-vingttreize ans.
Le grand-père maternel est mort également très âgé.
La grand'mère maternelle est morte des suites d'un ulcère variqueux.
Us étaient tous sains d'esprit.
Les oncles et tantes des deux branches n'étaient pas moins indemnes de toute altération de l'intelligence et de toute névrose.
Je puis citer encore un malade que j'ai eu pendant quelque temps comme pensionnaire dans un des asiles que j'ai dirigés et qui n'en est sorti qu'après avoir surpris ma religion et en poussant la simulation jusqu'à renier ses conceptions délirantes, en les qualifiant de complètement absurdes.
L'aveu de la simulation et la preuve qu'il n'avait abandonné aucune de ses conceptions délirantes, résultent d'une lettre qu'il m'a écrite peu de jours après sa sortie et qui porte l'empreinte évidente du délire, ainsi qu'on peut en juger :
« Paris, 14
« Mon cher Monsieur,
« Me voici libéré de mes ennuis et je viens vous en informer pour votre propre tranquillité.
« Vous vous souvenez de mes ouvertures, lors des premiers instants de mon séjour dans la maison que vous dirigez
Vous comprenez bien
ce que je veux dire, n'est-ce pas ? ? ?
« Depuis mon départ de (je n'ai plus à vous
remercier de la manière aimable et délicate et toute
gratuite dont vous m'avez traité
Vous comprenez
encore, n'est-il pas vrai???) Depuis donc mon départ de votre maison, je n'ai pas cessé de travailler à l'accomplissement de mon œuvre. — Je l'accomplis depuis le 1er de ce mois-ci.
« Je vous demande pardon de vous avoir menti dans la lettre au crayon que je vous écrivis le lendemain
ou le lendemain de mon escapade à — Je devais
le faire pour avancer ma sortie — j'avais terminé les observations et les études que j'étais allé faire au milieu de vos pauvres malades. — C'est je crois la première fois que j'ai menti — je me suis pardonné à moi-même mon mensonge à cause du motif qui me le faisait faire.
« Cependant, en prenant les mots de ma lettre dans leur sens réel — je n'ai point menti — puisque tout ce qu'alors les hommes croyaient être un effet de l'illusion, est devenu pour eux et pour vous-même une vérité — et notez bien, une vérité toute matérielle.
« Donc, bien cher Monsieur Billod — je viens vous donner une preuve de ma sympathique affection ; faites-moi l'amitié de l'accepter comme je vous la donne, et veuillez garder, ainsi que je le fais moimême, bon souvenir de nos relations.
(( Formule de guérison pour toutes les maladies mentales.
« Maladies mentales
« Maladies mentales
« Maladies mentales
« Maladies mentales
« Donc maladies mentales
« Formule de guérison de maladies organiques.
« (Je viens de me tromper ; la formule précédente est celle des maladies organiques. Voici sur l'autre page celle des maladies mentales. . . . Aca.\
« Formule des maladies mentales.
« Maladies mentales « Maladies mentales
« Formule de guérison de ces maladies mentales.
« Volonté. « Électricité (( Électricité « Volonté .
« Vous comprenez bien n'est-ce pas.
(( Maintenant je vous prie de m'excuser si je vous laisse si promptement. J'ai encore fort à faire aujourd'hui, et je me dois à tous ceux qui m'attendent.
« Faites-moi l'amitié de me répondre, et recevez, je vous prie, l'assurance nouvelle de mes meilleurs et respectueux sentiments.
« Votre obligé. »
Les caractères de l'état mental de M étant ceux
de la folie héréditaire, j'avais bien conçu quelques doutes à l'endroit de la réalité de la guérison ; mais, en l'absence de toute conception délirante et à raison du jugement porté par le malade lui-même sur son état antérieur, je ne pouvais hésiter à provoquer sa sortie.
Pour faire apprécier les caractères de la folie dont M était atteint, je crois devoir reproduire ici l'observation que j'ai libellée pendant le séjour du malade dans l'établissement.