‹ Des maladies mentales et nerveuses (volume 3)Chapitre 9 sur 46 · X.... est entré à l'asile de le , en vertu d'un · texte numérisé non relu

X.... est entré à l'asile de le , en vertu d'un

arrêté préfectoral rendu d'après une lettre en date

du , par laquelle M. le Ministre de l'intérieur

venait d'autoriser le rapatriement en France du dénommé frappé d'aliénation mentale à où il résidait momentanément.

X.... est d'un tempérament nerveux imprimant son cachet à la physionomie qui est ouverte, expressive et empreinte de bienveillance ; la constitution est vigoureuse.

Depuis le jour de son entrée, c'est-à-dire depuis le 23 août jusqu'au 31, ce malade n'avait manifesté aucun signe d'aliénation mentale; sa conversation

avait paru porter le caractère de la plus parfaite lucidité, lorsque m'ayant témoigné le désir d'avoir un entretien particulier avec moi, il m'exprima un ensemble de conceptions délirantes constituant un type remarquable de folie systématisée et que je reproduis ci-après :

« Ce que je vais vous dire, dit-il en commençant, va vous étonner beaucoup et vous êtes le seul à qui j'en fasse la confidence pleine et entière. Je commence par vous déclarer que je n'ai jamais menti. Si extraordinaires que soient les choses que je vais vous exposer, elles ne sont que l'expression de la plus rigoureuse vérité.

« Tout d'abord, monsieur, je vous ferai observer que je suis venu ici volontairement et dans un but que je vais vous faire connaître. Vous comprenez que, s'il n'était pas entré dans mes vues de venir dans cette maison, ce n'est pas ma sœur, c'est encore moins M... qui m'y aurait amené de force.

« J'ai voulu faire profiter ce pays, à l'exclusion de tout autre, du résultat des découvertes extraordinaires que j'ai faites dans le domaine de la science, de la médecine et de la philosophie. Je vous prie de me pardonner, monsieur, mon immodestie (sic)] mais je suis savant, très savant, et vous allez en juger. Mais, avant de vous présenter l'exposé de mon système, je dois vous faire connaître, en quelques mots, les diverses particularités de mon organisation.

« Jusqu'à douze ans ma santé a été assez chétive ; j'ai eu à cet âge une maladie de poitrine d'une gravité extrême qui a mis mes jours en péril et qui a nécessité l'application sur mon corps de brûlures dont

je conserve encore l'empreinte. A la suite de cette maladie, ma santé est devenue parfaite et mon intelligence a pris des développements que je crois pouvoir qualifier d'extraordinaires, en vous demandant encore pardon de parler ainsi de moi, mais je m'adresse à un médecin, à un confident intime.

« J'ai pris depuis cette époque l'habitude de réfléchir profondément ; et, pour ce qui est, par exemple, de la botanique, j'ai été frappé, tout d'abord, de tout ce qu'avaient de compliqué les systèmes de Linnée, de Jussieu... Je me suis dit alors : la nature a dû procéder avec plus de simplicité, et, en approfondissant cette donnée, j'ai été conduit à diviser les plantes en deux catégories, les unes à fleurs jaunes et les autres à fleurs de toute autre couleur. J'ai découvert que, lorsqu'on coupait les plantes à fleurs jaunes à une certaine hauteur au-dessus de leur sortie de terre, elles exprimaient un suc ; en faisant distiller ces plantes et ces sucs dans un système d'alambics et de cornues (dont le malade donne la description), on obtient une liqueur d'un jaune d'ambre qui a la propriété de guérir toutes les maladies. Par contre, les autres plantes contiennent un suc qui, distillé de la même façon que celui des plantes jaunes, constitue le poison le plus mortel pour les animaux comme pour les végétaux. Quand la liqueur des plantes jaunes a séjourné pendant quelque temps dans le vase, on trouve dans le fond un petit corps transparent que j'appelle cristallin.

« Or, voici ce qui m'est arrivé à propos de ce cristallin à Lisbonne. Pendant mon séjour dans cette ville, voulant expérimenter la substance dont il s'agit,

je m'arrangeai, bien que je ne fusse nullement aliéné, de manière à me faire conduire dans l'établissement de cette ville. J'y étais depuis un certain temps, lorsqu'un malade se plaignit à moi, après l'avulsion d'une dent, de souffrir atrocement dans l'alvéole de cette dent. Je lui dis : Voulez-vous que je vous guérisse ? — Volontiers, me dit-il, et alors je pris un peu du cristallin dont j'ai parlé plus haut et que j'avais préparé moi-même, grâce à l'obligeance du pharmacien de l'établissement, et je l'appliquai sur le siège du mal.

« Le lendemain je vis le patient accourir et me dire en portugais que mon remède lui avait fait un bien extraordinaire, qu'il ne souffrait plus. Examinant alors l'alvéole malade, je constatai que, non seulement la plaie était cicatrisée, mais encore qu'il venait de paraître au fond de l'alvéole le noyau d'une dent nouvelle. Cette dent se développa de plus en plus et, lorsque je sortis de l'asile de Lisbonne, son développement était parfait. Je n'ai plus de dents et j'aurais pu m'en pourvoir à l'aide de ce moyen ; mais j'ai voulu attendre une occasion favorable, pour faire constater l'expérience. Je me suis dit alors : quand je serai rentré en France, je m'arrangerai de manière à rentrer à l'asile de , je m'adresserai au directeur de

l'établissement que je sais être médecin, et, confiant à sa loyauté, je lui exposerai mon système en lui proposant de s'associer à moi dans le but de l'appliquer à la guérison de toutes les maladies et d'abord de celle qui afflige les nombreux malades confiés à ses soins. N'ayez pas d'inquiétude, me dit-il à cette occasion, pour votre avenir. Lorsque vos malades seront guéris,

vous serez largement indemnisé par une position splendide et par les bénéfices que vous réaliserez, de la perte de votre position actuelle.

« Je passe maintenant, me dit-il, à un autre système. Vous savez, monsieur, que les anciens admettaient quatre éléments : l'eau, la terre, l'air et le feu.

« J'ai reconnu que c'était une erreur, qu'il y en avait cinq. Le cinquième élément, c'est l'électricité. L'électricité résume toutes les forces de la nature. On a cru pendant longtemps que le mouvement existait, il n'existe pas ; ce qui existe, c'est l'attraction.

« Le feu, dit-il, est un dissolvant général. Par la combustion de tous les corps qui se trouvent au centre de la terre, il se produit une expansion de tous ces corps vers la circonférence du globe; On a cru pendant très longtemps aussi que le feu purifiait : c'est une erreur. Le feu divise, mais il ne purifie pas, c'est Feau qui purifie, l'eau distillée par mon procédé surtout. L'eau distillée que les anciens appelaient l'eau lustrale, a la propriété de guérir les plaies scrofuleuses et autres de la plus mauvaise nature, sans laisser aucune apparence de cicatrice. Son emploi doit être combiné avec celui du miel de la fleur jaune.

« L'électricité se résume dans l'attraction et on a ignoré longtemps que le nombre cabalistique était cinq.

« L'électricité étant le cinquième élément, c'est moi qui l'ai découvert.

« Toutes les sciences, me dit-il encore, n'ont un caractère absolu que depuis que je les explique.

« Je sais tout, j'ai une mémoire à nulle autre

pareille ; j'ai aussi une volonté à nulle autre pareille et mon libre arbitre me le dit. J'ai également beaucoup de cœur, et je dois appliquer l'usage de ces facultés extraordinaires au soulagement et au bien de l'humanité.

« A mon retour de j'avais entrepris d'écrire

l'exposé de toutes mes idées ; j'avais écrit environ la matière de trois volumes, lorsqu'un jour je réfléchis que c'était anticiper sur le moment où, ainsi que j'en avais pris l'engagement vis-à-vis de moi-même, comme

vis-à-vis de l'empereur, je devais venir en et à

l'asile pour divulguer mon secret. »

Le malade me promit à cette occasion, tout en me priant de le laisser libre de choisir le moment opportun, de produire les faits les plus propres à me convaincre de la réalité du magnétisme. Il rattache au magnétisme les pressentiments et leur réalisation, et il me cite trois faits qui témoignent évidemment, selon lui, de l'exactitude de cette donnée.

« J'avais, dit-il d'abord, une sœur remarquable par sa beauté et son esprit.

« En voyageant dans les Antilles, et venant de faire le quart, au moment où je me disposais à me coucher, je vis l'image de ma sœur et je l'entendis m'adresser quelques paroles que je n'ai pas besoin de reproduire. Ayant pris note exactement du jour, de l'heure et même de la minute où je vis cette apparition, j'appris à mon retour de ma mère que la mort de ma sœur avait eu lieu au même moment. Quelques instants auparavant une des dernières pensées de la mourante m'était adressée.

« Plus tard, à l'époque de la guerre de Crimée, un

de mes frères, capitaine de zouaves plein de bravoure et ne sortant jamais d'une affaire sans y être blessé, le fut assez dangereusement à Tratkir, pour mourir à l'hôpital de Constantinople. Or, à l'époque de sa mort, un autre de mes frères me fit connaître qu'il avait vu dans un moment qui coïncida avec la mort du capitaine, l'image de celui-ci avec les altérations produites par la maladie dont il est mort. »

Ramenant tout au magnétisme, le malade me dit encore que, quand une pensée naît dans l'esprit, elle y est amenée par l'attraction magnétique. Il me dit aussi : « Croyez-vous au magnétisme ? — Non, lui répondis-je. — Pourquoi? me dit-il. — Parce que, lui dis-je, parmi les faits dont on a voulu me rendre témoin pour me convaincre, aucun ne m'a paru avoir le caractère de la certitude scientifique. »

« Que faudrait-il pour vous convaincre? me dit-ïl. Je vais à l'instant même vous produire un effet de seconde vue qui ne vous laissera aucun doute à cet égard. Donnez-moi votre main. » La lui ayant donnée, il la prit dans sa main droite, la serra modérément en fermant les yeux et en contractant son visage comme pour faire un effort intérieur de volonté. — « Que voyez-vous, dit-il? — Rien, lui répondis-je. — C'est que, dit-il, vous êtes ému et votre émotion paralyse l'effet du fluide ; mais lorsque vous serez plus calme, je reprendrai l'expérience de façon à vous convaincre de la façon la plus péremptoire. Il se peut, il est probable même que, parmi les faits de magnétisme il y en ait beaucoup de controuvés et d'imaginés par le charlatanisme ; mais il est impossible de supposer que tous ceux qui croient au magnétisme, soient

des compères ou des imbéciles. Il doit y avoir nécessairement quelque chose de vrai. Il en est probablement du magnétisme comme de l'électricité. Par exemple, si l'on avait dit, il y a soixante ans, que par l'électricité on arriverait à transmettre la pensée instantanément, à travers les plus grandes distances, on eût certainement été traité de visionnaire. Eh bien! il en sera probablement ainsi du magnétisme animal, lorsque tout ce qu'il y a d'obscur dans ses données, sera éclairci. Pour moi, la lumière est faite, je sais ce que c'est que le magnétisme. »

Que si les idées vaniteuses qui se font jour incessamment dans les paroles de M. X... faisaient naître l'idée d'une folie paralytique, je répondrais qu'à moi aussi cette pensée est venue ; mais, qu'en présence d'un délire aussi systématisé et en l'absence complète de tout symptôme physique de paralysie générale, j'ai dû la rejeter, et en apprenant aujourd'hui, après plus de douze ans, que M. X... est encore vivant et indemne de l'entité morbide dont il s'agit, je ne puis que me confirmer dans l'opinion que son affection mentale n'avait rien de paralytique.

J'ajoute que tous les renseignements recueillis par moi, en les puisant aux meilleures sources, s'accordent à présenter tous les membres de la famille de M. X... comme étant nerveux et gens d'imagination, mais sans qu'aucun ait jamais été aliéné.

L'absence d'antécédent héréditaire s'est observée également chez une dame pensionnaire que j'ai traitée à l'asile de Sainte-Gemmes, après y avoir soigné son mari.

Cette dame, dont la folie ne reconnaissait pas

d'autre cause que le chagrin que lui avaient causé la folie et la mort de ce dernier, présentait un délire partiel systématisé avec prédominance de l'idée que sa fortune avait été compromise par la mauvaise gestion de son notaire et que, complètement ruinée, sa fille allait être réduite à être laveuse de vaisselle chez une de ses amies.

Cette malade, après avoir demandé elle-même à entrer dans l'asile où son mari avait été traité, déclarant même qu'elle ne consentirait à être placée dans aucun autre établissement, réclama après un an, avec les plus vives instances, sa sortie.

Après avoir vainement tenté de l'obtenir tant qu'elle n'aurait pas renoncé à sa conception délirante, elle parut un jour avoir satisfait à cette condition et simula assez complètement la guérison pour qu'après une épreuve de trois mois je ne dusse pas m'opposer à la sortie. Mais, le lendemain même de cette sortie, le docteur Millet, son médecin, m'écrivait que la malade était si peu guérie qu'en arrivant à Tours son premier soin avait été d'aller chez son notaire pour lui reprendre tous ses papiers d'affaires, en lui disant que c'était sans doute trop tard et en lui reprochant la ruine de sa fille.

Réintégrée à l'asile de Sainte-Gemmes, elle y tenta vainement une deuxième fois de simuler la guérison pour obtenir sa sortie.

J'ai cru enfin reconnaître les caractères d'une folie héréditaire, sans qu'il y ait eu d'hérédité, chez une pensionnaire de l'asile de Sainte-Gemmes qui réalisait bien le type de l'aliénée chronique, car elle comptait,

lorsqu'elle est morte, quarante-trois années d'aliénation mentale.

Par un hasard singulier, M. Falret père, dans une visite qu'il a bien voulu me faire à Sainte-Gemmes, a reconnu dans cette malade l'aliénée avec laquelle il a ouvert la maison de santé fondée par lui avec Félix Voisin à Vanves en 1823, et dirigée aujourd'hui par son digne fils Jules Falret.

L'aliénée le reconnut elle-même et lui fit l'accueil le plus cordial. Il n'en fut pas de même de Voisin qui, m' ayant fait aussi l'honneur d'une visite, fut très mal reçu par elle. La différence de l'accueil fait à ces deux médecins s'explique par ce fait que Voisin, ayant été appelé le premier à voir la malade et, par suite, à lui prescrire et à lui appliquer les mesures de coercition que les caractères de l'état mental rendaient dans le moment nécessaires, en a conservé tout l'odieux dans sa mémoire ; tandis que Falret n'a eu à se montrer aux yeux de la malade que sous les dehors de la bienveillance et de la douceur. 11 est remarquable, pour le dire en passant, que plus de quarante ans d'aliénation mentale n'aient pas effacé cette différence d'impression.

Des renseignements qui m'ont été transmis par Falret et par Voisin, il résulte que la folie de Mme X... a revêtu, tout d'abord, les caractères d'une agitation maniaque, avec délire général et penchant à la violence, c'est-à-dire d'une folie simple dans toute l'acception du mot.

Or, cette folie a fini par prendre, grâce à la chronicité, les. caractères d'une folie partielle, avec perver-

sion des sentiments affectifs, hallucinations de la vue et de l'ouïe et prédominance de plusieurs conceptions délirantes assez bizarres.

C'est ainsi que la malade disait être Louis XII, prétendait qu'elle n'avait jamais péché, et elle aimait à répéter, par exemple, que la dernière fois qu'elle avait voulu se confesser, son confesseur l'avait trouvée tellement pure (sic) qu'il l'avait priée de prendre sa place au confessionnal et de recevoir sa confession.

Elle refusait de reconnaître son mari, excellent homme, de dehors très modestes, en disant : « Comment voulez-vous qu'une personne aussi distinguée puisse être la femme d'un pareil cuistre? »

La folie avait reconnu pour cause la mort d'un fils unique que la malade adorait, et tous les renseignements que j'ai recueillis sur sa famille, en les puisant aux sources les plus sûres et les plus impartiales, s'accordent à faire repousser jusqu'au moindre soupçon d'une hérédité de folie ou d'une affection nerveuse dans l'ascendance ou chez les collatéraux.

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