HUITIÈME OBSERVATION
M. . . (Philippe-Emmanuel) âgé de soixante-quatre ans, serrurier-mécanicien, né à Wissembourg (Bas-Rhin), célibataire. Depuis près de sept ans à l'hospice.
M... ignore s'il y a eu des aliénés dans sa famille. Il a reçu quelque éducation, connaît l'allemand et le français. Il n'a jamais été malade. Caractère doux, tranquille, très laborieux et sobre. Des tracasseries avec l'un de ses patrons paraissent être la cause occasionnelle de la maladie pour laquelle il a été amené à l'hospice. De nombreuses hallucinations de la vue et de l'ouïe forment le caractère dominant de son affection. Il entend des voix qui l'accablent d'injures ; ce sont, le plus souvent, des voix de femmes. Ces femmes lui apparaissent la nuit, lui font mille grimaces, singent toutes ses actions. Elles font au-dessus de lui un vacarme horrible pour l'empêcher de dormir. M... s'irrite, s'emporte contre elles en imprécations ; de désespoir, et fatigué d'être aussi tourmenté, il lui est arrivé plusieurs fois de vouloir se laisser mourir de faim. Il est resté ainsi une fois près de onze jours sans rien prendre qu'un peu de tisane.
Après s'être assuré que, malgré l'ancienneté de la maladie, il n'existait aucun symptôme certain de démence, M. Moreau fait passer le malade de la divi-
sion des aliénés réputés incurables, dans une des salles de traitement (16 mai 1842).
Du 21 mai au 22 juin, M... a pris du datura à dose croissante de 2 centigr. à 20 centigr. Légers symptômes d'intoxication vers les premiers jours. Cessation, puis réapparition successive et, à diverses reprises, des hallucinations. Les nuits deviennent plus calmes; le malade est plus traitable, on peut lui parler du dérangement de sa raison sans l'exaspérer et sans provoquer ses fureurs, ainsi que cela avait lieu auparavant.
Le 23 juin, sans que la dose du datura ait été augmentée (20 centigr.) depuis huit ou dix jours, des symptômes graves d'intoxication éclatent tout à coup, durent environ cinq heures et se dissipent d'euxmêmes. Suppression du datura.
Le 24 juin, M... nous assura avoir dormi paisiblement, n'avoir entendu aucun bruit. Il en est ainsi jusque vers le commencement de juillet. Chaque matin le malade nous donne les mêmes assurances. Cependant il est facile de s'apercevoir qu'il est, de jour en jour, plus triste, plus taciturne. Le délire semble avoir pris un autre caractère et devenir exclusivement lypémaniaque. De même pour les hallucinations qui d'externes sont, pour ainsi dire, devenues internes ; car le malade prétend qu'on lui fait entendre intérieurement qu'il fait tout de travers, qu'il ne sait plus travailler, qu'il n'a pas la grâce et mille autres choses qu'il ne comprend pas.
Le 17 juillet, la mélancolie, les voix intérieures, on peut ajouter même tous les symptômes morbides ont cessé. M... convient sans difficulté, et bien évidemment
PAR LE DATURA STRAMONIUM
avec franchise, des idées extravagantes dont il est le jouet depuis bientôt huit ans. M. Moreau lui offre de . le faire travailler chez un serrurier de l'hospice. Il accepte avec joie. Malheureusement le tremblement des mains l'empêche de continuer, ce qui paraît l'affecter vivement. Néanmoins sa bonne santé se maintient ainsi encore près de trois mois.
Vers la fm d'octobre, M. . . , sans qu'aucune cause apparente ne se révélât, redevient triste, sombre, silencieux. Il refuse d'aller au travail ; il prend en aversion le surveillant de la section, qu'il dit reconnaître pour un des maîtres chez lesquels il a travaillé autrefois, et qui lui doit encore 300 fr. Il injurie une femme chargée de la distribution des vivres, prétendant qu'elle avait dit du mal de lui, etc.
Ces symptômes se dissipent après une dizaine de jours, et M... passe près de six semaines presqu'aussi bien portant qu'avant sa rechute. Au bout de ce temps, retour des accidents à peu près semblables. M... ne parle plus de voix qui viennent troubler son sommeil, l'injurier; il n'en est pas moins triste pour cela et il reste plein de prévention à l'égard de certains individus. Il est donc probable qu'il a encore, de temps en temps, des hallucinations qu'il n'avoue pas \
' Observation recueillie par M. Macario, interne provisoire à Bicêtre.
Nous croyons pouvoir rattacher au travail qui précède l'observation qui suit et que nous avons publiée dans le Répertoire des observations médites des Annales Médico-psychologiques, cahier de mars 1844.
Observation de mélancolie, avec disposition au suicide et hallucinations. — Gucrison des hallucinations par le datura stramonium, et de la mélancolie devenue intermittente par le sulfate de quinine.
M. Moreau a eu dans son service un nommé Cr..., âgé de quarante-six ans, habitant Paris, où il exerçait simultanément les deux professions de portier et de cordonnier, et entré dans la section des aliénés dont le Dr Voisin est le médecin en chef, le 26 novembre 1841.
Ce malade, d'un tempérament bilieux et d'une constitution assez débile, a jusqu'à ce jour joui d'une assez bonne santé morale, à part quelques particularités mentales qui me paraissent constituer les signes d'une prédisposition à la folie, plutôt que les premiers symptômes de l'affection dont il est actuellement atteint. Ces particularités nous paraissent de la nature de celles qu'il est si important de connaître, si on veut apporter de la circonspection et en même temps de l'exactitude dans l'appréciation des signes qui caractérisent le retour effectué de la santé morale, car, elles représentent la limite des modifications que doit subir l'encéphale pour revenir à sa manière d'être habituelle, il est, en effet, généralement reconnu que la guérison est mal assurée, quand le malade a fait plus que recouvrer l'ensemble de ses facultés, et qu'il s'est débarrassé de quelques habitudes bizarres, ou au
PAR LE DATURA STRAMONIUM
moins singulières, qui le faisaient sortir de la ligne, il est vrai, mais qui constituaient pour lui, une manière d'être normale. Ainsi, ce malade, d'un caractère impressionnable et irascible, mais bon d'ailleurs, a toujours eu des idées noires, des scrupules, des craintes incessantes de mal faire et de se compromettre ; a toujours hésité dans ses déterminations et s'est toujours montré défiant et soupçonneux. Il s'irrita un jour contre sa femme parce qu'elle s'efforçait de combattre des inquiétudes qu'il exprimait sur les moyens de passer le prochain hiver. Il se tenait toujours renfermé dans son intérieur, ne sortant jamais que sur les instances réitérées de sa femme, et rentrait toujours ennuyé. La circonstance d'hérédité pèse sur cet homme ; son grand-père et un oncle paternels sont morts aliénés. Ce malade a toujours eu des habitudes de sobriété sévère en tout genre ; il n'a jamais éprouvé ni frayeur, ni chagrin réel, et il résulte, en un mot, de tous les renseignements que je tiens de sa femme, que la prédisposition ne semble s'être développée sous l'influence d'aucune cause occasionnelle ou déterminante appréciable, et que l'état actuel du malade n'est, en quelque sorte, que l'expression très renforcée de son état habituel.
Depuis dix jours, avant son entrée, Cr... pleurait, se lamentait, demandait pardon à ses voisins, embrassait sa fille, en lui disant qu'il ne la reverrait plus, voulait se jeter à la Seine pour se soustraire au supplice qui l'attendait pour les crimes qu'il avait commis. Toutefois , il résiste à cette idée de suicide , sa conscience lui défend d'esquiver le jugement. Cr... sort donc de chez lui et va se dénoncer au procureur
du roi. Celui-ci lui ayant dit qu'il lui fallait des preuves : « Des preuves, dit Gr..., elles ne manquent pas ; mes voisins et ma femme ont caché des objets dans toute la maison pour m'accuser ensuite de les avoir volés. » Enfin, le procureur du roi le congédie en l'engageant à rédiger une plainte et à la lui envoyer. Cette visite fut suivie de trois heures de rémission ; mais vers le soir, le malade s'écrie : « Je sens que cela me reprend. » Puis saisissant un compas, qu'il m'a dit, plus tard, avoir pris pour un couteau, il menaça sa femme de lui couper le cou ; il devait se le couper ensuite. La nuit suivante, il tenta de s'étrangler avec sa cravate pour s'épargner la honte d'être entraîné comme voleur. Il passa la nuit dans l'insomnie et l'agitation. « Ils sont là, » disaù-il, « ils vont m'arrêter. » A une heure du matin, il voulut sortir, et forcer par des menaces qui heureusement restèrent sans effet, sa femme à venir avec lui ; puis, apercevant une lumière briller à une boutique de boulanger d'en face, il fut saisi de frayeur. Sa femme sortit alors pour aller prier un des garçons boulangers de venir l'aider à contenir son mari ; mais, à son retour, Cr... tentait de se pendre avec le cordon de sa lo^e. Enfin il entre à Bicêtre, et se présente à nous avec un air inquiet et profondément attéré ; son attitude est languissante, ses [mains sont rapprochées et appliquées l'une sur l'autre; il les sépare quelquefois pour en porter une à son front. L'œil est morne, le teint pâle; le malade reste ainsi debout entre deux lits ; d'autres fois, il pleure et sanglote. Il nous dit qu'il est condamné à mort, que personne ne le regrettera parce qu'on le hait et le mésestime ; ne fait-il pas horreur ? n'est-il
PAR LE DATURA STRAMONIUM. 91
pas un être à charge ? n'a-t-il pas commis des fautes graves, trop graves pour être dites, des crimes ? n'at-il pas fait des faux en signant des quittances au nom de son propriétaire et en omettant d'écrire au-dessus de sa signature : v^ur le propriétaire? On ne manquera pas non-plus de lui attribuer les non-valeurs en location de la maison dont il est le portier. Il attend d'ailleurs qu'on le conduise au supplice. Il prend M. Voisin pour le roi Louis-Philippe et se jette à ses genoux pour lui demander grâce. — Bains de deux heures, hmonade émétisée, deux ventouses scarifiées à la nuque.
4 S décembre. — Même état.
18 janvier. — Le malade me remet une lettre pour son frère. « Quand on est malheureux, lui dit-il, tout le monde vous abandonne. Tu n'oses pas venir me voir, parce que je suis condamné et déshonoré. »
19 janvier. — On lui reproche sa lettre : « Que voulez-vous ! répondit-il, je me sens mourir. »
23 janvier. — Le malade nous dit entendre des voix qui l'accusent de voler des montres et des pendules, et qui lui disent qu'il est poitrinaire : « Gomme si je tenais à me bien porter ! dit-il ; à quoi me servirait la santé? ne suis-je pas condamné à mort? »
1er février. — Mêmes hallucinations. On l'injurie la nuit, on le traite de voleur, on lui répète le mot déshonneur, on le lui souffle dans les oreilles. — Potion au datura stramonium, 10 centigrammes tous les jours. « Je prendrai, dit-il, tout ce qu'on voudra. Je suis prêt à mourir. »
5 février. — Il dit que sa potion lui brûle le ventre. Il nous supplie en pleurant et les mains jointes de le
faire mourir en une fois. On ne lui parle pluâ la nuit, mais on vient souvent dans le jour ouvrir la porte de sa salle pour voir s'il est allongé, suivant son expression. Il s'explique, d'ailleurs, tout ce qui se fait ou tout ce qui se dit. Il ne croit pas être entouré de malades ; ce sont, suivant lui, des criminels dont les crimes n'approchent pas des siens : aussi leur inspiret-il de l'horreur. « Inspirer de l'horreur à des criminels mêmes ! »
^ A partir du mois de mars, l'état de ce malade s'améliore de jour en jour ; il est beaucoup moins tourmenté ; il se pourrait qu'on ne lui en voulût pas, qu'il ne fût pas coupable, et qu'il fût vraiment avec des fous.
8 mars. — Réapparition du délire. C'est aujourd'hui que Cr... doit comparaître. Pleurs, sanglots, cris étouffés et nuit sans sommeil.
9 mars. — Cessation du délire.
M mars. — Réapparition.
19 mars. — Cessation. « Je reconnais bien, » dit le malade, « que j'ai été fou. Je voudrais revoir ma femme; elle doit bien m'en vouloir; il fallait que je fusse bien malade pour la soupçonner. ;>
27 mars. — Réapparition du délire.
28 mars. — Cessation. En raison de cette intermittence, M. Moreau prescrit le sulfate de quinine, à la dose de 20 centigrammes tous les jours, dans l'intervalle des réapparitions.
6 avril. — Réapparition du délire, mais il est moins intense. Il dure toutefois la journée entière ; mais la nuit est bonne.
7 avril. — Cessation du délire.
PAR LE DATURA STRAMONIUM
25 avril. — Le délire reparaît, mais il est à sa moindre expression. Le malade est triste ; il suppose que nous avons des arrière-pensées sur l'état de sa poitrine, que nous voulons le retenir plus longtemps parce que nous ne sommes pas encore bien convaincus de son innocence.
A partir du 26 avril, la guérison a été complète, à part quelques craintes sur l'état de sa poitrine. Mais cette nuance d'hypocondrie est si fréquente parmi les gens du monde dont la raison est saine, d'ailleurs, que je suis loin de la considérer, chez notre malade, comme une dernière expression maladive.
Il sort guéri le 23 mai 1842. Je l'ai revu deux fois depuis, la guérison s'était parfaitement maintenue.
L'observation qu'on vient de lire tend à démontrer que l'hallucination, bien que donnant souvent lieu au délire, ou que coexistant presque toujours avec lui, peut néanmoins être considérée comme un élément distinct de ce délire, et susceptible de donner prise à une médication particulière et spéciale. Dans le cas qui nous occupe, la maladie a été guérie, moins le délire, dans son élément : hallucination. Nous admettons d'ailleurs que la guérison de l'hallucination a, en quelque sorte, préparé la guérison du déhre.
L'influence, on peut dire spécifique, du datura stramonium dans le traitement des hallucinations, ressort de cette observation.
L'extension de l'efficacité du sulfate de quinine à ce qui, outre que les fièvres, est intermittent, me parait être aussi une induction à tirer de cette observation. Nous ne nous dissimulons point, à la vérité, le peu de rigueur d'une induction tirée d'un fait unique ; mais
peut-être aussi n'a-t-on point fait assez d'attention aux intermittences dans les affections mentales et nerveuses, et n'a-t-on point assez songé au sulfate de quinine?
Cette observation nous présente d'ailleurs un fait d'hérédité assez saillant. Le grand-père de notre malade a été aliéné ; de ses deux rejetons, un seul a été frappé, et c'est justement le fils de celui qui a été épargné que nous avons eu à traiter pour l'aliénation mentale.
CONSIDÉRATIOISrS
MÉDICO-PSYCEOIOGIÛBES