TEAITEIEKT DE LA FOLIE
Dans son éloge si remarquable de Ferrus, M. le D' Motet, l'éminent secrétaire général de la Société médico-psychologique a évoqué le souvenir d'une polémique qui s'était élevée entre M. Lisle et moi et à laquelle la Gazette médicale a prêté sa publicité, polémique d'autant plus vive qu'elle était, dit M. Motet, entretenue par de juvéniles ardeurs.
Ce fut, ajoute l'éloquent panégyriste de Ferrus, après avoir rappelé que l'initiative des attaques avait été prise par Leuret, « l'un des nôtres, le compatriote de Ferrus, je puis bien dire aussi son élève , c'est un titre dont il s'honore aujourd'hui , qui releva le défi, dans une lettre en réponse aux articles de M. Lisle sur le régime moral auquel étaient soumis les aliénés de Bicêtre en 1844 ^ «
Pour ne pas fournir de prétexte au réveil d'une polémique, dans laquelle M. Lisle et moi nous nous retrouverions sans doute avec les mêmes convictions, sans aucun espoir de nous les faire abandonner, je m'abstiens de reproduire ici cet article.
Aussi bien, le livre n'est pas le terrain qu'il convienne de choisir pour une polémique, en ce qu'il ne permet qu'à une seule
' Dissertation inaugurale, 1846.
* Gazette médicale (1844).
des parties de se faire entendre et de fournir ses arguments Mais, je crois pouvoir lui substituer avantageusement la reproduction du travail ci-après dans lequel les principes qui servent de base aux méthodes de traitement adoptées par Ferrus et Leuret sont discutées comparativement, sous une forme plus scientifique et surtout plus dégagée de toute considération personnelle que dans l'article précité.
E siccome l'unione di queste due sostanze ■ é tanto stretta che l'una appena puô agire senza che l'altra sia presa in consenso, è uecessaria conseguenza, che turbale le lunzioni dell'una si debba egualmente alterare l'economia delPallra.
(Chiabdgi, Delta pazzia in génère e in specie, tratlato medico-analytico; Firenze, 1793.)
Les deux ordres de moyens auxquels les médecins de tous les temps et de tous les pays ont eu recours pour tenter la guérison de la folie constituent deux entités thérapeutiques, qui divisent encore nos contemporains comme elles ont divisé nos devanciers : je veux parler du traitement moral et du traitement physique de cette maladie. La distinction du physique et du moral de l'homme, principe d'une vérité incontestable sur lequel repose la distinction des deux méthodes que nous venons de nommer, a été cependant la source d'une double série d'erreurs. En effet, étant distingués le physique et le moral, le cerveau et l'âme, on étudia isolément ces deux éléments, qui ne devaient jamais être étudiés que dans leurs rapports réciproques, on sépara alors ce qu'il ne fallait que distinguer, et il dut nécessairement arriver que ceux-ci, parfaits anatomistes, ne regardant qu'à travers le prisme de l'organe, ne virent dans la folie qu'une maladie du
L'âme et le corps.
cerveau qui ne pouvait être rationnellement traitée que par des moyens physiques ; tandis que ceux-là, considérant la folie comme une maladie de l'âme, pensèrent qu'une médication psychique pouvait seule s'appliquer à cette affection. Ce serait bien ici le lieu de rappeler cette comparaison si juste et si vraie, que fait Luther, de l'esprit humain à un homme ivre à cheval qui tombe de droite à gauche et de gauche à droite, sans pouvoir jamais se tenir sur le miheu de la selle. Avant de faire connaître et de développer une opinion qui tend à conciher les deux doctrines et à combiner les deux méthodes, il est indispensable que je me livre à quelques considérations critiques sur chacune d'elles.
1» Doctrine dn traitement moral de la folie (École psychologique) .
Aussi longtemps que la médecine a manqué de la base anatomique sur laquelle les médecins de nos jours la font reposer, on a dû se renfermer dans l'observation exclusive des symptômes, ce qui devait conduire presque nécessairement à l'adoption d'une thérapeutique morale dans le traitement d'une maladie dont les manifestations sont pour la plupart psychiques : aussi retrouvons-nous les traditions du traitement moral jusque dans les écrits de Cœlius Aurelianus, de Gelse, d'Aretée. Le passage suivant, que j'extrais de la Nosographie de Pinel (t. III), et que je ne puis m'empêcher de citer tout au long, nous révèle clairerement la haute antiquité de cette méthode : « Aux deux extrémités de l'ancienne Egypte, qui était alors très peuplée et très florissante, il y avait des temples dédiés à Saturne, où les mélancoliques se rendaient
en foule, et où des prêtres, profitant de leur crédulité confiante, secondaient leur guérison prétendue miraculeuse, par tous les moyens que l'hygiène peut suggérer, jeux, exercices récréatifs de toute espèce institués dans ces temples, peintures voluptueuses, images séduisantes exposées de toutes parts aux regards des malades. Les chants les plus agréables, les sons les plus mélodieux, charmaient souvent les oreilles ; ils se promenaient dans des jardins fleuris, dans des bosquets ornés avec un art recherché ; tantôt on leur faisait respirer un air frais et salubre sur le Nil, dans des bateaux décorés et au milieu des concerts champêtres ; tantôt on les conduisait dans des îles riantes où sous le symbole de quelque divinité protectrice, on leur procurait des spectacles nouveaux et ingénieusement imaginés et des sociétés choisies ; tous les moments enfin étaient consacrés à quelque scène comique, à des danses grotesques, à un système d'amusement diversifié et soutenu par des idées religieuses. Un régime assorti et scrupuleusement observé, le voyage nécessaire pour se rendre dans ces saints lieux, des fêtes continuelles instituées à dessein le long de la route, l'espoir fortifié par la superstition, l'habileté des prêtres à produire une diversion favorable et à écarter des idées tristes et mélancoliques, pouvaient-ils manquer de suspendre le sentiment de la douleur, de calmer les inquiétudes, et d'opérer souvent des changements salutaires qu'on avait soin de faire valoir, pour inspirer la confiance et établir le crédit des divinités tutélaires ? »
Après la lecture de ce passage, on reste convaincu qu'il n'y a eu de nos jours qu'une rénovation ; mais.
cette rénovation, rationalisée en France par Pinel et par ses dignes successeurs Esquirol et M. Ferrus, en Italie par Chiarugi, n'a rien à faire avec la doctrine purement psychique de la nature de la folie. C'est dans la pensive Allemagne qu'il faut, sans aucun doute, rechercher l'école psychologique proprement dite, et nous devons compter au premier rang de cette école : Ideler , Heinroth , Hoffbauer , Friedreich , Reil , Benek, etc., dont les travaux, nous l'espérons, seront mieux connus en France, grâce aux études historiques sur l'aliénation mentale que publient, dans les Annales ynédico-psychologiques, MM, Lasègue et Morel. Malgré l'intérêt de ces recherches, nous ne suivrons pas les Allemands dans leurs méditations psychologiques, et nous nous bornerons, dans ce travail, à examiner les arguments principaux que l'on présente en faveur de la doctrine qui considère la folie comme une maladie de l'âme, à laquelle on ne peut opposer qu'une médication morale.
Le premier de ces arguments est fondé sur la stérilité de l'anatomie pathologique dans l'étude des maladies mentales. « Il n'est pas, avoue M. Parchappe, d'altération constante et spéciale qui puisse être considérée comme une des conditions essentielles à l'état morbide désigné sous le nom de folie \ » Cet aveu de M. Parchappe, il faut bien que nous le fassions tous. Cette lésion, en effet, n'a pas été trouvée ; mais s'ensuit-il qu'elle n'existe pas? Il faut s'appuyer sur un autre argument pour être en droit de nier jusqu'à sa possibilité. Les recherches d'anatomie normale, malgré
' Cette déclaration a cessé d'être Traie pour la folie paralytique.
les louables efforts de cette pléiade d'anatomistes qui compte au premier rang MM. Foville, Cruveilhier, Longet, Leuret, Baillarger, Gerdy, Serres, Flourens, etc., ont-elles jeté assez de lumière pour que l'on soit fondé à condamner si absolument l'anatomie pathologique ? Il y a mieux : à supposer définitivement prouvée la stérilité de cette science dans l'histoire de la folie, est-ce une raison pour contester la participation du cerveau à la production de tous les symptômes de cette maladie? Cet organe ne reste-t-il pas malgré tout la condition matérielle et sine qua non de production pour tout phénomène d'intelhgence, de sensibilité et de volonté, normal ou morbide ? Ne fautil pas un cerveau pour délirer comme pour penser sainement? C'est le propre de ce système nerveux de se montrer toujours mystérieux, impénétrable, et il en est des troubles cérébraux comme de tous ceux auxquels on a donné le nom de névroses^ synonyme d'inconnu. Mais il nous semble que cela ne prouve pas que la folie soit une maladie de l'âme. Nous aurons occasion de compléter cette réponse dans le cours de ce travail.
Un autre argument en faveur de la doctrine morale peut se formuler ainsi : les symptômes de la folie sont psychiques, donc la folie est de nature morale. Cet argument n'est pas plus péremptoire que le précédent. En effet, et d'abord, il n'est point exact de dire que les symptômes de la fohe sont tous psychiques. Il y en a de physiques et de moraux. Outre le délire, soit en action, soit en parole, l'aliéné présente des troubles fonctionnels rien moins que psychiques. Tels sont les phénomènes que l'on observe souvent du côté du tube
digestif, la constipation, par exemple, et plusieurs autres que nous pourrions citer. Mais, sans parler de ces troubles se liant à la folie et se manifestant dans des organes autres que le cerveau, il est tout un ordre de phénomènes qui caractérisent aussi bien la folie que les symptômes psychiques, et qui, pour n'être point saisissables aux sens, n'en doivent pas moins être admis ; nous voulons parler de toutes les modifications, de l'organe, de tous les changements dans l'état matériel coïncidant avec tous les changements de l'état fonctionnel. Si les symptômes, n'étant après tout que le fait d'une fonction qui s'exerce d'une manière anormale, réveillent l'idée d'une fonction dérangée, la fonction doit réveiller celle d'un organe, condition matérielle de la production des symptômes. Or, comment un organe peut-il être cette condition matérielle, si ce n'est en subissant dans sa texture des modifications en rapport chacune avec le phénomène qui se produit. Ces modifications constituent des phénomènes de la maladie que l'on pourrait nommer rationnels, par opposition aux symptômes proprement dits, qui sont seuls appréciables. Les phénomènes de la folie n'étant pas tous psychiques, l'argument que nous examinons est faux dans ses prémisses, et rien ne nous prouve jusqu'à présent que la folie soit plutôt une maladie de l'âme que du cerveau. Si les phénomènes appréciables de l'ahénation mentale sont un indice irrécusable d'un trouble survenu dans les fonctions de l'entendement, il ne faut point oubUer que le cerveau est l'organe auquel sont dévolues ces fonctions. Le symptôme nous apprend en même temps quels sont et la fonction et l'organe ou appareil d'organes modifiés.
Le troisième argument est celui qui se fonde sur la prédominance des causes morales sur les causes physiques dans la production de la folie. Mais d'abord, il n'est pas absolument prouvé que les causes morales soient, en effet, prédominantes. Je sais bien que des médecins du plus grand mérite, M. Parchappe entre autres, ont combattu la statistique de Moreau de Jonès, qui attribuait la prééminence aux causes physiques ; mais la statistique, en général, et celle des causes de la folie en particuher, est chose si difficile et si déUcate, certaines causes pouvant être considérées par les uns comme physiques, par les autres comme morales. J'avouerai, pour ma part, que certains documents que j'ai recueillis durant un voyage que je viens de faire dans toute l'Italie, ébranlent un peu mes convictions à cet égard. Pour ne citer que ceux-là, mes amis, le professeur Riva, médecin de l'hôpital des ahénés de Parme, et le docteur Fassetta, médecin en premier de l'hôpital civil Saint-Jean-Saint-Paul à Venise, m'ont assuré, le premier, que dans le duché de Parme, le second, que. dans le royaume Vénitien, les causes physiques, abstraction même étant faite de la pellagre qui entre pour un chiffre très élevé dans les statistiques, leur paraissent l'emporter sur les causes morales, ou tout au moins tendre à l'équilibre. J'extrais, par exemple, des tableaux statistiques du docteur Fassetta le résultat suivant : Sur un total de 1,027 aliénées entrées à l'hôpital depuis le 1^^ janvier 1837 jusqu'au 31 décembre 1843, dans un espace de sept années, si on retranche 265 pellagreuses, plus 54 cas dont la cause est restée inconnue, et 1 cas de folie simulée, il reste 351 alhénés par causes physiques, et 356 par
causes merales ; et encore je ferai remarquer que les observations n'ont été prises que sur des femmes. Mais si l'on fait entrer dans la statistique la pellagre qui frappe endémiquement les paysans (contadini) des provinces lombardo-vénitiennes et de quelques parties de la Toscane, et qui s'accompagne ordinairement d'une forme d'aliénation caractérisée par un délire religieux et un penchant au suicide par submersion, on obtient une majorité considérable en faveur des causes physiques. Mais supposons-la prouvée, cette prédominance des causes morales ; qui dit prédominance ne dit pas influence exclusive, unique, et il suffit que la folie puisse reconnaître dans certains cas une cause physique, pour que, s'en tenant à la nature de la cause, on ne puisse pas dire que c'est l'âme et non le cerveau qui est malade. Il n'est donc pas plus rationnel de conclure de la nature de la cause que de celle du symptôme à la nature exclusivement morale de la folie.
Resterait ce qu'on peut appeler l'argument par la thérapeutique. Est-il vrai, comme on l'a dit, que la folie ne puisse guérir que par le traitement moral ? Non, certes, car on sait que le chiffre moyen des guérisons est à peu près le même dans tous les services d'aliénés, et on peut dire que tel service où le médecin se borne à des prescriptions exclusivement physiques, est au moins aussi favorisé par la statistique que celui où le médecin, au contraire, déploie toutes les ressources du traitement moral le plus raffmé. Il résulte de tout ce qui précède, que si lafoHe peut être Considérée comme une maladie de l'âme, c'est bien loin d'être démontré. Je ferai remarquer, en terminant ce qui est relatif à la
doctrine du traitement moral que je ne lui adresse qu'un seul reproche, c'est d'être exclusive. Nous verrons un peu plus loin que, si les arguments qu'elle fait valoir sont insuffisants à démontrer que la folie ne peut être qu'une maladie de l'âme, ils sont au moins très bons pour justifier la part que prend l'âme aux phénomènes de la foUe. Voyons maintenant si la doctrine du traitement physique ne mérite pas le même reproche.
2° Doctrine du traitement piiysique (École organique).
Bien que les partisans de cette doctrine n'aient pas exclusivement recours à une médication physique dans le traitement de la folie \ et qu'ils fassent une part assez belle aux moyens moraux, ces derniers, n'étant pour eux que les moyens d'agir directement sur le cerveau, rentrent^ jusqu'à un certain point dans le traitement physique. Je conserverai donc dans le cours de cette discussion la dénomination de doctrine du traitement phijsique ; on saura que j'entends par là cette doctrine qui, considérant la fohe comme une maladie du cerveau, ne la juge a:ttaquable que par un traitement physique. Ici, il importe de s'entendre. Je n'aurais point à discuter si maladie du cerveau veut dire que le cerveau est indispensable à la production des symptômes de la fohe : ce serait aussi mon opinion. Mais ce n'est point là ce qu'entend l'école
1 On a dû remarquer dans le cours de ce travail la préférence que je semble donner à ce nom sur celui d'aliénation mentale. C'est que ce dernier m'a paru préjuger la nature exclusivement psychique de la maladie.
organique ; elle professe que cette maladie trouve sa seule raison d'exister, sa source exclusive dans le cerveau. Je vais essayer de faire voir que rien n'est moins démontré.
Depuis que l'anatomie pathologique a commencé à éclairer de son flambeau l'étude des maladies, on s'est demandé s'il existait une altération constante et spéciale qui pût être considérée comme la condition essentielle à la folie. Certes, cette découverte eût singulièrement éclairé la question et eût mis fm à toutes les controverses ; mais, il faut bien le dire, l'anatomie pathologique ne nous a rien appris de spécial. Aucune des altérations suivantes, constatées par M. Parchappe, ne revêt le caractère de cette altération constante et spéciale.
Sur 313 aliénés des deux sexes, les altérations se sont présentées dans l'ordre suivant :
1 Epaississement et opacité de l'arachnoïde et de
la pie-mère 192 fois.
2 Hypérémie générale de la pie-mère et des deux
substances cérébrales 110
3 Ramollissement profond et étendu de la couche
corticale 105
4 Adhérences de la pie-mère à la substance cor-
ticale 102
5 Atrophie des circonvolutions 96
6 Décoloration de la couche corticale 92
7 Induration générale de la substance blanche.. 79
8 Hypérémie générale de la couche corticale. . . 72
9 Infiltration sous-arachnoïdienne 70
10 Induration générale des deux substances 49
1 1 Hypérémie générale de la substance blanche . . 47
12 Ecchymoses sous-arachnoïdiennes associées au
ramollissement superficiel de la couche corticale 4Q
13 Hypérémie générale de la pie-môre 43 fois.
14 Hypérémie partielle de l'arachnoïde et de la
pie-môre 32
15 Induration étendue de la surface corticale sous
forme de pellicule 29
16 Mollesse de la couche corticale 24
17 Mollesse des deux substances 23
18 Granulations à la surface des ventricules 21
19 Ecchymoses sous-arachnoïdiennes associées à rinjection partielle de la surface corticale.. 13
20 Mollesse de la substance blanche 8
21 Anémie de l'encéphale 7
22 Atrophie de la couche corticale 5
Les lésions cérébrales suivantes, constatées par M. Lawrence à l'hôpital des aliénés à Londres (Bedlam hospital), n'ont pas plus que les précédentes ce caractère spécial et constant qui pourrait les faire considérer comme la condition essentielle à la folie. Ainsi, sur un total de 100 nécropsies, 25 ont offert des infiltrations dans la pie-mère, 24 une turgescence générale des vaisseaux, 19 un épanchement dans les ventricules, 12 un épanchement à la base du cerveau, d'autres ont présenté d'autres lésions. Sur 22, les organes thoraciques ont été trouvés malades en même temps que le cerveau ; sur 13, c'étaient les organes abdominaux.
Dans l'état actuel de la science au moins, on peut dire que la fohe n'est pas une maladie anatomiquement caractérisée.
Cette absence d'une lésion primitive, constante, spéciale, était une objection sérieuse à la doctrine physique de la folie. Voyons comment on y a répondu. De ce que, a-t-on dit, cette lésion n'a pas été constatée, s'ensuit-il qu'elle n'existe pas ? Qui peut affirmer que les progrès ultérieurs de la science ne la feront pas
découvrir? N'a-t-on pas constaté de nos jours des altérations qui avaient échappé à nos prédécesseurs ? A coup sûr le dernier mot n'est pas dit en anatomie pathologique.
Cette réponse en vaut bien une autre. Cependant on pourrait peut-être répliquer que cette lésion formant la hase de la doctrine physique, cette doctrine jusqu'à présent ne repose sur rien ; et d'ailleurs, si on ne peut affirmer que cette altération n'existe pas, on peut du moins très rationnellement présumer et même étabhr que si elle existait, comme d'une part, il y a ordinairement un rapport entre l'étendue, le degré d'une lésion et l'intensité des symptômes, et que d'une autre part, les symptômes de la folie, de la manie, par exemple, ne manquent pas d'une certaine intensité, il faudrait que la lésion explicatrice, qu'on nous permette ce mot, fût assez étendue et assez marquée. Cette lésion, si elle existe, n'est pas une altération qui soit en rapport avec l'intensité des désordres fonctionnels. On peut m' objecter, sans aucun doute, que les désordres fonctionnels ne sont pas toujours proportionnés à l'étendue de la lésion. C'est vrai ; mais cette règle .souffre de nombreuses exceptions. Je crois qu'il faut distinguer ici les désordres fonctionnels suivant qu'ils se rapportent à l'état général ou de réaction, ou à l'état local. Il est bien vrai, par exemple, quoique le contraire reste la règle, que la réaction ne dépend pas toujours de l'étendue de la lésion ; mais on peut affirmer que, presque toujours au moins, les désordres fonctionnels se passant dans l'organe malade, sont en rapport avec l'étendue de l'altération ; que, par exemple, le râle crépitant dans la pneumonie, aussi
bien que la respiration bronchique, varient en force et en étendue suivant la force et l'étendue de la lésion du poumon.
L'anatomie pathologique ne donnant point satisfaction, dans l'état actuel de la science, pour expliquer la nature physique de la folie, on s'est demandé si elle était bien indispensable à cette explication, et l'on est arrivé à la théorie suivante : il ne se produit pas un seul phénomène dans l'économie vivante sans un organe et sans un agent qui fasse fonctionner cet organe. Soit par exemple, la motilité : le plus léger mouvement, suppose l'entrée en action d'un système de fibres contractiles. La contraction des fibres musculaires est un changement survenant dans l'état matériel de l'organe. L'état matériel d'un muscle varie évidemment suivant la nature des mouvements ordonnés ; ce sont des raccourcissements et des allongements alternatifs, des modifications organiques en nombre infini, modelées toutes sur les divers mouvements dont le muscle suit irrésistiblement la série. Il en est de même de tous les phénomènes vivants, dont on pourrait multipHer les exemples si ce principe n'était pas aussi évident ; il en est certainement ainsi des phénomènes d'intelhgence, de sensibilité et de volonté. On ne peut nier que le cerveau se modifie certainement et présente des états matériels inappréciables, j'en conviens, mais incontestables en rapport, non-seulement avec ces divers phénomènes, mais encore avec les degrés et les nuances les plus infinis d'un même phénomène. La modification matérielle du cerveau n'est pas la même pour l'idée que pour le souvenir, pour la sensation que pour la volition, et pour telle idée que pour telle autre idée, etc.
Ce que nous venons de dire peut s'appliquer aux maladies, dont les symptômes ne sont, après tout, que des actes fonctionnels anormaux. La production d'un symptôme suppose aussi nécessairement que celle d'un phénomène normal l'action d'un organe. Tous les symptômes de la folie, si infinies que soient leurs nuances, supposent tous et chacun une modification correspondante du cerveau. L'état matériel du cerveau qui délire n'est pas le même que celui d'un cerveau qui pense sainement. Il se passe donc des modifications matérielles différentes dans le cerveau d'un aliéné. Ceci posé, on a voulu que ces modifications organiques suppléassent à l'absence de lésion pour expHquer la nature physique de la folie. C'est que par malheur ces modifications n'expliquent rien, elles se lient intimement aux phénomènes, naissent et meurent avec eux. Elles constituent elles-mêmes des phénomènes, un ordre de symptômes auxquels, je le répète, on peut donner le nom de rationnels ou organiques^ et ne peuvent avoir par conséquent la valeur d'une lésion. La différence entre la lésion véritable et la modification nécessaire au phénomène est tellement tranchée, que cette lésion influe elle-même sur le caractère des phénomènes fonctionnels et des phénomènes organiques concomitants. Un organe lésé présente donc, outre la lésion, ces modifications organiques modelées sur les symptômes. Pour que ces dernières eussent la valeur d'une lésion, il faudrait qu'elles fussent primitives et persistantes ; or, il n'en est rien, et bien loin d'être cause prochaine, ellles ne sont, avec les symptômes fonctionnels, que des effets de cette cause, quelle qu'elle soit.
Si le cerveau ne présente pas cette lésion, qui importerait tant à l'explication de la nature physique de la folie, il peut cependant offrir des altérations ; mais ces altérations n'ont rien de spécial, et de plus, tout porte à penser qu'elles sont consécutives. Elles peuvent être considérées comme résultant d'une habitude prise par le cerveau, comme conséquences de ces modifications organiques anormales longtemps répétées. Ainsi les changements longtemps prolongés de la circulation cérébrale sont très souvent le point de départ de ces altérations consécutives. C'est par l'état des vaisseaux qu'elles s'expliquent presque toutes, pour ne pas dire plus. Bien loin d'expliquer la maladie, elles ne sont qu'expliquées par elle. Je conclus de tout ce qui précède, que la nature exclusivement physique de la folie n'est pas plus démontrée que sa nature exclusivement psychique.
Avant d'émettre et de développer une opinion conciliatrice, je dois signaler un tort qui m'a paru commun aux deux doctrines : c'était une erreur, de part et d'autre, de penser que la nature de la folie serait connue aussitôt qu'il serait démontré qu'elle est ou une maladie de l'âme ou une maladie du cerveau. Sous ce rapport, il en est de la folie comme de toutes les maladies. Soit la pneumonie, par exemple ; ici, tout concourt à démontrer que le poumon est le siège d'une inflammation ; mais la connaissance parfaite de l'organe malade, des lésions qu'il présente, des symptômes de la maladie, nous apprend-elle quelle est la nature de l'inflammation? Connaître le siège d'une maladie, ce n'est pas connaître sa nature ; connaître le siège d'une maladie, c'est savoir quel est
le point d'appui de cette force nouvelle introduite dans l'économie, et que l'on appelle maladie ; c'est connaître l'organe, ou dont elle se sert sans le léser ostensiblement, comme dans la folie, pour la manifestation des symptômes, ou sur lequel elle développe une altération d'où résulte une modification, un trouble des actes qu'exécute cet organe, comme dans toute inflammation.
J'admets donc que le cerveau est le siège de la folie, en ce sens qu'il est l'organe de la fonction dérangée, aussi bien, qu'il l'était de la fonction normale ; en ce sens qu'il est la condition matérielle de la manifestation des symptômes et représente une sorte de pouvoir exécutif, qu'on me passe cette expression ; mais je retire ma proposition, si, par siège de la folie, on entend qu'il représente la cause prochaine de cette maladie.
3° Doctrine du traitement mixte (École organopsyckologique) .
Il ressort de l'examen auquel nous nous sommes livré, que les deux doctrines du traitement moral et du traitement physique avaient chacune un côté vrai. Il est naturel alors de se demander si une opinion puisant ses éléments dans chacune d'elles et se composant de ce que l'une et l'autre ont présenté d'incontestable, n'a pas quelque chance d'adoption. En d'autres termes, la doctrine morale nous démontrant que l'âme participe aux phénomènes de la folie, la doctrine physique en mettant en évidence la part non moins grande qu'y prend le cerveau, une idée d'éclectisme se présente naturellement à l'esprit; mais quelques développements sont ici nécessaires.
L'opinion que nous allons essayer de développer repose sur un principe fondamental : la subordination réciproque, la solidarité nécessaire de l'organe et de l'agent, du cerveau et de l'âme, sur lequel nous devons arrêter quelque temps notre attention. Et d'abord, pour plus de clarté, nous nous servirons, en la modifiant, d'une comparaison déjà faite par d'autres entre le cerveau et un instrument de musique. Le premier ne peut pas plus fonctionner de lui-même pour les phénomènes intellectuels, sensibles et volontaires, que le second ne peut jouer des airs par lui seul; il faut au cerveau un agent qui le fasse fonctionner, à l'instrument de musique, un individu qui en joue. Je n'ai pas dit un musicien, et c'est à dessein. Il est en effet deux genres d'instruments : les uns, comme l'orgue de Barbarie, n'exigent pas un musicien; il ne faut qu'un poignet pour tourner une manivelle et jouer des airs; c'est une force et non une intelligence qui anime l'instrument. Les autres exigent bien aussi une force motrice, mais cette force doit être mue, dirigée par une intelligence ; il faut au piano, par exemple, au violon, une âme, et cette âme est celle d'un artiste. Maintenant, nous nous le demandons, est-ce à un orgue de Barbarie ou à un piano qu'il faut comparer le cerveau ? Son agent n'est-il qu'une force, ou bien est-ce une intelligence ? Nous sommes de ce dernier avis, et considérant l'âme comme un agent doué de facultés, nous reprenons notre comparaison pour montrer combien il est important de ne pas séparer le cerveau de son agent. Un piano ne rend aucun son par lui-même ; toute main, il est vrai, je pourrais même dire toute patte, peut en tirer des sons ; mais il appar-
tient à l'artiste seul d'harmoniser ses vibrations et de lui faire exprimer certains états de l'âme. Qui n'a été frappé des merveilleux effets de la musique dans le Désert de Félicien David ? Ne semble-t-il pas, en effet, qu'il y ait une âme dans tous ces instruments ? Mais elle y est en effet ; c'est l'intelligence des musiciens. C'est toujours par une sorte de transmission de ce que sent l'artiste à l'instrument qui vibre docile au gré de son génie, que sont obtenus tous ces effets. L'âme de Litz n'est-elle pas dans son piano lorsqu'il lui fait parler cette belle langue des symphonies? et cet assemblage de planches et de cordes que l'on nomme piano ne semblerait-il pas vivre en réalité si on ne le voyait bientôt redevenir silencieux, inerte comme la matière lorsqu'il est soustrait à l'intelligence qui l'animait? Tel est le cerveau. C'est par une série de modifications imprimées à cet organe que l'âme lui fait exprimer toutes ses manifestations. C'est par le cerveau spécialement modifié que l'âme pense, se souvient, soufl're, veut, délire. Au cerveau la fonction, mais à l'âme la faculté ; au premier le pouvoir exécutif, au second le pouvoir législatif, si l'on peut ainsi dire ; ils sont l'un pour l'autre condition réciproque de manifestation ; il y a solidarité agissante entre ces deux éléments de l'homme ; l'âme fait corps, pour ainsi dire, avec le cerveau. Que deviendrait, en effet, ce dernier sans l'âme ? La vie organique ne peut se concevoir sans le cerveau; supposer leur dissociation c'est supposer la mort. La séparation définitive de l'âme et du corps en effet, est encore, je crois, la meilleure définition que l'on puisse donner de la mort. Et cependant, malgré cette nécessité de maintenir ces deux
éléments dans leurs rapports réciproques, c'est toujours isolément qu'ils ont été considérés l'un et l'autre. De là vient aussi que deux doctrines opposées ont pris naissance, sans qu'il soit venu à l'esprit de personne d'établir une doctrine mixte, conciliatrice.
Il y a solidarité agissante, avons-nous dit, entre le cerveau et l'âme, il y a subordination et dépendance réciproques. Ainsi on peut affirmer que, toutes choses égales d'ailleurs, les fonctions du cerveau doivent s'exercer d'une manière d'autant plus régulière, que cet organe est dans un état d'intégrité plus parfaite. Une lésion du cerveau par une cause physique doit entraîner un trouble, un dérangement dans ses fonctions et partant dans les facultés de l'âme ; de même que la mauvaise confection d'un instrument, une corde cassée, la rupture de l'accord, sont autant d'obstacles mécaniques à une bonne exécution.
Réciproquement, le cerveau fonctionnera d'autant mieux, que l'âme sera dans un meilleur état. Comme il ne rend que ce que l'âme lui fait rendre, si une cause morale vient changer l'état de cette dernière, il sera la condition matérielle du développement de cette modification. Encore comme pour l'instrument de musique ; quelque parfait qu'il soit, si le génie de l'artiste est modifié, altéré par une émotion, par un chagrin, par la vieillesse ou par la maladie, l'instrument traduit fidèlement tous ces changements. Pourrait-on juger des changements survenus dans le talent de l'artiste sans son indispensable interprète? 11 résulte de ce qui précède, qu'il y a dans l'exercice réguHer, comme dans l'exercice irréguHer d'une fonction en général, et des fonctions cérébrales en parti-
culier, synergie d'action entre l'organe et l'agent, entre le cerveau et l'âme. Il faut donc admettre que pour les symptômes de la folie, aussi bien que pour les phénomènes de l'intelligence normale , cette synergie est nécessaire, qu'il existe une altération concomitante de l'âme et du cerveau, et que si l'on veut absolument que la folie soit une maladie de quelque chose, il faut dire que c'est une maladie du cerveau et de l'âme tout à la fois.
Je n'ai point la prétention d'avoir fourni une solution mathématique du problème de la nature de la folie. Peut-être même ce problème est-il plus insoluble que jamais ; la cause prochaine de cette affection ne se révèle que par des effets sur un agent et sur un organe d'où résultent : 1° des phénomènes sensibles, fonctionnels, ou symptômes proprement dits ; 2° des phénomènes rationnels, organiques, parce qu'ils sont admis par le raisonnement et qu'ils se passent dans l'organe même. Ne connaissant, dans l'état actuel de la médecine mentale, que des symptômes, nous sommes réduits à ne faire qu'une médecine de sijmptômes, et rien qu'une médecine de symptômes. Mais à tout prendre, une bonne médecine de symptômes, et nous verrons dans un instant ce que l'on doit entendre par là, n'est point du tout à dédaigner. Si le vieil adage médical : sublalâ causâ, tollitur effectus, est le plus souvent vrai, il faut bien dire aussi que les deux cas suivants se présentent assez souvent : 1° la cause cesse après avoir produit son effet, qui est la maladie ; celui-ci persiste ; il est donc rationnel de l'attaquer, sous peine souvent d'éterniser une affection : médecine de symptômes ; 2" la cause persistant , ne peut-on pas lutter
contre une force en combattant ses effets, et transformer quelquefois l'adage en celui-ci : Sublatis effectibiis, tollitur causa? Ceci posé, une bonne médecine de ! symptômes est celle qui s'adressera au plus grand nombre possible de symptômes. Or, nous avons établi deux ordres de symptômes, les uns organiques^ les autres fonctionnels^ les premiers physiques, les seconds moraux ; donc le traitement doit être et physique et moral.
La folie supposant une modification concomitante du cerveau et de l'âme, s'adresser par la thérapeutique à ces deux éléments est chose on ne peut plus rationnelle ; il est tout naturel de déduire un traitement mixte d'une doctrine mixte. Une médication ou exclusivement morale ou exclusivement physique, serait, à coup sûr, une médication incomplète, et je ne crains pas d'affirmer que, si par le traitement moral ou le traitement phsyique on obtient un effet représenté par 2, l'effet produit par un traitement physique et moral pourra l'être par 4.
Cette doctrine, on le voit, peut se passer de l'anatomie pathologique. A quoi bon, en effet, tourmenter le cerveau avec le scapel pour chercher une lésion dont l'existence est plus que douteuse ? Suivant notre opinion, la cause prochaine dans la folie se sert du cerveau sans l'altérer, sans le léser pour lui faire produire les symptômes. Le cerveau n'est altéré que par et pour le symptôme. Ce dernier entraîne avec lui l'altération.
Le traitement mixte ne se fonde pas seulement sur la subordination réciproque du cerveau et de l'âme, sur le retentissement dans l'un de tout ce qui passe
dans l'autre, OU bien sur la traduction par l'un de tout ce que ditl'autre, mais elle se fonde encore sur la distinction des causes physiques et morales. Nous n'agiterons pas ici la question de la prédominance des unes ou des autres ; il nous suffit qu'il y ait des folies produites par une cause morale et des folies par cause physique. Les unes comme les autres supposeront nécessairement une double participation du cerveau et de l'âme. Seulement, nous admettrons que la cause morale n'a pu produire la folie qu'en s'adressant primitivement à l'agent dont le trouble sera immédiatement manifesté par l'organe, tandis que la cause physique a dû s'adresser au cerveau primitivement pour produire le même résultat. On ne peut pas dire, ce me semble, qu'un chagrin, qu'une émotion morale vive donne lieu à l'aliénation mentale, sans s'adresser primitivement au côté moral de l'homme, pas plus qu'on ne peut dire qu'une intoxication par les liqueurs alcooliques, par l'opium, la belladone, le hatchich, le datura stramonium, par un principe métallique tel que le plomb, le mercure ou le cuivre, par le gaz hilarant, par le virus d'un insecte, tel que la tarentule, etc., produit la fohe, sans prendre son point d'application sur l'élément organique. Mais, je le répète, quelle que soit la cause, il y a toujours pour les manifestations de la folie double participation du cerveau et de l'âme.
La distinction des causes physiques et morales légitime parfaitement l'emploi d'un traitement en même temps physique et moral. En effet, on peut souvent conclure de l'étiologie à la thérapeutique. S'il est universellement admis qu'une cause morale ou physique peut produire la folie, pourquoi n'admettrait-on
pas qu'une cause morale ou physique pourrait la guérir? Les deux éléments, physique et moral, ont également de la prise sur notre organisme, et il est tout naturel de dire que si l'un des deux a de l'influence sur le développement et l'évolution de la cause prochaine de la folie, on ne voit pas pourquoi il n'en aurait point sur l'annihilation de cette cause, partant sur la guérison. Je ne voudrais pas que l'on pensât , en lisant ces lignes, que je conclue à la possibilité de guérir la folie par une cause identique à celle qui l'a produite. Ce ne serait cependant pas irrationnel dans beaucoup de cas, mais ce n'est point là ma pensée. Concluant de la nature de l'étiologie à celle de la thérapeutique, je dis seulement : si une cause de nature morale ou physique développe l'aliénation mentale, une cause de même nature, sinon la même, peut bien concourir à la guérison. Or, l'étiologie de la foHe est physique et morale. Donc la thérapeutique peut être aussi physique et morale.
Ce n'est pas sans un grand étonnement que j'ai lu dans l'ouvrage de M. Leuret, sur le traitement moral, cette phrase : « Je considère le traitement moral comme le seul qui soit propre à guérir la folie, et pour combattre cette maladie, le traitement physique, celui qui consiste dans l'emploi des saignées, des bains, des préparations pharmaceutiques, me semble aussi inutile qu'il pourrait l'être à celui qui, dans une discussion de philosophie et de morale, s'aviserait de les employer pour convaincre ses adversaires. » Je ne sais si ce médecin y a réfléchi, ou bien s'il en accepte la conséquence à déduire, mais cette conséquence est une négation complète des rapports du physique et du
moral, ni plus, ni moins. Nier, en effet, l'influence du traitement sur le cerveau et partant sur l'âme, c'est nier l'influence du physique sur le moral. Cette influence cependant, quelle que soit l'explication que lui donnent les divers systèmes de la philosophie, n'est contestée, Je crois, par personne. Sans m'arrêter longtemps à la démonstration d'une vérité admise par tout le monde, il n'est pas hors de propos de citer ou de rappeler brièvement quelques faits qui mettent en relief cette influence réciproque du physique sur le moral. A propos des modificateurs internes, l'hygiène nous apprend qu'il est une mesure et un genre d'activité des fonctions compatibles avec l'état de santé. Si nous recherchons les rapports du moral de l'homme avec les modificateurs internes prenant leur point d'application sur l'élément physique ou organique, nous arrivons à des remarques du plus haut intérêt. Et d'abord, aux traits qui caractérisent les tempéraments sanguin, lymphatique ou nerveux, correspondent des différences morales assez tranchées. Des faits assez nombreux tendraient, par exemple, àfaire présumer que le tempérament nerveux est le partage des hommes de génie II y a là, je pense, un rapport du physique au moral. On pourrait peut-être en dire autant des constitutions. On sait qu'en général la force des hercules n'est pas dans leur tête. Je passe immédiatement à l'influence exercée sur le moral de l'homme par l'exercice physiologique ou anormal des fonctions de tous les organes. La faim exerce une influence incontestable sur le moral ; la relation du naufrage de la Méduse en a fourni une preuve des plus convaincantes ; bien que les malheureux naufragés
fussent soumis à l'empire de causes morales puissantes, la faim avait dominé toute autre préoccupation, et c'est elle qui avait donné lieu à ces troubles si remarquables du moral. Ces faits sont assez connus pour que je me dispense d'y insister. A l'occasion de la faim et de ses effets sur le moral, je dois signaler une circonstance qui m'a souvent frappé dans les établissements d'aliénés où j'ai été à même d'observer : c'est que les malades sont ordinairement plus turbulents, plus inquiets, plus agités et plus délirants vers les heures de repas ; j'en ai vu plusieurs presque furieux que calmait immédiatement le dîner. Incontestablement d'ailleurs, le moral d'un homme qui a bien dîné diffère beaucoup de celui d'un homme que la faim travaille. La digestion stomacale, lorsque rien ne l'entrave, dispose aux idées riantes ; l'état d'un gourmet bien repu est une sorte de béatitude. La digestion influe sur le sommeil, sur la nature des rêves : ainsi un décubitus qui gêne cette fonction est une cause de cauchemar. Il n'est pas jusqu'à la défécation dont les effets soient aussi des plus caractéristiques sur l'homme moral ; cela est même rentré dans le domaine de l'observation des gens du monde. Voltaire, dans un article du Dictionnaire philosophique où il cherche à interpréter le sens de cette phrase de saint Paul : Les Grétois sont menteurs, de méchantes bêtes et des ventres paresseux, s'exprime ainsi : « Quand vous avez, le matin, une grâce à demander à un ministre ou à un premier commis de ministre, informez-vous adroitement s'il a le ventre libre ; il faut toujours prendre mollia fandi tempora. Personne n'ignore que notre caractère et notre tour d'esprit dépendent absolu-
ment de la garde-robe. Le cardinal de Richelieu n'était sanguinaire que parce qu'il avait des hémorroïdes internes qui durcissaient ses matières. Cette circonstance coûta peut-être la vie au maréchal de Marillac et la liberté au maréchal de Bassompière. » Dans un autre article, il n'hésite pas à penser que les édits les plus cruels ont été rendus par des souverains constipés, tandis que les actes de clémence reconnaissent l'influence opposée. Sans accepter la plaisante exagération de Voltaire, qui attribue à la garde-robe un rôle si important dans l'histoire de l'humanité, il est pourtant incontestable que l'état de constipation ou de diarrhée influe sinffuhèrement sur le caractère, sur la nature des idées, sur l'exercice de nos facultés.
La sécrétion de la bile exerce une influence presque proverbiale sur le caractère. L'hypocondrie consacre une coïncidence bien remarquable de troubles dans les organes contenus dans les hypocondres avec un état particuher du moral. Les expressions d'atrabilaire, d'humeurs noires, etc., consacrent des coïncidences du même genre.
Il est surtout un état particulier de la femme qui modifie singulièrement son état moral ; je veux parler de la grossesse. Il y aurait un travail du plus grand intérêt à entreprendre sur ces appétits bizarres et désordonnés de la femme enceinte, en un mot, sur la psychologie de la grossesse.
Enfin, on ne peut nier que nombre d'affections étrangères à l'encéphale, du moins en apparence, s'accompagnent de délire, d'agitation, d'insomnie. Le délire complique souvent les phlegmasies. Il est une forme de fièvres typhoïdes qui s'accompagne de troubles
cérébraux remarquables. Je pourrais multiplier les exemples qui montrent l'influence du physique sur le moral.
L'influence du moral sur le physique n'est pas moins incontestable. Je vais rappeler très brièvement quelques circonstances qui viennent à l'appui de cette vérité. Une émotion forte, un chagrin détruit l'appétit ; une passion énergique produit le même résultat. La langueur physique suit toutes les phases et tous les degrés de la langueur morale qu'elle accompagne : un cœur brisé, une âme découragée, mélancolique, voient bientôt languir et s'étioler la constitution physique; une émotion abat ou excite ; dans la colère, le rouge monte au visage ; on pâlit d'indignation ; l'horreur produit l'aphonie : vox faucibus hœsit. Des excès de travaux intellectuels, le travail énergique et continu de la pensée, usent le corps, fatiguent les organes. Une des influences les plus incontestables du moral sur le physique s'exerce sur le tube digestif. « Un convive est â table gaiement, dit Voltaire, on lui apporte une nouvelle qui lui inspire l'étonnement, la tristesse et la crainte : dans l'instant même, les muscles de son ventre se contractent et se relâchent, le mouvement péristaltique des intestins s'augmente, le sphincter du rectum s'ouvre avec une petite convulsion, et mon homme, au heu d'achever son dîner, fait une copieuse évacuation. Dis-moi, cher docteur, quel rapport la nature a mis entre une idée et une selle. »
L'anxiété influe sur la sécrétion urinaire : je n'hésite pas à penser qu'un grand nombre de candidats aux examens et aux concours présentent une diurèse marquée.
La caloricité subit quelquefois aussi des modifications sous une influence morale : la terreur glace, la colère échauffe; dans un cas, le pouls est petit, déprimé, fréquent ; dans l'autre, il est large, plein, dur. Le cœur bat sous Tinfluence d'une émotion : c'est sans doute ce qui a accrédité le préjugé qui place le siège des passions dans le cœur. La respiration s'accélère par la même cause : on étouffe de colère ; l'indignation, la rage suffoquent. Chez un individu prédisposé, une émotion forte, une passion peut produire l'apoplexie, la rupture d'un anévrisme. Il y a un ictère de cause morale, quel que soit le mode d'action de cette cause. Une impression morale modifie même la douleur physique : le philosophe écossais Dugald-Stewart parle d'un homme qui parvenait à se distraire d'un violent mal de dents par l'audition d'un air de flûte ; tout le monde sait d'ailleurs qu'un soldat exalté par l'ardeur du combat, par la chaleur de l'action, peut avoir un membre emporté presque sans s'en apercevoir. Mais nous devons borner ici cette énumération ; elle suffit au but que je me proposais, à légitimer la conclusion suivante : s'il est prouvé que la modification d'un organe autre que l'encéphale peut entraîner une modification de ce dernier. Je ne vois pas pourquoi la thérapeutique ne s'adresserait pas à des organes tels que les reins, les intestins, la peau, avec l'espoir rationnel d'agir indirectement, voire même sympathiquement, sur le cerveau et sur les facultés de l'âme. Et d'ailleurs, je le répète, si des causes physiques peuvent produire la folie, un traitement physique peut la guérir ; quand je dis guérir, j'entends exercer une influence indirecte sur l'organe
malade et sur les facultés dont l'exercice est troublé. L'affirmation de M. Leuret me paraît donc devoir être modifiée.
Avant d'entrer dans quelques détails de thérapeutique mentale, je dois faire remarquer que la question à laquelle j'ai essayé de donner une solution se liait aux plus hautes et plus importantes questions de philosophie, et cependant j'ai dû m'abstenir de toute discussion sur mes idées philosophiques : je n'ai point voulu, et l'on comprendra ma réserve, défendre le spirituaUsme contre le matériahsme. Ces deux systèmes, malgré le lien qui les unit à la question que j'ai traitée' ne pouvaient être en cause dans ce travail ; je me suis borné à leur emprunter un point de vue. Ainsi, supposant résolue la question philosophique fondamentale, je me suis rangé du côté des spiritualistes et j'ai agité, à ce point de vue, la quesrton si ardue de la doctrine de la foUe et de son traitement ; mais je n'hésite pas à déclarer qu'au point de vue du matérialisme, je devrais changer entièrement mes conclusions et dire : la fohe ne peut être qu'une maladie du cerveau ; il n'y a pas de moyen terme, sa nature est éminemment organique. Je n'admets la participation de l'agent à la production de la folie que si cet agent est doué de facultés et représente une intelligence servie par des organes. La question que j'ai agitée reste donc indécise entre le spirituaUsme et le matérialisme.
4° De quelques moyens que l'on peut considérer comme cardinaux dans la thérapeutique mentale.
Il est quelques moyens que l'expérience, d'accord avec le raisonnement, nous a appris à considérer
comme véritablement cardinaux dans le traitement de la folie.
Le premier de ces moyens, premier par ordre d'application et de supériorité, est l'isolement. On peut le concevoir a priori : concluant des douleurs morales, que l'on peut considérer comme normales et physiologiques, aux douleurs morales, qui caractérisent un état de maladie mentale, on peut dire que les unes et les autres tendent à s'évanouir insensiblement, quand elles ont perdu le cadre de localité qui les vit naître. Si le cœur souffre, l'œil rend complices de cette souffrance tous les accessoires voisins. Il faut dépayser le mal pour arriver à la guérison, qui n'est souvent que l'oubli : en voyant d'autres arbres, d'autres fleurs, d'autres horizons , la sérénité revient à l'âme ; il semble que cette nouvelle nature, innocente de votre malheur passé, promet à votre avenir l'inaltérable complaisance de ses soins maternels.
Lorsqu'au malheur vous frappe, que la mort tranche le fil d'une existence bien chère, que font vos amis ? Ils cherchent à vous arracher au théâtre de la douleur. Celle-ci se réveille à la vue d'un parent, d'un ami qui ne vous avait pas encore visité depuis que la mort est entrée dans votre maison, à la vue d'un objet qui avait appartenu à la personne aimée et perdue ; tout vous la rappelle et tout vous devient l'occasion de nouveaux sanglots. Le bon sens seul démontre que vos amis ont raison de vous éloigner. Cette prescription peut ainsi se formuler : repos de l'association des idées, car c'est par cette faculté que s'exalte le sentiment de la douleur ; mais, chose singulière, c'est que l'on ne s'arrache pas sans peine à tout ce qui peut exalter la douleur,
on semble même se complaire dans tout ce qui peut l'empêcher de s'éteindre, de même que l'on voit quelques aliénés éprouver une sorte de tendresse pour leurs conceptions délirantes, et s'y attacher avec acharnement lors même qu'elles les torturent. Une dame d'une intelHgence remarquable, mais dont les idées ont toujours été romanesques et l'imagination exaltée, croyant à l'existence d'un être chimérique qu'elle appelait notre fils, et qu'elle cherchait continuellement, trouvant partout, dans la circonstance la plus insignifiante, dans une petite pierre trouvée sur sa route, dans une fleur nouvellement éclose, une marque de son intelligence avec cet être invisible ; cette dame avouait un jour, en ma présence, que s'il était vrai qu'elle fût malade, elle aimerait mieux ne jamais guérir. Qu'il me soit permis à ce propos de citer un fait qui m'a vivement frappé, et qui a fait naître dans mon esprit quelques doutes sur cette question : Faut-il toujours chercher à guérir ? En visitant, au mois de juillet dernier, la division des femmes aliénées qui fait partie de l'hôpital civil Saint-Jean- Saint-Paul, de Venise \ accompagné du docteur
1 La section des femmes aliénées faisait partie, il y a quelques années^ de l'hôpital San-Servolo. Ce dernier hôpital, dirigé par des religieux de l'ordre des Fate bene, fratelli (faites le bien, frères), occupe toute la superficie d'un petit îlot, voisin de Venise, des îles du Lido et des Arméniens. De quelque côté que l'on s'y tourne, l'œil se porte sur des merveilles : ce sont le magnifique panorama de Venise, les îles qui s'élancent si poétiquement du sein de l'Adriatique ; ce sont les Murazzi, ce formidable rempart élevé par la main de l'homme contre les fureurs de cette mer, lorsque cette belle veuve, excitée par des coups de vent, menaçait de submersion l'ancienne cité des doges, ses époux; dans le lointain, les côtes de l'Istrie et de la Dalmatie. La section des femmes était réunie à celle des hommes, mais de scandaleux abus ont nécessité sa séparation et son adjonction à l'hôpital civil.
Fassetta, premier médecin de cet établissement, et du professeur Riva, de Parme, en passage à Venise, j'eus l'occasion de voir, dans la section des pensionnaires payantes, une Française de quarante-cinq à cinquante ans, d'une intelligence qui m'a paru remarquable. Monsieur, me dit-elle en m'abordant, croiriez-vous qu'à Venise on enferme comme aliénées les femmes qui aiment leurs enfants, parce qu'elles ne veulent point croire à leur mort que rien ne prouve? Mon fils a fait naufrage, il y a dix ans, dans la mer Noire, lorsqu'il me revenait après une longue absence : aucune nouvelle précise n'est arrivée de sa mort ; est-il d'ailleurs sans exemple que des naufragés longtemps crus morts reparaissent un jour dans leur patrie? J'ai l'espérance de revoir mon fils. Pourquoi vouloir m'ôter cette espérance , qui soutient mon cœur maternel? »
Jusque-là on eût pu croire en effet qu'il n'y avait pas d'aliénation mentale, et que la malade était enfermée injustement ; mais bientôt le délire devint patent. Cette dame ajouta, toujours sans incohérence, que la police autrichienne savait très bien que son fils n'était pas mort, et que pour des raisons politiques elle arrêtait ses lettres à la poste. « Je sais, dit-elle, par un moyen qui est mon secret, que non seulement il n'est pas mort, mais, bien mieux, qu'il est marié avec une jeune fille à qui il avait sauvé la vie et que le hasard lui a fait retrouver captive comme lui parmi les pirates qui le retiennent. Il suffit d'écrire à Marseille pour s'en assurer. » Elle prétend avoir des ennemis haut placés dans le gouvernement. Avant d'entrer à l'hôpital, accusant un avocat de la ville de
tenir son fils renfermé, elle allait tous les jours écrire des injures et des menaces sur sa porte. Cette femme ne paraît point souffrir, une espérance maladive la soutient ; son délire est partiel, son intelligence reste d'ailleurs intacte. Supposez-la guérie, l'horrible réalité de la mort de son fils la ressaisira ; elle aura sa raison, mais elle sera la plus malheureuse des femmes. Mais revenons à notre isolement. Son importance ressort donc avec une évidence complète. Il est bien entendu qu'il ne faut pas entendre par là un isolement absolu, mais bien une séparation momentanée et seulement des personnes, des lieux, des objets que le malade avait l'habitude de voir, et qui pourraient alimenter le mal par l'exercice de la faculté associatrice des idées, mais seulement le placement du malade dans une atmosphère morale complètement nouvelle. J'avoue que, sous le rapport de l'isolement, je serais plus rigoureux qu'on ne l'est d'ordinaire dans les établissements particuliers, je l'étendrais jusqu'aux vêtements, j'en conseillerais de tout à fait nouveaux et inconnus au malade.
L'expérience a démontré que la société nouvelle des malades dans les maisons spéciales, leur contact avec d'autres aliénés, contrairement à l'idée que l'on pourrait s'en faire, est plutôt une circonstance favorable que nuisible. Le délire des autres malades provoque souvent chez l'aliéné des réflexions, des comparaisons avec lui-même, et partant un dessillement de son esprit. Tous les médecins spéciaux ont été à même d'observer des cas de guérison succédant presque immédiatement au placement des malades en maison de santé. Si ce n'est pas toujours une guérison que
l'on constate, c'est presque toujours au moins une rémission dont il est bon d'être prévenu, entre parenthèse, pour ne pas manquer de circonspection dans le pronostic. Mais cette rémission prouve aussi la puissance et l'efficacité de ce remède moral. Plusieurs raisons militent encore en faveur de l'isolement. Tout le monde sait que l'explosion de la folie chez un individu bouleverse toute la famille; l'attachement aveugle les parents, et leur inspire souvent les mesures les plus contraires au salut du malade. On entoure ce dernier, on l'argumenté, on s'échauffe à lui démontrer que ses idées sont fausses, on pleure en sa présence ; et bien certainement l'isolement est une mesure qui importe autant à la famille qu'au malade, si l'on songe surtout à la circonstance d'hérédité qui plane sur ces maisons, n'attendant souvent qu'une cause occasionnelle qui pourrait bien être la circonstance qui révolutionne aujourd'hui le foyer. Je n'ignore pas que c'est une mesure grave, difficile à conseiller, pénible à adopter et dont les familles ne comprennent pas toute l'importance ; elles ont de la peine à s'imaginer que cette maladie est le rebours des autres, c'est-à-dire que l'ahéné est mieux partout ailleurs que chez lui, et qu'il faut, imposant silence au cœur qui vous porterait à l'entourer de marques d'affection, le confier à des mains étrangères ; on redoute aussi les interprétations données à l'adoption de cette mesure par un vulgaire qui cherche continuellement des pailles dans les yeux d' autrui. C'est d'ailleurs une chose si grave que de mettre quelqu'un dans les petites maisons. Mais il est une chose plus grave encore, c'est le fait de la foUe : aussi le médecin doit-il se prononcer, tout en cher-
chant à détruire les préventions, à combattre les préjugés, et en s'attribuant toute la responsabilité de cette initiative, afin de sauvegarder la conscience des parents contre les jugements du monde. Rappelons-nous cet aphorisme du père de la médecine : Oportet autem non modo se ipsum exhibere quœ oportet facientem sed etiam œgrum et prœsentes et externa.
L'isolement étant indiqué, le mode d'application varie suivant la forme d'aUénation et suivant la fortune du malade ; mais la mesure la plus généralement employée est le placement de l'ahéné dans un établissement spécial, hôpital ou maison particulière, suivant la position de fortune. On sait quelle révolution s'est opérée depuis Pinel dans les établissements consacrés à ce genre d'infortune. Les aliénés, suivant l'expression d'Esquirol, élevés à la dignité de malades, y sont traités avec la bienveillance la plus éclairée, que l'on allie à la fermeté quand cela devient nécessaire. Une intelligence spécialement exercée préside à l'emploi des mesures et des soins que réclame leur état. Je n'ai pu voir sans horreur, à l'hôpital Boniface de Florence, qui nous rappelle que Chiarugi a fait pour l'ItaHe ce que la France doit à Pinel, une des anciennes cellules conservée intacte, comme pour perpétuer le contraste de ce temps avec le nôtre, et pour qu'on n'oublie point tout ce que la cause des aliénés a dû aux efforts des modernes : les verroux de la porte, le guichet, le tour au moyen duquel on introduisait les aliments, les anneaux où l'on fixait les chaînes, etc., rien n'y manquait. Tristes images dont je cherchai à effacer le souvenir en repassant dans mon esprit toutes les heureuses réformes introduites par Chiarugi dans cet
hôpital, et par Pinel et ses successeurs en France. Les noms de Pinel et d'Esquirol appartiennent à l'histoire. Les nommer suffit pour rappeler tous leurs titres à la reconnaissance des hommes et à la gloire. Mais qu'il me soit permis, puisqu'il est question des établissements d'aUénés, de parler d'une initiative qui suffit à elle seule pour placer le nom de son auteur à côté de ceux que nous avons prononcés tout à l'heure. M. Ferrus, disciple de Pinel, héritier de son amour pour l'humanité, de son respect pour les infortunés malades, est le médecin qui, avec Esquirol, a marché le plus immédiatement dans la voie ouverte par l'immortel auteur du Traité de la manie. Nous regrettons de ne pouvoir nous étendre sur les innombrables réformes qu'il a sollicitées et en partie obtenues. On peut dire que sa solHcitude a tout embrassé, à savoir : le régime alimentaire, le coucher, le mode d'admission des malades, leur renvoi, leur changement de divisions, la lingerie, le vestiaire, la chaussure, le mobilier, le classement des malades, les locahtés, et enfin l'enseignement clinique. Mais nous devons nous borner à l'œuvre qui lui fait le plus d'honneur, à l'organisation du travail chez les aliénés de Bicêtre, et à l'établissement de la ferme Sainte-Anne en 1828. On peut dire qu'alors commença une ère nouvelle pour le service des malades. Tous les jours plusieurs centaines d^ouvriers furent envoyés : soit à la ferme Sainte-Anne
1 La ferme Sainte-Anne était dans le principe, avec l'enclos qu'elle comprend, d'une superficie totale de 4 hectares 97 ares, produisant 1,500 fr. de loyer annuel. Les bâtiments étaient dans le plus mauvais état ; lors de la prise de possession, ils tombaient en ruine ; pour les approprier au service, on n'a employé que la main-d'œuvre des aliénés et on a pu y placer cinquante malades environ, pris parmi les conva-
dont ils commencèrent par mettre eux-mêmes les bâtiments en état, soit autour de l'hospice, soit à la Salpêtrière. On en occupa aussi un grand nombre
lescents, qui ont été d'abord employés au nivellement du clos, et ensuite à sa culture.
Ce commencement d'exploitation avait été assez heureux par ses résultats matériels et moraux pour engager l'administration à confier au directeur de Bicêtre, de concert avec le médecin, la jouissance d'autres pièces de terre à elle appartenant, situées sur les territoires de Gentilly, de Montrouge et d'Ivry, au fur et à mesure de la cessation des baux. On a même profité des occasions qui se présentaient pour acheter de nouvelles pièces de terre qui permirent l'agrandissement du périmètre actuel de l'hospice de Bicêtre et de celui de la ferme de Sainte-Anne. Malgré cette augmentation de terres arables, on a reconnu que les travaux agricoles ne suffisaient plus à procurer le travail nécessaire aux quatre ou cinq cents aliénés qui pourraient s'occuper avec avantage. 11 a donc fallu créer des ateliers et diverses industries : soit à Bicêtre, soit à la ferme Sainte-Anne, en sorte qu'une grande partie des aliénés résidant à Bicêtre ou à Sainte- Anne sont employés à divers travaux qui consistent :
A Sainte-Anne : 1° En une culture d'une superficie arable de plus de 40 hectares, non compris l'étendue du clos de Sainte-Anne ; 2° En une blanchisserie de toiles dans le clos ;
3» En un moulin à foulon, et ses accessoires pour le dégraissage et le nettoyage des couvertures et des effets d'habillement; 40 En une porcherie considérable. A Bicêtre : 5" En un atelier de corderie ; 60 En un atelier de tailleur ;
7° En un atelier de tresse de chapeaux de paille et de fabrication de paillassons ;
8° Et enfin en un atelier de bonneterie et de chaussonnerie.
Les revenus nets de la ferme pour l'administration n'ont été, pour l'année 1833, que de 1,957 fr. 48 c. à cause des frais de premier établissement et d'installation ; mais ils ont ensuite subi la progression suivante : Année 1834 3,2S8 fr. 94 c.
Nota : C'est sur l'emplacement de la ferme Sainte-Anne qu'a élé construit depuis le magnifique asile de ce nom.
dans l'intérieur de l'hospice, et en quelques années ils exécutèrent des travaux importants, tels que le terrassement du lieu sur lequel fut construite la cour des nouvelles colonnes, le nivellement de la vaste cour des incurables, l'arrangement des préaux, des cours, des jardins intérieurs, et de deux promenades qui s'étendent gracieusement au devant de l'entrée de l'hospice. Source d'un produit annuellement croissant pour l'administration qui doit, suivant le vœu de M. Ferrus, le consacrer à l'amélioration du sort des malades dans d'autres desiderata, cette œuvre n'a pas été moins précieuse au point de vue médical, car elle a sanctionné un fait d'une immense portée : l'influence des travaux manuels sur la guérison des maladies mentales et leur prééminence sur les travaux intellectuels. Il n'était pas besoin que la progression dans le chiffre des guérisons, vînt démontrer les heureux effets du travail. Ces effets, la théorie pouvait et devait les faire pressentir. N'était-ce pas, en effet, un moyen rationnel de dériver l'excitation cérébrale que de la concentrer sur les contractions musculaires ? Il faudrait nier l'influence du physique sur le moral, c'està-dire l'évidence, pour contester l'efficacité de l'influence exercée sur l'état mental par une excellente constitution physique. Or, les travaux agricoles tendent à ce résultat, en perfectionnant l'hématose d'une part, et de l'autre les fonctions digestives. Ils éloignent le scorbut, la tuberculisation, toutes les maladies par émaciation, et peuvent même être considérés comme prophylactiques de cette terrible complication de la folie, la paralysie générale. Ils tendent à régulariser la circulation, en général, et la circulation cérébrale, en
particulier; de plus, il y a un effet moral prpduit par la campagne, une douce influence de la nature à laquelle participe l'aliéné comme l'homme raisonnable. Pour les aliénés incurables, il y a excitation d'un bonheur ; pour les curables, il y a, de plus, un élément de guérison, la diversion morale.
Mais, le plus grand bienfait des travaux agricoles, c'est de provoquer le sommeil chez des malheureux si généralement privés de son influence salutaire.
Avant l'étabhssement de la ferme Sainte-Anne, les malades de M. Ferrus étaient occupés dans tous les ateliers de l'hospice, chez le serrurier, le menuisier, le charpentier, le vitrier, le jardinier, qui s'était acquis alors l'estime et l'admiration du médecin en chef par sa manière calme, douce et ferme de diriger un certain nombre d'ahénés dans la culture et le jardinage. Ils exécutaient aussi des travaux de terrassement. On créa même, à une certaine époque, une sorte de tannerie, de corroirie où quelques-uns de ces malheureux se livraient à la préparation des peaux de mouton, et déjà beaucoup d'entre eux portaient des chapeaux de paille tressée par leurs mains.
Il est inutile de dire que le médecin en chef s'appliquait aux détails du traitement individuel, dans sa visite de chaque jour, avec le même soin et le même zèle qu'il poursuivait la réalisation de ces belles vues d'ensemble qui devaient assurer à toute cette classe intéressante d'infortunés un avenir meilleur. Ajoutons qu'avant de quitter le service il avait demandé une école pour ses malades, et qu'elle fut accordée plus tard à ses successeurs pour l'une et l'autre section. Il avait également soUicité l'établissement des réfectoires
en commun pour les aliénés en traitement. Il est juste de dire que le médecin était noblement secondé par le digne directeur de Bicêtre, M. Mallon.
Cette organisation du travail, nous l'avons dit, ouvrit une ère nouvelle dans le régime moral des aliénés, et dut trouver des imitateurs dans tous nos départements où l'on a créé des asiles. Nous extrayons le passage suivant d'un rapport fait au conseil général de l'Eure par un de ses membres. « Ainsi, Messieurs, ce que nous regardions jusque-là comme une utopie, nous l'avons trouvé réalisé à la ferme Sainte-Anne ; une expérience de plusieurs années, des résultats financiers, confirmés par les chiffres d'une comptabilité rigoureuse, et, ce qui est bien plus précieux encore, les succès obtenus pour la guérison des malades, ainsi que l'augmentation du bien-être chez les incurables, tout concourt à démontrer que le seul établissement qu'il soit digne d'une administration de créer, est un établissement dans lequel le travail sera admis comme principe et comme base.
(( Nous avons observé, pendant plusieurs heures et avec le plus vif intérêt, les travaux des aliénés à la ferme Sainte-Anne ; ils étaient occupés au blanchiment des toiles, et nous avons remarqué qu'à quelques mouvements nerveux près qui se manifestaient chez un petit nombre de sujets seulement, le travail était exécuté avec le même soin et la même régularité qu'il aurait pu l'être par tout autre atelier d'ouvriers raisonnables. Nous avons eu l'occasion de remarquer que les fous ne sont point contagieux les uns aux autres ; loin de là, chacun de ces infortunés semble, tout en étant aveugle sur le travers particulier de son esprit,
être plein de raison et de commisération pour la folie de ses voisins, de telle sorte qu'ils se servent les uns aux autres de gardiens et de tuteurs. S'il arrive que l'un d'entre eux se laisse aller à quelque aberration, à quelque extravagance momentanée, ceux qui l'entourent s'empressent de réparer sa faute et de le ramener à lui-même avec un sentiment de douceur et de pitié, qui sans doute prend sa source dans cet intérêt compatissant qu'inspire à l'homme la communauté d'infortune,
« Après avoir visité la ferme Sainte- Anne, nous pensâmes. Messieurs, avoir atteint le but de notre mission. Ce que jusque-là nous avions appelé nos rêves, apparaissait devant nous sous toutes les formes de la réalité, avec la sanction de l'expérience, avec la certitude du succès. »
J'ajoute à tout ce que je viens de dire, qu'en ayant soin d'écarter du travail tout aliéné présentant des idées d'homicide, de suicide, à moins qu'elles n'aient pas une telle fixité ou une telle force qu'une surveillance plus immédiate puisse rassurer complètement, l'emploi du travail est sans danger. On a pu mettre entre les mains des aliénés, des pelles, des pioches, des bêches, sans avoir jamais eu aucun accident à enregistrer.
M. Ferrus a aussi remarqué que les aliénés jouissaient d'une certaine immunité contre les chaleurs de l'été. Il est clair que cette assertion souffre quelques exceptions, au moins pour certains climats. On conçoit que sous le soleil de Naples il ne doit plus en être ainsi ; dans ce pays, d'ailleurs, l'emploi des travaux agricoles doit rencontrer un obstacle dans l'indolence
propre aux Napolitains, ces amis du dolce far niente. Aussi, un des médecins de l'hôpital d'Aversa, le docteur Miraglia, m'a-t-il assuré que l'on était obligé de leur préférer d'autres travaux manuels. J'ai vu dans cet hôpital de très beaux ateUers pour le tissage de la toile. Plus de cent aliénés, parmi lesquels on m'a signalé des manies suicides, homicides, etc., sont occupés à tisser de la toile pour les besoins de l'étabhssement, et même pour des commandes du dehors, C'est le genre de travail qui occupe le plus de malades. Il y a de plus des tailleurs, des cordonniers; des travaux à l'aiguille pour les femmes, qui filent aussi la quenouille ; je dirai même que l'hôpital renferme une imprimerie, dont le prote seul a sa raison. Parmi les malades qu'on y occupe, il en est un qui se croit le poète Métastase et qui, malgré le déhre le plus saillant, travaille d'une manière irréprochable ; j'en ai vu un autre en démence complète, mais qui improvise le latin avec une facilité merveilleuse.
Je ne terminerai pas ce qui est relatif à l'organisation du travail et à l'amélioration du régime des aUénés, sans ajouter à ce que j'ai dit qu'à Bicêtre, les deux successeurs de M. Ferrus, MM. Voisin et Leuret, ne sont pas restés en arrière de leur prédécesseur ; on leur doit à l'un et à l'autre un juste tribut d'éloges. M. Voisin a su mettre en évidence les heureux effets de la bienveillance érigée en méthode. Je signalerai, entre autres innovations qui l'honorent, l'heureuse extension des bienfaits d'une éducation et d'une instruction spéciales aux jeunes idiots qui peuvent présenter quelque prise à l'action des modificateurs externes. 11 a été possible, comme l'avait prévu ce médecin, de procurer
une partie de l'existence intellectuelle et morale propre a l'humanité à quelques-uns de ces malheureux le succès a donc complètement répondu à son attente ; la science et l'humanité doivent savoir gré à M Voisin de cette initiative. M. Leuret, à qui la science doit d'importants travaux, poursuit avec vigueur et persévérance l'appUcation du traitement moral ; nous avons été témoin de l'habileté remarquable avec laquelle ce médecin déploie toutes les ressources de ce traitement ; il n'a pas insisté sans bonheur sur les effets de la musique. Nous regrettons que l'essai du spectacle, joué par les aUénés, n'ait pas obtenu le même succès.
Il est une autre forme d'isolement qui, dans certains cas, exerce la plus heureuse influence sur la guérison de l'aUénation mentale : je veux parler des voyages. J'appellerai cet isolement : composé ou varié, pour le distinguer de l'isolement simple dans un étabhssement d'aliénés. Il faut proscrire ce moyen dans la manie aiguë : c'est de toute évidence. On pourrait même sevrer le maniaque de toute impression, que cela n'en vaudrait que mieux ; mais on doit le conseiller surtout dans le traitement de la monomanie, en général, et de la lypémanie, en particulier. Il est vrai que, dans quelques cas où l'on a à redouter la complication de la paralysie générale, il n'est pas irrationnel de conduire le malade dans des pays où cette comphcation est inconnue ou au moins très rare, dans les pays chauds, par exemple, bien que sa rareté dans ces contrées ne soit pas chose bien prouvée. J'ai trouvé, pour ma part, un certain nombre de paralytiques dans les hôpitaux d'aliénés de Florence et de Gênes, et surtout de Turin : mais les conditions atmosphériques et
météorologiques de cette ville du nord de l'Italie ont quelques points de similitude avec nos climats.
Le voyage, pour avoir une véritable efficacité, exige certaines conditions qui ne le mettent pas à la portée de toutes les fortunes ; il convient, en effet, qu'il soit euirepris en la compagnie ou sous la direction d'un médecin que l'expérience et des études spéciales aient rendu apte à cette mission. Ce dernier doit s'attacher à capter la confiance et, s'il le peut, l'amitié du malade, tout en conservant sur son esprit l'ascendant nécessaire. Cette condition, il faut le dire, est assez rarement remplie, quelque effort que fasse le médecin, car presque toujours le malade n'accepte qu'avec prévention et méfiance cette tutelle qui le froisse dans son amour-propre, en lui laissant voir qu'on le juge incapable de se conduire et qu'on le traite en enfant. Il se peut aussi que certains malades^ en raison de l'attrait irrésistible qui les pousse vers leur délire, ne voient pas sans aigreur auprès d'eux un homme qui a mission de le combattre. Les mélancoliques aussi, semblant se complaire dans leurs douleurs, se repliant incessamment sur eux-mêmes, alimentant les sombres pensées qui s'agitent en leur âme par les plus sinistres images qu'ils évoquent avec une cruelle complaisance, refusent tout ce qui pourrait les distraire de leur souffrance, ou au moins en tenter la diversion. Nous devons excepter les hypocondriaques, qui demandent toujours à être guéris des maladies qu'ils n'ont point, et qui observent docilement toutes vos prescriptions. D'autres malades vous opposent une sorte de résistance passive ; ils ont une véritable maladie de la volonté, un délire de volition ; tout en approuvant ce qu'on leur conseille,
140 CONSIDÉIUTIONS MÉDICO-PSYCHOI.OGIQUES
tout en le désirant même, ils ne peuvent pas le vouloir. Tel était le malade avec lequel je viens de voyager.
L'efficacité du voyage ainsi entrepris résulte de l'action combinée de l'isolement et des impressions multiples qui doivent frapper les sens et éveiller une réaction diversive des plus salutaires. Il faut inonder, c'est le mot, un mélancolique d'impressions.
Pour la détermination de l'itinéraire à suivre, il est important que le médecin soit exactement renseigné sur les goûts et les tendances habituels du malade avant la maladie, et qu'il connaisse à fond sa constitution morale. Il devra, recherchant la faculté dominante, la considérer comme une sorte de dérivatif moral, qu'on nous permette cette expression, pour ramener les facultés troublées à leur type normal et régulier, à moins que le déhre actuel ne soit qu'une expression très renforcée de l'état habituel du malade, dans lequel cas il devra choisir une autre faculté pour point d'application. Il saura ainsi s'il doit donner la préférence aux beautés artistiques sur les beautés naturelles, à la vue d'un glacier sur celle d'une galerie de peintures, à la Suisse sur l'Italie, au voyage par terre à celui sur mer. On comprend que, si un mélancolique était adonné aux sciences, il recevrait une impression plus forte à la vue de la lampe de bronze suspendue dans la cathédrale de Pise, dont les oscillations conduisirent Galilée à la découverte de la loi des oscillations du pendule. A la vue de la tour penchée de la même ville, il se souviendra que le même Galilée expérimenta du haut de cette tour la loi de la chute des corps, tandis qu'un ancien architecte ou un archéologue se demandera si cette inclinaison est le
résultat de l'affaissement du terrain, ou bien un caprice d'architecture. Le peintre ne verra dans l'Italie que la patrie de la peinture. Le nom de Raphaël retentira magiquement à ses oreilles. Pour l'amateur de musique, il sera plus impressionné par le côté lyrique de cette contrée où tous les arts ont été l'objet d'un culte. Ce sera au médecin de régulariser ces impressions, de les combiner, d'en apprécier les doses.
Il faut considérer comme moyens se rattachant au voyage : la promenade à pied et à cheval, la visite des galeries de peintures, des églises, les spectacles, les cérémonies religieuses (avec circonspection), les excursions aux environs, les ascensions de hauteurs, quand cela se peut sans inconvénient ou sans danger, les chemins de fer, les traversées sur mer, des lectures appropriées. Il faut engager le malade à écrire ses impressions de voyage, à tirer quelques croquis sur un album, permettre dans quelques cas une correspondance avec un ami ou un parent, suivant le degré de sensibilité que la maladie laisse à l'aliéné, et suivant la durée de l'isolement ; invoquer les souvenirs historiques en visitant les ruines et les monuments ; joignez à tout cela les impressions qui résultent des incidents, des rencontres, des compagnons de voyage, etc. Sous ce rapport, il faut, en général, préférer le voyage dans les voitures publiques au voyage en chaise de poste. Le roulement de la voiture exerce d'ailleurs une influence dont j'ai souvent été frappé.
La médication physique ne doit pas, bien entendu, être néghgée. Ainsi, des bains d'une heure avec affusions tièdes, les bains de mer quand cela se peut, quelques purgatifs, quelques applications de sangsues
à l'anus, etc., doivent être prescrits intercurremment Nous disions, en commençant à parler du voyage qu'il ne pouvait pas être à la portée de toutes les fortunes : peut-être devons-nous revenir un peu sur cette assertion. Ne serait-il pas, en effet, possible d'étendre aux malheureux mêmes son heureuse influence? M. Trélat a publié, dans les Aiinaks médico-psychologiques, la relation très intéressante d'un voyage en dihgence des aHénés que l'on transportait, il y a trois ans environ, de la Salpêtrière et de Bicêtre où existait un trop-plein, dans des asiles départementaux. Ne pourrait-on pas entreprendre chaque année, dans le but de guérir, un semblable voyage ? Cela permettrait d'ailleurs de réaliser une mesure que je crois bonne ; je veux parler d'un échange réciproque de malades entre les divers asiles, d'où résulterait la rupture de cette monotonie du séjour trop prolongé des malades dans un même étabhssement. Cette prolongation perpétue, je crois, beaucoup de délires, et multiphe le nombre des chroniques. Or, on sait que les chroniques dans les asiles sont des malades condamnés et voués à l'incurabilité, sur lesquels cependant il y avait quelque chose à tenter après l'isolement ! après un an de séjour dans un même lieu, il n'y a plus d'isolement pour l'aliéné, il faut le renouveler. L'idée de cet échange me vint à Venise, lorsque je visitai l'hôpital San- Servolo dont j'ai parlé plus haut. Ce magnifique panorama, disais-je à M. Fassetta, profite peu aux aliénés vénitiens, mais combien il pourrait être utile à des aliénés venant de Rome ou de Milan, par exemple. Il ne répugne point de penser qu'un aliéné de Paris a plus de chance de guérir à l'asile de Mareville près de
Nancy, par exemple, que dans un des établissements de Paris, et réciproquement. Pourquoi ne pas utiliser cette remarque que les médecins de Bicêtre et de la Salpêtrière ont été à même de faire, que les étrangers guérissent plutôt que les nationaux dans nos hospices, toute chose égale d'ailleurs ?
Un mot, pour terminer, sur l'emploi des passions dans la thérapeutique mentale. Nous ne les rejetons pas absolument, mais nous croyons que l'on doit être réservé dans leur application. C'est d'ailleurs un moyen qui doit être manié avec la plus grande habileté. Il peut arriver, en effet, ou que l'on dépasse le but que l'on se propose, ou que les mouvements réactionnels auxquels on veut donner lieu par l'emploi de telle ou telle passion, la terreur par exemple, se passent dans un sens précisément contraire. On ne fait souvent alors que redoubler l'intensité du mal, et l'incurabilité peut en être la conséquence, quand on est assez heureux pour ne pas développer des idées de suicide en transformant le délire. C'est avec beaucoup de raison, par exemple, qu'Esquirol recommandait « d'être sobre dans l'emploi de la crainte et surtout de la terreur, ces passions ayant une action sédative qui peut avoir les plus graves conséquences. »
Quant à l'argumentation avec le malade, je la déclare sans effet. Je soutiens qu'il est impossible de convaincre un aUéné de ses erreurs. La possibilité de ce résultat est déjà un signe de guérison, c'est un effet et non une cause. Il en est des monomaniaques comme il en était des martyrs de religion à qui ni menace, ni torture ne pouvaient arracher aucune rétractation.