‹ Des maladies mentales et nerveuses v. 2Chapitre 13 sur 40 · OBSERVATION PREMIÈRE · texte numérisé non relu

OBSERVATION PREMIÈRE

n s'agit d'un homme de soixante-cinq ans, ancien notaire, d'un tempérament lymphatique, d'une constitution forte, d'une stature élevée ; les yeux sont bleus, le teint pâle ; les cheveux et la barbe, blonds naguère, sont blancs aujourd'hui. Le poumon est un peu emphysémateux, et le cœur légèrement hypertrophié. La santé habituellement bonne, à part quelques affections aiguës thoraciques, s'est dérangée pour la première fois, il y a dix ans environ, dans une circonstance que je crois devoir mentionner, car elle démontre, avec l^aucoup d'autres faits du même genre, qu'il est pour l'homme aussi bien que pour la femme, un âge critique, et que c'est celui où, après une existence active, pendant laquelle l'homme fait en innervation une dépense forte, continue, incessante et rhythmée, pour ainsi dire, par l'habitude, on le voit se retirer des affaires, vendre son étude, par exemple, s'il est notaire ou avoué, pour jouir de sa fortune au milieu d'un repos, en apparence bienfaisant, mais en réalité accompagné des dangers les plus grands pour sa santé. Je ne parle pas seulement ici de ceux qui substituent le repos complet, l'inertie enfin, à l'activité la plus remuante ; celui-là même qui, à cinquante ans, adopte un nouveau genre

d'existence, fût-il aussi actif que le premier, est exposé, quoiqu'à un degré moindre, à des périls graves. Ce n'est pas toujours impunément que Ton vient à bouleverser le rhythme imprimé à la dépense d'innervation par une habitude de nombreuses années. C'est alors que beaucoup d'hommes sont frappés de congestion, d'hémorrhagie cérébrale, d'aliénation mentale. C'est ce dernier cas qui s'est présenté chez notre malade.

M. P... ancien notaire, dont l'activité musculaire et intellectuelle avait toujours été forte et régulière, et qui aimait le notariat, vendit son étude, il y a plus de dix ans (il avait environ cinquante ans), et ne tarda pas à présenter les premiers signes d'une affection mentale, qui, après une guérison de dix années s'est reproduite, il y a environ dix-huit mois, et dont nous donnerons plus loin les caractères, quand nous aurons terminé les commémoratifs. La vente de l'étude influa de plusieurs manières sur le développement de l'affection mentale. D'abord, cette résolution ne dut pas être prise sans une longue et épineuse délibération, car elle devait fermer la mine qui enrichissait M. P... lequel, soit par nature, soit par ce qu'il a été l'artisan de sa fortune, est très intéressé ; ensuite M. P... aimait le notariat, avons-nous dit ; il s'était attaché à sa profession comme le montagnard à sa montagne : aussi, la mélancolie qu'il ressentit eut-elle d'abord tous les caractères d'une nostalgie où prédominait, comme préoccupation fixe, le regret d'avoir vendu son étude. Cette nostalgie, que Ton pourrait appeler : mal de profession, comme l'autre est appelée : mal dupays^ est plus fréquente qu'on ne saurait se l'imaginer, et cons-

titue souvent le point de départ d'une véritable mélancolie, qui n*en est que l'expression plus renforcée. Joignez à cette influence sur M. P... Tensemble des conditions nouvelles dans lesquelles la vente de l'étude a placé notre malade, comme tous ceux qui se retirent des affaires à cet âge de la vie, et l'affection mentale dont nous nous occupons sera suffisamment expliquée. J'ai dû insister sur cette cause, d'abord parce qu'elle parait être la seule que l'on puisse invoquer chez notre Qialade, comme cause occasionnelle, et qu'ensuite en même temps qu'elle s'est adressée à l'intelligence et à la sensibilité, elle a dû exiger un effort considérable de volonté. Ceci posé, je poursuis l'examen des autres commémoratifs. Lors de sa première atteinte, M. P... put cependant entreprendre un voyage en Angleterre, aller prendre ensuite des bains de mer à Dieppe, d'où il se rendit en Belgique, où il guérit presque soudainement. La mélancolie a été poussée jusqu'à une tentative de suicide.

L'intelligence de M. P... est assez développée, surtout en ce qui concerne les affaires ; sa sensibilité est médiocre, cependant il aime beaucoup ses enfants. La bienveillance et la gaité forment le fond de son caractère. Il aimait les plaisirs, ceux de l'amour principalement, mais sans excès cependant; se mettait avec une certaine coquetterie, se piquait de galanterie et d'amabilité, et visait quelquefois à l'esprit. Quant à Thérédité, je ne puis me prononcer, bien que l'on m'ait affirmé, qu'il n'y en eut point. Je trouve chez les descendants quelques signes de prédisposition, et* je suis convaincu qu'avec de plus amples informations,

on découvrirait chez les ascendants quelques cas d'aliénation mentale.

Depuis sa première maladie, M. P... s'était toujours bien porté mentalement, quand, au mois d'août 1845, il se plaignit de quelques éblouissements pour lesquels il crut devoir aller prendre les bains de mer. An quatrième bain, il fut pris d'un érysipèle à la tête qui n'eut aucune gravité, et ne fut point suivi de trouble du côté de l'intelligence ; mais il survint une tuméfaction de la peau et du tissu cellulaire sous-cutané à la partie postérieure du cou. Cette tuméfaction était ou paraissait être de nature phlegmoneuse. On voulut alors prévenir la suppuration et amener la résolutioD à l'aide de frictions mercurielles. Ce fut à la suite de ces frictions, qui n'avaient cependant point produit de salivation, que l'état mental se troubla, et que l'affection dont M. P... est encore atteint aujourd'hui s'est développée. Le malade habitait alors la campagne, à son retour de Dieppe, et recevait des soins du médecin de la localité.

A la suite de l'érysipèle, le cuir chevelu avait été le siège d'une desquamation pulvérulente, furfuracée, avec démangeaisons, et dont la cessation coïncida avec le développement de l'affection mentale. M. Ferrus, alors consulté, tenant compte de cette sorte de répercussion, conseilla des ventouses scarifiées à la nuque et des frictions stibiées sur les scarifications, médication qui avait, en même temps, l'avantage d'être révulsive. Un purgatif au séné est également prescrit. Lorsque M. P... fut soumis à mon examen, il était dans l'état que je vais décrire en passant en revue

les diverses fonclionSy et en commençant par le système nerveux cérébro-spinal.

Fonctions (T expression. — Expression générale de souffrance, figure pâle, œil inquiet, sourcils contractés et rapprochés y voix basse , entrecoupée, anxiété extrême, anhélation, soupirs, sanglots.

Intelligence. — Troublée, mais non afïaiblie. M. P... se croit perdu ainsi que toute sa famille. Il aura été Finstniment de leur ruine ; c'est un mauvais père, un mauvais époux ; sa maladie est une punition du ciel, c'est un fléau qui le frappe. Comme il lui est impossible de s'occuper de ses affaires, il perdra la fortune qu'il a amassée, sa pauvre famille en sera victime ; il sent bien qu'il ne guérira jamais. Il refuse des aliments, soit pour conjurer la colère du ciel en se mortifiant, soit pour retarder d'autant sa ruine, a Quel supplice affreux 1 » s'écrie-t-il à chaque instant : < Que vais-je devenir, mon Dieu 1 Je suis un homme perdu! » Tout lui rappelle son horrible maladie; il trouve des rapprochements dans la circonstance la plus insignifiante. Une conversation tenue en sa présence lui rappelle son impuissance d'y prendre part. Un homme qui chante dans la rue insulte à sa tristesse ; la vue d'un malheureux qui passe, mendiant et couvert de guenilles, lui suggère les réflexions suivantes : Cet homme, malgré ses haillons et sa misère, est heureux : il jouit de toutes ses facultés, il est intelligent ; tandis que moi j'ai des facultés dont je ne puis plus me servir. L'association des idées est donc excitée, la mémoire est intacte.

Sensibilité morale. — Elle paraît afiaibUe ; mais il ne faudrait pas pour cela s'en rapporter au dire du

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malade qui afûrme ne plus aimer sa famille, ou moins ne plus l'aimer autant. Il est certain que plus grande préoccupation de M. P... est le moi lu même. Il se plaint, comme la plupart des mé liques, de ne plus se sentir au fond du cœur d'affe c'est pour lui une souffrance ; or, cette souffi même prouve une illusion de sentiment. S'ils tf maient plus, ces malades, cela leur serait indiffî comme tout le reste. Mais en tenant compte même cette cause d'erreur, le malade brusque sa femme ses enfants,, et incontestablement les facultés affecti sont affaiblies. La sensibilité est, d'ailleurs, exaltéi:' quant aux propres souffrances du malade ; la doulM morale est des plus vives.

Sensibilité physique, — Intacte. Le malade se plaiM d'éprouver une constriction très douloureuse dausk^ région précordiale ; mais ce phénomène est puremenl sympathique. Tout se resserre dans la mélancolie, de même que la dilatation, l'expansion, semblent être l'effet de la joie. Or, on sait, que le cœur est le siège le plus sensible et le plus ordinaire du retentissement de la douleur morale.

Sens, — Tous intacts. Cependant le malade prétend que les saveurs et les odeurs sont changées. Il ne trouve plus le même goût aux aUments, aux cigares. Il n'a accusé aucune hallucination soit de la vue, smt de l'ouïe.

La motihté est normale ; il en est de même de l'attention, mais elle ne s'exerce qu'involoutairement Ce n'est plus qu'une attention passive, le malade ne se sent plus le pouvoir de la diriger et de la conduire. Il a, d'ailleurs, conscience de son état, et rend parfaite^

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ment compte de toutes ses impressions. Insomnie. Mais la faculté qui nous a paru la plus notablement altérée, Dous ne craignons pas de le dire, c'est la volonté ; et, en attendant que des détails ultérieurs de cette observation fassent ressortir plus nettement cette altération, nous pouvons dire, dès à présent, que le malade accuse une impossibilité fréquente de vouloir exécuter certains actes, bien qu'il en ait le désir, et que son jugement sain, par une sage délibération, lui en fasse voir l'opportunité, souvent même la nécessité. A la période dont il s'agit en ce moment, le malade ne désirait pas sortir, il est vrai, car il accusait un dégoût général ; mais plus tard, lorsque le cadre de son affection se rétrécit et que la volonté resta presque la seule faculté malade, il avait le désir sans avoir la volonté, la possibilité de l'action ne pouvant pas même être mise en doute. Mais, au moment où nous la dépeignons, il nous dit, quand nous lui proposons de sortir, de se promener, d'aller au spectacle, qu'il ne le désire pas, mais que, le désirât-il, ti ne pourrait le vouloir.

Quant aux fonctions de la vie organique, nous avons peu de chose à en dire. Nous savons déjà que le cœur est hypertrophié; ses bruits sont normaux, le pouls est lent et médiocrement développé ; la respiration est fréquente. Nous avons parlé déjà d'anhélation, de soupirs. Le poumon est un peu emphysémateux, l'expectoration diminuée. Le malade se plaint d'une sorte d'aridité de toutes les sécrétions, à l'exception de la sécrétion urinaire qui est normale ; l'urine est limpide et blanche comme dans l'hypocondrie. La transpiration est supprimée. Les lèvres sont sèches et blanches, la soif nulle, l'haleine forte, la déglutition

normale. Inappétence, constipation. Point de nausées cependant, ni d'envies de vomir. Absence de désirs vénériens. Après plusieurs jours, pendant lesquels le malade présenta des alternatives tierces d*exacerbation et de rémission, sans que le sulfate de quinine ait eu la moindre efficacité, le malade entre dans la maison de santé d'Ivry, et y reste jusqu'au 20 mai, époque à laquelle j'entreprends avec lui un voyage ea Italie. La mélancolie était moins profonde, les désirs avaient un peu reparu. Quelques jours avant le départ, lorsqu'on lui annonce son prochain voyage : « Je ne pourrai jamais, dit-il, cependant je m'ennuie ; resteraije donc toute ma vie à Ivry ?» La veille, il déclare qu'il ne pourra jamais ; le jour même, il se lève à six heures du matin pour aller faire cette déclaration à M. Métivier. On s'attendait donc à une certaine résistance ; mais lorsque je me présentai, il ne fit pas la moindre opposition ; seulement, comme s'il sentait sa volonté prête à lui échapper : c Où est le fiacre, dit-il, que je me dépêche d'y monter? » Nous allons attendre la diligence sur la route de Villejuif et nous partons enfin. Il serait oiseux d'emmener avec nous le lecteur, et de le faire assister à tous les phénomènes offerts par le malade pendant le voyage. Ces phénomènes peuvent très bien se résumer en trois ou quatre principaux que je puis donner comme critérium de tous les autres. La position du malade était déjà sensiblement améliorée ; il ne restait plus, pour ainsi dire, qu'une lésion de la volonté avec regrets amers de se trouver dans cet état, et avec une teinte mélancolique entretenue par l'insistance avec laquelle le malade envisageait rhorreur de sa situation (ce sont ses propres

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paroles). Je constate toujours la même intégrité de riotelligence» de la mémoire, de la motilité. Après une rémission qui s'est offerte entre Lyon et Avignon et qui était assez prononcée pour prouver l'empire du remède moral et faire croire à la guérison, si l'on n'était prévenu de ces rémissions qui suivent presque immédiatement l'emploi de l'isolement ou du voyage ; après une rémission de plusieurs heures, dis-je, le malade retombe et se retrouve dans le même état à notre arrivée à Marseille. Je ne parlerai pas de son opposition incessante à ce que nous nous éloignions davantage, et j'arrive aussitôt à quelques circonstances qui nous montrent bien manifestement la volonté essentiellement lésée. La première s'est présentée à Marseille. Le malade devait, avant de s'embarquer, faire une procuration pour autoriser sa femme à vendre une maison. Il rédige lui-même cette procuration ; il la transcrit sur une feuille de papier timbré et s'apprête à la signer, lorsque surgit un obstacle auquel nous étions loin de nous attendre. Après avoir écrit son nom, il lui est de toute impossibilité de parapher; il s'agissait, il est vrai, d'un paraphe compUqué ; mais M. P... l'avait toujours facilement exécuté. C'est en Tain que le malade lutte contre cette difficulté ; cent fois au moins il fait exécuter à sa main, au-dessus de la feuille de papier, les mouvements nécessaires à cette exécution, ce qui prouve bien que l'obstacle n'est pas dans la main; cent fois sa volonté rétive ne peut ordonner à ses doigts l'application de la plume sur le papier. M. P... sue sang et eau, il se lève avec impatience, frappe la terre du pied puis se rassied et fait de nouvelles tentatives ; la plume ne

peut toujours pas s'appliquer au papier. Niera-t-oi ici que M. P... ait le vif désir d'achever sa signature et qu'il comprenne l'importance de cet acte? Niera, t-on l'intégrité de l'organe chargé d'exécuter le ps^ raphe? L'agent parait sain ainsi que l'instrument; maâ le premier ne peut s'appliquer sur le second. La vo lonté, ce pouvoir en vertu duquel la main se mettraJ à accomplir l'acte conçu et jugé nécessaire par l'inte^ ligence, fait évidemment défaut. Cette lutte a dur* trois quarts d'heure; cette succession d'efforts a en& abouti à un résultat dont je désespérai certainemeal le paraphe fut très imparfait, mais il fut exécuté. V^ été témoin de cette lutte; j'y prenais, comme le pen9 bien le lecteur, le plus vif intérêt, et je déclare qu': était impossible de constater plus manifestement un impuissance de vouloir, malgré le désir.

Je constatai quelques jours après une impossibilité du même genre. Il s'agissait de sortir un peu après U dîner. M. P... en avait le plus vif désir ; il eût voulu me dit-il, prendre une idée de la physionomie de k ville. Pendant cinq jours» de suite, il prenait son chapeau, se tenait debout et se diposait à sortir ; mai vain espoir, sa volonté ne pouvait ordonner à se: jambes de se mettre en marche pour le transporte dans la rue. a Croirait-on, d me disait le malade ave douleur, n à une semblable affection, si j'en parlais des gens du monde (il eût pu ajouter à des médecins) Je suis évidemment mon propre prisonnier ; ce n'es pas vous qui m'empêchez de sortir, puisqu'au contrair vous m'y engagez ; ce ne sont pas mes jambes qui s' refusent, elles ne sont pas paralysées, puisque vou voyez que je marche bien; qu'est-ce donc, alors?

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M. P... se plaignait ainsi de ne pouvoir vouloir ^ malgré

l'envie qn*ii en avait. Après cinq jours enfin, M. P...

fait un dernier effort, parvient à sortir, et rentre

cinq minutes après, suant et haletant, comme s'il eut

franchi en courant plusieurs kilomètres, et fort étonné

lui-même de ce qu'il venait de faire.

Les exemples de cette impossibilité se reproduisent à chaque instant. Le malade avait-il le désir d'aller au spectacle, il ne pouvait vouloir y aller ; était-il à table à côté de convives aimables, il eut voulu prendre part à la conversation ; mais toujours la même impuissance le poursuivait. Il est vrai que souvent cette ^impuissance n'existait, pour ainsi dire, qu'en appréhension ; le malade craignait de ne pas pouvoir, et cependant il y parvenait et même plus facilement qu'il ne l'appréhendait ; mais souvent aussi, il faut le dire, ses appréhensions étaient légitimes.

Après six jours de séjour à Marseille, nous nous embarquâmes sur le premier paquebot en partance pour Naples ; mais ce ne fut pas sans une peine inouïe dont je voudrais faire juge le lecteur, si déjà cette observation n'était si étendue, et si je n'avais encore quelque autre circonstance à relater. Je me bornerai à dire que, pendant les six jours passés à Marseille, le malade exprima formellement le refus de s'embarquer et le désir de retourner à Paris, s'effrayant d'avance à l'idée de se trouver ainsi avec sa volonté malade dans un pays étranger, déclarant qu'il faudrait le garrotter pour le conduire ; que, le jour du départ, il ne se décida à sortir de l'hôtel que lorsqu'il me crut décidé à faire intervenir un appareil de force, et ({n'étant sorti de l'hôtel, il s'arrêta dans la rue de la

Cannebière, où il fût resté, sans doute, si je ne lui eusse fait dépécher quatre mariniers que l'employé du bureau des paquebots eut la bonté de mettre à ma disposition, et qui n'eurent d'ailleurs qu'à se montrer.

Les quatre traversées de Marseille à Gènes, de Gênes à Livourne, de Livoume à Civita-Vecchia, et de ce dernier port à Naples s'effectuèrent assez bien. Cependant je dois dire que la navigation exerça sur l'état de mon malade une influence moins significative que le mouvement de la voiture. Il a été rare, pendant tout le voyage, qu'après cinq ou six heures de route en voiture M. P... ne fût pas sensiblement mieux : il devenait causeur, aimable, et fumait, ce qui était toujours chez lui un indice d'amélioration. Cet effet était indépendant des impressions du voyage, puisqu'il se produisait également la nuit, et il était même d'autant plus prononcé que la voiture était plus dure et la route plus mauvaise.

Je résume enfin l'état de mon malade pendant le voyage en disant qu'il présenta continuellement la même altération de la volonté avec plusieurs alternatives de mieux et d'exacerbation légère, et que le voyage me parut n'avoir pas l'efficacité qu'on en attendait, peut-être parce que le malade y faisait une opposition systématique. D'ailleurs il ne s'agissait pas ici d'une lypémanie ordinaire, et l'efficacité du voyage, des impressions à haute dose dans une forme d'affection où prédominait la lésion de la volonté, ne me paraissait pas suffisamment démontrée. Ce fut d'après cette opinion, que je fis connaître à la famille le désir que la durée du voyage fût limitée. Disons cependant

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que, dans les deux derniers mois, la volonté m'a paru un peu améliorée. Le malade est aujourd'hui au sein de sa famille, toujours à peu près dans le même état. Je termine cette observation par la relation des circonstances suivantes.

Quatre fois pendant le voyage, deux fois entre autres à Venise où nous fîmes usage des bains de mer, le malade fut pris d'une douleur extrêmement vive dans la région du foie. Cette douleur annoncée quelques jours d'avance par un redoublement de tristesse, avait toosles caractères d'une colique hépatique et tenait peut-être à la présence des calculs dans la vésicule biliaire. Sa durée variait entre douze et quarante heures, et toujours elle ne disparaissait qu'en laissant un ictère très prononcé, qui ne tarda pas d'ailleurs à disparaître à son tour.

Une autre circonstance tend à faire ressortir encore davantage la lésion de la volonté. Nous étions à Rome, où nous arrivâmes le jour même de la nomination du pape Pie IX, la veille par conséquent de la sortie du conclave. Mon malade me dît : « Voilà une circonstance que j'appellerais heureuse si je n'étais pas malade. Je voudrais pouvoir assister au commencement, j'en parlerai à mes enfants; mais je ne sais pas si je pourrai : j'essaierai. » Le jour venu, le malade se lève à cinq heures du matin, tire son habit noir de sa malle, se rase, met des bottes vernies, et me dit : c Vous voyez, je fais beaucoup, je ne sais pas pas encore si je pourrai. » Enfin, à l'heure de la cérémonie, le malade fit un efl'ort et parvint à grand'peine à descendre. Mais, dix jours après, à la fête de saint Pierre, les mêmes préparatifs, les mêmes

efforts n'aboutirent à aucun résultat : « Vous Yoyei bien, me dit le malade, je suis toujours mon pri» sonnier. Ce n'est cependant pas le désir qui m manque, puisque je me prépare depuis trois heures; me voici rasé, habillé et ganté et voilà que je m puis plus sortir d'ici. » Et en effet, il lui fut impos* sible de venir à la cérémonie. J'avais beaucoup insisté, mais je n'ai pas cru devoir le forcer.

Je terminerai cette observation, déjà bien longae, par une remarque, c'est que les mouvements instinctift de la nature de ceux qui échappent à la volonté proprement dite n'étaient pas chez notre malade entravés comme ceux que l'on peut appeler ordonnés. Cest ainsi qu'en arrivant à Lyon, à notre retour, la malleposte qui nous portait, passant par-dessus une femme que les chevaux avaient renversée, mon malade recouvra toute son énergie, n'attendit pas que la voiture fût arrêtée, rejeta son manteau, ouvrit la portière et se trouva le premier descendu auprès de cette femme qui, par un hasard providentiel, n'avait pas une égratignure.

L'importance des faits que cette observation avwt pour objet de faire ressortir légitimera, je l'espère, Is longueur des détails dans lesquels nous sommes entré. Nous voyons ici un homme chez qui la conception des actes à vouloir, leur délibération et leur détermination s'accomplissaient d'une manière normale, puisqu'il savait ce qu'il devait faire et qu'il te désirait même, chez qui les fonctions telles, par exemple, que la musculation, l'attention, n'étaient pas non plus altérées, et qui cependant ne pouvait vouloir- — N'était-ce pas la position déjà supposée d'un pia-

niste distingué que rien ne gêne ou n'empêche, en présence d'un piano en parfait état dont il voudrait se servir, et auquel il ne peut vouloir toucher cependant? N'est-ce pas aussi le supplice de Tantale? Mon malade me répondait souvent quand je lui donnais un conseil : c Vous avez raison, ce serait bon, je le devrais, je le désirerais; mais comment le vouloir? )» Dans cet eiemple,les fonctions chargées d'exécuter, ne peuvent, quoique intactes, entrer en exercice pour l'accomplissement de certains actes. Nous les verrons tout à Theure entravées pendant l'exercice même.

OBSERVATION DEUXIÈBiE.

On lit dans Esquirol : « Quelques lypémaniaques n'ont plus de volonté; s'ils, veulent*, ils sont impuissants pour exécuter : après avoir lutté, combattu <^ntre un désir qui les presse, ils restent sans action. » Esquirol fait suivre cette remarque du fait suivant, qui a les plus grands rapports avec l'observation qui précède : a Un ancien magistrat très distingué par son savoir et la puissance de sa parole, à la suite de chagrins est atteint de monomanie avec agitation 6t même violence. Après quelques mois le délire cesse, mais le malade conserve d'injustes préventions; enfin il recouvre l'usage de la raison, mais il ne veut pas rentrer dans le monde, quoiqu'il reconnaisse qu'il a tort; il ne veut pas s'occuper, ni soigner ses affaires, quoiqu'il sache très bien qu'elles souffrent de ce

* L'expression de s'ils veulent u'est pas correcte, c'est s*ils désirent <pi*ilfant entendre. La phrase qui suit rectifie d'ailleurs l'expression «i'Ewîuirol.

travers. Sa conversation est aussi raisonnable qui spirituelle. Lui parle-t-on de voyager, de soigner 86i affaires, il répond : a Je sais que je le devrais et q« je peux le faire, vos conseils sont très bons, je voqdrais suivre vos avis, je suis convaincu; mais faitei que je puisse vouloir de ce vouloir qui détermine el exécute. Il est certain, me disait-il, que je n*ai de volonté que pour ne pas vouloir, car j'ai toute m raison; je sais ce que je dois faire, mais la force m'abandonne quand je devrais agir. »

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