AVEC
Communication à la Société Médico-Psychologique, séance
du 13 décembre 1869.
Messieurs ,
La communication de M. Jules Falret m'a remis en mémoire un certain nombre de faits assez curieux sur lesquels je demande à la Société la permission d'arrêter quelques instants son attention, en faisant appel à son indulgence, car le temps ne m'a pas permis de soigner cette communication autant que l'aurait comporté l'importance de la question. A défaut d'autre titre à cette indulgence, vous voudrez bien reconnaître que j'ai au moins celui d'avoir conscience de mon état.
Il est d'abord une catégorie de malades qui ont la conscience d'éprouver quelque chose d'extraordinaire, d'insolite , mais qui, au lieu de rattacher ce qu'ils éprouvent à un état maladif, en font l'objet d'une interprétation délirante et fournissent de leurs hallucinations une explication qui se rattache au délire lui-
même. Il n'est pas rare, par exemple, d'entendre des malades, après avoir rendu compte de leurs idées de persécution et de leurs hallucinations obsédantes, s'exprimer ainsi « Il faut que j'aie la tète bien forte pour qu'elle ait résisté à tous ces tourments et pour que je n'en sois pas devenu fou ou folle. »
« On prétend que je suis folle, me dit un jour une aliénée; ahl bien oui, folle, il y a longtemps que je le serais devenue si je n'avais eu la tête aussi solide, car c'est là justement ce que veulent mes ennemis, et ils font tout pour en venir là. »
Une ancienne religieuse , actuellement retenue à l'asile de Vaucluse et affectée d'un délire partiel systématisé, avec prédominance d'idées de persécutions dont les agents ne seraient autres que les religieuses formées en société qu'elle qualifie de pectorale \ me disait ces jours-ci, après m'avoir exposé tout le système de machinations, d'intrigues dont elle croit être victime : « Si je n'avais pas été protégée par la Providence, j'en serais devenu folle; mais, heureusement, j'ai pu résister jusqu'à présent à toutes les menées de leur politique religieuse. » Elle termina en disant : « Je n'aurais jamais pensé que des personnes garnies (Fun Christ puissent descendre à un tel degré de fourberie, de perversité. »
Il est une autre catégorie très curieuse d'aliénés ayant conscience de leur état : ce sont ceux qui, non seulement ont conscience d'être aliénés, mais encore qui ont celle de la fausseté de leurs conceptions délirantes et qui en sont tourmentés comme si elles étaient vraies.
^ « Par ce que, » dit la malade « elles portent une croix sur la poitrine. >»
Cette particularité mentale m'a paru très marquée chez quatre malades entre plusieurs autres.
Une de ces malades me rendait compte chaque jour de toutes les conceptions délirantes qui avaient assiégé son esprit dans Tintervalle de mes visites, ajoutant : a Je sais bien que tout cela est faux, mais cela me tourmente et m'attriste comme si c'était vrai. » Une fois, par exemple, elle me dit : <k Vous connaissez mes deux nièces; ce sont deux excellentes filles, deux cœurs d'or; je suis sûre d'elles et de leurs excellents sentiments pour moi; eh bienl ne me suis-je pas imaginé qu'elles voulaient m'empoisonner pour recueillir plus tôt mon héritage 1 C'est absurde , je le reconnais, je sais que cela n'est pas, je suis honteuse pour elles de semblables pensées, mais je ne peux m'en défendre, et cela me tourmente comme si cela était vrai. »
Citant ce fait un jour devant deux autres malades, la mère et la fille qui, chose singulière, oflraient toutes deux la même particularité, la mère s'écria : « Oh ! c'est bien comme moi, voilà exactement ce que j'éprouve. »
Un de mes malades de Vaucluse offre la même particularité ; affecté d'un délire partiel avec prédominance de l'idée qu'on a dirigé contre lui diverses accusations, et en particulier celle d'avoir violé sa fille, il a tout à la fois la conscience d'être aliéné et celle de la fausseté de ses conceptions délirantes.
La situation des malades dont il vient d'être parlé et qui sont tourmentés par une idée qu'ils savent être fausse comme si elle était vraie, a son analogue dans certaines dispositions mentales qui s'observent à l'état
physiologique et dans lesquelles T esprit surexcité par un travail plus ou moins prolongé ne peut arrêter le cours des idées qui l'assiègent et lui forment comme un cercle d'où il ne peut sortir. Il résulte de cette sorte d'obsession et de l'impossibilité de secouer ce que l'on pourrait appeler le joug de l'idée dominante une véritable fatigue, bien que l'idée en elle-même n'ait rien de pénible, fatigue qui ne peut être combattue comme toutes les fatigues que par la cessation momentanée de tout travail et par la diversion.
C'est dans des cas de cette nature que s'observe principalement ce que, dans une communication antérieure à propos des aliénés dangereux, j'ai appelé l'irrésistibilité dans la pensée.
La situation de ces malades n'est pas sans analogie non plus avec celle dans laquelle on se trouve à l'état physiologique, quand on s'endort à la suite d'un travail intellectuel tant soit peu excessif ou prolongé, comme à la veille d'un examen ou d'un concours, après un concert ou un bal, ou encore à la suite d'une série de parties de cartes ou d'échecs. L'impression sous laquelle on est restée pendant plusieurs heures survit ï la veille ; le sommeil s'en ressent et pendant toute 3a durée on est littéralement obsédé par une idée ou lin ordre d'idées portant le reflet de la nature du tra- \^ail auquel on s'est Uvré, ou poursuivi par le souvenir le la mélodie qui nous a frappés dans le concert. Dans le sommeil qui suit le bal on ne cesse de voir les valseurs tourbillonner autour de soi, de même que ians celui qui succède à une série de parties de whist ou d'échecs, par exemple, on remue des cartes toute la nuit ou on poursuit des échecs impossibles.
En dehors des conditions dont je viens de parler, l'état de rêve réalise parfois des phénomènes analogues à ceux qui caractérisent l'état mental des malades dont il s'agit. Il est incontestable que nous sommes quelquefois poursuivis par des songes qui nous affectent péniblement, bien que nous en ayons conscience.
Il m'est arrivé, pour ce qui me concerne, de rêver une première fois qu'un membre de ma famille venait de mourir et d'en être profondément affligé ; mais faisant quelque temps après le même rêve, je me rassurai pendant le sommeil même par cette réflexion dont le souvenir m'est revenu après le réveil : que l'expérience du rêve précédent et du réveil qui l'avait suivi m'avait prouvé que la mort dont il s'agissait n'avait rien de réel, que j'étais la proie d'un songe et qu'il n'y avait pas lieu de m'en affecter. L'impression produite par ce deuxième rêve fut atténuée sans doute par cette réflexion, elle fut pénible pourtant.
Qu'il me soit permis de le dire incidemment, cette mémoire du rêve s'est manifestée chez moi dans plusieurs autres circonstances et notamment dans celle qui suit : Ayant rêvé une première fois qu'après avoir gravi à grand'peine les marches d'un escalier presque sans fin, j'étais arrivé en face d'une ouverture par laquelle il me fallait passer pour me rendre à ma destination, mais que cette ouverture était tellement étroite que, malgré tous mes efforts, il me fut impossible de la traverser et que je dus, à mon grand désappointement, revenir sur mes pas ; je fis quelque temps après le même rêve ; mais arrivé en face de l'ouverture dont je viens de parler, je me souvins de l'inutilité des efforts tentés dans le rêve précédent pour la
franchir et je rebroussai chemin en faisant cette réflexion qu'il était inutile d'essayer, puisque je n'avais pas réussi quinze jours auparavant. Ce que nous venons de dire de la conscience du rêve confirme ce qu'en a dit avec autant d'autorité que de justesse M. Maury, dans la dernière séance, à propos de la communication de M. Morel.
A rencontre des cas dont je viens de parler, il en est nombre d'autres dans lesquels les malades ont la conscience d'être aliénés et croient néanmoins à la réalité de leurs conceptions délirantes. Cette disposition constitue, on le comprend, un signe grave, car elle implique évidemment une lésion du jugement. Il est clair, en effet, que si ce n'était cette lésion du jugement, le malade devrait conclure de la notion de sa maladie mentale à la fausseté des idées qui en sont le produit.
Parmi les malades qui m'ont offert cette particularité, je puis citer un aliéné de Vaucluse qui, affecté d'un délire de persécutions avec hallucinations et illusions de l'ouïe, a une conscience incomplète de son état ; je dis incomplète, car, si d'une part cet individu croit être malade, d'une autre part il paraît être convaincu de la réalité de ses conceptions délirantes, c'est-à-dire qu'il croit être réellement persécuté.
D'une manière générale on peut dire que le nombre . des aliénés qui ont la conscience de leur état est très restreint par rapport à celui des aliénés qui n'ont pas cette conscience. D'après ma propre expérience, je crois pouvoir établir que le rapport des premiers aux derniers est de trois pour cent, abstraction faite des cas dans lesquels la folie est consécutive à l'alcoolisme.
Une réserve à cet égard est d'autant plus nécessaire que, dans la folie qui procède de l'alcoolisme aigu, on peut dire que la conscience de l'état est la règle. C'est ainsi qu'à l'asile de Vaucluse, sur trois cent soixantedix-huit hommes et sur trois cent cinquante femmes admis depuis le 25 janvier dernier, je n'ai pas compté moins de soixante-et-un hommes et de dix-neuf femmes ayant eu conscience de leur état, aussi bien que de la cause qui l'a déterminé.
La différence qui existe sous ce rapport entre les hommes et les femmes résulte de ce que chez les premiers la folie est plus souvent consécutive à l'alcoolisme que chez les dernières. Sur les soixante-et-un hommes ayant ou ayant eu conscience de leur état, je ne compte pas moins de cinquante-cinq alcoolisés, tandis que sur les dix-neuf femmes il n'y en a eu que cinq dont la folie ait procédé de l'alcoolisme.
Il résulte encore de nos recherches propres que, en dehors de l'alcooUsme, la folie avec conscience de l'état s'observe plus fréquemment chez la femme que chez l'homme ; ce dernier fait ressort du tableau ciaprès :
Nombre d'aliénés ayant conscience de leur état : Sur trois cent soixante-dix-huit hommes admis
depuis le 25 janvier 1869 61
Sur trois cent cinquante femmes admises depuis
la même époque . 19
Sur les soixante-et-un hommes ayant conscience
de leur état, j'en ai compté 53
dont la folie était consécutive à l'alcoolisme : Et sur les dix-neuf femmes 5
Le nombre des aliénés à conscience de Tétat en dehors de l'alcoolisme est pour les hommes
de 6
et pour les femmes de 14
Sur les soixante-et-un hommes, la conscience de l'état a été :
Complète 49 fois
Incomplète 12 fois
Sur les dix-neuf femmes, elle a été :
Complète 12 fois
Incomplète 7 fois
La cause de cette différence en plus pour les femmes tient surtout à ce fait que la folie, chez ces dernières, revêt assez souvent les caractères de la folie névropathique, vulgo hystérique et « qu'un des plus saillants de ces caractères, » ainsi que Ta parfaitement établi notre cher et savant maître M. Moreau de Tours dans sa récente monographie, « un de ceux qui s'imposent tout d'abord à l'attention, c'est la conscience parfois trè3 nette, parfois très obscure (pour nous renfermer dans les deux termes extrêmes) qu'ont les malades de l'état de trouble intellectuel où ils se trouvent. Le naufrage des facultés n'est complet que dans des cas exceptionnels et essentiellement transitoires. Que l'on interroge les malades au plus fort de leurs divagations, alors même qu'elles s'abandonnent à toutes sortes d'excentricités , d'extravagances , que toutes leurs paroles trahissent le désordre de leurs esprits, qu'elles paraissent subjuguées par des convictions délirantes, des hallucinations de toute nature..., la première parole qu'on leur adresse semble les remettre dans
leur bon sens, les rendre à elles-mêmes. Elles conviennent qu'elles ne savent ce qu'elles disent, qu*il n'y a rien de réel dans leurs visions, etc. ; ce qui ne les empêche pas, une fois que vous cessez de leur parler, de tenir en arrêt leur imagination vagabonde, de retomber aussitôt dans l'état d'où vous les avez tirées. De là le contraste, l'espèce de contradiction qui s'observe généralement entre leurs paroles et leurs actes qui sont loin d'être empreints du même désordre Incapable, étant abandonnée à elle-même, de coordonner ses idées, de les enchaîner logiquement, Tintelligence que la lumière intérieure n'a pas complètement abandonnée trouve encore la force de résister à ses impulsions.
« Par les caractères que nous venons de lui reconnaître, » poursuit M. Moreau, « le délire qui prend sa source dans des conditions névrosiques persistantes et se développant parallèlement aux troubles psychiques, ce genre de délire, disons-nous, offre la plus grande analogie avec celui qui est dû à l'action de certaines substances sur les centres nerveux, du haschisch en particulier. Personne n'ignore aujourd'hui que ce qui caractérise principalement le mode d'action de l'extrait de chanvre indien, c'est la conscience parfaite que conserve la personne qui en a pris du délire qui s'empare d'elle sans jamais la dominer d'une manière absolue. »
Il est une catégorie de cas sur lesquels M. J. Falret a eu raison d'arrêter son attention et dont j'ai moimême cité un certain nombre d'exemples dans une étude sur les lésions de la volonté. Ce sont ceux dans lesquels les aliénés présentent des impulsions dange-
reuses dont ils ont conscience et dont ils déplorent l'irrésistibilité. J'en ai cité ailleurs un certain nombre d'exemples et je viens d'en observer un très remarquable à l'asile de Vaucluse chez un aliéné à double phase de dépression mélancolique et d'exaltation furieuse qui réclamait de lui-même la camisole à l'approche de ce qu'il appelait la grande danse et qui n'était autre que l'explosion des paroxysmes de fureur avec penchant irrésistible à la violence.
Nous avons cité pages 254, 255 et 256 un exemple non moins remarquable de l'irrésistibilité dans les actes avec conscience de l'état.
De tels exemples abondent d'ailleurs dans la pratique de la plupart d'entre nous, et rien ne me semble mieux établi que le fait de la conscience de l'irrésistibilité dans les actes chez un certain nombre d'aliénés. Chez plusieurs cette particularité se he à une conception délirante. C'est ainsi que certains aliénés prétendent qu'ils sont poussés à agir par des influences exercées sur eux , soit par des substances mêlées à leurs aliments, soit par le magnétisme ou par tout autre pouvoir occulte.
La dernière malade citée par moi dans ma communication relative aux aliénés dangereux expliquait l'irrésistibilité de son partage {sic) par un viol de parole. Un pensionnaire de l'asile de Sainte-Gemmes pour lequel MM. Falret et Morel ont été consultés par moi, il y a quelques années, se défendait de tous les actes délirants qui lui étaient imputés en les attribuant à l'influence que M. le docteur Daviers d'Angers et moi nous exercions sur lui et qui allait jusqu'à une domination complète de sa volonté.
Ce malade, affecté d'ailleurs d'un délire de persecutioDS, offrait cette particularité bizarre qu'il croyait avoir un sosie dans ce délire, c'est-à-dire que ce sosie, qui n'était autre qu'un ténor d'opéra nommé Rousseau Lagrave, subissait parallèlement les mêmes persécutions que lui et éprouvait simultanément les mêmes impressions.
Je crois pouvoir compléter ce que notre honoré collègue a dit à Tégard de cette catégorie de malades par la relation de faits précisément opposés et dont je ne me rappelle pas avoir trouvé la mention dans son discours ; ce sont ceux dans lesquels les aliénés, au lieu d'avoir des impulsions irrésistibles, éprouvent au contraire une force d'inertie qu'ils ne peuvent surmonter, une sorte d impossibilité de vouloir^ quelque chose comme une paralysie de la volonté. En général ces malades ont la conscience de leur état et le déplorent même.
C'est ainsi que le malade dont j'ai rapporté l'histoire dans l'étude à laquelle j'ai fait plus haut allusion, se plaignait incessamment d'être son propre geôlier {sic). Je me rappelle, par exemple, que le jour où je lui avais proposé, pendant un séjour à Rome, de venir avec moi assister à la sortie du Conclave et à la proclamation du pape actuel, il accueillit cette proposition avec un vif empressement et se hâta de prendre ses dispositions en conséquence ; mais, au moment du départ, il vint me déclarer avec l'expression du plus profond désespoir qu'il lui était impossible de m'accompagner.
« Vous ne le désirez donc plus ? lui dis-je.
« — Mais si ie ne le désirais pas, me répondit-il,
je ne souffrirais pas comme je souffre de ne pas pouvoir me rendre à un but qui me sourit et dont il me serait agréable de parler au retour.
« — Alors, lui dis-je, vous vous trouvez indisposé, vous craignez d'être trabi par vos forces ?
€ — Voyez plutôt, » me répondit-il en marchant avec véhémence dans l'appartement, « si c'est la force qui me manque, l'obstacle est dans ma volonté; je suis> je le répète, mon propre geôlier. »
(Voir pour la suite de f observation aux pages 184 et suivantes^.)
M. Jules Falret me semble avoir négligé dans son importante communication un côté intéressant de la question, et il l'a négligé sans doute à dessein et avec la pensée qu'il comportait une étude toute spéciale. Je n'ai pas la prétention de combler hic et nunc cette lacune, le temps et mes occupations actuelles ne sauraient me le permettre. Je désire seulement en dire quelques mots.
Notre honorable collègue a traité de la conscience de l'état chez les aliénés et dans le cours de leur aliénation mentale, mais autant que je puis m'en souvenir il n'a pas poursuivi l'étude de cette particularité chez les aliénés guéris et après leur guérison.
Or, on sait que parmi les aliénés qui guérissent, il en est un grand nombre qui ont une conscience parfaite de l'état d'aliénation dans lequel ils se sont trouvés, qui rendent un compte exact de ce qu'ils ont éprouvé, et portent sur les aberrations qui ont été le
1 Des maladies de la volonté.
produit de leur délire le jugement le plus sain. Je n'apprends assurément rien à personne ici en ajoutant que cette disposition d'esprit pour les individus qui ont recouvré la pleine lucidité de leur intelligence est le meilleur critérium que nous ayons de leur guérison aussi sûre et aussi parfaite que possible. Elle témoigne^ en effet, d'une intégrité de jugement dont l'absence, cbez les aliénés guéris à cela près, donne lieu de craindre que leur guérison ne soit pas complète. Aussi n'hésité- je pas, pour ce qui me concerne, à ne considérer en général la guérison dans celte dernière espèce que comme une rémission plus ou moins prolongée.
L'importance de cette donnée, au point de vue du pronostic, ressort de ce fait que, suivant nous et en nous appuyant sur les résultats de notre expérience particulière, la proportion des rechutes pour les aliénés guéris sauf la conscience d'avoir été aliénés, est de 60 p. 100, tandis qu'elle ne serait que de 10 p. 100 à peine chez les individus qui, après leur guérison, ont conservé la notion dont il s'agit. Il y a toutefois pour l'appréciation de ce caractère qui paraît être le propre des vraies guérisons, une cause d'erreur contre laquelle il est bon d'être prévenu.
Parmi les aliénés guéris qui ne veulent pas reconnaître qu'ils ont été malades et qui protestent contre la séquestration dont ils ont été l'objet pour cette cause, il en est qui ne sont pas de bonne foi. En refusant de convenir du trouble intellectuel qu'ils viennent d'éprouver, ils obéissent à une fausse honte, et en essayant de donner le change ils espèrent effacer le stigmate qui semble s'attacher à tout antécédent d'alié-
nation mentale, antécédent dont ils apprécient avec raison toute la gravité.
Ces derniers malades se distinguent de ceux qui nient de bonne foi et qui n'ont pas réellement la conscience d'avoir été aliénés par cela que leur négation n'est pas toujours absolue. Un ex-mélancolique dira, par exemple, qu'il a eu des chagrins dont le motif était trop réel et qu'il a ressentis trop vivement ; un autre alléguera qu'il a eu le spleen, un troisième prétendra qu'il a éprouvé des troubles gastriques qui ont influé sur son moral et l'ont rendu morose et triste, mais pour aucun il n'y a eu ombre d'aliénation.
La vérité est que les aliénés sont les plus ingrats des malades, car, soit qu'ils aient eu conscience de leur état ou qu'ils ne l'aient pas eue, le souvenir du médecin qui les a soignés est inséparable d'une impression pénible et légitime, on peut le dire, qui étouffe dans leur cœur le cri de la reconnaissance. On trouve toutefois chez quelques aliénés guéris ce dernier sentiment, et on peut dire même qu'il porte avec lui sa récompense, car il est, en général, l'indice d'une plus parfaite guérison et les personnes qui le présentent semblent, plus que les autres, à l'abri d'une rechute. J'ai observé, pour ma part, un certain nombre de cas dans lesquels la guérison remonte à quinze ans, chez des personnes que j'ai souvent occasion de rencontrer dans le monde, et qui, du plus loin qu'elles m'aperçoivent, viennent me serrer la main avec l'expression de la plus sincère reconnaissance,
tandis que d'autres à ma vue se détournent et s'éloignent avec toutes les apparences du plus visible embarras.
Parmi les exemples les plus remarquables que j'aie rencontrés d'aliénés guéris et ayant conservé la conscience de leur état, je puis citer celui d'un haut fonctionnaire de l'ordre administratif qui, ayant été traité avec succès dans la maison de santé de MM. Falret et Voisin, d'une aliénation mentale caractérisée par un délire partiel avec prédominance d'idées de persécution et d'empoisonnement, refus consécutif d'aliments, et hallucinations de l'ouïe et de la vue, vint me rendre visite deux mois après sa guérison. Après m'avoir remercié avec effusion de la consultation dans laquelle j'avais donné le conseil de le faire traiter dans un établissement spécial, il me décrivit jusque dans le moindre détail tout ce qu'il avait éprouvé, comme s'il se fût agi d'une autre personne que de lui-même, ne pouvant trop s'étonner, disait-il, que de semblables aberrations pussent surgir dans un cerveau humain. 11 alla même, avant de me quitter et en faisant allusion au jardinier de l'établissement, qu'il savait être affecté d'un délire partiel de la même nature que celui qu'il avait éprouvé lui-même, jusqu'à me dire en souriant : Donnez-moi donc des nouvelles de votre jardinier, mon collègue en aliénation mentale. J'ajoute que cette guérison qui remonte déjà à quatre ans s'est maintenue et parait avoir toutes les chances de se maintenir.
L'affection procédait, dans l'espèce, de cette mélancoUe qui paraît être le propre des individus qui rompent tout à coup avec l'habitude de fonctions longtemps exercées et que je crois pouvoir appeler la nostalgie des fonctionnaires à la retraite.
Notre vénéré maître, M. Falret père, m'a dit avoir dans ses cartons un manuscrit oui lui a été laissé par
un de ses pensionnaires, ancien professeur de rhétorique, après sa guérison, et qui contenait la plus admirable description d'une scène à laquelle il avait assisté pendant son délire et qui n'était autre que la création du monde *.
J'ai reproduit moi-même devant la Société médicophysiologique, il y a quelques années, la relation très curieuse faite par un épileptique à mal intellectuel, d'un accès de délire éprouvé par lui à la suite d'une promenade qu'il avait faite aux Ponts-de-Cé avec un de ses amis.
A rencontre des aliénés qui conservent après leur guérison la conscience parfaite de leur état, il en est un certain nombre d'autres qui n'ont pas cette conscience. J'ai dit plus haut que ceitte lacune constituait une circonstance grave et qu'elle justifiait des craintes sérieuses de rechute. Je connais, toutefois, quelques exemples de guérison qui remontent déjà à plusieurs années chez des personnes qui n'avaient pas la conscience de leur état ; il y a lieu même de se demander si l'un des principaux détracteurs de la loi de 1838 et qui croit avoir été victime d'une séquestration arbitraire pour un accès d'aliénation mentale qu'il méconnaît absolument, n'en offrirait pas lui-même un exemple. J'ai dit que ce défaut de conscience de l'état dans lequel a été un aliéné implique une lésion du jugement qui aurait survécu à l'aliénation. Je crois pouvoir ajouter que dans un certain nombre de cas le défaut de conscience n'est qu'un défaut de mémoire et qu'il procède de l'amnésie.
^ M. Faire! a publié la relation de ce fait dans son livre sur les maladies mentales, a» chaDitrc des Hallucinations.
Il résulte enfin de mes recherches particulières que les aliénés qui ne gardent après leur guérison aucune conscience de leur état se rattachent en général à la catégorie des fous héréditaires.
Il nous reste à dire un mot d'une question qui a été soulevée par M. Maury dans la dernière séance et qui se rattache, en effet, de la façon la plus intime à l'objet de cette discussion.
C'est la question de savoir si la conscience de l'état et l'aliénation mentale sont choses qui puissent se concilier et si les aliénés conscients doivent être considérés comme de véritables aliénés ou s'il ne conviendrait pas mieux de voir en eux ce que l'on pourrait appeler des pseudo-aliénés. Cette question est grave assurément et je comprends parfaitement qu'elle se soit présentée à l'esprit de notre éminent collègue. Voici comment suivant nous elle peut être résolue ; sa solution, au surplus, se trouve implicitement contenue dans ce qui précède.
Nous avons établi en effet, plus haut, que parmi les aliénés avec conscience de leur état il fallait distinguer, d'abord, ceux qui ont la conscience d'être aliénés et qui croient néanmoins à la réalité de leurs conceptions délirantes, et ceux qui ont, non seulement la conscience d'être en délire, mais encore celle de la fausseté des idées inhérentes à ce même délire et qui s'en disent tourmentés comme si elles étaient vraies.
Les premiers sont, suivant nous, de véritables aliénés, car la lésion du jugement chez eux est manifeste et elle ne s'affirme pas seulement par le développement dans leur esprit, d'un ordre d'idées qui
portent l'empreinte du délire, mais encore et surtout par ce défaut de logique qui les empêche de conclure de la notion de leur maladie mentale à la fausseté des idées qui en sont le produit.
Les seconds, au contraire, par cela seul qu*ils reconnaissent le néant et le mal fondé de leurs conceptions délirantes, témoignent d'une intégrité du jugement qui me semble exclure la folie véritable, la folie avec abolition complète du libre arbitre. Alors que chez les premiers la conscience n'était qu'un témoin, chez ces derniers elle est un juge véritable et on peut le dire un juge bien inspiré.
Ce sont bien si l'on veut des malades, mais il me répugnerait, pour ce qui me concerne, d'y voir des aUénés dans l'acception rigoureuse du mot, et le nom de pseudo-aliénés dont je me suis servi tout à l'heure est peut-être celui qu'il convient de leur donner ; ils me semblent rentrer, en tout cas, dans la classe des fous lucides dont l'étude a si heureusement inspiré notre éminent collègue, M. Trélat, qu'elle nous a valu de sa part le livre si intéressant que vous savez et dont la place est marquée parmi les classiques de notre spécialité.
Il ressort de ce qui précède que dans l'ordre des vésanies la folie avec conscience de l'état marque un degré d'altération moindre de l'intelligence, car elle implique une intégrité relative du jugement, laquelle est encore le meilleur critérium connu de l'état de raison, et cette donnée me paraît avoir une véritable importance, tant au point de vue du pronostic qu'à celui de l'appréciation médico-légale.
Les aliénés avec conscience de leur état méritaient
d'autant plus, on le voit, de former un groupe distinct et la communication de M. Jules Falret se justifie d'autant mieux qu'ils se distinguent des aliénés qui n'ont pas cette conscience par une différence que je n'hésite pas à qualifier de fondamentale.
La conscience de l'état suppose, en effet, chez les uns une intégrité relative du jugement qui n'est pas incompatible, l'expérience le prouve, avec le trouble le plus général des facultés intellectuelles.
Le défaut de conscience chez les autres prouve, au contraire, que la lésion de l'intelligence se double d'une lésion du jugement. Il importe d'autant plus d'insister sur cette distinction de l'intelligence proprement dite et du jugement qu'on les voit confondus tous les jours par des esprits d'ailleurs très distingués, par des magistrats même.
L'observation nous montre d'abord qu'en dehors même de l'aliénation mentale le jugement et le bon sens ne sont pas toujours au diapason de l'intelUgence et que, de même qu'on rencontre chaque jour des hommes très intelligents et dont le jugement est plus que médiocre, on trouve assez souvent chez d'autres hommes Talliance d'un suprême bon sens avec une intelligence fort peu développée. Mais c'est surtout chez les aliénés que ressort cette distinction entre Tintelligence et la raison. Abstraction faite des cas de démence et d'idiotisme dans lesquels les facultés intellectuelles sont spécialement altérées dans leur quantité, si l'on peut ainsi dire, le trouble le plus complet de ces mêmes facultés chez le plus grand nombre des aliénés n'exclut nullement leur conservation dans le degré. C'est un fait reconnu de tous les observateurs
spéciaux que la plupart des aliénés sont intelligents, qu'ils le sont plus même quelquefois qu'à l'état physiologique.
C'est le défaut de cette notion, aussi bien que la confusion qui se fait dans leur esprit entre l'intelligence et la raison, qu'ils croient être inséparables, qui conduisent d'ordinaire les magistrats dans leurs interrogatoires d'aliénés à poser à ces mêmes aliénés des questions dont l'objet tend à nommer la caractéristique de leur intelligence et nullement celle de leur raison.
Quand un aliéné assigne aux pièces de monnaie qui lui sont présentées leur valeur véritable, quand il répond avec justesse aux questions qui lui sont posées sur ses ressources personnelles, sur la valeur de ses biens, sur ses affaires en général comme sur un certain nombre d'objets sans connexité avec le délire, ce même aliéné exprimât-il d'ailleurs les idées les plus extravagantes, a beaucoup de chances, l'expérience le prouve chaque jour, de passer aux yeux de certains tribunaux pour un être raisonnable et pour jouir du compos sui.
Je termine par la relation de quelques exemples récemment observés par moi d'aliénés avec conscience de leur état :
l** M... (Eugénie-Louise). État mental caractérisé par un affaiblissement des facultés intellectuelles, avec expression de contentement contrastant avec la conscience que paraît avoir la malade des symptômes de paralysie générale qu'elle présente à un degré très accusé ; idées de richesses et préoccupations hypocondriaques.
20 C... (Jean-Étienne). État mental qui ne paraît être actuellement caractérisé que par une dipsomanie dont le dénommé a à ce point conscience qu'il me dit : a Je donnerais bien 400 fr. à un médecin qui me guérirait de la passion de boire. » Consécutivement à ses accès alcooliques il a, dit-il encore, des accès de délire dont les manifestations consistent dans des hallucinations terrifiantes, dans des idées de persécution et dans la croyance qu'il est Dieu. Il vient, ditil, d'éprouver de pareils accidents, mais il ne lui en reste plus de trace.
3° B... (François-Auguste). Aliénation mentale caractérisée par un délire partiel avec prédominance d'idées de persécution et conscience de l'état. Le malade parle de misères qui lui ont été faites par une personne qu'il ne veut pas nommer, parce qu'il craint que ce soit une illusion (sic); il attribue à des excès alcooliques le trouble intellectuel qu'il vient d'éprouver et qui est, suivant lui, en voie d'amélioration.
4P B.., État mental caractérisé par un affaiblissement des facultés intellectuelles avec expression de contentement en opposition avec la conscience que le malade a de son état, et symptômes physiques très accusés de paralysie générale.
5° V..., marchand fruitier, soixante-cinq ans. Entré le 15 juin 4869. Délire partiel avec prédominance de l'idée qu'on a dirigé contre lui diverses accusations et notamment celle d'avoir violé sa fille; hallucinations de la vue et de l'ouïe ; conscience non seulement de son état de maladie, mais encore de la fausseté de ses conceptions délirantes. »