TROISIÈME OBSERVATION
G... (Joseph), cinquante-quatre ans, profession de tailleur, tempérament bilieux ; crâne à des proportions larges et régulières ; yeux, noirs d'une grande vivacité, profondément enfoncés sous l'arcade sourcillière. Point de maladies mentales ou nerveuses dans la famille. C... a été militaire. Point de blessures à la tête. Une gonorrhée il y a trois ans, traitée par des injections et des bains. Point dliémorroldes. Maux de tète de temps à autre, mais peu violents. Caractère triste, taciturne, ennemi des distractions. Très enclin aux plaisirs vénériens et dans l'impossibilité de se satisfaire, avoue s'être livré quelquefois à la masturbation. La misère paraît être la cause la plus probable de la maladie actuelle. Manquant souvent d'ouvrage, mal logé, mal nourri, sa mélancolie habituelle s'est bientôt exaltée jusqu'à la monomanie. Il s'est persuadé que tout le monde s'entendait pour le rendre malheureux. Il voit des ennemis déguisés dans tous ceux qui l'approchent. Il entend des voix qui l'insultent, le menacent, le traitent de voleur, de faussaire, de pédéraste. Il s'imagine, un soir, que des assassins cherchent à briser sa porte pour pénétrer dans sa chambre; dans sa frayeur, il s'élance par la croisée et se fracture la cuisse. Il est conduit à l'hôpital de la Pitié, dans un état d'exaltation extrême. La fracture étant
guérie, mais les désordres des facultés persistant, il fut envoyé à Bicétre le 4 octobre 1844.
C... est calme; toute sa physionomie est empreinte d'une tristesse profonde. Quand il parle, un mouvement convulsif, rapide, saccadé, agite la lèvre supérieure. Il est toujours en proie aux idées fixes et aux hallucinations qui ont été cause de l'accident dont nous avons parlé.
Après treize jours de traitement par le datura (à dose successivement croissante jusqu'à 30 centigrammes), les hallucinations disparaissent, mais les idées fixes restent à peu près les mêmes. Ses ennemis^ assure le malade, ne se taisent que pour mieux le tromper, pour l'empêcher d'être sur ses gardes. Suppression du datura.
Un travail assidu et varié semble, après peu de jours, dissiper ce qui reste d'idées fausses, de craintes imaginaires. Sur ses instances réitérées, M. Moreau accorde au malade sa sortie le 9 décembre 1841.
Le 7 janvier l842, C... rentre à Bicêtre. Nous ne pouvons avoir de renseignements sur les causes qui ont déterminé la rechute.
Le malade lui-même n'a pu rien nous apprendre à cet égard. Serait-ce que la guérison n'était pas suffisamment consoUdée lorsque le malade a quitté l'hospice? La susceptibilité de l'organisme ramenée depuis si peu de temps encore à l'état normal, devait-elle fléchir facilement sous l'action des causes qui avaient provoqué les premiers désordres?,
Cette fois les hallucinations les plus bizarres assiègent le malade : a II était mort, il y a peu de jours ; encore en ce moment il n'est pas bien sûr d'être du
nombre des vivants. Rien n'a manqué à ses funérailles. Il a été mis dans un cercueil, recouvert d'un drap noir. Un corbillard a transporté son corps au cimetière où il a été enterré.
(( Mais vous voilà au milieu de nous, vous êtes donc ressuscité ?
— Oui, et c'est grâce à deux lapins blancs que j'ai ,pu sortir de dessous terre. Je les ai vus à l'ouvrage; en peu de temps, ils ont pu, à eux deux, faire un trou assez grand pour que je puisse passer. Une fois sorti, j'ai marché longtemps, et je suis allé jusqu'au faubourg du paradis, d etc..
Des êtres invisibles lui adressaient la parole, l'injuriant, le menaçant. Pendant quelques jours M. Moreau se contente de prescrire des bains et essaie de ramener le malade par la voie du raisonnement. Vains efforts ! Le malade, qui du reste est fort doux, sans préventions contre nous, ne nous, comprend pas. Il nous répond par des histoires de l'autre monde et oppose à nos raisonnements le témoignage de ses yeux, de ses oreilles, le sentiment intime de tout ce qu'il éprouve. Il finit souvent en disant : « Vous me couperiez par morceaux que vous ne me dissuaderiez pas. »
Le 9 janvier, 45 centigrammes de datura. Légère dilatation des pupilles. État mental le même.
Le 45 janvier, 20 centigr. Même état.
Le 48 janvier, 30 centigr. Même état.
Le 22 janvier, 35 centigr. Commencement de narcotisme. Étourdissements, pupilles très dilatées, froid aux extrémités, hésitation en parlant. Les hallucinations ont été plus nombreuses que jamais. Il faut leur attribuer, sans doute, la terreur profonde empreinte dans la
physionomie du malade. C... nous demande combien il lui faudra encore prendre de pilules pour retourner au paradis.
Le 24 janvier, 40 centigr. de datura. Mêmes symptômes d'intoxication que la première fois. C... n'a plus rien entendu. Il est fortement ébranlé dans ses convictions. Il veut bien nous croire quand nous combattons ses idées extravagantes. Suppression du datura.
Le 25 janvier, C... affirme qu'il n'a plus de visions. Il qualifie d'absurde tout ce qu'il nous a raconté, et met tout sur le compte de la maladie. Il est guéri.
Août 1842. Nous avons occasion de revoir le malade. Son état est toujours très satisfaisant.
QUATIUÈME OBSERVATION.
J... (Louis-Auguste) âgé de 40 ans, profession de marbrier. Entré à Bicétre le 13 octobre 1841.
Taille élevée, tempérament éminemment nerveux. J... au premier aspect, offre tous les signes extérieurs de la lypémauie. La figure triste, abattue, les yeux fixés constamment vers la terre, la tête fortement penchée tantôt à droite, tantôt à gauche, il reste immobile à la même place, sans paraître prêter la moindre attention à ce qui se passe autour de lui. Il a refusé de prendre aucune nourriture depuis son arrivée. Le premier jour, M. Moreau n'a pu obtenir de lui que des réponses brèves, monosyllabiques. A force d'instances, cependant, il finit par le décider à manger. Le soir même, J... avait perdu un peu de son humeur
sombre, et le lendemain matin, à la visite, on peut recueillir de sa propre bouche les renseignements suivants : Son père est mort à un âge avancé; sa mère a toujours été bien portante. Une sœur, son ainée, est de temps en temps sujette à de petites convulsions qu*il caractérise de manière à faire supposer une chorée peu intense. Point de maladies vénériennes, ni cutanées. Habituellement sobre, il ne se rappelle pas s'être enivré plus de deux ou trois fois dans sa vie. Il n'a jamais eu d'hémorrhoîdes. Il est d'un caractère irritable, susceptible à l'excès, ombrageux. Il a une demi conscience de sa maladie. Des idées tristes, des craintes, des terreurs imaginaires s'emparenl de lui. Un rien l'effraie, l'épouvante. Il lui semble qu'il est devenu la risée et le jouet de tous ceux qui le connaissent. Par moments il ressent dans les bras, dans les jambes, comme des fourmillements, de petites secousses à la suite desquelles il est pris d'une grande faiblesse.
Il y a trois semaines environ, il eut une querelle fort vive avec deux de ses amis auxquels il supposait depuis longtemps de mauvaises intentions à son égard; le même jour, il ne peut, dit-il, fermer les yeux de la nuit. Il ne voyait personne, mais il entendait très distinctement la voix de ceux avec lesquels il s'était disputé dans la journée. Depuis lors, ces mêmes voix n'ont cessé de le poursuivre. Il en entend d'autres également qui lui reprochent une foule de mauvaises actions. Prescription : tisane de valériane et de feuilles d'oranger, deux pots ; julep avec addition de 10 centigrammes d'extrait de datura.
Le 15 octobre, le malade n'a commencé à s'endormir
que vers les trois heures du matin. Les voix n'ont pas cessé de se faire entendre jusque-là. Il a beaucoup révé. Il s'est cru poursuivi par des chats, des rats, qui couraient par toute la salle, sur sa couverture, etc. ; il s'est réveillé en sursaut. Même prescription ; 15 centigrammes de datura.
Du 16 au 23 octobre, nul changement notable. Cependant J... est moins triste, moins préoccupé. Il consent à aller à la salle d'étude, se promène dans les cours de l'hospice.
A partir du 24, les voix ont cessé de se faire entendre. J... est peu à peu revenu de ses préventions à l'égard des personnes de sa connaissance. Il apprécie bien sa situation passée. On lui oiTre sa sortie ; mais il demande à rester encore quelque temps, afin d'être plus sûr de lui-même. Il se livre avec ardeur aux travaux des champs. Sorti de Bicêtre le 28 novembre.
aNQUIÈME OBSERVATION
L'observation qu'on va lire nous a été communiquée par M. Moreau, qui l'a recueillie dans sa pratique particulière :
Une jeune dame, âgée de vingt-deux ans, d'une constitution éminemment phlétorique et sanguine, est prise, vers le septième mois d'une première grossesse, d'étourdissements qui nécessitent d'abondantes émissions sanguines. Les couches furent excessivement laborieuses. De violentes attaques épileptiformes qui se succédèrent sans presque aucune interruption pendant trois jours, jetèrent la malade dans un état complet d'insensibiUté. M"*®... reprenait peu à peu sa connais-
sance. C'était chose curieuse que de la voir ressaisir en quelque sorte graduellement ses idées ; renouer le présent au passé entre lesquels elle trouvait toujours cependant une lacune impossible à combler. Nul souvenir, nulle conscience de ce qui s'était passé depuis près de soixante-douze heures.
Deux jours s'écoulèrent dans un calme parfait, sans que rien présageât les désordres moraux qui devaient suivre. Cependant une légère excitation ne tarda pas à se manifester. M°*®... se plaint de ne pouvoir dormir, ou, quand elle repose, elle est assiégée par des rêves effrayants, ce qui ne lui arrivait jamais auparavant. Aux rêves succèdent bientôt, d'abord pendant la nuit, puis pendant le jour, des illusions et des hallucinations de toute espèce. Elle voit les dessins du papier qui tapisse sa chambre s'agiter continuellement, prendre des formes bizarres. Des figures d'apparence humaine passent devant ses yeux, la provoquant par des gestes obscènes. Elle entend des voix qui partent de la cour, des appartements voisins, d'en haut, d'en bas, de tous côtés. M°*®... est saisie d'une vive frayeur, sa tête s'égare complètement. On ne peut lui adresser la parole sans accroître son excitation. « Que me voulez- vous? qui êtes-vous? vous voulez me tuer, m'assassiner. y> Son père, sa mère, son mari, tous ceux qui l'approchent sont l'objet de ses soupçons et de ses craintes.
Le 25 août 4841, je prescris le datura à la dose de 2 centigrammes dans un julep de 225 grammes, à prendre le soir, par petites cuillerées de dix en dix minutes.
Du 25 au 26, la nuit a été excessivement mauvaise ;
les hallucinations n'avaient jamais été aussi nombreuses, sans toutefois changer de caractère. Elles jetèrent la malade dans une telle agitation qu'il fallut la maintenir sur son lit pour l'empêcher de se lever et même de se précipiter par la croisée, ainsi qu'elle en manifestait l'intention.
Le 26, au matin, les traits sont encore bouleversés et comme crispés par la terreur. Moins d'agitation que la nuit ; délire continuel ; véritable excitation maniaque ; dévergondage de paroles semé d'idées fixes. Le soir, vers huit heures, il survient un profond accablement, une sorte de stupeur. Insensiblement, la malade paraît s'endormir en marmottant des paroles inintelligibles. Par deux fois, elle s'éveille tout à coup, puis se rendort immédiatement.
Le 27, au matin, M«>«... a dormi environ quatre heures. La figure est pâle, fatiguée ; lassitude extrême ; courbature générale; la conscience lui est revenue, mais il reste dans les idées une grande mobilité ; de l'irrésolution, du vague dans l'esprit. Plus d'hallucinations d'aucune sorte. M°^®... accueille tout le monde avec bonté et bienveillance.
Nous sommes au onzième jour de l'accouchement ; les lochies n'ont pas encore paru.
Elles se manifestèrent le dix-septième. Deux jours auparavant, et cinq à six jours après, on peut conce- . voir quelques inquiétudes. M™«... était redevenue défiante, craintive à l'excès. Elle ne permettait pas que son mari la quittât d'un instant. Ces symptômes se dissipèrent insensiblement et, depuis, la malade n'a cessé de jouir de la meilleure santé.