CHAPITRE PREMIER
Causes prédisposantes.
Ainsi que nous l’avons déjà dit , les névroses n’épargnent ni âge, ni sexe, ni tempérament; elles peuvent se montrer dans tous les climats , dans toutes les saisons de l’année, dans tous les lieux , et dans toutes les conditions de la vie; mais ces diverses circonstances peuvent leur imprimer des modifications qu’il est utile d’examiner.
i . Age et sexe. Les névralgies peuvent affecter les individus de tout âge et de tout sexe; elles sont, d’après l’observation, plus fréquentes et plus dangereuses chez les femmes et les enfans que chez les hommes, les adultes et les vieillards. Chez ces derniers elles sont surtout moins fâcheuses ( principalement dans les pays chauds où elles passent souvent à l’état chronique), c’est lentement qu’elles les conduisent à la mort.
Il est vrai cependant que chaque époque de la vie a ses névroses propres ; il en est de même de chaque sexe ; dans l’enfance le cerveau et le système nerveux présentent un volume relatif considérable. La dentition et la présence des vers dans les intestins, à laquelle cet âge est plus particulièrement sujet, l’expose beaucoup plus souvent aux convulsions; il faut placer ici une mauvaise éducation physique, cause si commune des nombreuses affections du système nerveux.
La puberté termine l’enfance ; à cette époque le système vasculaire, peu développé dans le premier âge, prend une force d’activité qui domine sensiblement celle du système nerveux.
Les maladies delà jeunesse offrent évidemment l’action augmentée surtout du système artériel. Mais à cet âge, les passions et l’activité particulière des facultés intellectuelles, étant continuellement en jeu , le système nerveux reçoit une disposition très favorable à contracter la fièvre maligne, dite nerveuse par Stoll.
Dans l’âge \ iril la pléthore veineuse, 11 est vrai, succède à la pléthore artérielle, mais cet âge n’en est pas moins exposé à la sciatique, et les passions, comme nous le verrons, causent également du trouble dans le système des nerfs.
Tout dégénère dans la vieillesse , tous les systèmes languissent et ne tardent pas à être anéantis. La fin de la vie générale est annoncée peu à peu , et sans secousse, par la mort successive des différons organes. « Dieu, dit Montagne, fait grâce à ceux à qui il soustrait la vie par le menu ; c’est le seul bénéfice du vieillard. La dernière mort en sera d’autant moins pleine et nuisible ; elle ne tuera plus qu’un demi ou un quart d’homme. »
La sciatique est une espèce de fléau de la vieillesse 5 sous le rapport moral, chaque âge produit aussi dans l’homme de grands changemens ; chez, lesenfans, les facultés de l’âme sont peu développées. Les objets se gravent facilement dans leur mémoire , mais ils en sortent de même. La gourmandise et la curiosité sont leurs passions do mi-
liantes. « Lesenfans n’ont ni passé ni avenir, dit La Bruyère; mais, ce qui ne nous arrive guère, ils jouissent du présent. »
L’imagination est la faculté de l’âme la mieux développée chez les jeunes gens : l’amour est leur passion dominante. L’impétuosité et le goût de l’indépendance forment leur caractère.
Dans l’âge mur le jugement est tout-à-fait en vigueur. Les passions s’agitent autour de lui pour s’en emparer.
Les facultés de l’âme éprouvent dans la vieillesse le même décroissement que nous avons remarqué dans les organes du corps (i).
(i) Il faut en excepter les vieillards religieux: il en .est un grand nombre dont toutes les facultés intellectuelles semblent s’accroître sans cesse et jusqu’au dernier moment; preuve frappante que Dieu est la vie de notre âme. In Deo vivimus , movemur et sumus , dit l’apôtre.
Prima langues cit senuni
Memoria Ion go , lassa sublabens situ.
Ces courtes considérations sur les âges ne prouvent-elles pas encore les rapports qui existent entre le physique et le moral.
Les femmes conservent long-temps le tempérament de l’enfance. On remarque chez elles la même fréquence respective du pouls , la meme imperfection dans la vigueur de l’âme et du corps ; la même inconstance de caractère (i), de
(i) Nous ne dirons pas moins innocente , pour no rien adresser de désobligeant à ce sexe qui vaut bien le notre. L’homme n’a en effet, déplus que la femme, que la force dont il fait trop fréquemment un si indigne usage ; encore est-ce de la force physique que nous entendons parler, car la force morale est plus réelle chez la femme que chez l’homme, à moins qu’on ne veuille faire consister cette faculté dans l’enlèvement d’une redoute, dans le duel, etc. Nous ne craignons pas de le répéter, les femmes qui sont courageuses, ont plus de cette vertu que les hommes. Écoutons un moment m»
plus une sensibilité exquise , une irritabilité excessive. La grossesse, cetle fonction qui nous les
de nos plus sincères écrivains sur ce sujet si digne de notre admiration comme de notre intérêt ;
« Des formes douces et gracieuses de cette moitié du genre humain , de la délicatesse de ses fibres , de la mollesse et du développement de son tissu cellulaire, Ton doit attendre toutes les affections d’humanité, de compassion, de charité tendre, de conciliation, qui entretiennent la société, lient ses divers membres, resserrent les nœuds de la famille, et forment le plus délicieux apanage de la maternité. Par sa faiblesse, la femme sent le besoin de s’attacher, d’aimer, de plaire; elle s’adresse au cœur, elle se plaint au cœur; jamais l’enfant n’implore en vain sa pitié : elle brave toutes les souffrances, elle affronte tous les dangers pour son fils; elle s’élance pour le sauver, dans les flammes connue dans les ondes: tous les infortunés lui appartiennent. Dévouée à l’opprimé , à l’infirme, elle partage ses afflictions, elle se charge de ses douleurs; on la voit marcher à l’échafaud avec une victime; et, satisfaite de scs sacrifices, elle ne demande pas de plus douce récompense que d’être aimée.
» Ne sont-cc pas des femmes qui ont porté la vertu
rend si chères et si précieuses, après qu’elles ont obtenu notre amour par la douceur, les grâces ,
jusqu’aux plus sublimes excès î C’est A.lceste mourant pour son époux; c’est une indienne se précipitant sur le bûcher qui consume son mari; c’est une Lacédémonienne sacrifiant son fils échappé à une défaite; c’est Eponine se dévouant avec Sabinus aux longues horreurs de la misère et de l’exil ; c’est Àrric montrant à Pœtus l’horreur d’une belle mort; ce sont encore ces magnanimes Françaises qui accompagnaient dans la proscription, dans les cachots, dans les supplices, des parens, des fils, des époux, au milieu de nos tournions révolutionnaires. »
Nous ajouterons : c’est une illustre fille de France , épuisée par la douleur, qui suivait en tous lieux l’auguste frère de son père et roi , tombé sous l’horrible insa trumeut de l’anarchie, qu’on a oublié de soustraire à ses yeux flétris par les larmes ;. c’est une princesse sublime qui, pour sauver à la patrie un Bourbon de plus, brave le coup terrible que lui fait subir le fer assassin ; ce sont enfin ces filles hospitalières que rien n’arrête, ni les peines, ni les fatigues, ni les privations , ni la contagion, pas même la mort, quand il est question de secourir l’infortune.
le charme (le l’innocence et de la faiblesse, les expose bien plus fréquemment aux maladies nerveuses que les hommes.
3. Climats. Les névroses ont été observées sur tous les points du globe ; elles régnent surtout dans les contrées où la chaleur est intense ; elles sont ( quelques-unes du moins ) comme endémiques dans les pays méridionaux, où la sensibilité est singulièrement exaltée.
D’autres sont plus fréquentes chez les nations septentrionales , où le froid diminue et supprime la transpiration. Les rhumatismes en sont un exemple.
Les pays bas , humides , marécageux , comme la Hollande, l’Angleterre, etc. , ont aussi leurs névroses. La sciatique et les maladies nerveuses que l’on remarque dans la cité du spleen ( Londres ) en sont des preuves suffisantes.
L’atmosphère , dans les îles Britanniques, est
en général brumeuse , surchargée de substances étrangères ou irritantes. Aussi voit-on ses liabitans accourir, aussitôt que cela leur est possible , dans notre belle France , et préférer le ciel pur de la Touraine, comme leur offrant le plus de ressources hygiéniques contre cette névrose qui les porte à se suicider avec calme et sang-froid , souvent même au milieu des honneurs , des jouissances domestiques les plus recherchées.
Nous ne prétendons cependant pas que ce soit uniquement l’air de leur pays qui porte les Anglais au tœdium-vitœ , mais nous pensons qu’il y est pour beaucoup, puisqu’au milieu des riantes distractions de l’Italie, et sous la température de notre patrie , ils cessent de s’ennuyer et sont beaucoup moins portés à se détruire (i). Nous croyons donc que beaucoup d’autres causes multiplient le suicide chez eux.
(i) Nous tenons de plusieurs médecins de Londres , que, depuis i8i5 , les suicides en Angleterre sont d’un tiers moins communs.
Nous nous dispenserons de les énumérer, pour ne pas encourir le courroux de ces favoris d’Eole et de Neptune 4
Les affaires publiques qui, dans ce pays, occupent si sérieusement les hommes d’état , fatiguent ces derniers d’une manière extraordinaire. On les voit, pour peu qu’ils soient contrariés, se pendre ou se couper la gorge : aussi le gouvernement anglais est-il le plus riche et le plus puissant, mais le moins moral de l’Europe civilisée.
Ce qui nous étonnera long-temps, toutefois, c’est qu’après une concession semblable faite à l’avantage de notre situation topographique, les Anglais ne veuillent pas, par pur orgueil national , reconnaître l’influence du climat et apprécier, en partie du moins , l’importance d’un traitement médical approprié à l’état de l’air, du lieu , etc. ; ce qui est cause qu’on les voit souvent et rapidement enlevés par des affections qui, dirigées plus sagement, céderaient avec facilité.
Ils préfèrent souffrir avec une dose de calomel \
de poudre de Gjms ou d’huile de castor , que d’être soulagés par un régime convenable , qui guérit souvent et ne nuit jamais.
Nous n’oublierons pas l’observation que nous ht un Anglais , dont la femme , accouchée tout récemment , éprouvait une irritation d’entrailles violente , et pour laquelle nous proposions une trentaine de sangsues sur le ventre , etc. a En Angleterre, nous dit-il , on purge avec l’huile de castor jusqu’à deux , trois et quatre fois. » En France , lui répondîmes-nous , nous traitons nos dames plus doucement. Notre avis ne fut point suivi, et la malade succomba à tous les déchiremens que cause presque constamment un pareil incendie.
Dans une circonstance semblable, le contraire lut fait , et la nouvelle accouchée , quoique plus faible , fut complètement guérie.
Nous fûmes un jour invité à nous rendre auprès d’un colonel anglais qui souffrait horriblement d une maladie du foie. c( Je vous remercie,
Monsieur, nous dit-il, mais j’aime mieux être envoyé dans l’autre monde par un médecin de ma nation , cjue d’être même sauvé par un docteur français. Les médecins de ce pays sont peu capables; ils vous laissent mourir. Cependant, si vous voulez me donner votre opinion par écrit, je la communiquerai à mon médecin que j’attends. »
Nous remerciâmes ce malheureux des choses obligeantes qu’il venait de nous adresser, l’assurâmes qu’il valait mieux , quand on ne pouvait faire autrement, laisser mourir ses malades que de les assommer. L’opinion que nous laissâmes à notre confrère britannique, la voici : « Nous proposons au docteur A.... de faire entrer le colonel W à Charenton, ou dans une mai-
son de santé. »
Nous ne croyons pas être sorti de notre sujet en entrant dans ces détails minutieux ; nous avons voulu prouver que l’influence des climats est plus importante qu’on ne le pense en Angle-
terre , et qu’un habile médecin , qui n’a jamais quitté Londres, peut n’êtrc qu’un mauvais praticien à Paris ou ailleurs , et vice versa.
3. Saisons. Les névralgies peuvent régner dans toutes les saisons ; mais c’est surtout dans les saisons humides et froides que plusieurs exercent leurs tourmens , tandis que d’autres sont plus communes dans les fortes chaleurs de l’été , ou les grandes vicissitudes du chaud au froid sont plus sensibles et plus dangereuses.
C’est pendant l’été que se manifestent la manie, l’hydrophobie, l’épilepsie, le tétanos, les coliques nerveuses, l’iléus, la nymphomanie, la catalepsie, le somnambulisme, etc., parce que c’est alors que la chaleur épanouit le système nerveux à l’extérieur, quelle avive ses fonctions , surtout quand elle n’est pas intense.
L’hiver, au contraire, excite plutôt les toux convulsives , les vertiges , les céphalalgies , les apoplexies, etc.
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4- Tempéramens. Les névroses peuvent attaquer tous les individus quel que soit leur tempérament ; mais ce dernier peut influer beaucoup sur leur développement : aussi les voit-on s’adresser de préférence aux personnes douees d un tempérament nerveux, d’une constitution faible , délicate , sensible , irritable ; aux convalescens ou valétudinaires , aux hypocondriaques , aux phthisiques , etc.
5. Lieux . Les névralgies peuvent régner dans tous les lieux , comme sous toutes les températures , dans toutes les saisons ; car il existe pour ces maladies, comme pour beaucoup d’autres ,
des variations infinies, et des exceptions sans nombre à tous les principes qu’011 veut établir; mais l’expérience a généralement démontré leur présence dans les lieux élevés , humides ; dans ceux où l’air est vif, où dominent les vents du Nord et du Sud.
G. Profession . Les maux de nerfs s’attachent de préférence à ceux qui se trouvent plus expo-
ior
ses aux vicissitudes atmosphériques et au passage brusque du chaud au froid. Tels sont les marins, les soldats , les cultivateurs, les indigens; aux hommes de lettres, de cabinet, dont l’esprit est constamment tendu , aux personnes qui mènent une vie molle et efféminée, à celles qui spéculent beaucoup ; aux ouvriers qui travaillent les métaux , tels que le plomb , le mercure , etc. j à ceux qui broient les couleurs.
Les grands du monde n’en sont point à l’abri. La vie sédentaire qu’ils mènent, la dissipation, les plaisirs de tous les genres les exposent à leur tour aux maladies du système nerveux. On pourrait citer plus d une te te couronnée qu’ont frappées la manie ou. la démence, et c’est encore chez nos superbes voisins d’outre -mer que notre opinion trouverait un plus grand nombre d’appuis.