CHAPITRE III
i . Diagnostic des névroses. Beaucoup de médecins pensent que signe et symptôme sont synonymes; ce qui le prouve, c’est que l’on voit dans toutes les nosographies médicales , même les plus modernes , qu’il y est presque toujours question des causes, des symptômes, du pronostic, du traitement, mais rarement du diagnostic. Nous ne pensons pas ainsi ; il existe une différence marquée entre les deux manières de distinguer l’état de maladie de 1 état de santé ; et nous croyons qu’il faut définir le diagnostic , la connaissance plus ou moins exacte des circonstances qui ont précédé l’état présent de la maladie, des sensations qu’éprouve le malade, du siège delà douleur qui le tourmente, etc. ; enfin le moment où le médecin exerce son instinct, s’il en a un, où il fait 1 application des sens pour reconnaître l’ennemi auquel il va avoir affaire. Nous verrons plus tard ce qu’on doit entendre par symptôme- Les
signes naissent pour ainsi dire avec la maladie ; les symptômes n’apparaissent <pie dans sa marche.
11 arrive quelquefois que les névroses se développent spontanément ; mais , le plus souvent , elles sont précédées de douleur, de tension, de lassitude , de pressenti mens sinistres , d’agitation , d’inquiétude et de chagrin sans cause connue , d’une espèce d’indifférence pour toutes choses , d’appétit insatiable , ou de perte totale de cette sensation.
Cet état dure plus ou moins : la maladie se déclare tout-à-coup et est annoncée par les signes suivans , savoir : douleur très aiguë , indépendante de toute irritation des parties voisines ÿ horripilation légère , suivie d’une chaleur errante qui dure pendant presque tout le temps de la maladie ; quelquefois vive céphalalgie qui augmente vers le soir , et est souvent accompagnée d’un tintement d’oreilles qui devient par la suite très incommode 5 désordre dans les, fonctions vitales $ pouls tantôt faible , tantôt fort , d’autres fois lent ou
accéléré , en général très variable ; langue d’abord humide et blanchâtre, qui devient bientôt rouge, aride , et peut par la suite se couvrir d’un enduit jaunâtre ; tantôt soif ardente , tantôt point de soif, quelquefois horreur pour des liquides, et impossibilité d’avaler les médicamens; déglutition gênée, d’autres fois même impossible ; vomissemens de matières âcres ; respiration tantôt gênée , tantôt facile ; stupeur, sommeil inquiet et agité par des rêves fatigans ; lésion des facultés intellectuelles, perte de la mémoire, délire bruyant ou taciturne , d’autres fois si violent qu’on est obligé de prendre des mesures sévères pour prévenir les accidens qui pourraient en résulter ; accès de manie ou stupidité profonde ; réponses brusques ou très polies , vue afïaiblie ou exquise, y eux larmoyans ou secs, pupille dilatée ou fortement contractée , ouïe dure ou délicate , rire bruyant et sardonique ; urines très claires ou troubles, déjections alvines, fétides ou presqu’inodores ; tantôt constipation , tantôt diarrhée qui soulage ou double les souffrances ; abandon à des frayeurs pusillanimes, ou courage excessif; espérance profonde ou désespoir de
la guérison au moment même où les malades paraissent n’avoir rien à craindre ; soubresauts des tendons , mouvemens convulsifs , hoquet , quel- quefois paralysie universelle ou partielle , froid extrême ou chaleur brûlante des extrémités.
Ici , la douleur est très aiguë et affecte un seul nerf ; là , elle est moins vive et se fixe dans plusieurs nerfs à-la-fois. Somment elle s irradie des branches au tronc , d’autres fois de celui-ci aux dernières ramifica dons.
Tantôt on éprouve de la chaleur , de la fluxion , de l’engourdissement , tantôt des frissons et de l’oppression.
L’invasion est quelquefois subite , d’autres fois très lente. Rarement on aperçoit du changement de couleur à là peau , du gonflement ; une lois seulement nous avons aperçu une rougeur légère.
Tantôt il y a sensation de brûlure , tantôt c’est le contraire , on dirait même que de la glace est appliquée sur la partie affectée.
Chez quelques malades la douleur est passagère j chez d’autres elle dure une heure , un jour, un mois , etc.
2. Symptômes. Nous entendons, par symptômes, tous les phénomènes que présente une maladie, après qu’elle s’est manifestée, jusqu’à sa terminaison. C’est donc l’observation qui nous fournit ceux-ci. Tandis que le jugement seul peut nous faire apprécier les signes diagnostiques.
L’invasion des névroses , avons-nous dit , a quelquefois lieu d’une manière prompte , subite, et sans aucun signe précurseur ; d’autres fois ces signes précurseurs ont existé plus ou moins longtemps avant le moment qui voit naître la maladie ; elle peut se développer aussi d’une manière moins rapide, et l’observateur exercé peut, dans beaucoup de cas , suivre les successions de ses progrès ; elle ne parvient pas toujours au même degré d’intensité.
Tantôt on aperçoit de la morosité , de la tristesse, de 1 éloignement pour toute espèce d’amu-
se ment , idée dominante sur un oi>jel ^ sensibilité d’abord exallée , s’affaiblissant ensuite de jour en jour , décadence progressive des facultés intellectuelles , perte successive de la mémoire , de l’imagination , etc. ; pouls faible, fréquent 5 chaleur sèche à la peau, somnolence ou insomnie, débilité générale toujours croissante , spasmes variés , amaigrissement rapide , tendance aux leucophleginaties et à une coliquation générale; quelquefois changement heureux par quelque consolation moraie , etc.
Tantôt des horripilations , des lassitudes , des chaleurs, des variations dans l’état du pouls; puis surviennent progressivement des vertiges , de l’oppression à la région du cœur, des convulsions, des douleurs tétaniques , des anomalies dans la chaleur et la coloration de la peau , des paroxysmes irréguliers à peine sensibles , etc.
Les symptômes varient en général d’après les causes , quoique plusieurs névroses présentent des phénomènes à-peu-près sembla^es.
Ainsi , dans celles-ci , nous voyons le serrement des mâchoires, la distorsion des yeux , la contusion des membres , des hoquets fréquens , des vomissemens spontanés ; dans celles-là , des cris , des gestes incohérens , un air égaré , la perte totale des fonctions des sens.
Dans les unes , lésion des facultés affectives , tristesse profonde, ou emportemens violens sans motifs connus, aversion insurmontable ou passion effrénée pour certains objets ; la morosité la plus sombre ou la joie la plus extravagante et la plus évaporée, tantôt des écarts dans les fonctions de l’entendement ; tantôt seulement dans la perception des idées, dans l’imagination ou la mémoire ; tantôt dans la marche du jugement ou du raisonnement ; quelquefois on n’observe aucun dérangement dans la raison , mais une impétuosité aveugle et un penchant irrésistible à des acles de violence ou de barbarie.
Quelques malades ont les idées les plus singulières , les illusions et les superstitions les plus ridicules qui les poursuivent sans cesse.
D'autres croient leur fortune menacée; ce sont tantôt des craintes et des terreurs qui n’ont pas même l’ombre de la vraisemblance; tantôt c’est une idée chimérique poursuivie avec une fixité et une opiniâtreté extrêmes, etc.
3. Pronostic. Le danger des névroses étant toujours relatif à l’intensité de l’action nerveuse de ceux qui en sont atteints , à l’âge , au sexe , aux diverses affections de l’âme , aux lieux plus ou moins froids, chauds ou humides, qu’habitent les malades , le pronostic sera d’autant plus fâcheux à porter que les malades seront plus nerveux, qu’ils seront plus ou moins âgés , qu’ils auront le moral plus affeclé , qu’ils auront commis plus d’excès de régime , qu’ils auront plus abusé des jouissances de la vie, qu’ils seront plus faibles, et enfin qu’ils habiteront des lieux plus propres à faire naître ou à développer les maladies du système nerveux.
Certaines névroses sont toujours des maladies très graves , lors même qu’elles sont susceptibles de traitement. Il faut, dans certains cas, une
grande sagacité pour remonter aux causes cachées qui ont pu les produire ; souvent même les moyens qu’on emploie sont infructueux , et les malades restent pour toujours privés de la tranquillité nerveuse , ou de l’usage de certaines fonctions de l’entendement. Quelques praticiens fameux vont jusqu’à dire qu’elles sont tout-à-fait au-dessus des ressources de l’art.
Les névroses dépendantes d’affections gastriques sont les plus faciles à vaincre , ainsi que les métastatiques. Les périodiques offrent aussi plus d’espoir de guérison que celles qui persistent sans aucune interruption y en général , toute névrose qui se déclare lentement, d’abord avec un accroissement de sensibilité des nerfs , puis avec diminution graduelle jusqu’à l’extinction de celle-ci, est d’un mauvais présage ; on peut, au contraire, espérer de celles dont l’invasion est subite.
On doit ranger parmi les névroses incurables de la vue , celles dans lesquelles la pupille est immobile sans être dilatée , mais qui a perdu sa forme circulaire, ou qui est dilatée au point de
simuler l’absence de l’iris , dont le bord est eu outre inégal, frangé j c’est l’opinion de Scarpa.
L’observation prouve qu’on a tout, à craindre des névroses qui sont accompagnées de douleurs de tête, d’un sentiment de tension dans les globes visuels ; celles qui ont été précédées d’une incitation violente et prolongée dans tout le système nerveux , de faiblesse générale , de langueur de la constitution entière ; celles qui sont précédées ou accompagnées d’accès épileptiques, de fréquentes migraines celles qui , outre leur ancienneté , sont la suite de secousses violentes du système sensible , de déchirure , de vive contusion d’un nerf, enfin la désorganisation de quelque partie cérébrale, ou d’un nerf considérable. Les personnes avancées en âge , et qui , dans leur jeunesse , ont eu les nerfs laibles, ne doivent pas se flatter non plus de guérir.
La différence du siège des névroses rend aussi le pronostic plus ou moins favorable ; il en est de même de leur complication.
4- ComjAications. Les névroses ne se présentent pas toujours dans l’état de simplicité , elles sont susceptibles de se compliquer avec toutes les maladies dont l’espèce varie d’après diverses circonstances , telles que le caractère de la constitution atmosphérique , les dispositions individuelles , la méthode suivie dans le traitement; ainsi la goutte , les fièvres primitives , bilieuse , muqueuse , adynamique, ou maligne; avec le typhus, la gastro-entérite et toutes les inflammations ; quelquefois avec le scorbut, l’hydropisie, l’ictère , les maladies locales, etc. Très souvent elles se compliquent entr’elles , avec le rhumatisme surtout , et même se succèdent et se remplacent alternativement.