L. SIMON
La loi des semblables est donc la base de la thérapeutique des maladies vénériennes^ comme elle est celle de toutes les souffrances auxquelles Thomme est exposé.
Hahnemann, en formulant la doctrine des maladies chroniques^, ne s'est donc pas borné à ajouter une théorie nouvelle à celles qui existaient déjà, il a fait accomplir à la pratique un immense progrès. Il ne s'est pas contenté d'enseigner qu'il fallait opposer aux maladies vénériennes un traitement général et spécifiquC;, il a dit pourquoi ce traitement ne devait comprendre que des médicaments internes, et comment on arrivait à reconnaître ces spécifiques. Ce faisant, il dépassa de beaucoup les doctrines de ses prédécesseurs, doctrines auxquelles il avait sacrifié un moment, dont il retint ensuite les vérités, tout en sachant combler leurs lacunes et s'affranchir de leurs erreurs.
Doctrine deM.Ricord. — Latroisième doctrine dont nous trouvions des représentants, est celle de M. Ricord. Plus populaire, et il faut le dire, plus précise, sous certains rapports, que celle de Hunter, elle a eu le privilège d'attirer à son auteur bien des sympathies et de lui susciter un grand nombre d'oppositions.
M. Ricord, pour juger les questions douteuses qui divisaient les syphilographes, a substitué l'expérience à l'observation ; au moins a-t-il relégué cette dernière au second plan, lui demandant seulement de confirmer les résultats que la première lui aurait fournis.
Le mode d'expérience auquel il s'est arrêté est l'inoculation. En soumettant à cette épreuve le pus sécrété par les différentes formes de ce que Hunter
appelait la maladie vénérienne, il est arrivé à des conclusions différentes de celles que cet auteur avait formulées. Pour M. Ricord, parmi les maladies dîtes vénériennes, une seule est virulente ; c'est la syphilis chancreuse; car elle seule fournit^ à sa première période, du pus inoculable. Cette diathèse se caractérise tout d'abord par un symptôme unique^ le chancre ; après lequel apparaissent le plus souvent les signes de la syphilis constitutionnelle. Je dis le plus souvent, car les suites du chancre ne sont pas toujours aussi terribles. Si cet ulcère repose sur un tissu sain, s'il n'offre aucune dureté à sa base, il n'y aura pas de symptômes consécutifs ; s'il est induré au contraire, les phénomènes secondaires et tertiaires apparaîtront nécessairement. Aussi M. Ricord a-t-il coutume de comparer le chancre mou à la fausse pustule vaccinale, et le chancre induré à la vraie pustule caractéristique de la vaccine (1). Il exprime ce résultat d'une autre manière encore, en appelant le chancre mou, chancre non infectant, et en réservant le titre d'infectant au chancre induré.
Cette dernière dénomination rappelle une théorie relative, on le devine, au mode de pénétration du virus.
(1) Cette comparaison a été abandonnée dans ces derniers temps, et quelques élèves de l'hôpital du Midi, en particulier M. Diday,de Lyon, ont soutenu que chacun de ces chancres était le produit d'un virus différent. M. Ricord, dans ses Leçons sur le chancre, a discuté cette nouvelle hypothèse^, sur laquelle il ne s'est pas définitivement prononcée. Voyez Diday, Exposition des nouvelles doctrines de la syphilis. Paris, 1858, p. 146, et Ricord, Leçons sur le chancre^ p. 223.
Pour M. Ricord, comme pour Hunter, l'action du virus syphilitique est tout d'abord locale \ le chirurgien français va même si loin sous ce rapport, que la période d'incubation lui paraît être consacrée tout entière à la production d'une sorte de vésication sur le point contaminé. La preuve, selon lui, se trouve dans ce fait, que si le pus spécifique a été déposé au fond d'une plaie, son action ulcérative est immédiate.
Dans tous les cas, le poison mor^bide ne pénètre jamais dans l'économie sans qu'il y ait un chancre. Celui-ci est donc la porte d'entrée du virus: c'est encore l'analogue de la morsure du chien enragé (1).
A mesure qu'il est absorbé, le virus produit des effets divers. D'abord l'induration caractéristique de sa base, ensuite le bubon, plus tard les symptômes secondaires et tertiaires de la vérole (2).
Vinduration est le premier effet que l'on constate à la suite du chancre. Dès qu'elle existe, le diagnostic est sûr et le pronostic certain ; le malade subira toutes les transformations de la diathèse, si un traitement approprié ne s'y oppose.
Le bubon accompagne aussi bien le chancre mou que le chancre induré, mais il diffère dans chacun de ces cas. Si le chancre est mou, le bubon est superficiel, mono-ganghonnaire; il suppure aisément. L'ulcère une fois ouvert, fournit un pus inoculable, et ses bords prennent un aspect semblable à ceux du chancre. Si l'ulcère est induré, le bubon l'est égale-
(1) Fo?/ez Ri cord, Leçons sur le chancre,]^. 77 et passim.
(2) Ibid., Lettres sur la syphilis, p. 130 et passim.
ment ; il ne suppure pas, et se présente sous la forme de ganglions distincts séparés comme les grains d'un chapelet. Dans aucun cas, le bubon ne se forme, si un chancre n'existe déjà, ce dernier étant la source unique à laquelle le virus puisse être puisé (1).
La syphilis constitutionnelle est toujours précédée d'un chancre (2) ; elle paraît à époque fixe. Ses premiers symptômes se manifestent du troisième au sixième mois qui suiventle développement de Tulcère. La syphilistertiaire a une époque d'apparition également régulière, que le mercure seul est capable d'éloigner. La marche de la syphilis n'est jamais rétrograde : elle est au contraire continue et sans cesse envahissante. En aucun cas, la diathèse ne recule quand elle a une fois commencé ses ravages, ce qui a fait dire à M. Ricord qu'on n'a la vérole qu'une fois. Le fait est que les chancres contractés par un sujet soumis à l'empire de la diathèse, ne peuvent jamais s'indurer, et que le malade, après avoir traversé la première période de la vérole, n'y revient en aucun cas; une infection nouvelle n'ayant d'au^ tre effet que de hâter la marche du mal, sans le faire jamais rétrograder. M. Ricord enseigne aussi qu'il y a
(i) M. Diday se sépare de son maître en admettant le bubon d'emblée. [Exposit. des nouvelles doct. de la syphilis, Paris, 1868, 7e lettre, p. 186 à 220.)
(2) Dans une discussion récente, soulevée devantl'Académie de médecine par un Rapport de M. Gibert, la question de la syphilis constitutionnelle d'emblée a été de nouveau résolue par l'affirmative. (Voy. Bulletin de V Académie, t. XXlVj p. 883.) Cette fois M. Ricord a été moins absolu ; il n'a point repoussé les conclusions du rapport ;i] s'est contenté seulement de faire ses réserves.
entre la syphilis primitive et la syphilis constitutionnelle plus qu^une différence de forme,, mais une modification profonde imprimée au virus ; différence telle que le pus sécrété par le chancre à sa période de progrès ou àe statu quo spécifique (1), s'inocule toujours, tandis que celui des ulcérations secondaires, des plaques muqueuses, etc. ne s%ocule jamais (2) ; d'où M. Ricord conclut que le premier seul doit être contagieux. Selon lui, la diathèse, lorsqu'elle a dépassé sa première période, cesse d'être transmissible du maria la femme, mais elle est communicable des parents aux enfants : en un mot, elle devient héréditaire au moment où elle cesse d'être contagieuse. D'un autre côté, les symptômes de la syphilis héréditaire étant toujours de l'ordre des effets secondaires ou tertiaires, ne peuvent, pour cette raison, être transmis par l'enfant à sa nourrice (3). Lorsqu'il en est autrement, lorsque le nouveau-né offre des ulcères contagieux et inoculables, ceux-ci doivent être considérés comme primitifs, et le médecin est en droit de rechercher que) a été le point de départ de l'infection.
Ainsi, dans l'opinion des partisans des nouvelles doctrines syphilographiques, il n'y a qu'une maladie vénérienne réellement virulente, c'est la syphilis. Le
(\) Lettres sur la syphilis .
(2) Ibid.,^. 213 et passim.
(3) M. Diday, De la syphilis des nouveau-nés , a émis une opinion différente. D'après lui , rien n'est plus contagieux que la syphilis héréditaire, laquelle se transmet non-seulement de l'enfant à sa nourrice, mais encore de celle-ci à tous ceux qui peuvent avoir avec elle quelque contact.
poison capable de la produire^, détermine des effets d^ordre divers : les uns contagieux et inoculables, les autres auxquels on dénie ce double mode de transmission, et qui seraient seulement héréditaires. Les premiers se réduisent à deux symptômes : le chancre et le bubon; les seconds, beaucoup plus nombreux, se montrent successivement. Au milieu de ces transformations diverses, la maladie devient toujours plus grave et plus profonde. Ses phénomènes paraissent, du reste, dans un ordre régulier et à des époques relativement fixes; on ne les observe jamais sans qu'ils aient été précédés d'un chancre. En d'autres termes, il n'y a pas de syphilis constitutionnelle d'emblée , comme Hunter paraissait le croire ; le chancre est au contraire l'exorde obligé de la vérole (1), la source d'où s'écoule le virus qui doit infecter l'organisme. Lorsque ce pus est déposé sur un tissu sain ou sur une plaie, sa première action ne dépasse pas les limites du tissu contaminé. Le chancre, enseigne M. Ricord, est au début une affection purement locale, qui doit être détruite sur place (2), si l'on veut conjurer le danger prochain.
Le traitement de cette maladie est décrit d'une manière conforme à cette opinion. Ce que veut avant tout M. Ricord, c'est qu'on détruise l'ulcère aussi promptement que possible, par des cautérisations profondes et répétées. Gette destruction
(1) Leçons sur le chancre, p. iO.
(2) Ibid., p. 207.
est, à son avis, la seule planche de salut qui reste au malade, le seul moyen qui soit curatif de Tulcère et préservatif de la syphilis constitutionnelle (4).
Plus tard, quand cette dernière n'a pu être évitée, le traitement doit être général et spécifique. Il varie alors en raison de la période à laquelle la maladie est parvenue. Aux accidents secondaires il faut opposer le mercure; aux accidents tertiaires, Fiodure de potassium (2).
La blennorrhagie diffère absolument du chancre, non-seulement par sa forme symptomatologique, mais aussi par sa nature, et c^'est Tinoculation qui nous fait reconnaître cette vérité. Toutes les fois qu'on dépose le muco-pus sous Tépiderme, le résultat est négatif; et cette expérience mille fois répétée détruit absolument le principe posé par Hunter, à savoir que le virus syphilitique produisait indistinctement une gonorrhée ou un ulcère. Aussi longtemps que ce muco-pus est emprunté à un urètre non- ulcéré, enseigne M. Ricord, il ne produit pas de chancre, la plaie d'inoculation ne tarde pas à se cicatriser. Mais s'il arrive que l'écoulement urétral soit produit par un chancre interne, le résultat n'est plus le même, l'inoculation donne lieu à un chancre, et cette contre-épreuve vient confirmer cette autre proposition : que le virus emprunté à un ulcère de cet ordre est seul
(0 Ibid.
(2) Ibid., p. 208, et Lettres, p. V73.
capable d'en produire un de même forme et de même nature (i).
M. Ricord conclut encore de ce fait, que la blennorrhagie n'est point une maladie virulente, parce qu'elle n'est point inoculable. Il ajoute qu'elle n'est point spécifique, parce que toutes les causes génératrices desphlegmasies sont aptes à la produire. Comme elle ne dépend pas d'une cause interne, il n'y a rien à redouter de ses suites; jamais elle n'est suivie d'accidents semblables à ceux de la syphilis.
Cette théorie conduit naturellement à traiter localement une affection aussi locale que la gonorrhée (2), et à bannir le mercure de la thérapeutique d'une maladie aussi différente de la syphilis. Je dirai même que le grand service rendu par l'école de M. Ricord consiste particulièrement dans l'exclusion dont le médicament est ici frappé. Tout le monde sait à quel abus la doctrine de Hunter avait conduit sous ce rapport. Du moment où l'on admettait que la syphilis constitutionnelle pouvait remplacer la gonorrhée, il était naturel d'instituer des traitements mercuriels de précaution, traitements souvent inutiles et toujours dangereux (3). Grâce à la distinction établie par la nouvelle école syphilographique entre le chancre et la blennorrhagie, les malades sont désormais affran-
(1) Lettres sur la syphilis, 4^, 5e, 6e et 7^ lettres. — Voyez aussi Diday, loc. cit., lettre IL
(2) Voyez sur le traitement local et abortif de la blennorrhagie les Lettres sur la syphilif, et surtout V Exposition des nouvelles doctrines, par M. Diday, p. 77 eipassim.
(3) Foî/ez Diday, loc. cit., p. 92 etpassim.
chis d'un semblable abus, et la science se trouve ramenée au point où le seizième siècle Tavait conduite, à ce moment où le mal français était séparé de toutes les maladies contagieuses des organes de la génération, et où la gonorrhée et les végétations ne semblaient pas lui appartenir.
Dans Fopinion de M. Ricord, les condylômes ne font pas partie de la vérole (1). ils succèdent, il est vrai, quelquefois aux chancres, mais on les voit aussi survenir après une blennorrhagie ; ils ne fournissent jamais un pus inoculable, ne paraissent pas contagieux. 11 faut donc ou les ranger parmi les symptômes secondaires, ou leur refuser toute nature syphilitique. Un des élèves de M. Ricord, M. Diday (2), cherchant à déterminer la nature des condylômes, les a considérés comme appartenant à Tordre des verrues, solution incomplète du moment où Fon ne fixe pas d'une manière exacte la cause de ces dernières, et l'espèce pathologique à laquelle elles appartiennent.
La seule opinion nettement exprimée par Técole de Thôpital du Midi, relativement aux végétations, consiste à en faire un accident local, sur lequel le mercure, Tor et les sudorifiques n'ont aucune influence ; qu'on doit combattre par des remèdes locaux, parmi lesquels il faut citer en première ligne la cautérisation et l'excision (3).
(1) Voyez les notes ajoutées au livre de Hunter, p. 499 etpassim
(2) Voyez Diday, loc. cit., p. 257 et passim. {3) Notes à Hunter, 11. b{)2.
Il est facile de voir maintenant les rapports qui existent entre les doctrines de M. Ricord et celles de Hunter et de Hahnemann. Avec le premier, il ne reconnaît qu^un virus vénérien ; avec le second^ il n^accorde à ce virus qu^'une puissance limitée^ celle d'engendrer un chancre suivi d'un bubon. Comme notre maître, il n^accorde de caractère contagieux qu'aux formes primitives de la syphilis, et il considère les symptômes constitutionnels comme étant seuls transmissibles par hérédité.
Mais M. Ricord se sépare de Thomoeopathie pour sacrifier à Torganicisme, lorsqu^il enseigne que Faction du virus syphilitique est primitivement locale, et lorsqu'il fait de la blennorrhagie et des condylômes des affections sans virulence et sans généralité.
Si l'on compare maintenant les trois doctrines que je viens d'esquisser, et autour desquelles se groupent mille nuances diverses, on reconnaîtra que cinq questions fondamentales se trouvent soulevées par elles. 1° L'unité ou la pluralité des virus; 2° la spécificité de leurs effets ; 3" leur mode d'action ; 4-° les conditions de leur transmission et de leur développement; 5" enfin, leur traitement, toujours subordonné au degré de généralité qu'on leur accorde.
L'histoire a, je crois, répondu déjà au premier de ces problèmes. Il résulte, en effet, des considérations précédentes, qu'il n^y a dans les ouvrages des médecins de l'antiquité aucune trace certaine de cette maladie à laquelle on donnait, au quinzième siècle, le nom de mal français, et qu'on désigne plus particu-
lièremenl aujourd'hui sous celui de syphilis ; — qu'on y trouve, au contraire, des descriptions exactes de formes morbides qui sont, il est vrai, classées par quelques auteurs modernes au nombre des maladies vénériennes, mais que les anciens considéraient comme des affections locales, parfaitement distinctes ; — que ces affections ont apparu à des époques trop éloignées les unes des autres pour que nous soyons autorisés à y voir autre chose que des maladies différentes.