‹ Des maladies vénériennes et de leur traitement homéopathiqueChapitre 16 sur 86 · L. SIMON · texte numérisé non relu

L. SIMON

de produire un chancre, dont le caractère essentiel esl de sécréter un pus contagieux et inoculable, c'est-àdire^ capable de faire naîire, sur tous les points où il aura été absorbé, des ulcérations semblables à celle qui lui a donné naissance.

Cet ulcère peut affecter toutes les parties du corps ; sa propriété étant de se développer sur le point même où le pus a été déposé. Ainsi que l'enseigne Astruc, « les parties du corps qui ont reçu le virus vérolique c< sont aussi les premières à en ressentir l'impression; « comme les parties naturelles dans les sexes, si le mal c( est venu par Tacte vénérien ; la langue^ les gencives, « le dedans des joues, le palais, le gosier des enfants, « si le mal a été pris en tétant, ou bien, dans les amants, « s'il a été pris en baisant; les mamelons dans les « nourrices, si elles ont été infectées (1). »

Ce n'est pas, toutefois, aussitôt après le contact que les effets extérieurs de la syphilis se manifestent ; il se passe constamment plusieurs jours entre le moment où le pus a été absorbé, et celui où l'ulcère commence. Le temps qui s'écoule ainsi a reçu le nom àe période d'incubation.

Cette période passée, l'ulcère commence. On s'accorde à dire qu'il débute d'une manière différente, suivant que le tissu contaminé était intact, suivant, au contraire, qu'il présentait au préalable une solution de continuité.

Dans le premier cas, il est précédé par une pustule;

(I) Voyez Astruc, Traité des maladies ve'ne'r.y t. I, p. 315. Trad. française.

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dans le second, rien de semblable n'a lieu : la plaie s'entoure d^'un cercle inflammatoire, et revêt peu à peu les caractères de l'ulcère spécifique.

Les malades accusent rarement la présence de la pustule initiale. Lorsqu'ils consultent le médecin, celle-ci a le plus souvent disparu, sans avoir été soupçonnée ou reconnue. Tout se réduit donc pour nous à constater Inexistence d^un ulcère, qui se creuse rapidement, se recouvre d'une matière grisâtre, sécrète un pus visqueux et tenace, parfois sanguinolent et ichoreux, oflfre des bords taillés à pic, dentelés, décollés et renversés. Tantôt cet ulcère repose sur des tissus qui ont conservé leur consistance normale, tantôt les parties voisines et subjacentes se sont épaissies, formant au chancre une base dure et élastique, qu'on nomme induration.

Ces deux formes sont celles sous lesquelles le chancre apparaît tout d'abord; mais il peut présenter, dans le cours de son existence, des modifications profondes, dont on a fait autant de variétés. Parfois le fond de Fulcère s'élève, se boursoufle, végète, ce qui lui a fait donner le titre à'ulcère végétant. D'autres fois, il est jfrappé de gangrène ; d^autres fois encore, il s'étend en détruisant tout ce qu'il rencontre, et reçoit alors le nom dephagédénique.

On s'est demandé si ces différentes variétés constituaient autant d'espèces, relevant de virus distincts. La réponse a été négative pour les trois dernières : la végétation d'un ulcère primitif, sa dégénérescence gangreneuse, le phagédénisme ont été consi-

dérés comme Feffet de complications dues au traitement,à la constitution du malade, à l'existence d'affections antérieures^ enfin à des influences encore inappréciées.

Il n'en a pas été de même du chancre mou et du chancre induré. Ceux-ci ont paru tout à fait indépendants; et dernièrement on les a regardés comme les effets de deux causes distinctes,, comme la forme primitive de deux diathèses.

Le grand argument qu'on a fait valoir en faveur de cette opinion se trouve dans cette particularité : que chacun de ces ulcères se transmet suivant son espèce ; le chancre mou engendrant^ par le contact, le chancre mou, et le chancre induré produisant un chancre induré, chez tout sujet exempt jusque-là de syphilis. Ce résultat, proclamé par M. Diday, a été confirmé par MM. Fournier et Caby, en comparant les chancres observés chez des hommes traités à l'hôpital du Midi, avec ceux que portait la femme par laquelle ils avaient été infectés, et qui se trouvait retenue pour cette cause, soit à l'infirmerie de la prison de Saint-Lazare, soit à l'hôpital de l'Ourcine (1).

L'hypothèse de deux virus pouvant produire chacun une espèce de chancre, se trouve confirmée, du reste, par les différences profondes qui séparent les ulcères dont j'ai parlé, différences qui portent à la fois sur leurs caractères anatomiques, sur leur mode de transmission, et sur les conséquences qu'ils peuvent avoir.

(l) Ricord, Leçons sur le chancre, pé 282, et Note X.

SYPHILIS CHANCREUSE. 77

10 Sur lerirs caractères anatomiques. — Le chancre mou a ses bords taillés à pic, un fond irrégulier, vermoulu ; il sécrète une grande quantité de pus virulent, ce qui le rend très-contagieux et facilement inoculable; il a une longue durée, et passe très-aisément au phagédénisme.

Le chancre induré est cupuliforme ; ses bords sont adhérents, sa surface est lisse; son fond est chagriné, comme aréolaire, quelquefois gris, lardacé, mais toujours recouvert d'une espèce de vernis. Ce chancre sécrète une petite quantité de pus, et devient rarement phagédénique.

M. Ricord a résumé ces différences de forme, en disant que le chancre mou paraissait fait à Femportepièce, et le chancre induré à Tévidoir (1).

Ces deux espèces d'ulcérations présentent encore d'autres différences. La première, se multipliant trèsfacilement par inoculation de voisinage, est rarement solitaire ; la seconde reste au contraire presque constamment isolée : résultat facile à comprendre, si Ton se rappelle que les sécrétions purulentes du chancre mou sont très-abondantes, tandis que celles du chancre induré ne le sont pas.

Une autre différence, jusqu'ici inexpliquée, se présente dans ce fait : que la région céphalique semblerait être réfractaire au chancre mou, tandis qu'elle serait très-accessible au chancre induré.

Enfin, deux caractères essentiels séparent ces ulcé-

(1) Ricord. loc.cit., p. 19.

rations : je veux dire la base sur laquelle elles reposent, et le bubon qu'elles engendrent.

La base du chancre mou ne diffère pas, par sa consistance, des tissus sains qui ^environnent; le chancre induré, au contraire, repose sur une masse compacte, élastique, rénitente, qui lui a valu son nom. En général, cette induration Si une forme hémisphérique; elle dépasse Tulcère en largeur, l'encadre de toutes parts; sa consistance donne, au toucher, une sensation spéciale ; elle pénètre souvent assez profondément dans les tissus. D'autres fois, au contraire, elle reste mince et superficielle; on lui donne alors le titre de parcheminée (1).

L'induration vient après le chancre, jamais avant : c'est du troisième au quinzième jour après la formation de Tulcère qu'on la voit apparaître. Elle persiste souvent après la cicatrisation de ce dernier, se retrouve même après le soixantième jour, et aurait été observée après neuf années, et même encore au bout de trente ans. Elle se ramollit quand le chancre se cicatrise, reparaît quelquefois après s'être effacée, et s'accompagne d'une teinte bronzée de la peau. Si elle est parcheminée et très- étendue, elle peut être confondue avec un cancer; erreur qu'il importe d'éviter.

Cette induration est due à l'épanchement d'une lymphe plastique dans les vaisseaux absorbants, avec suffusion dans le tissu cellulaire du voisinage. Elle est d'autant plus marquée que la région où elle existe

(1) Ricord, loc. Cî7.,p. 86. «

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est plus riche en vaisseaux lymphatiques. Aussi la reconnaît-on facilement sur le prépuce ; etlatrouveton moins bien caractérisée aux caroncules myrtiformes^ au vagin^ à Tanus^ où elle est plus mince. Du reste, la femme y est tout aussi exposée que rhomme.

L'induration est quelquefois envahie par le phagédénisme ; elle peut aussi devenir la base d'un chancre mou, faculté qui a donné lieu à bien des méprises et à de nombreuses discussions.

Le chancre mou et le chancre induré diffèrent encore par l'engorgement ganglionnaire qui les accompagne.

Cet engorgement est le complément ordinaire de Tulcère vénérien primitif, et se trouve toujours en rapport anatomique avec ce dernier; son siège n'est donc pas constant. Si le chancre existe aux parties génitales, les ganglions inguinaux s'engorgent; si le chancre occupe quelque région insolite, la pléiade ganglionnaire correspondante est affectée; celle de l'aisselle, si l'ulcère est au doigt ; les ganglions sous-maxillaires, s'il existe sur les lèvres; ceux du cou, s'il est dans la gorge. Cette condition est commune au chancre mou et au chancre induré.

A côté de cette analogie, il existe entre ces deux espèces de tumeurs de nombreuses différences.

Le hubon qui accompagne le chancre mou est superficiel, muco-ganglionnaire. Comme les lymphatiques de la verge sont entrelacés, il n'existe pas toujours du même côté que l'ulcère. Il se forme dans deux

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circonstances : par absorption directe du pus virulent, et par réaction sympathique.

Dans le premier cas, le ganglion suppure et donne un pus inoculable, c^est-à-dire, capable de produire un chancre, quand on Finsère sous Fépiderme. Pour réussir dans cette expérience, il faut savoir que la coque celluleuse qui entoure le gangUon, s'enflamme en même temps que ce dernier ; suppure en même temps que lui, mais fournit un pus simple, qui n^a rien de virulent; de sorte qu^en se servant de ce second pus, que la lancette rencontre tout d'abord, on n'obtient aucun résultat.

Dans le second cas, le ganglion s'enflamme par réaction sympathique, et sans qu^il y ait eu d^absorption directe. Alors, si la tumeur suppure, ce qui n'a pas toujours lieu, elle ne fournit jamais de pus inoculable. ^

Le chancre mou n^a pas un retentissement nécessaire sur les ganglions lymphatiques; seulement, lorsque ce retentissement a lieu, les gangHons superficiels sont seuls envahis, et la tumeur a une tendance extrême à suppurer.

Il n^en est pas de même du chancre induré. Celui-ci amène nécessairement ^engorgement et Yinduration des ganglions voisins : ce qui a fait dire à M. Ricord qu'il n'y avait pas de chancre infectant sans bubon symptomatique induré (J ).

Ce bubon occupe les ganglions profonds, se com-

(1) Loc, cit., p. 122.

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pose de plusieurs tumeurs distinctes, ayant un petit volume, séparées les unes des autres, et offrant une consistance analogue à celle de Finduration. Il a peu de tendance à s'enflammer. S'il suppure, c'est toujours le fait d'un accident, et le pus n'est jamais inoculable.

Ce bubon se forme en même temps que l'induration, persiste longtemps après la disparition de l'ulcère, restant alors comme un dernier signe accusateur de l'accident primitif.

Le chancre mou et le chancre induré diffèrent donc l'un de l'autre : leur forme, la base sur laquelle ils reposent, l'engorgement ganglionnaire qui les accompagne, les séparent profondément.

2<^ Ils se distinguent aussi par leur mode de transmission.

Il est un fait parfaitement établi maintenant, c'est que le chancre, considéré d'une manière générale, a toujours un chancre pour origine ; qu'il faut ainsi abandonner l'opinion de Hunter,. d'après laquelle un même pus produirait un chancre ou une blennorrhagie, suivant la nature du tissu sur lequel il aurait été déposé. L'expérience d'abord, l'observation ensuite, ont permis de rectifier cette assertion du chirurgien anglais.

Les nombreuses expériences d'inoculation ont prouvé, en effet, que du moment où l'on insère sous l'épiderme, ou sous Tépithélium, du pus emprunté à un chancre arrivé à sa période d'état, on obtient toujours un chancre pour résultat de cette opération; que, si on inocule du pus emprunté à une blennorrhagie

OU à une végétation, on n'obtient rien. Le chancre engendre donc le chancre, et lui seul peut le produire.

Il était plps difficile d'arriver aune solution aussi précise par l'observation ; le médecin n'étant pas toujours à même de confronter le sujet infectant et le sujet infecté. De là^ le doute qui a régné si longtemps sur ce point, de là aussi l'assertion de Hunter et l'adhésion qu'elle a rencontrée. Mais aujourd'hui, des observations assez nombreuses ont été recueillies, pour qu'on soit autorisé à dire que l'observation a confirmé de tous points les données de l'expérience ; et que, chaque fois qu'il a été possible de remonter à la source d'un ulcère syphilitique primitif, on a trouvé une ulcération semblable pour point de départ.

Il est bien arrivé quelquefois que le pus du chancre a produit un écoulement de l'urètre, assimilé par quelques-uns à la blennorrhagie ; mais M. Ricord a prouvé que cette sécrétion pathologique était due à la présence d'un ulcère spécifique sur la muqueuse du canal. Dans ce cas, le chancre était profond au lieu d'être superficiel, larvé au lieu d'être apparent, mais son existence était positive. Ce fait n'est donc pas une exception à la loi que j'indiquais tout à l'heure, à savoir : que le pus emprunté à un ulcère syphilitique est seul capable d'en faire naître un de même forme et de même espèce.

J'ai 'dit déjà, qu'en poursuivant leurs recherches, quelques syphilographes avaient reconnu encore que le chancre mou, communiqué par le contact à un su-

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jet sain^ donnait lieu à un ulcère de cette espèce^ tandis que le chancre induré engendrait toujours un chancre induré.

L^observation seule avait conduit à ce résultat, que Texpérience ne pouvait venir confirmer^ le médecin le plus hardi n^étant jamais autorisé à tenter Tinoculation de la syphilis chez des sujets exempts de cette maladie (l).

Les syphilographes ne se sont pas cependant laissé arrêter par cet obstacle. Ne pouvant expérimenter sur rhomme sain, ils l'ont fait sur le malade-, et ils sont arrivés à confirmer encore la différence signalée par l'observation entre les deux espèces de chancres primitifs.

Ils ont constaté que le pus emprunté au chancre mou pouvait être inoculé indéfiniment au malade lui-mêmC;, tandis que le pus emprunté à un chancre

(1) Il y a eu cependant quelques exemples d'une pareille témérité ; mais ces tentatives ont été franchement réprouvées par les syphilographes français. M. Diday, en particulier, s'est vivement élevé contre eux. « Quant à l'expérimentation, a-t-il écrit à propos des expériences de M. Wallace et de Walter, à celle notamment du malade à l'homme sain, paix aux faits accomplis! mais pour l'avenir, respect aux droits de l'humanité ! Prêtons, de grâce, l'oreille à ce qu'on peut dire, à ce qu'a le droit de dire le public dont nous nous étonnons ingénument d'avoir perdu la considération. Un confrère qui, certain de donner par inoculation la vérole à un individu bien portant, lui inflige cette expérience, est-il excusable en alléguant que ce malheureux avait consentie la subir?... Qu'à Tavenir, qu'en France, du moins, la controverse scientifique reste pure de pareils scandales! Médecins, sachez en fin vous respecter vous-mêmes en respectant vos semblables. ..3 {Annuaire de la syphilis. Paris, année 1858, p. 273..)

induré^ donnait^ dans cette circonstance, un résultat négatif.

Après avoir reconnu cette différence, on a voulu Texpliquer ; on a cru en trouver la raison en comparant la syphilis et la vaccine.

Tout le monde sait, que du moment où le virus vaccin a pénétré dans l'économie, où il a fait naître une pustule caractéristique, il préserve Forganisme contre une infection nouvelle, et empêche une seconde inoculation de réussir. De même, a-t-on dit, le chancre induré, donnant lieu à une infection générale, doit préserver le malade contre Faction du même virus. Dans le premier cas, la pustule vaccinale rend négatif le résultat d'une seconde vaccination ; dans le second, le chancre induré, ou au moins Tinfection virulente dont il est le résultat, s'oppose à ce que le poison syphilitique déploie de nouveau tous ses effets (1).

Cette explication est séduisante, sans aucun doute, mais elle ne rend pas parfaitement compte de tous les faits; car, s'il est vrai que le chancre induré ne soit pas inoculable au sujet lui-même, celui-ci n'est pas à Tabri d'une nouvelle contagion. Seulement, cette dernière n'a plus pour résultat l'induration, mais seulement le chancre mou, en apparence du moins. Continuant la comparaison précédente, les sy philographes ont pensé que le chancre mou était une dégénérescence du chancre induré, que le premier était au se-

(1) Ricord, loc. cit., noteVIÎÎ.

cond ce que la fausse pustule vaccinale était à la vaccine elle-même.

Malheureusement^ les faits n'ont point confirmé cette assimilation ; car^ le pus emprunté à ce prétendu chancre mou s'est trouvé capable^ lorsqu'il a été transmis à un homme sain, de donner naissance à un chancre induré. Or, s'il est vrai, comme l'enseigne M. Ricord, que le chancre soit tout entier dans le pus qu'il sécrète (!), il faut bien reconnaître que le chancre induré, en passant par un organisme syphilisé, ne perd rien de sa puissance. S'il ne pousse pas, alors, toutes ses racines ; s'il ne modifie pas les tissus comme il a coutume de le faire, c'est que le terrain auquel on l'a livré n'était pas apte à subir ces transformations ; mais du moment où il se retrouve dans des conditions régulières, le virus reprend tout son pouvoir. En un mot, si le chancre cesse dans le premier cas d'être induré, il ne cesse pas d'être infectant, et cela suffit pour nous autoriser à dire qu'il ne perd pas sa spécificité, et pour soutenir que le virus d'un de ces chancres n'est point la dégénérescence de l'autre, que tous deux se perpétuent sans jamais se confondre.

Une autre raison s'oppose à ce que cette comparaison soit admise. La fausse pustule vaccinale se montre, il est vrai, chez les sujets vaccinés, comme le chancre mou, produit d'un chancre induré, chez les sujets véroles; mais là s'arrête l'analogie. Qu'on inocule à un sujet non vacciné le pus emprunté à la fausse

(i) Ibid., p. 44.

pustule de la vaccine ; et le résultat sera négatif; qu^on soumette à la même épreuve, sur un sujet vérole, le pus sécrété par ce prétendu chancre mou, et on produira un chancre infectant. Obtiendrait-on un chancre mou, que la distinction dont je parle existerait toujours; car, de l'aveu même de M. Ricord, le chancre simple est a la source la plusféconde du pus virulent; Tulcération qu'il produit sécrète à fois le virus spécifique (1). » Le pus du chancre mou, cest le pus fort des syphilisateurs , c'est le virus qui réussit à coup sûr, le virus qui ne trouve pas de réfractaires (2) ; et un expérimentateur, M. Liedmann, s'est pratiqué à lui-même jusqu^à 2^200 inoculations, qui toutes ont eu un résultat positif. Or, je ne sache pas que la fausse pustule vaccinale soit la source la plus féconde du virus vaccin, qu'il donne un pus qui réussisse à coup sûr et ne trouve pas de réfractaires; comment donc mettrait-on sur la même ligne cette pustule, dont le pus est impuissant à rien produire, avec le chancre, dont la virulence est si persistante, si étendue ?

Laissons donc une explication douteuse pour nous attacher aux faits dont la réalité est incontestable, et reconnaissons seulement, dans la différence des résultats, une différence entre les causes qui les produisent. Si le chancre mou se transmet toujours avec ses caractères, aussi bien aux sujets syphihsés qu^à ceux qui ne le sont pas ; si le chancre induré au contraire ne produit un ulcère de cet ordre que sur les sujets

(1) Loc. cit,,^. 41.

(2) Ibid., p. 42.

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sains, c^est que chacun de ces deux virus a une puissance distincte, c'est qu'ils ne sont pas la dégénérescence Tun de Tautre.

Jusqu'ici, un seul fait sérieux a été opposé à ces conclusions; je veux parler d une observation récemment publiée par le docteur A. Rey, de Grenoble (1).

Il s'agit, dans cette relation, de deux jeunes gens, presque de même âge, de même constitution, « presque deux jumeaux, » lesquels cohabitèrent avec une même femme, à quelques minutes de distance. Tous deux sortirent maltraités de cette épreuve. Celui qui eut part le premier à ces dangereuses faveurs, vit éclore deux chancres mous sur le prépuce, avec un bubon mono-ganglionnaire inflammatoire, qui devint plus tard suppuré. Son compagnon présenta au même moment un chancre induré du prépuce, avec l'induration ganglionnaire spécifique; et chez la femme, auteur de tous ces maux, il fut impossible de découvrir autre chose qu'un « magnifique chancre induré. « de la fourchette avec une double adénite indolente (( multiple. » »

Dans cette observation, les deux chancres, que nous avons vus jusqu'ici se transmettre avec leur individualité, se seraient pour la première fois confondus dans une même origine. Ainsi que le fait remarquer le docteur Rey : « un chancre induré avait inoculé dans a une même séance et sur deux débutants, à l'un « un chancre induré, à l'autre un chancre mou. »

(1 ) Voyez Annuaire de la syphilis et des maladies de la peau, par M. Diday et RoUet, de Lyon. Paris, année l858,3p. 83.

8 8 DES MALADIES VENEBIENNES.

Cette observation, à coup sûi% renverserait toutes celles qui ont été réunies jusqu^à présent, si elle ne trouvait une explication plausible dans l'existence de ces ulcères vénériens auxquels MM . RoUet et Laroyenne (1) ont donné le nom de chancres mixtes. Ces derniers s'obtiennent en déposant du pus emprunté à un chancre mou, sur la surface d'un chancre induré. Cette opération, en apparence, ne change rien à l'état du malade; mais, en réalité, elle modifie l'ulcère dont celui-ci est porteur. D'une part, l'induration persiste ; de l'autre, le chancre devient inoculable au malade lui-même : cet ulcère participe donc à la fois aux caractères des deux pus qu'on a ainsi, réunis.

Or, s'il était démontré que le chancre induré dont la femme de l'observation précédente était porteur, dût être rangé parmi les chancres mixtes, tout serait facilement expliqué. On comprendrait comment une même source aurait pu être l'origine de deux effets différents ; comment le pus de nature molle, étant le pus abondant, ce fut le premier assaillant qui eut les chancres mous ; tandis que le second, ne rencontrant plus que la surface du chancre induré, a contracté un ulcère de cette nature.

C'est là sans doute une hypothèse. Pour l'élever à la hauteur d'une vérité démontrée, il aurait fallu inoculer le chancre de la fourchette à la femme ellemême. Si le résultat eût été positif, il n'y aurait plus eu aucun doute, ce chancre induré et inoculable de-

(1) Voyez Annuaire de la syphilis. Paris, année 1858, p. 249.

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vant être' absolument rangé parmi les chancres mixtes. Mais cette épreuve n^a pas été tentée; l'observation est donc incomplète, elle ne peut, en conséquence, renverser une loi qu^appuient des faits incontestables.

II ne faut pas oublier du reste que l'existence d'un chancre mixte chez une femme faisant métier de la prostitution, n'aurait rien de surprenant. Il ne faut pas oublier non plus qu'un des caractères essentiels du chancre mou est de donner naissance à un chancre mou, de même que le chancre induré produit le chancre induré ; qu'ainsi un ulcère capable de devenir l'origine, ici, d'une ulcération du premier ordre, et là^ du second, doit participer à la nature de l'une et de l'autre, former, par conséquent, une espèce mixte, par sa nature, comme par ses eifets.

Ce fait peut donc s'expliquer encore en admettant la différence d'origine des deux espèces de chancres primitifs. Il ne s'oppose pas à cette loi : que ces ulcères se transmettent chacun avec sa nature, et qu'ils ne se transforment jamais l'un dans l'autre ; qu'ils ont ainsi une spécificité incontestable, dont leur double origine est la preuve.

3" Ces ulcères se différencient encore par leurs conséquences, ce qu'on exprime par l'épithète qu'on a coutume de leur attribuer, en nommant le chancre mou, chancre simple, et le chancre induré, chancre infectant.

Ces dénominations, expriment un fait : à savoir que le chancre induré est seul suivi de ces nombreuses

transformations pathologiques, dont Fensemble constitue la vérole.

Tandis qu'à la suite d'un chancre mou, on ne voit jamais apparaître ces dermatoses, ces douleurs nocturnes^ ces ulcérations qui appartiennent à la syphilis secondaire, le chancre induré est toujours suivi, dans un intervalle régulier, qui ne dépasse pas six mois à partir de la contagion, de roséole, de plaques muqueuses, de douleurs rhumatoïdes, d'engorgement ganglionnaire, etc. Dans ce cas, la maladie ne se borne pas à ces manifestations pathologiques. Après la peau et les muqueuses, le périoste, le tissu osseux, plus tard les viscères deviennent le siège de lésions graves et rebelles. Tandis qu'à la suite du chancre mou, le sang conserve sa plasticité, il perd, après le chancre induré, sa fibrine et ses globules, pendant que l'albumine augmente. Il y a donc, entre les conséquences de ces deux espèces d'ulcérations, une différence profonde, qui vient ajouter encore à l'importance de celles que nous avons constatées déjà (1).

La thérapeutique enfin, nous offrirait, au besoin, un nouvel argument en faveur de l'admission des deux virus ; le mercure étant rarement employé contre le chancre mou, tandis qu'il l'est au contraire d'une manière exclusive contre le chancre induré.

En résumé : ou il n'existe aucun moyen de distinguer entre les différents virus susceptibles d'infecter l'économie, ou il faut conclure à l'existence de cau-

(1) Voyez les analyses du sang des syphilitiques, Leçons sur le chancre, p. 145.

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ses différentes, alors qu'il y a différence dans les effets produits, différence dans le traitement à employer ; lorsque, surtout, on ne voit jamais les effets dont je parle, se transformer les uns dans les autres. Or, les phénomènes produits par le pus emprunté à chacun des ulcères primitifs sont trop distincts, pour qu'on ne soit pas autorisé à voir en eux deux causes différentes, deux virus en un mot.

Je ferai une dernière remarque; c'est que l'admission du fait précédent vient jeter une véritable lumière sur la question historique examinée plus haut. Ne sommes nous pas autorisés, par l'identité des caractères, à soutenir que les anciens ont connu seulement le chancre mou; ce chancre, qui n'est point suivi des symptômes de la vérole, qui se cicatrise sans mercure, qui passe si facilement à la gangrène et au phagédénisme; tandis que le chancre induré, si nettement décrit au commencement du seizième siècle, qui est suivi, aujourd'hui encore, de toutes les formes morbides semblables à celles qui constituaient le mal français, serait d'origine moderne, ou aurait, tout au moins, paru dans notre Europe, à une époque bien postérieure au premier ? Nous comprendrions alors comment les anciens ont pu décrire d'une manière très-exacte les ulcères des organes de la génération, sans avoir, cependant, observé la syphilis (1).

L'existence des deux virus étant établie, il nous faut

(1) Cette opinion a été émise et soutenue par M. Bassereau, dans son Traité des affect. de la peau symptomat. de la syphilis, p. 236 et suiv.

rechercher comment ils agissent, d^abord pour produire le chancre ; ensuite, pour donner naissance au bubon.

Deux doctrines différentes ont été professées au sujet de Faction du virus du chancre induré, le seul dont je veuille m^occuper tout d'abord. La première, exposée par Hunter et presque généralement admise par les partisans des théories de M. Ricord, consiste à dire que Faction du virus est primitivement locale, que son effet initial est de produire le chancre, à la surface duquel le pus virulent sera sécrété, puis absorbé. Dans cette hypothèse, et suivant Texpression du syphilographe français, le chancre induré serait Fanalogue de la morsure du serpent ou du chien enragé, la porte d'entrée par laquelle le virus pénètre dans l'économie. La conclusion pratique de cette opinion consiste à détruire l'ulcère localement,' et le plus tôt possible, afin d'éviter l'absorption du virus et l'établissement de l'état diathésique.

En opposition à cette théorie se trouve la doctrine formulée par Hahnemann. Notre maître, ayant proclamé comme une loi que « un mal externe, qui n'a (( point été occasionné par une grave violence exercée « du dehors, ne peut ni naître, ni persister, ni moins « encore empirer, sans une, cause interne, sans la coo- (( pération de l'organisme entier (1), » soutint, conformément à ce principe, que l'absorption du virus syphilitique devait précéder l'apparition du chancre ;

(1) Voyez Organon.

SYPHILIS CHANCREUSE. 9 3

que celui-ci se formait seulement lorsque Torganisme était devenu de toutes parts vénérien. Hahnemann^ ayant reconnu, en outre, que la force vitale entretient toutes les parties de l'organisme dans une admirable harmonie, veille à sa conservation (1), conclut de ce fait qu''aucune partie de la surface du corps ne pouvait ni s'altérer, ni sécréter un pus contagieux et inoculable, sans que la force chargée de présider à Torganisation des tissus et aux sécrétions, fût ellemême troublée dans son action régulière.

Ainsi, dans la théorie de Hunter et de M. Ricord, Tapparition du chancre précède Tinfection de l'organisme, l'action du virus est primitivement locale ; dans la théorie de Hahnemann, l'absorption du virus précède la formation de l'ulcère, et l'action 'le la cause morbide est, avant tout, dynamique.

Quel parti les faits nous obligeront-ils d'embrasser?

Lorsqu'on suit avec attention le développement d'un chancre et qu'on essaye d'en apprécier les conditions, on reste convaincu que cet ulcère ne se forme point si le virus syphilitique n'est préalablement absorbé. On reconnaît, en même temps, que cette absorption est rapide, instantanée même, deux faits qui viennent déposer en faveur de la théorie de Hahnemann.

On voit, enfin, qu'il s'écoule toujours un certain temps, entre le moment où le virus pénètre dans l'organisme et celui où ses effets locaux apparaissent,

(1) Organon, § 10.

preuve certaine que c'est en dehors de Forgane que la maladie commence.

La nécessité de l'absorption du virus est reconnue de tous. « Supposez^ dit M. Ricord, qu'une partie des (( téguments, bien intacte et recouverte d'un bon épice derme, soit exposée, durant un temps plus ou moins (( long, au contact du pus virulent; ce contact sera a presque à coup sûr sans résultat, et la contagion ne « se produira pas. C'est grâce à l'immunité des surce faces exemptes de toute ulcération et pourvues ce d'une doublure épidermique résistante, qu'il nous (( est permis de manier chaque jour plusieurs centai- « nés de chancres, sans subir nous-mêmes la conta- (( gion (1). »

Cette action protectrice est exercée dans certains cas par l'épithélium aussi bien que par l'épiderme, ce que prouvent les faits de contagion médiate et les expériences auxquelles ce mode de transmission de la syphilis a donné lieu. On sait qu'une femme, en cohabitant successivement avec un homme porteur d'un chancre et ensuite avec un homme sain, peut conserver le pus virulent dans l'intérieur du vagin, communiquer la syphilis à son second amant, sans l'avoir ellemême. M. Ricord a rapporté une observation de ce genre dans ses Lettres sur la syphilis (2).

Ce qui est vrai de la femme l'est aussi de l'homme. On trouve dans les leçons sur le chancre deux observations relatives à des hommes ayant cohabité à de

(1) Loc. cit., p. 24.

(2) Lettres sur la syphilis. Nouv. édit. Paris, 1856.

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courts intervalles avec une femme atteinte de chancre^ puis avec une femme saine^ sans avoir pris entre ces deux coïts aucun soin de propreté, et qui ont pu conserver sous le prépuce le pus virulent, communiquer la maladie, sans rien contracter eux-mêmes (1).

On connaît aussi les expériences de Cullerier, dans lesquelles du pus chancreux fut déposé dans le vagin de deux femmes, y resta un temps assez long sans donner lieu à la production d'un chancre. Et cependant la présence du virus fut constatée, dans ces deux cas, en inoculant le mucus qui s'écoulait du vagin à la suite de l'expérience (2).

La conclusion à tirer de ces observations est bien simple ; c'est qu'il ne suffit pas, pour produire un chancre, de déposer le pus sur l'épiderme ou sur l'épithélium, qu'il faut encore que ce pus soit absorbé. Cette vérité est tellement la conséquence de l'observation, que M. Ricord, quoique partisan de la nature locale des chancres, est forcé de reconnaître que le pus virulent « peut séjourner sans action sur les tis- « sus, jusqu'à ce que ceux-ci, irrités et dénudés conséc( cutivement à l'application de la matière virulente, lui « offrent une voie de pénétration (3). » Or, du moment où le pus est absorbé, la maladie est générale. On trouverait au besoin une confirmation de ce fait dans des résultats obtenus par l'inoculation. Ici, l'enveloppe protectrice est détruite, le pus est placé sous Tépi-

(1) Loc. cit

(2) Ibid. Note.

(3) Ibid., p. 25.

derme ou sous Tépithélium^ et le chancre apparaît à coup sûr. Dans ce cas, la contagion est immédiate^ instantanée; et c'est encore ce qu'on observe dans toutes les circonstances où une écorchure a été inoculée par un hasard malheureux.

Ainsi, du moment où le pus virulent est absorbé, le chancre se produit ; si ce pus, au contraire, reste à la surface du corps, son action est nulle, jusqu'à ce qu^il ait trouvé une voie de pénétration, ^absorption du virus est donc nécessaire à l'apparition du chancre, l'infection générale est donc, dans l'évolution de la syphilis, Facte initial de la maladie.

Cette absorption si nécessaire est de plus instantanée.

Pas de doute, sous ce rapport, pour ce qui est des plaies sur lesquelles le pus se trouve déposé fortuitement, ou en connaissance de cause. Par cela même que l'action protectrice de Fépiderme ou de l'épithélium est rompue, le virus n'est plus arrêté dans sa marche, et Torganisme est aussitôt envahi. Supposer le contraire, admettre que cet agent resterait au fond de cette plaie sans en franchir les limites, serait aller contre les lois les plus simples de la pathologie et de la physiologie. Ne sait-on pas avec quelle rapidité les poisons déposés sur une surface dénudée pénètrent l'organisme? Ne sait-on pas aussi qu^'après avoir inséré le vaccin sous Tépiderme, TappUcation des ventouses, la cautérisation, l'excision même n'empêchent pas le développement de la pustule ? Ne sait-on pas enfin avec quelle rapidité le virus de la rage envahit la con-

stitution la plus robuste, et l'insuccès presque constant delà cautérisation préventive ? Comment donc le virus syphilitique échapperait-il à cette loi commune, lui qui est plus subtile que les poisons, et qui Test tout autant que le virus du vaccin ou celui de Thydrophobie?

Cette conclusion n'est pas d'une admission aussi facile, lorsqu'il s'agit de chancres survenus sans plaie antérieure à la contagion. Dans ce cas, il serait nécessaire, selon M. Ricord, que les tissus fussent irrités , dénudés consécutivement à V application de la matière virulente, pour que celle-ci trouvât une voie de pénétration dans l'organisme .

Malheureusement l'observation ne confirme pas cette proposition. Loin de là, il arrive bien souvent que des malades viennent trouver le médecin avec des chancres qu'ils ont vus paraître quelques jours seulement après le coït. Dans cet intervalle, les précautions de propreté les plus minutieuses ont été prises, les tissus ont été nettoyés à plusieurs reprises; vains efforts, le mal s'est développé malgré tout. Il est arrivé comme pour le virus vaccin, que l'agent morbide avait, dès l'abord, dépassé les limites de l'épilhéhum, et que toutes ces applications locales sont restées sans effet (1).

Lorsque l'absorption du virus a lieu pendant l'acte physiologique, elle est favorisée par les circonstances dans lesquelles l'organe se trouve placé. Il est bien vrai, comme l'affirme M . Ricord, que Torgasme véné-

(1) Voyez l'observation rapportée par M. Baumes, Pi^écis des maladies vénériennes, 1. 1, p. 14.

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