EFFETS DU VIRUS BLENNORRHAGIQUE
Tracer d'une manière complète le tableau de la blennorrhagie, est chose impossible aujourd'hui. En général, la description d'un état diathésique est une parenthèse qu'il faut ouvrir, mais qu'il n'est donné à personne de pouvoir fermer; et quand il s'agit d'une affection sur la nature de laquelle la plupart des médecins restent indécis, les difficultés augmentent encore. Je n'essayerai donc pas un travail impossible, et je me bornerai, pour ce qui concerne la symptomatologie de la blennorrhagie type, à poser deux questions :
1° Cette maladie, à sa période primitive, offre-t-elle des caractères aussi constants que ceux de la syphilis?
S'* Parvenue à ses périodes consécutives, ou devenue héréditaire, se confond-elle sur quelque point avec la vérole?
A. — On divise, en général, les symptômesdela blennorrhagie en deux classes distinctes : les symptômes aigus et les symptômes chroniques; division arbitraire et inacceptable , cette affection appartenant, dès le début, à la classe des maladies chroniques. Il est plus
naturel de suivre à son égard la marche adoptée pour la syphilis elle-même, et de reconnaître d'abord une blennorrhagie primitive, puis des formes morbides secondaires et héréditaires.
La blennorrhagie primitive, comme je Fai dit déjà, se montre sur tous les points où le muco-pus peut être déposé et absorbé. Ces deux conditions sont importantes. Si la première a existé seule, s^il y a eu contact de Tagent infectieux, sans absorption, la maladie ne se développe pas. C'est ce qui a lieu lorsque récoulement se borne à souiller Tépiderme, dont il ne peut vaincre les propriétés isolantes et protectrices. Si ce pus arrive, au contraire, en contact avec une membrane muqueuse, son passage dans l'économie s'effectue et la maladie prend naissance. C'est pour ce motif que les organes génitaux de l'homme et de la femme sont si souvent le siège de la gonorrhée, sans que cette préférence constitue cependant pour eux un privilège exclusif.
Quel que soit l'organe affecté, la blennorrhagie se présente avec trois groupes de symptômes très-caractéristiques :" une lésion de sensation, une altération de sécrétion et une altération de texture.
La douleur causée par cette affection offre un caractère constant. C'est, au début, une sensation de prurit voluptueux, bientôt remplacée par un sentiment d'ardeur et de cuisson prononcé. Cette douleur augmente par le contact : par celui des urines et de la sonde quand le canal de l'urètre est atteint; chez la femme, par le toucher ou même par le seul frottement du
linge, quand la maladie existe sur les parties externes de la génération.
Cette sensation d'ardeur n'offre pas toujours la même intensité. Dans la période d'acuité, elle existe constamment ; elle est, au contraire, peu accusée par les malades, lorsque l'écoulement est devenu ce qu'on nomme une blennorrhée. Mais alors, si le passage des urines est indolore, le cathétérisme fait toujours naître une douleur assez vive, laquelle permet de reconnaître, à la fois, l'existence de la maladie et le point sur lequel elle s'est concentrée.
En même temps qu'il souffre, le malade voit se former sur la surface malade une sécrétion caractéristique. Celle-ci se compose d'un liquide épais, verdâtre, formé de pus et de mucus. Ces deux éléments s'y rencontrent en proportion variable suivant le degré auquel la blennorrhagie est parvenue. Au début, c'est un suintement purement muqueux, transparent, incolore ; peu de jours après, c'est un écoulement vert, épais, quelquefois sanguinolent. Lorsque la guérison arrive, la sécrétion muqueuse reparaît.
Les variations de ce symptôme ne portent pas moins sur la quantité que sur la qualité du liquide sécrété. Tantôt l'écoulement est très -abondant, tantôt il se borne à quelques gouttes qui paraissent le matin. Il ne faudrait pas croire que sa puissance pathogénique soit en rapport avec sa quantité. Loin de là, on voit souvent des gouttes très-rares être très-contagieuses ; mais ce qu'on observe alors, c'est que ce liquide reste vert et épais.
DE LA BLENNOKBHAGIE. 2 09
Enfin^ lorsque la blennorrhagie existe sur une surface que l'œil puisse explorer^ on constate une altération constante : la granulation. C'est ce caractère anatomique qui fit reconnaître à M. Baumes une blennorrhagie de la bouche (!), c'est lui que Ton remarque sur les surfaces du vagin et du col de rutérus(2). Cette lésion anatomique est même tellement caractéristique^ qu'on pourrait lui donner autant d'importance qu'on en accorde d'ordinaire au chancre pour le diagnostic de la syphilis.
11 y a plus^ si l'on interroge avec soin les femmes qui sont porteurs de métrite ou de vaginite granulée^, et Dieu sait que l'occasion se présente fréquemment, si l'on scrute en même temps la santé des maris^ on trouvera chez ces derniers des suintements incomplètement guéris; et^ chez la femme elle-même des signes antérieurs de blennorrhagie bien caractérisée. On est donc doublement autorisée donner à ce symptôme la signification que je lui accorde.
Il sera facile maintenant de répondre à la première question que j'avais posée. Oui, il y a des caractères
(1) Voici cette observation. « Un ouvrier avait la moitié gauche « de la lèvre inférieure engorgée, rouge, brûlante, douloureuse, « et la muqueuse offrait plusieurs granulations blanchâtres, « avec un très-léger suintement comme purulent. Cette mu- « queuse avait absolument l'aspect qu'offre quelquefois la mu- « queuse du col de l'utérus à la suite de la blennorrhagie chez « la femme, » Cet homme convint avoir vu paraître cette affection six à huit jours après avoir appliqué ses lèvres sur la vulve d'une femme qu'il sut plus tard avoir été atteinte de blennorrhagie. (Baumes, loc. cit., p. 2fl,note 1.)
(2) Iconographie de l'hôpital des vénériens, pi. 43.
certains et constants capables de faire reconnaître une blennorrhagie primitive; ces caractères sont au nombre de trois: une douleur de cuisson et d'ardeur, augmentée par le contact; un écoulement composé de mucus et de pus, et des granulations.
B. — Est-il vrai maintenant, comme le croient MM. Gibert, Gazenave, Vidal de Cassis, Baumes, etc., que *a blennorrhagie, après avoir été aussi distincte de la syphilis dans sa période primitive, s'en rapproche lorsqu'elle revêt ses formes consécutives ou héréditaires? Est-il vrai, en un mot, que lagonorrhée, indépendamment de ses conséquences ordinaires, spéciales, soit suivie quelquefois des symptômes propres à la vérole ?
Les partisans de cette opinion sont tous obligés de reconnaître que ceci arrive rarement. En général, la gonorrhée offre des symptômes consécutifs spéciaux, absolument distincts des formes ordinaires de la syphilis constitutionnelle. Parmi ces symptômes, les uns occupent encore les organes primitivement affectés ; les autres apparaissent sur quelque région éloignée, justifiant ainsi le caractère de généralité qu'on doit accorder à cette maladie. Les rétrécissements de l'urètre, l'engorgement de la prostate, l'épididymite consécutive rentrent dans le premier groupe; l'arthrite, dite blennorrhagique et l'ophthalmie constituent les deux premiers termes du second.
Tout le monde accordera que la syphilis n'engendre jamais ces formes morbides, tandis que la blennorrhagie leur donne constamment naissance; que ces
deux diathèses se séparent au moins sous ce rapport. On ne pourra nier davantage qu'il y ait parmi les symptômes de la syphilis constitutionnelle de nombreuses formes morbides qui ne paraissent jamais à la suite de la blennorrhagie. Malgré tout ce que la statistique peut avoir indiqué pour justifier cette confusion^ il est bien évident que Ton voit chaque jour des blennorrhagies naître, guérir ou se prolonger indéfiniment, sans jamais donner lieu à la roséole^ à Tecthyma^ aux exostoses ou aux tumeurs gommeuses. On peut même ajouter que la statistique s'est contredite elle-même pour ce qui regarde les syphilides. Pendant que M. Cazenave trouve dans ses chiffres une :^aison de confondre les suites de la blennorrhagie avec celles du chancre, M. Bassereau arrive à ce résultat : que le chancre induré seul est suivi de dermatoses réellement syphilitiques.
Laissant donc de côté des résultats aussi contradictoires pour nous abandonner aux enseignements de l'observation journalière, nous devrons dire que la blennorrhagie ne donne jamais lieu aux symptômes caractéristiques de la vérole.
Elle peut sans doute affecter les mêmes tissus que cette dernière , la peau et les muqueuses par exemple. Mais alors, ainsi qu'en convient M. Baumes, on ne voit jamais « comme faisant partie de ce tableau, ces « affections graves et profondes du tissu cutané et du G tissu muqueux, ces tubercules ulcérés, ces ulcères « serpigineux, ces pustules dont la base est profon- « dément creusée dans la peau, ces ulcères qui dé-
« truiseiit les muqueuses et attaquent les tissus fibreux « ou les os qu^ils recouvrent, toutes lésions qui défor- « ment, mutilent les organes, en y laissant de fâcheuses c( traces, par les cicatrices dont elles sont suivies (1), » Ce qu'on observe alors ce sont : c< les formes érythé- «mateuse, papuleuse, squammeuse, maculeuse; « mais la forme papuleuse l'emporte encore en fréc( quence... (2). » A la surface des muqueuses, c'est la «forme inflammatoire, érésipélateuse , sèche ou hu- (( mide (3). » J'ajouterai surtout la forme granuleuse.
Sur les tissus fibreux ou osseux, la blennorrhagie cause des douleurs rhumatismales ou des gonflements passagers du périoste ; mais elle ne donne jamais lieu aux douleurs ostéocopes, à l'exostose ou à la carie. Elle respecte les cheveux et les ongles, et lorsqu'elle envahit l'œil ou le testicule, elle se distingue encore de la syphilis. « C'est ainsi que l'iritis, l'engorge- « ment du testicule proprement dit, se manifestent c( parmi les symptômes constitutionnels , suite du « chancre, tandis que l'ophthalmie, l'épididymite, se « montrent l'une comme symptôme constitutionnel, « l'autre comme symptôme consécutif, après la blen- « norrhagie (4). »
Cette difl'érence se retrouve encore entre les symptômes généraux de l'une et de l'autre de ces affections; la blennorrhagie n'amenant jamais « le dépérissement,
(1) Baumes, loc. cit., p. 261.
(2) Ibid.
{Z\ Ibid.
(4) Ibid., p. 263.
« la fièvre de consomption^ le teint jaune, Taspect « décrépit, l'état cachectique, etc., phénomènes qui a caractérisent la diathèse invétérée, Fétat avancé de a la syphilis constitutionnelle (1). »
Rien n'est donc mieux établi que la distance qui sépare ces deux maladies. On se demandera sans doute alors, comment des auteurs également autorisés par leurs recherches ont pu soutenir que là blennorrhagie pouvait aussi produire les symptômes de la syphilis ?
Pour répondre à cette question, il faut savoir que les observations citées à Tappui de Topinion précédente, sont peu nombreuses ; qu'elles se sont présentées seulement à titre d'exception. Or, une exception n'infirme pas une loi, lorsque celle-ci est bien établie. S'il est arrivé que des symptômes réellement syphilitiques aient paru après un écoulement de Turètre, c'est, ainsi que l'indique M. Ricord, que cet écoulement lui-même était entretenu par un chancre larvé. Lorsque ces phénomènes ont succédé à la balanoposthite, comme M. Rauraès en cite des exemples (2), c'est que cette affection était de nature syphilitique, qu'elle avait été produite par un pus sécrété à la surface d'un ulcère secondaire ou par quelque autre lésion appartenante la vérole. Aujourd'hui, que le caractère contagieux de la syphilis constitutionnelle est bien établi, cette explication se trouve entièrement justifiée. Il ne faut pas l'oublier du reste, le tableau des
(1) Baumes, loc. cit., p. 264.
(2) Ibid.,^. 248 et pass. ,
symptômes secondaires et tertiaires de la syphilis a été tracé du point de vue de deux opinions opposées, mais qui conduisent à une même confusion. Les uns décrivirent ces périodes consécutives de la vérole, en admettant Tidentité de nature de la blennorrhagie et du chancre, ce qui devait leur faire placer sur la même ligne les effets consécutifs de ces deux maladies. Les autres, en refusant à la blennorrhagie aucun pouvoir sous ce rapport, en la réduisant à n'être qu^une maladie locale, renvoyaient au virus syphilitique tous les symptômes qui apparaissaient à la suite d'une maladie vénérienne. Dans ces deux hypothèses, on réunissait sous un nom commun, les effets du chancre et ceux de la blennorrhagie.
Or, c'est ce tableau qu'on nous présente aujourd'hui comme modèle ; il n'est vraiment pas surprenant d'y trouver quelques traits appartenant à la gonorrhée et auxquels la syphilis elle-même n'a aucun droit. Il n'est donc pas suffisant, pour accorder à la première de ces affections le pouvoir d'engendrer des phénomènes appartenant à la seconde, de dire que ces caractères se retrouvent parmi les effets habituellement rapportés à la syphilis ; car il y a beaucoup à modifier dans la description de cette dernière.
Tout ce que nous savons, c'est que chacune de ces affections a des caractères qui lui appartiennent, qu'elle seule peut engendrer ; qu'ainsi leur spécificité se maintient aussi bien sous le rapport de leurs formes constitutionnelles que sous celui de leurs symptômes primitifs.
La même distinction existe encore à Tégard des affections auxquelles chacun de ces virus peut donner naissance^ quand il est transmis par voie d^hérédité.
On se rappelle que M. Ricord accorde^ avec quelque hésitation cependant, aux sujets atteints de syphilis tertiaire, le pouvoir d^engendrer des enfants scrofuleux; mais que cette opinion ne peut être admise pour deux raisons : la première, qu^on rencontre trèssouvent des scrofuleux dans des familles où il n'y a jamais eu de vérole, ni chez le père ni chez la mère; la seconde, que les affections scrofuleuses syphilitiques offrent des caractères particuliers qui les rapprochent de la vérole elle-même.
Or, rien n^est plus commun aujourd'hui que la scrofule, rien n'est plus commun non plus que la blennorrhagie. Celle-ci se rencontre même si souvent qu'il est bien peu de jeunes gens qui entrent en ménage sans lui avoir payé tribut. 11 y a vraiment dans cette égale fréquence une importance réelle que nous ne pouvons oubUer, et qui nous force à rapprocher Tune de l'autre ces deux affections.
Il y a encore un autre fait qui n'est pas moins bien établi : c'est que a la maladie scrofuleuse est une cac( chexie résultant d'une infection miasmatique de « l'organisme, transmise héréditairement (1). » Or, toute affection héréditaire relève d'un état général dont il faut rechercher la forme primitive et contagieuse.
(1) Léon Simon père. Mémoire sur les maladies scrofuleuses, p. 12. Paris, 1837.
Si Ton interroge, à cet effet, les parents d'un scrofuleux, on trouve ou qu'ils ont été eux-mêmes atteints de cette maladie, ou qu'ils avaient présenté des signes d'infection psorique évidente, ou encore que, n'ayant eu ni gale ni scrofule, ils avaient été « atteints « d'écoulements leucorrhéiques ou blennorrhagiques a d'une grande intensité et surtout d'une persévérance a inouïe (1). »
Cette étiologie est complexe, évidemment, mais elle est parfaitement en rapport avec les différentes formes des scrofules. On comprend, en effet, sous ce titre, des dermatoses se rapprochant tout à fait de celles qui appartiennent à la psore, s'accompagnent d'engorgements glanduleux qui suppurent rarement. A côté de ces formes, qu'on pourrait appeler sèches, il en est d'autres qui amènentpresque toujours les suintements muqueux ou la suppuration. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que les sujets porteurs du premier ordre de symptômes sont rarement atteints par le second.
Or, ce sont surtout ces affections scrofuleuses avec hypersécrétion qu'engendre la blennorrhagie . L'observation en fait foi.
P?'emière observation. — Un monsieur se marie ayant encore des traces évidentes d'un écoulement contracté huit mois auparavant. Il infecte sa jeune femme, jusque-là bien portante. — Un premier enfant naît de cette union; c'est une fille. Arrivée à son
(1*) Léon Simon père, Mémoire sitr les maladies scrofuleuses, p. 17. Paris, 1837.
deuxième mois^ cette enfant présente tout à coup un « écoulement épais^ jaune verdâtre, par le vagin ; « bientôt après, les muqueuses palpébrales devinrent « rouges, s'engorgèrent et fournirent un mucus épais (( en petite quantité, qui collait les paupières. La tête « se couvrit d'une teigne muqueuse abondante; les « yeux s'améliorèrent; un écoulement muco-purulent, « semblable à celui qui existait dans le vagin, se préce senta dans le conduit auditif (1). »
A répoque du sevrage tout disparut, sauf l'écoulement vaginal. Celui-ci ayant cessé plus tard, « il surce vint des palpitations avec toux croupale, des érupc( tions pustuleuses sur les joues, sur le cuir chevelu, c( une rougeur inflammatoire avec suintement épais, ce abondant, fétide et formant des croûtes dans les nac( rines (2). » A Tâge de onze ans, tous ces symptômes avaient cessé, mais l'écoulement vaginal avait reparu et résistait à tous les moyens employés.
Deux ans après, le même ménage voit naître un garçon bien portant, en apparence du moins, mais qui devient malade, comme sa sœur, à l'âge de trois mois. On observa alors chez lui un écoulement purulent des deux conduits auditifs internes, une éruption de plaques rouges squammeuses sur le scrotum, la poitrine, le visage ; une rougeur avec suintement épais à l'anus. A quatorze mois, tout disparaît; mais l'enfant devient somnolent; son caractère est inégal; il a de la constipation et des soubresauts dans les tendons;
(1) Baumes, loc. cit., -p. 317.
(2) Ibid., p. 318.