L. SIMON
ment d^une maladie vénérienne, revient à rechercher si elle est plus en état d'éclairer le praticien relativement à la solution des trois problèmes que je viens de rappeler.
A. Choix du médicament. — En allopathie, le médecin est bien plus préoccupé de chercher une médication qu'un médicament. La première étant déterminée, il choisit parmi les divers agents qu'elle lui offre, et cela en raison des résultats de son expérience personnelle.
Or, cette médication est toujours en rapport avec les opinions pathologiques auxquelles il s'est arrêté; elle découle de la nature qu'on accorde à la maladie elle-même. La vérole étant considérée comme une affection virulente et spécifique, on M oppose un traitement interne et spécifique, avec cette restriction cependant que l'action du virus étant primitivement locale, il est possible de détruire la maladie sur place, dans les premiers moments de son existence. La blen-^ norrhagie, paraissant être une maladie locale sans spécificité, est combattue par des agents empruntés à la médecine substitutive ; tandis que le chancre mou> dont on fait une affection virulente et locale, est traité par des applications caustiques très-énergiques. Quant aux végétations, on ne les traite pas : on les excise ou on les brûle ; la médecine abdique, à leur égard, en faveur de la chirurgie.
Il est juste de dire que la thérapeutique, telle qu'on la suit ordinairement, est bien quelquefois en opposition avec la pathologie. L'emploi du copahu et du
cubèbe dans la blennorrhagie en est la preuve. Quoi qu'on en dise^ ces médicaments ont une action spécifique à laquelle il faudrait renoncer, si la gonorrhée était l'effet de toutes les.causes capables d'irriter les muqueuses ; les injections elles-mêmes ont bien quelques propriétés spéciales, en vertu desquelles on choisit une substance de préférence à toute autre'.
Mais ce qu'il y a de plus saillant , c'est qu'en suivant une semblable méthode^ on ne guérit pas. Hunier en convient sans peine pour les végétations (1). Les blennorrhées, si fréquentes et si tenaces, les rétrécissements de l'urètre, le rhumatisme et l'ophthalmie secondaire blennorrhagique le prouvent quant à la gonorrhée; enfin, M. Ricord le reconnaît pour la vérole : ainsi qu'il le dit, il faut « que la profession (( respecte la science ; et la science ne promet qu'une d immunité probable , au prix du meilleur traite- « ment (2). »
Il est donc bien vrai , l'allopathie ne guérit pas les maladies vénériennes. Elle soulage, pallie, mais elle ne détruit pas à tout jamais ce qui constitue le fond de l'état pathologique, la cause des différentes formes sous lesquelles il peut paraître. A quoi tient cette impuissance ?
Pour la blennorrhagie, les végétations et le chancre mou, on peut en trouver la raison dans les erreurs pathologiques professées à leur sujet. Comme il est tout à fait faux que ces maladies soient locales,
(1) Voy. Traité de la maladie vénérienne, p. 497.
(2) Leçons sur le chancre, p. 210.
comme elles tiennent toutes à Tinfection de Torganisme par un virus sui generis, il n'est pas surprenant qu'on ne puisse arriver à les guérir lorsqu'on se borne à nier l'existence de ces causes , lorsqu'on rejette la spécificité de ces affections.
Comme, d'un autre côté , il n'est pas exact de dire que l'action des virus soit primitivement locale ; comme, au contraire, ceux-ci doivent infecter l'organisme avant de donner naissance à une altération de tissu, on comprendra que s'attaquer à cette dernière ne puisse conduire à un résultat heureux, à autre chose qu'une palliation momentanée.
Je dirai plus, lorsque M. Ricord pose en principe la destruction du chancre àupi^emîer au quatrième jour de la CONTAGION^ il donne un précepte souvent inutile. Il est bien rare, en effet, que ce chancre paraisse avant la fin du premier septénaire qui suit le coït, par conséquent, le contact; ce qui rend ce procédé bien rarement applicable.
Ce qu'il y a de plus merveilleux encore, c'est que le même auteur veuille faire de la cautérisation hâtive un moyen prophylactique de la vérole, tout en recommandant de l'appliquer seulement jusqu'à ce que le chancre s'indure. « Dès que l'induration s'est pro- (( duite, ajoute-t-il, la vérole est acquise, et dès lors, « que vous cautérisiez ou que vous excisiez le chancre, « vous ne faites plus que détruire un symptôme^ sans « prévenir la diathèse (1). »
(1) Loc. a/., p. 208.
Mais tant que Tulcère ne s'est point induré , il est impossible de savoir s'il n'appartient pas à la classe des chancres mous, impossible aussi de déterminer s^il sera^ ou non^ suivi de symptômes constitutionnels ; l'absence de ces derniers ne prouve donc pas la puissance de la cautérisation.
Celle-ci étant abandonnée , soit parce que la maladie est nettement caractérisée^ soit parce que le médecin n'y a plus confiance, ce qui est arrivé à M. Diday, le traitement entre dans une voie nouvelle. Comme le dit M. Ricord : « La médication locale passe au se- (( cond plan, et le traitement de la diathèse devient « l'indication capitale à satisfaire (1). » Deux médicaments se présentent alors : le mercure et l'iodure de potassium; « le traitement mercuriel réservé au « chancre induré et aux accidents secondaires; — c( l'iodure de potassium appliqué aux accidents terce tiaires ; — un traitement mixte par le mercure et (( l'iodure de potassium contre les accidents secon- « daires tardifs^ ou alors qu'il existe en même temps « des accidents tertiaires (2). »
Deux médicaments pour combattre une maladie qui revêt des formes aussi diverses que celles de la vérole^ c'est bien peu assurément ; et l'on n'est pas surpris, en face d'un si petit nombre de moyens, de trouver la thérapeutique impuissante.
Mais comment , dira-t-on , depuis quatre siècles qu'on traite et qu'on étudie la vérole, est-on parvenu
(1) toc. cit., p. 208.
(2) Lettres sur la syphilis, p. 280.
à un aussi faible résultat? La raison en est facile à donner : c'est que, dans Fécole officielle^ on n'a pas une définition pratique des spécifiques, et qu'on ne possède ni une loi ni une méthode capables de conduire à la découverte d'agents de cet ordre ; qu'on est ainsi livré aux bienfaits du hasard^ et celui-ci n'est pas toujours généreux.
Définir le spécifique : « Un médicament qui exerce « une action spéciale sur telle ou telle maladie en parti- « entier , et qui en prément le développement ou enpro- « cure presque constamment la guérison (1), » ce n'est qu'exprimer un résultat, sans rien apprendre relativement aux caractères de cette action spéciale, sans expliquer pourquoi cette substance, qui procure presque constamment la guérison, ne guérit pas toujours.
Si le médecin s'adresse à la loi des contraires pour trouver la raison de ses succès, il le fait en vain. Pourquoi , en effet , le mercure serait-il le contraire de la vérole? Parce qu'il la guérit? Mais c'est une hypothèse; hypothèse d'autant plus insoutenable, que cette guérison elle-même est incertaine. Il y a plus, si l'on compare les effets du médicament aux symptômes de la maladie, il faudra reconnaître que le traitement des affections vénériennes par les spécifiques ruine complètement le principe de Galien.
Le mercure possède, tout le monde le sait, le principe de faire naître sur l'homme sain des symptômes nombreux; il altère la composition du sang; mais il
(1) Diction, de Nysten, motSpecf^gwe.
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le fait exactement comme le virus syphilitique luimême ; il produit des ulcérations sur les muqueuses ; mais ces ulcérations sont tellement semblables à celles de la syphilis, qu'il est parfois difficile de les distinguer. Le mercure cause aussi des éruptions cutanées et des altérations du système osseux, tous symptômes dont il est facile de trouver les analogues dans le tableau de la vérole.
On pourrait étendre ces comparaisons aux autres maladies vénériennes,, et Fon verrait alors que Tinjection astringente ou caustique n^'est pas plus le contraire de la gonorrhée que l'excision n'est le contraire du condylome.
Ce qui augmente encore les incertitudes du médecin^ c'est que la science officielle ne lui offre pas une méthode assurée pour le diriger dans ses recherches. Elle dit bien, il est vrai, qu'il faut observer et expérimenter; mais, comme elle ne trace pas les conditions essentielles de l'observation et de l'expérience, chacun étudie à son gré, et prend pour vérité absolue ce qu'il a vu ou ce qu'il a cru voir. Le résultat ainsi obtenu étant tout individuel, on voit souvent l'expérience se démentir elle-même et renverser les idoles qu'elle avait un moment élevées.
N'est-ce pas au nom de l'expérience que la vérole fut traitée d'abord à l'aide des médications complexes de la médecine galénique, plus tard par le mercure, auquel Paracelse attachait un si grand prix? N'est-ce pas aussi au nom de l'expérience qu'Ulrich de Hutten essaya de remplacer le mercure par le gaïac, et que.
récemment encore^ M. Ghrestieii, de Montpellier, a vanté les bons résultats de l'or ? N'est-ce pas pour le même motif que l'iodure de potassium vient partager aujourd'hui la fortune du mercure^ et se substituer à lui dans les accidents tertiaires de la vérole ? Il ne serait pas nécessaire d'avoir le don de prophétie pour assurer que la science ne s'arrêtera pas en chemin ; qu'elle essayera encore bon nombre d'agentS;, livrant ainsi le médecin et le malade à des résultats sans contrôle et à des tâtonnements sans fin.
Ses révélations j du reste, restent toujours incomplètes. Si elle a permis de dire : « L'agent spécifique de « la vérole naissante, c'est le mercure (1), » elle n'a pas mis en état de s'arrêter de préférence à l'une ou à l'autre des préparations pharmaceutiques de ce médicament. Chaque médecin, se laissant conduire par la somme des succès qu'il a obtenus, s'arrête à quelque formule qu'il répète sans cesse. On a ainsi la liqueur de Van S>vieten et les pilules de Dupuytren, les formules de M. Ricord et celles de M. Velpeau ; mais, en définitive, on n'a pas un traitement de la syphilis.
Si je ne m'abuse, il est facile de comprendre maintenant les motifs de la faiblesse de la thérapeutique officielle, qui ne peut ni trouver le spécifique d'une maladie^ ni choisir le médicament approprié à chaque malade. Nous sommes donc forcés de chercher ail- Ci) Ricord, loc.cit., p. 208.
leurs^ et de nous demander si l'homœopathie ne serait pas plus précise et plus utile.
Elle ne peut Têtre moins à coup sûr. Il n'est même pas nécessaire de Tavoir étudiée pendant longtemps pour savoir qu^'elle a une réponse pratique à chacune des questions précédentes, qu'elle possède une notion exacte du spécifique, une loi et une méthode capables de le faire découvrir pour chaque cas individuel.
Pour Hahnemann, comme on le sait, un spécifique est un médicament qui a la faculté de causer chez un homme sain Tensemble des symptômes qu'il a puissance de détruire chez un malade. Le fondateur de rhomœopathie a même vu dans ce double pouvoir les caractères essentiels d'une substance médicinale, ceux qui la distinguent des aliments; ce qui lui a fait dire : a Quae corpus merè nutriunt alimenta ; quae vero « sanum hominis statum (vel parva quantitate ingesta) « in segrotum, ideôque et œgrotum in sanum mutare « valent, medicamenta appellantur (1). » D'où il résulte que, pour arriver à connaître les propriétés d'un médicament, il ne suffit pas de le donner à un malade et d'observer ensuite ce qui va se passer ; mais qu'il est nécessaire de l'expérimenter sur l'homme sain, de comparer ensuite les effets qu'il aura produits aux symptômes des maladies naturelles, afin de s'arrêter de préférence à celui dont les effets offriront avec ces dernières une complète similitude.
(1) Fragmenta de viribus medicamentorum positivis, etc., à Samuele Hahnemann, M. D. Londini, 1834, Edidit Quin. Prœfatio auctoris.
Si^ dans le cours de cette comparaison, on tient compte des caractères constants, fondamentaux de la maladie, de ceux qui sont déterminants pour fixer le diagnostic pathologique , on arrive à reconnaître les médicaments qui peuvent convenir à la diathèse; mais ces médicaments sont alors nombreux.
Pour la syphilis, ce n^est plus seulement le mercure et Viodure de potassium, mais encore le lachesis, l'or, \di staphysaigre y V acide nitrique, etc.; pour la blennorrhagie, on ne s'arrête pas exclusivement au copahu et au cubèbe, mais encore au cannabis , au natrum muriaticum, à la cantharide, à la puisât i lie, etc.; tandis que le lycopode, Vacide nitrique, le thuya occidental, etc., se trouvent en rapport direct avec la sycose. Il faut ensuite tenir compte des symptômes particuliers : de la période à laquelle la maladie est parvenue, de sa forme, du siège qu'elle occupe, puis de la constitution du malade, des conditions d'aggravation et de soulagement de chaque symptôme, des souffrances les plus accessoires, pour arriver à choisir au milieu des différentes substances qu'on avait tout d'abord reconnues.
On voit par là que l'homœopathie possède une notion pratique du spécifique, ce que l'allopathie ignore; qu'elle a une méthode et une loi pour arriver à reconnaître les médicaments appropriés à chaque espèce morbide et à chaque individualité de cette espèce; qu'elle peut ainsi conduire le médecin à choisir le médicament convenable pour chacun des cas qu'il devra traiter.
Il est évident aussi que la doctrine de Hahnemann^ envisagée au point de vue thérapeutique, le seul qui nous occupe en ce moment, est aussi complète que pour la pathologie elle-même ; que si elle est en contradiction avec les théories, elle est en rapport exact avec les faits ; de plus , qu^elle est suffisante pour la pratique.
Pour qu'il en fût autrement, il faudrait qu^il y eût des maladies sans symptômes et des médicaments sans puissance pathogénique; ce sont là des anomalies qui ne se rencontrent pas quand il s'agit de maladies vénériennes, lesquelles se présentent toujours avec quelque signe extérieur, alors même qu'on les dit à l'état latent.
Si l'on arrivait un jour à prouver sous quelque rapport l'insuffisance des principes hahnemanniens, ce n'est pas en revenant sur ses pas , en rétrogradant jusqu'à Pallopathie, qu'on parviendrait à combler ces lacunes ; car on ne trouverait plus alors sur son chemin que la médecine rationnelle et la loi des contraires, toutes deux également impuissantes à nous conduire au but, c'est-à-dire au choix des moyens de guérison.
J'ai supposé jusqu'ici que la maladie vénérienne existait chez un sujet exempt de toute autre diathèse; mais il en est bien rarement ainsi. En fait, il y a peu d'hommes qui jouissent d'une santé irréprochable, bien peu qui n'aient eu à souffrir d'éruptions herpétiques ou de quelque symptôme scrofuleux.
Ainsi que je l'ai indiqué plus haut, lorsque plu-
sieurs virus se rencontrent dans l'économie, ils s'ajoutent. La maladie qu'il faut traiter ne se présentant plus alors dans un état de complète simplicité, son traitement devient de plus en plus difficile. D'après l'enseignement de Hahnemann, il faut alterner avec prudence les médicaments qui sont en rapport avec chacune de ces diathèses, sans cela la guérison n'est pas possible.
Si, par exemple, la syphilis frappe sur un sujet psorique, notre maître recommande de débuter par l'administration du soufre pour arriver ensuite à celle du mercure. Après ces deux médicaments, il faut en choisir d'autres qui se trouvent toujours en rapport avec les formes revêtues par chaque diathèse.
L'état morbide est-il plus complexe encore? se compose-t-il de psore, de syphilis et de sycose? la même méthode doit être observée. On doit toujours commencer par un antipsorique, passer ensuite aux antisyphilitiques et terminer par ies antisycosiques, tous étant choisis en raison de l'ensemble des symptômes présentés par le malade.
11 est encore une autre circonstance qui s'offre bien souvent au médecin homœopathe. Tout le monde sait qu'il est presque d'usage de recourir à lui en dernier ressort, et seulement après avoir épuisé les ressources de la médecine officielle; comme celleci n'épargne pas les doses de médicament, le malade est presque toujours alors sous une double influence : celle de la maladie et celle des agents employés.
Hahnemann recommandait de débuter, en pareil cas, par un traitement antidotique^ afin de ramener la maladie à ce qu'elle est en réalité , et de ne pas se laisser tromper par des signes qui ne lui appartiennent pas.
Ce précepte est d^autant plus sage qu'il arrive souvent que, les souffrances^ du malade étant dues presque entièrement à l'exubérance de Faction médicatrice^ il suffit d'effacer cette dernière pour obtenir la guérison.
Ainsi , lorsqu'il s'agit de tracer le traitement homœopathique d'une maladie vénérienne^ il faut distinguer trois cas différents :
1° La maladie existe sur un sujet exempt de toute autre affection chronique ; dans ce cas, on choisit le médicament d'après la loi des semblables , s'arrêtant à celui qui a puissance de produire sur l'homme sain tous les symptômes qui existent chez le malade ;
2° Le virus a frappé sur un sujet psorique, blennorrhagique ou sycosique; dans ce cas^ il faut s'adresser successivement aux médicaments qui sont en rapport direct avec chacune de ces diathèses;
3° Enfin, le malade a suivi un traitement antérieur et se trouve soumis aux effets propres aux médicaments dont il a fait usage : il faut toujours alors débuter par les antidotes de ce dernier, et n'administrer ies substances appropriées à la maladie qu'après avoir ramené cette dernière à son état réel.
Mais il est dans la nature de l'esprit humain d'exagérer les vérités les mieux assises; l'homœopathie n'a pas échappé à cette loi.