III
L’histoire des maladies virulentes et du virus nous a révélé les incertitudes de la science sur ce double sujet, elle nous a permis de constater un fait exprimé sous toutes les formes dans les Traités de la contagion , savoir : que toutes les maladies contagieuses sont plus ou moins virulentes.
Nous avons vu ce qu’il fallait penser de cette opinion, et nous avons été conduits à admettre dans les maladies contagieuses un groupe distinct de maladies essentiellement virulentes. Ce sont celles qui, déterminées par l’introduction d’un virus dans l’économie, peuvent reproduire ce virus, lequel à son tour est susceptible d’engendrer une maladie semblable à la première à l’aide de l’inoculation.
Toutefois, comme dans une question aussi importante et aussi sérieuse que cclle-ci, l’arbitraire est impossible, nous ne nous permettrons pas de résoudre la difficulté d’une manière absolue en éloi-
gnant pour toujours des maladies virulentes celles des maladies contagieuses dont la virulence est encore incertaine, ou, comme le dit M. le professeur Piorry, dont le virus n’a pu être recueilli et inoculé, telles la fièvre typhoïde, la coqueluche, etc.
Il est infiniment probable, au contraire, qu’un jour bon nombre de ces affections rentreront dans la classe des maladies virulentes, et l’on y peut déjà placer la rougeole, dont l’inoculation est incontestable. — L’observation ultérieure seule permettra de décider cette question, et la médecine expérimentale, alors plus riche de faits qu’elle ne l’est à présent, pourra la juger d’une manière définitive. Aujourd’hui, nous ne pouvons nous prononcer, et tout le monde sans doute appréciera notre réserve-, ce serait nous écarter de ba vérité pour nous perdre dans le vaste champ de l’hypothèse, que d’accepter, comme essentiellement virulentes , des maladies dont on n’a pu recueillir le virus; comme la fièvre typhoïde de nos hôpitaux , la coqueluche , etc. Nous ne pouvons les accepter comme telles, mais nous nous garderons bien de les repousser entièrement, car ce serait faire dans un sens opposé , une hypothèse encore plus mal fondée que la première.
11 est encore d’autres maladies contagieuses dont la nature virulente a été l’objet de nombreuses discussions , telle la gale, le favus, le muguet, etc. Les virus dartreux et psorique comptent encore des partisans, car M. Rochoux a placé le second sur sa liste, et ceux qui adoptent la contagion delà teigne admettent l’existence d’un virus dartreux. Cependant, où est le virus P C’est ici que le mot germe de M. Rochoux trouve son heureuse application. Oui, ces maladies sont contagieuses, mais elles ne le sont pas au moyen d’agents que l’on puisse désigner sous le nom de virus inoculables. 11 semble qu’elles le soient par des germes matériels qui se déposent à la surface du corps des individus, et qui, là, engendrent de nouveaux germes, lesquels pourront se perpétuer d’une manière presque indéfinie. C’est ici une vésicule cutanée produite par la piqûre d’un sarcopte, et là, si
l’on croit devoir accepter cette opinion, une transplantation de mycodermes dont l’existence a été démontrée par M. Gruby (1). Je ne sais pas personnellement ce qu’il en est à l’égard du favus, et la question, assez vivement débattue, ne parait pas être encore résolue en faveur de M. Gruby. Des autorités recommandables ont décidé contre lui, mais il serait prématuré de se prononcer à cet égard, et il faut attendre de nouvelles observations. Quant au muguet, que j’ai vu une seule fois, et que M. leprofessseur Trousseau a également observé sur le mamelon de nourrices, dont l’enfant était affecté de cette maladie, il m’est difficile, sans méconnaître la contagion, d’y voir autre chose qu’une transplantation des mycodermes de cette affection cutanée. Il me semble presque impossible de soutenir que ce soit là une affection virulente résultat de l’inoculation, et je me rattacbevolontiers à l’idée qui me paraît devoir être la plus satisfaisante pour tout le monde , en même temps qù’elle est la plus conforme à l’observation.
S’il m’était permis de faire ici une comparaison, qui me servira pour exprimer ma pensée, et à laquelle je ne tiens pas plus qu’on ne doit tenir à une comparaison de ce genre, je dirai : — La vésicule de la gale n’est pas plus une maladie virulente, que le prurigo déterminé par les pediculi ; pas plus que la noix de galle n’est une affection virulente du chêne. La moisissure du muguet ne participe pas plus de la nature des virus que les cryptogames qu’on observe sur l’écorce des arbres de nos forêts.
J’ajouterai enfin que, s’il me fallait absolument classer ces maladies, si c’était une nécessité pour moi de dire où je les place dans les maladies contagieuses, j’en ferais un groupe secondaire sous un nom particulier. Alors, de même qu’on a dit entozoaires , pour désigner les animaux qui vivent dans le corps des autres, épizoaires pour indiquer ceux qui vivent à leur surface, je risquerais le mot épiphytes et entophytes pour désigner les cryptogames développés à
(4) Gruby. Compte rendu île l' Acad, des Sc., 1841, t. 13.
la surface du corps ou dans son intérieur. — La gale serait, en conséquence, une affection contagieuse de la peau, produite par des épizoaires, et le favus, aussi bien que ie muguet, deux autres maladies occasionnées par la génération à'épiphytes et à'entophytes à la surface de la peau ou de la muqueuse buccale et intestinale.
Ainsi les maladies contagieuses peuvent être divisées en trois groupes parfaitement distincts et fort naturels.
Le premier comprend celles de ces affections dans lesquelles un principe morbide, inconnu dans sa nature, combiné à quelqu’une des humeurs du corps de l’homme, peut être recueilli, et jouit de la propriété, funeste en général, de développer, par l’inoculation, une maladie identique à la maladie primitive. Toutes les affections qui rentrent dans cette catégorie sont inoculables pour tout le monde; ce sont des maladies essentiellement virulentes; nous y placerons la variole, la vaocine, la rougeole, la syphilis, la rage, la morve, etc.
Le second groupe comprend les maladies dont la nature virulente est douteuse , qui sont inoculables suivant les uns, qui ne le sont pas suivant les autres , et n’ont pas, de faveu du plus grand nombre, de virus facile à recueillir et à conserver; il faut y ranger la coqueluche, la diphthérite, la dysenterie, la fièvre typhoïde, le typhus, la suette, la fièvre jaune, la peste, le choléra, la maladie aphtheuse des vaches, etc. La plupart de ces maladies forment la classe des maladies pestilentielles des auteurs anciens, et sont par les modernes désignées sous le nom générique de typhus ou maladies typhoïdes.
Reste enfin le troisième groupe dont nous avons déjà parlé, et que nous ne proposons qu’avec une extrême réserve, poussés en quelque sorte par la nécessité du sujet. Ce sont les maladies contagieuses, autrefois considérées comme virulentes, dans lesquelles on recueille un principe morbide, connu dans la nature . non un virus, mais un germe, un animal ou une plante microscopique, qui possèdent la propriété de développer une maladie identique à la maladie primitive, non par inoculation , mais par greffe ou par migration.
De ces trois groupes, le premier seul doit nous occuper dans cette dissertation. Encouragé d’ailleurs par l’exemple de MM. Hardy et Béhier, qui ont circonscrit la question dans les limites nettes et, je crois, bien claires que je viens d’indiquer, je n’hésite plus à laisser de côté provisoirement les maladies de nature virulente douteuse. En supposant que je veuille les faire entrer dans mon sujet, je n’aurai pas l’espoir de dissiper l’obscurité qui les environne 5 il me faudrait pour cela des données expérimentales que je ne possède point , et que les progrès ultérieurs de la science nous procureront peut-être un jour. Alors seulement il nous sera permis d’ajouter au nombre des maladies essentiellement virulentes que nous avons déjà pu reconnaître.
Quant aux maladies contagieuses par germe , dont la nature est connue, j’ai indiqué ce qu'il était utile de dire à leur égard, et je crois n’avoir plus à m’en occuper.