DES INCLINATIONS MORALES
Puisque la perfection de nos facultés intellectuelles dépend de notre organisation , et que notre volonté suit assez habituellement les vues de notre esprit, il en résulte que notre perfection morale tient aussi à l'organisation. En effet, pour faire le bien, il faut le connaître; et souvent nous avons besoin d'un discernement assez délicat pour appré-
cier le degré de moralité qui peut entrer dans nos actions.
La volonté n'est pourtant pas toujours en harmonie avec l'intelligence; nous n'avons pas toujours la force nécessaire pour accomplir ce que nous dicte la raison; quelquefois même nos actes sont en opposition formelle avec elle; nous voyons le bien et nous faisons le mal; nous désapprouvons ce que nous faisons, et nous ne faisons pas ce que nous approuvons :
C'est que la puissance exécutrice diffère en nous de la puissance motrice, etque les dispositions du corps, ses besoins, ses exigences l'emportent souvent sur les lumières de notre esprit.
Chez les uns, les facultés intellectuelles dominent; chez d'autres, les besoins du corps sont plus impérieux. La subordination est loin d'être constante; il n'y a même pas toujours équilibre.
La prédominance de la vie sensuelle sur la vie morale tient en principe a des conditions orga- NIQUES.
Il est vrai que l'homme peut, en vertu de son activité propre , réagir sur lui-même et affermir l'empire de l'intelligence , mais cette réaction sup-
pose encore une heureuse conformation du cerveau, car si les autres parties du système nerveux ont un développement proportionnel plus considérable et une activité plus grande, les fonctions qui s'y rattachent solliciteront sans cesse l'homme et l'entraîneront à des actes qu'une raison plus ferme et plus indépendante ne permettrait pas.
Ce qu'il y a de certain, c'est que nous ne naissons POINT AVEC UNE ÉGALE APTITUDE AU BIEN.
La modération, l'équité, la sagesse semblent être naturelles à quelques-uns, tandis que le grand nombre vit dans le dérèglement sous l'empire des passions brutales.
Il y a des privilégiés dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique et intellectuel.
A la vérité, cela est transitoire et alternatif, mais enfin cela est ainsi.
Qui pourrait nier les inclinations natives, les penchants originels?
Ne voyons-nous pas tous les jours des enfants dociles et studieux , et d'autres dont on ne peut rien obtenir, qui sont indisciplinables et paresseux?
En général , les qualités éminentes ou les défauts tranchés que nous observons chez l'homme
se montrent dès l'enfance. Nous naissons courageux ou timides, arrogants ou modestes, généreux ou avares, caressants, affectueux ou peu aimants, expansifs ou concentrés, doux ou irascibles, cléments ou vindicatifs , continents ou voluptueux , indévots ou pieux.
Les jeux auxquels les enfants se livrent de préférence indiquent leurs dispositions, soit qu'ils imitent les exercices militaires ou qu'ils feignent les cérémonies religieuses.
Il est vrai que l'éducation, le commerce du monde, la réflexion modifient nos dispositions natives : on ne saurait le nier; mais on ne doit pas méconnaître que ces influences modificatrices n'abolissent point nos penchants, qu'elles peuvent tout au plus les affaiblir, et que souvent, malgré elles, les penchants se fortifient avec l'âge.
On ne chasse point le naturel, dit-on sans cesse : nous avons donc un caractère que nous tenons de la nature.
Les moralistes de tous les temps ont admis des penchants originels. L'observation la plus superficielle de la société suffit pour nous convaincre de ce fait.
Nous portons en naissant des inclinations qui se développent avec nous.
Il y a, nous le répétons, des hommes naturellement sobres, naturellement chastes, naturellement laborieux et honnêtes, amis de la vérité et de la vertu; il en est d'autres qui sont naturellement intempérants, libidineux, lâches, opposés à tout ce qui est bien, voués au mensonge et à l'ignominie.
Je n'examine pas en ce moment comment il se fait que l'homme sorte quelquefois si imparfait des mains de la nature, je dis ce qui est.
Il y a en nous de bons et de mauvais penchants; toujours par exagération ou par défaut de quelque qualité. Ainsi, l'orgueil est l'exagération de l'estime de soi qui est véritablement légitime, et la lâcheté n'est qu'une négation, c'est-à-dire un défaut de courage.
Nos penchants peuvent être tellement prononcés qu'ils ne nous laissent presque plus de liberté, c'est ce que l'on a souvent observé pour le penchant au vol, par exemple. On a vu des hommes d'un esprit cultivé , exempts du reste de toute autre bassesse, et qui ne pouvaient se défendre de cette déplorable manie.
L'amour des vaines distinctions ou celui des voluptés est souvent aussi irrésistible.
En un mot, nous avons tous des inclinations plus ou moins prononcées contre lesquelles nous luttons avec plus ou moins d'énergie, et qui, en définitive, durent autant que nous.
Reste à savoir si ces inclinations sont le résultat de notre constitution organique ou si elles doivent être considérées comme des dispositions originelles du principe actif qui nous anime.
Nous reproduirons ici avec le même avantage l'argument que nous avons fait valoir plus haut en traitant du phénomène de l'attention.
On ne saurait attribuer à un principe actif, source de l'intelligence et de la volonté , des inclinations qui souvent sont en désaccord avec la raison et contrarient la volonté, car il arrive souvent que l'on cède en quelque sorte malgré soi , et que l'on fait ce que l'on ne voudrait pas faire.
Évidemment, dans ces circonstances, le principe actif est soumis à des influences qui lui sont étrangères; il reçoit une direction et ne la choisit point.
Si l'inclination tenait au principe volontaire luimême, ce principe suivrait sa pente sans murmure.
Du moment qu'il cède avec lutte, après avoir opposé de la résistance, c'est qu'il est contraint jusqu'à un certain point; c'est que les forces qu'il est destiné à faire mouvoir l'oppriment et l'entraînent.
Le propre d'un principe actif par lui-même c est de se porter où il lui plaît, à moins qu'il ne soit empêché.
Lorsque nous désapprouvons ce que nous faisons, il est manifeste que le mécanisme l'emporte alors sur le moteur ; il est manifeste que le principe actif suit les seules issues qui lui offrent un accès facile.
Or, si nous ne pouvons rapporter nos inclinations et nos penchants à un principe qui souvent en est contrarié, il faut bien en chercher la cause dans nos dispositions organiques.
En effet, nous trouvons autant de diversité dans les inclinations des hommes qu'il y en a dans leur constitution physique, dans leur tempérament, dans les traits de leur visage, dans toute leur conformation extérieure.
Lorsqu'on observe une sorte d'identité physique, comme cela a lieu quelquefois chez les jumeaux , on trouve en même temps les analogies morales les plus frappantes, des rapports de goûts, des dispositions d'esprit exactement semblables.
Chacune des races humaines présente des traits généraux qui la caractérisent au physique comme au moral; on peut en dire autant de chaque peuple et de chaque famille.
Partout où l'on rencontre des différences d'instincts, de mœurs, de facultés, on rencontre aussi des différences organiques. L'histoire naturelle tout entière témoigne de cette vérité.
Tel corps, telle ame.
Si nos dispositions intellectuelles et morales n'étaient pas liées à l'organisation, un changement survenu en elle ne porterait nulle atteinte à ces dispositions, et c'est le contraire qui arrive.
Non-seulement les goûts, les penchants, les lumières des hommes varient selon la constitution physique de chacun, mais chez le même individu les goûts, les penchants et les lumières varient aussi selon les âges, je dirai presque selon les temps et les saisons, selon que nous avons bien ou mal dormi, selon que nos digestions sont faciles ou laborieuses.
Tout ce qui modifie notre état physique modifie notre état moral.
Ainsi l'excitation produite par les boissons al-
cooliques réveille chez les uns la gaieté, le courage, les penchants amoureux, et chez d'autres le don de l'éloquence ou de la poésie, suivant les prédispositions individuelles; il en est que ces boissons provoquent à la colère et aux querelles, et d'autres qu'elles plongent dans la tristesse et l'abattement.
La crise de la menstruation altère presque toujours, d'une manière passagère, il est vrai, mais sensible, le caractère des femmes.
La conception a le même effet. Tout le monde connaît les envies des femmes grosses. On en voit qui prennent en aversion ceux de leurs enfants qu'elles chérissaient le plus auparavant, ou qui ne peuvent supporter la présence d'un mari jusque-là tendrement aimé.
L'influence des maladies sur nos dispositions morales est encore plus constante. Celles qui entraînent l'extinction des forces ôtent à l'âme toute son énergie.
La mobilité du caractère, l'humeur capricieuse, l'exaltation des sentiments accompagnent les affections nerveuses.
Les irritations chroniques du tube digestif nous
jettent dans la mélancolie : le suicide en est souvent le terme.
Que le cerveau soit envahi par l'inflammation, et aussitôt nos affections et nos pensées sont bouleversées : notre âme est malade autant que notre corps.
Il peut arriver au contraire qu'un certain degré d'irritation favorise la manifestation de nos facultés. Le savant et véridique Haller, parle dans sa physiologie1, d'un idiot qui, ayant reçu une forte blessure à la tête , eut du bons sens tant que dura la plaie, mais qui retomba dans l'imbécillité dès qu'il fut guéri; sans doute parce que l'irritation que la maladie communiquait au cerveau suppléait à son défaut de développement.
Ce fait particulier et les faits généraux que nous avons rappelés prouvent jusqu'à l'évidence que l' 'organisation détermine notre capacité intellectuelle et nos dispositions morales; qu'elle imprime au principe actif des directions particulières, et le met en état de produire tels ou tels effets suivant les moyens qu'elle lui fournit.
1 Tome IV, page 393.