CHAPITRE XL
QUELLES SONT LES CONDITIONS ORGANIQUES D'OÙ DÉPENDENT NOS INCLINATIONS MORALES.
Nous venons de constater dans le chapitre précédent que les inclinations de l'homme tenaient à des conditions organiques.
Quelles sont ces conditions? Devons-nous les chercher dans l'économie tout entière ou dans le cerveau seulement?
11 faut nous rappeler qu'une affection morale quelconque ne peut exister sans perception, et que le cerveau est exclusivement le siège de la perception; que l'amour ou la haine, la crainte ou 1 espérance supposent la connaissance , et qu'il n'y a point de connaissance pour nous indépendamment du cerveau en activité.
Il n'y a pas de sentiment, non plus, car un organe qui cesse d'être en communication avec l'encéphale par la section ou la ligature du nerf, nous devient, en quelque sorte, étranger, et ne donne
plus lieu à aucun sentiment de douleur ou de plaisir.
Les membres peuvent être amputés, et les viscères thoraciques ou abdominaux partiellement frappés de gangrène, sans que nos facultés intellectuelles et nos qualités affectives en soient pour cela abolies. Tandis qu'une altération qui porte sur l'ensemble de l'encéphale trouble ou anéantit, suivant son importance, nos affections et nos pensées.
C'est donc par l'encéphale que nous pensons et que nous aimons.
La manifestation des qualités affectives, aussi bien que celle de l'intelligence, suit après la naissance le développement progressif du cerveau , et lorsque dans la vieillesse avancée, Forgane-maître perd de sa force et s'atrophie , on voit les sentiments, les affections et l'intelligence s'affaiblir en même temps. 11 y a correspondance parfaite.
Des différences se font remarquer dans l'organisa* tion des animaux, toutes les fois qu'il en existe dans leurs instincts et leurs facultés.
Notre observation s'applique rigoureusement à la structure du cerveau.
Cette structure présente en effet des différences radicales d'une classe d'animaux à une autre , de moindres différences entre les espèces de la même classe, et de simples diversités entre les individus de la même espèce.
« Dans les animaux-plantes, les zoophites, et en général dans tous les êtres vivants privés de nerfs, dit Gall1, on ne remarque encore rien d'analogue à une aptitude industrielle, à un instinct ou à un penchant. Même les monstres humains nés sans cerveau sont absolument dans le même cas. La sensibilité et ses phénomènes les plus simples paraissent avec des ganglions et avec les nerfs qui y prennentleur origine. Mais encore ici les fonctions appartiennent à la vie végétative, à la nutrition et au mouvement. A mesure que le système ganglionique se perfectionne, qu'il existe un petit cerveau au-dessus de l'œsophage, nous voyons aussi se manifester quelques industries innées , quelques instincts. Perfectionnez davantage le système nerveux, donnez des sens et un cerveau plus parfait, et vous admirez dans les insectes, dans les abeilles,
1 Fonctions du cerveau , t. II. p. 164.
dans les fourmis, etc., les aptitudes industrielles , les instincts les plus merveilleux. De degré en degré, vous arrivez aux poissons, aux amphibies, dont les cerveaux sont pour la plupart encore composés de plusieurs ganglions pour les nerfs olfactifs, les nerfs gustatifs, la cinquième paire, les nerfs visuels, etc.; le véritable cerveau, les hémisphères sont encore très-petits, mais variés selon que les facultés de l'espèce sont variées. Dans les oiseaux, les hémisphères sont beaucoup plus parfaits, et d'autant plus que les qualités de l'espèce sont plus nombreuses. Le cerveau de la poule est moins parfait que celui du perroquet. Nous arrivons aux mammifères, dont les cerveaux sont encore de plus eu plus composés, selon que leurs instincts, leurs penchants, leurs facultés intellectuelles sont plus nombreux et plus énergiques; il y a une trèsgrande différence entre le cerveau d'un lièvre et celui d'un chien , entre celui d'un bœuf et celui d'un cheval.
« Enfin se présente l'homme, qui règne sur tous les animaux, en même temps qu'il jouit du cerveau le plus développé et le plus parfait.
« Le perfectionnement graduel des aptitudes in-
dustrielles , des instincts , des penchants , des talents, est donc en rapport direct avec le perfectionnement graduel du cerveau , et point du tout avec celui des autres parties du corps, telles que les viscères, les systèmes nerveux ganglioniques, etc. ; il s'ensuit nécessairement que le cerveau seul est l'organe de toutes les qualités et de toutes les facultés. »
On ne comprend pas qu'un aussi grand observateur que Bichat ait considéré les viscères thoraciques et abdominaux comme le foyer principal de nos affections par cela seul que ces organes en ressentent les effets ou qu'ils peuvent envoyer au cerveau des stimulations provocatrices.
Trouvez , si vous le pouvez , un rapport constant, une corrélation parfaite entre telle passion et tel viscère, autre que le cerveau.
Ferez-vous du cœur, par exemple, le siège de l'amour parce que ses mouvements s'accélèrent à la vue de l'objet aimé ? Mais les élans du courage , les transports de la colère ou de la haine, les émotions de l'espérance ou de la crainte produisent sur lui le même effet , selon les susceptibilités individuelles.
« 11 en est du cœur, dit J. Muller1, comme des organes lacrymaux qui peuvent être affectés dans toute passion violente, puisqu'on voit souvent le chagrin, la colère, lajoie, l'admiration, l'émotion, la tristesse, la crainte, l'anxiété, la frayeur s'accompagner de pleurs.
« On a prétendu que le foie était lié par une étroite connexion à la colère et au chagrin. C'est une assertion fort ancienne, qui a passé dans un grand nombre d'ouvrages, même physiologiques, mais qui est absolument fausse.
« Il y a sans doute des personnes dont le foie se trouve affecté quand elles ont éprouvé l'une ou l'autre de ces deux passions, dont le teint devient jaune, qui ressentent des douleurs dans l'hypocondre droit, ou qui même sont atteintes d'hépatite; mais ce phénomène n'a lieu que quand leur foie est déjà malade , ou lorsqu'elles ont une prédisposition innée aux affections hépatiques. La plupart du temps, rien ne s'observe après la colère ou le chagrin , et j'en appelle là-dessus à l'expérience des lecteurs. Combien d'hommes, qui,
1 Physiologie du système nerveux, t, I, p. 387.
après s'être mis en colère ou avoir éprouvé des contrariétés, ne ressentent rien du côté du foie, mais souffrent les uns de l'estomac, les autres du cœur, c'est-à-dire de V organe le plus impressionnable chez chacun d'entre eux?
«Il en est de même des autres passions. Aucune n'agit régulièrement sur le foie, sur l'estomac, sur le cœur , de préférence aux autres viscères ; chez l'homme bien portant, leurs effets se propagent en rayonnant du cerveau à la moelle épinière , et de celle-ci au système nerveux, tant de la vie animale que de la vie organique. Tout ce qui arrive de spécial est purement individuel.
(( On serait tenté de croire qu'il appartient en propre à la pudeur de rougir la peau du visage, en déterminant une accumulation de sang dans les petits vaisseaux ; mais beaucoup de personnes rougissent de dépit, d'impatience, tandis que d'autres pâlissent par l'effet de la honte , du dépit, de la colère, tout aussi bien que par celui de la crainte et de la frayeur. Les personnes douées d'une complexion hépatique sont les seules chez lesquelles une passion violente entraîne Tictère ou l'hépatite. En un mot , les effets des passions sur
— 55 — ■ les diverses régions des parties dépendantes du cerveau ne fournissent aucune preuve à l'appui de l'hypothèse dont les partisans prétendent que les passions elles-mêmes, ou en général certaines opérations de l'âme , ont leur siège hors de l'encéphale. »
Toute passion vive , dès qu'elle éclate , jette le trouble dans les idées et par conséquent dans le cerveau.
La syncope , les convulsions , l'hystérie , les vapeurs, la catalepsie , la cérébrite et la folie en sont les résultats les plus ordinaires; et s'il est vrai que les affections morales, portées à un trop haut degré d'énergie , sont suivies de maladies du cerveau, il n'est pas moins vrai que les maladies du cerveau donnent lieu à l'exaltation ou à la perversion des affections morales.
« Si ces affections, comme l'observe Georget dans sa Physiologie du système nerveux1 , ne tenaient point à l'action du cerveau et dépendaient des autres viscères , elles seraient pour le nombre , l'étendue, la force , etc., en rapport direct avec le
* Tomel, page '163.
volume et la santé de ces derniers, et nullement avec celui du premier. Cependant voyez les paisibles herbivores aux quatre estomacs , au foie volumineux , aux poumons et au cœur énormes ; toute leur vie consiste à brouter l'herbe. Ils ont de même les nerfs sympathiques très -développés ; ce qui prouve que ces nerfs président spécialement aux fonctions nutritives , et pas à autre chose.
« Voyez les idiots, les imbéciles, les aliénés en démence , tous les pauvres d'esprit , tous ceux qui préfèrent vivre plus tranquillement sous l'empire de l'estomac que sous celui du cerveau , tous ces individus sont généralement gros et gras et ont des viscères énormes , l'estomac le mieux constitué ; et cependant les idiots , les imbéciles et les aliénés en démence n'ont ni passions, ni affections; les uns et les autres sont à peine émus par ces mouvements qui ébranlent toute la machine des êtres à cerveau sensible. »
L'anatomie comparée , la physiologie et la pathologie concourent donc à prouver que nos qualités affectives, aussi bien que nos facultés intellectuelles, sont liées à notre organisation cérébrale,
et que c'est par cette organisation seulement que nous atteignons l'individualité morale.