CHAPITRE XII
LE CERVEAU ÉTANT LE SIÈGE EXCLUSIF DE L'AME PERSONNELLE , DOIT-ON LE CONSIDÉRER COMME UN ORGANE MULTIPLE , ET EN ADMETTANT QU'IL SOIT TEL , PEUT-ON ASSIGNER LE RÔLE QUE JOUE CHACUNE DE SES PARTIES DANS L'EXERCICE DES FACULTÉS DE L'AME?
Un physiologiste célèbre l'a cru possible et l'a tenté. Le docteur Gall, diligent observateur de la nature , esprit ingénieux et patient , frappé des divers caractères que présente la conformation de la tête selon les individus, ne douta pas qu'il n'y eût un rapport constant de cause à effet entre ces différences organiques et celles que nous observons dans les facultés intellectuelles et morales de nos semblables.
Il fit une étude profonde de l'anatomie du cerveau dans les diverses espèces animales ; il appela l'attention des savants sur les circonvolutions et les anfractuosités de la substance grise; démontra la nature fibreuse de la substance blanche, l'ori-
gine des nerfs crâniens et le prolongement des filets nerveux de la moelle épinière dans l'épaisseur de l'encéphale.
Puis , établissant en faits :
1° Que les lobes antérieurs des hémisphères cérébraux sont d'autant plus prononcés qu'on les observe sur des animaux d'un ordre plus élevé ;
2° Qu'une faculté peut se manifester presque isolément et, pour ainsi dire, à l'exclusion de toutes les autres;
3° Qu'une lésion partielle du cerveau n'entraîne le plus souvent qu'un désordre partiel dans l'intelligence ou les affections ; et que l'esprit peut être aliéné en un point et jouir de son intégrité pour tout le reste , comme cela arrive dans les cas de monomanie.
Il en conclut que le cerveau tout entier ne concourt pas à l'exercice de chacune de nos facultés y mais qu'il est au contraire un organe multiple dont chaque partie remplit des fonctions spéciales*
Il croit reconnaître un rapport constant entre le développement de certaines parties et la manifestation plus ou moins complète de telle ou telle faculté ; puis admettant que le crâne se moule exac-
tement sur l'encéphale et en reproduit à l'extérieur la configuration , il étudie la surface du crâne chez tous les hommes qui lui présentent des facultés éminentes ou des penchants prononcés. Dans le but de multiplier ses observations , il parcourt l'Europe en visitant les écoles, les prisons, les hospices, les maisons d'aliénés , tous les lieux où il espère trouver à s'éclairer sur les rapports du physique et du moral ; il se rapproche autant qu'il le peut des célébrités contemporaines ; il recueille quantité de crânes de personnages connus; il observe dans les musées les bustes des hommes dont l'histoire nous a retracé la vie; il accumule sans relâche des documents à l'appui de ses idées, et après s'être livré à des recherches qui demandent véritablement un zèle et une patience rares, il trace sur le crâne humain cette carte topographique que chacun connaît, et qui devrait nous indiquer, si les données qu'elle fournit étaient exactes, le génie et le caractère de chacun de nous.
Il n'est pas permis de traiter légèrement et moins encore de repousser avec dédain une doctrine laborieusement établie par un esprit supérieur après des recherches et des méditations prolongées.
Le système de Gall est le résumé des travaux de toute sa vie. Nous lui devons attention , et si notre examen est succinct, il sera toujours sérieusement réfléchi et portera sur les points essentiels.
On ne peut nier que l'encéphale n'offre de grandes divisions, et des parties qui se distinguent entre elles par leur configuration extérieure , par la direction diverse de leurs fibres, et par la nature des deux substances qui les constituent.
Cela posé, comment admettre qu'une telle diversité de forme et de texture ne réponde point à des fonctions différentes ? Le fait serait unique daus la nature où tout a un but, où chaque modification de la substance amené une modification dans les phénomènes de V intelligence et de la vie.
L'induction seule doit donc nous faire présumer que l'encéphale est un appareil , une réunion d'organes, ou , si l'on veut, un organe multiple.
Ce qu'il y a de certain , c'est que les facultés spontanées sont d'autant plus multipliées dans le règne animal que l'organisation du cerveau est plus compliquée.
Chez les oiseaux , vous trouvez les hémisphères cérébraux beaucoup plus prononcés que dans les
espèces inférieures, mais vous n'apercevez pas encore de circonvolutions distinctes.
Ces circonvolutions ne se montrent pas non plus chez les mammifères de petite espèce , tels que les souris, les rats, l'écureuil, la belette; mais elles deviennent de plus en plus nombreuses et distinctes chez les grands mammifères. Ainsi , les parties intégrantes du cerveau augmentent en nombre et en développement à mesure que l'on passe d'un animal moins parfait à un animal plus parfait jusqu'à ce que l'on arrive à l'homme qui, dans les régions antérieures et supérieures de la tête, possède des circonvolutions encéphaliques dont les autres animaux sont privés.
Le volume du cerveau ne donne point la raison des différences qui existent entre les êtres animés.
La nature accomplit des merveilles à l'aide du cerveau globulaire de la fourmi et de l'abeille; elle a concédé au chien des facultés supérieures à celles du bœuf, bien que celui-ci ait en partage un cerveau plus volumineux.
Évidemment ces différences tiennent aux qualités intimes de l'élément nerveux et à la disposition de ses parties; car nous avons démontré que cet
élément était, pour les créatures, la condition première, indispensable, de toute activité propre et de toute intelligence personnelle.
Si le cerveau ou même les hémisphères cérébraux concouraient en totalité à l'exercice de chacune de nos facultés, on ne verrait pas Tune d'elles se manifester isolément et presque à l'exclusion de toutes les autres; c'est pourtant ce que l'on observe chaque jour : des mathématiciens distingués qui sont sur tous les autres points de la dernière médiocrité; des poètes incapables de résoudre le plus simple problème de la géométrie; des philosophes qui n'ont jamais su faire un vers, et auxquels on n'a pas pu apprendre une note de musique.
Si le cerveau était un organe simple, destiné dans son ensemble à la production de tous les phénomènes intellectuels et moraux , il est évident que lorsqu'il se trouve en état d'exécuter de hautes fonctions, il devrait pouvoir accomplir toutes celles qui ne demandent pas une puissance plus grande.
Comme les choses ne se passent pas de la sorte, nous devons croire que le cerveau est un appareil organique dont les pièces principales ont des attributions distinctes.
Il semble bien que l'imbécillité tienne à un vice général de l'organisation cérébrale, cependant on rencontre assez fréquemment, selon la remarque de Fodéré1, des individus dépourvus d'intelligence qui naissent avec un talent particulier pour copier un dessin, trouver des rimes ou faire de la musique.
«J'en ai connu, dit-il, qui ont appris d'euxmêmes à toucher passablement de l'orgue et du clavecin; d'autres qui s'entendent, sans avoir eu des maîtres, à raccommoder des horloges et à faire quelques pièces de mécanique. Cela tient vraisemblablement à l'organisation plus parfaite de l'organe sous la dépendance duquel se trouve tel ou tel art, et non à l'entendement; car ces individus non-seulement ne savaient pas lire dans les livres qui traitaient des principes de leur art, mais encore ils étaient déroutés lorsqu'on leur en parlait, et ne se perfectionnaient jamais. »
De tels exemples prouvent que certaines parties du cerveau peuvent être actives et convenablement développées , tandis que les autres sont inertes et atrophiées.
* Traité du goitre et du crétinisme, Paris 3 <1800; p. 433.
Par l'organologie on rendra compte d'une manière satisfaisante du phénomène de la monomanie, tandis que ce phénomène est réellement inexplicable si l'on admet l'unité absolue du cerveau; car, dans l'hypothèse de l'uuité , on reconnaît encore que toute opération intellectuelle et morale répond à une modification quelconque du cerveau, et l'aliénation mentale devant être considérée comme une modification vicieuse, imprimée au cerveau en dehors de la réalité , par une faculté ou une affection exaltée, on ne saurait comprendre , si l'on admet que cette modification porte sur la totalité du cerveau, comment les autres facultés n'en sont point troublées.
Il n'est pas rare néanmoins de voir des sujets dont l'esprit ne s'égare que dans un certain ordre d'idées, et qui raisonnent juste pour tout le reste.
Cela s'explique très-bien par la pluralité des organes cérébraux , car dans ce cas on conçoit que l'une des divisions du cerveau, répondant à une faculté ou à une affection déterminée, puisse avoir été vicieusement affectée indépendamment des autres parties.
Si l'on considère le cerveau comme un clavecin
à plusieurs touches, on n'a nulle peine à comprendre qu'une de ces touches rende des sons faux tandis que les autres les rendent justes : cela tient à l'inégale distension des cordes. L'analogie serait complète, selon la doctrine de Gali.
Toutefois, comme il y a correspondance, liaison intime entre toutes les parties, l'une d'elles ne saurait être violemment et longuement impressionnée sans que les autres s'en ressentent, et dès qu'une passion ou une faculté exaltée communique au cerveau un trouble violent et prolongé, les autres facultés se dérèglent, la sensibilité générale du cerveau se pervertit, et l'aliénation devient complète.
Il y a toujours quelque chose de calme dans la monomanie, ce qui vient à l'appui de notre explication.
Nous voyons des sujets qu'une apoplexie légère prive de la mémoire des noms propres ou de celle des substantifs, comme il est arrivé au professeur Broussonnet; d'autres qui, par suite d'une blessure à la tête, éprouvent des inclinations qu'ils n'avaient point ressenties jusque-là.
Or, de pareils faits pourraient-ils avoir lieu si le
cerveau était une masse homogène concourant en totalité à l'exercice de chacune de nos facultés ?
S'il en était ainsi, comment pourrions-nous reposer notre attention en changeant d'objet, et nous délasser, par exemple, d'une méditation philosophique en résolvant un problème de géométrie? Pourrions-nous faire diversion à l'étude par une partie d'échecs qui demandera peut-être plus de contention que l'étude que nous quittons ?
Si l'instrument était unique pour ces divers genres d'occupation , la fatigue augmenterait avec le travail; si le changement amène du soulagement, c'est que d'autres fibres entrent en exercice.
Ces faits sont plus que suffisants pour nous donner à penser que le cerveau est un organe multiple , ou, si l'on veut, un appareil organique dont chaque division a des fonctions spéciales. C'était l'opinion de Charles Bonnet, philosophe profond et grand naturaliste , dont les ouvrages sont trop peu lus aujourd'hui. Il était convaincu que chaque ordre d'idées se rattachée un ordre particulier de fibres, de même qu'un ordre particulier de sensations répond à un appareil déterminé.
Mais il y a encore loin de cette opinion générale
à la classification de Gall. On peut admettre comme très-probable la pluralité des organes cérébraux, sans prétendre pour cela assigner l'emploi de toute circonvolution et vouloir lire à travers le crâne comme dans un livre ouvert. L'entreprise nous paraît chimérique. Nous avons quelques données sûres relativement aux fonctions de l'encéphale ; il est fort douteux que nous puissions jamais aller au delà.
L'anatomie comparée et la physiologie expérimentale nous ont appris que les lobes antérieurs sont le siège des hautes facultés de l'intelligence , car dans toute la série animale le développement de ces facultés est dans un rapport constant avec celui des lobes cérébraux antérieurs ; et d'une autre part, les belles expériences de M. Flourens prouvent que si on enlève par couches successives sur des animaux vivants cette portion de l'encéphale, on fait cesser en eux tout souvenir, toute perception, et par suite tout jugement et toute volonté propre.
Nous savons aussi que les divers organes des sens ont chacun une origine distincte dans la masse cérébrale; que le principe primordial de Faction de la rétine dérive des tubercules quadrijumeaux; et pa-
reillement, que les sens du goût, cta l'odorat, de l'ouïe, tirent, comme la vue, leur origine particulière du renflement particulier qui donne naissance à leurs nerfs.
a On peut donc, dit M. Flourens1, en détruisant séparément chacune de ces origines particulières , détruire séparément chacun des quatre sens qui dérivent d'elles ; et l'on peut , au contraire , détruire , sinon tous ces sens, du moins tout leur résultat, d'un seul coup, par la seule destruction de l'organe central où leurs sensations se transforment en perception. »
Il nous a été démontré également par l'anatomie pathologique et les vivisections que les deux hémisphères cérébraux concouraient aux mêmes fonctions et pouvaient se suppléer mutuellement. On a vu des sujets chez lesquels l'intelligence est demeurée intacte, bien que l'un des hémisphères eût été altéré ou même détruit en totalité2.
* Recherches expérimentales sur les propriétés et les fonctions du système nerveux dans les animaux vertébrés. 2e édition. Paris, 4842, p. 400.
2 Consultez là-dessus le savant ouvrage de M. Longet sur lanatomie et la physiologie du système nerveux.
Les lobes antérieurs des deux hémisphères peuvent même éprouver un dommage notable sans que la faculté générale de percevoir soit abolie, et sans que la volonté cesse de s'exercer. Ce fait, observé plusieurs fois, tend à prouver que la perception et la volonté s'exercent indifféremment par tous les points des lobes antérieurs, mais il n'infirme pas les arguments que l'on invoque en faveur de la destination spéciale de chacune des circonvolutions du cerveau ; car il faut remarquer que la perception et la volonté sont des facultés générales de l'intelligence qui sont applicables à tous les genres de connaissances, mais qui ne supposent pas pour cela une aptitude spéciale à tel ou tel genre.
La perception n'est pas la compréhension.
L'homme est capable de percevoir tout ce qui frappe ses sens, mais il n'est pas capable de comprendre également tout ce qu'il perçoit.
Outre la faculté générale de percevoir et celle de vouloir qui sont communes à tous les hommes, il faut reconnaître des aptitudes intellectuelles et des dispositions morales particulières, et l'on est fondé à croire que ces aptitudes et ces dispositions répondent à des parties distinctes de l'encéphale.
De ce que je suis doué de la faculté de percevoir aussi bien que Rossini, il ne s'ensuit pas que j'aie comme lui le génie de la musique ; je voudrais en être favorisé au même degré , mais mon organisation s'y refuse. Il y a donc dans l'organisation des conditions spéciales pour tel ou tel talent; ces conditions sont différentes de celles que réclame l'exercice de la perception et de la volonté, et comme le cerveau est la partie de notre organisation où s'accomplissent tous les phénomènes d'intelligence personnelle, c'est dans ce grand centre que doivent se trouver les conditions matérielles d'où dépend la manifestation des divers talents.
De ce que lavolition et la perception s'exercent par tous les points des lobes antérieurs, M. Flourens n'est pas en droit de conclure que la totalité de ces lobes concourt aux mêmes fonctions, et qu'une portion assez restreinte de ces lobes , suffit pour maintenir l'intégrité de l'intelligence, car, je le répète, la perception et la volonté ne supposent pas toutes les aptitudes intellectuelles et morales.
La perception et la volonté sont des attributs essentiels et généraux du principe actif dont nous devenons possesseurs par notre organisation cérébrale;
ces attributs sont applicables à toutes les opérations de l'esprit, mais ces opérations exigent encore des conditions organiques particulières.
Ainsi , de ce qu'une partie notable des circonvolutions antérieures peut être détruite ou altérée sans que la perception et la volonté soient abolies, on ne peut en inférer que les circonvolutions antérieures des hémisphères cérébraux n'ont point de destination spéciale , et qu'elles sont toutes également propres aux mêmes fonctions.
Gall attribuait au cervelet une influence directe sur les organes générateurs ; il en faisait le siège des instincts vénériens; et, à l'appui de son opinion, il invoquait l'accroissement marqué, selon lui, des protubérances occipitales et de la nuque à l'époque de la puberté, la diminution sensible de ces mêmes parties après la castration , et l'extension de la tête en arrière dans les plaisirs de l'amour.
Notre célèbre chirurgien Larrey, lui avait fourni un certain nombre d'observations recueillies sur des individus qui avaient été blessés à l'occiput, et chez lesquels il s'était manifesté divers désordres relatifs à l'instinct vénérien.
Il citait aussi des observations de M. Serres, de
l'Institut, observations d'où il résulte quelesépanehements de sang dont le cervelet est le siège, sont fréquemment accompagnés de phénomènes d'érection.
Mille autres faits plus ou moins spécieux servaient de preuves à son opinion ; mais des faits contraires ont été observés depuis et en grand nombre par MM. Andral et Leuret. Il en est un plus concluant que tous les autres, qui a été recueilli par M. Combette, et qui se trouve consigné dans YAnatomie pathologique de M. Cruveilhier, c'est celui d'une jeune fille, qui, toute sa vie, s'était livrée à la masturbation, et chez laquelle, à l'autopsie cadavérique, on n'a pas trouvé de cervelet. Il existait à la place de cet organe, une membrane gélatiniforme demi-circulaire , tenant à la moelle allongée par deux pédoncules membraneux. Du reste, pas de trace du lobe médian et des lobes latéraux.
Évidemment, si l'instinct vénérien résidait dans le cervelet, il ne se serait point manifesté en pareil cas. Les phénomènes d'érection que Ton a observés dans les apoplexies cérébelleuses, tenaient probablement, comme M. Pétrequin en a fait la remarque, à l'irritation consécutive delà moelle, dont
les affections morbides sont fréquemment accompagnées de priapisme.
Ce qui paraît le mieux établi relativement aux fonctions du cervelet, c'est son influence pour la régularité des mouvements et le maintien de l'équilibre. Les expériences de MM. Flourens , Bouillaud et Longet, donnent toutes à peu près le même résultat.
Quant à l'opinion de M. Magendie, qui place dans cet organe une force d'impulsion en avant, elle n'a pas reçu confirmation.
Il n'en est pas moins vrai que les lobes cérébraux, les tubercules quadrijumeaux, le cervelet, la moelle allongée, la moelle épinière, les nerfs, en un mot, toutes les parties distinctes du système nerveux ont y de l'avis de tous les physiologistes, des propriétés spécifiques et des fonctions propres , bien qu'il y ait entre elles correspondance parfaite et communauté de réaction.
Il n'est donc pas déraisonnable de supposer qu'il en est de même pour chacune des parties de l'encéphale. La difficulté est de le constater, et je dois dire que le système de Gall ne lève pas cette difficulté.
Gall suppose que le crâne se moule exactement sur l'encéphale et qu'il en reproduit au dehors l'image fidèle : cette assertion n'est pas justifiée par l'examen rigoureux des faits.
Les artères, les veines et surtout les sinus veineux de la dure-mère, forment entre le crâne et le cerveau, un véritable réseau qui laisse son empreinte sur la face interne du crâne, et s'oppose à ce que la superficie du cerveau y soit reproduite dans les derniers détails de son organisation.
D'ailleurs, les rapports de la surface interne du crâne avec l'externe, sont interrompus par le tissu celluleux appelé diploé qui sépare les deux lames compactes dont se composent tous les os du crâne. Cette structure ne permet pas aux circonvolutions cérébrales de se traduire fidèlement à l'extérieur par des saillies ou protubérances correspondantes. Aussi, les anatomistes les plus soigneux et les plus attentifs, tels que Bichat, Breschet, et M. Cruveilhier ont-ils reconnu que l'ordre de cette correspondance était souvent interverti, et qu'une protubérance visible à la superficie du crâne, n'était pas toujours la conséquence d'une excavation interne.
L'épaisseur variable des parois crâniennes peut
nous induire en erreur sur le volume général de l'encéphale. La cavité des sinus frontaux, plus ou moins considérable selon les individus, crée de nouvelles difficultés ; les orbites peuvent être plus ou moins profonds ; la base du crâne peut être plus ou moins bombée, plus ou moins aplatie, ce qui n'est point appréciable extérieurement, et ce qui augmente pourtant ou diminue de beaucoup la capacité de la boîte osseuse.
Ce n'est pas la seule lacune que présente le système de Gall : il en a de fondamentales. Le physiologiste allemand déclarait lui-même que le nombre et la perfection des facultés intellectuelles dans la série des espèces, et dans les individus de la même espèce , sont en proportion de l'étendue des surfaces cérébrales, et que l'étendue de ces surfaces est en raison du nombre et de la profondeur des circonvolutions.
Nous avons vu en effet que l'encéphale n'était sillonné pardesanfractuosités que chez les animaux supérieurs ; que ces anfractuosités devenaient toujours plus profondes à mesure que l'on se rapprochait des êtres plus parfaits, et que non-seulement leur profondeur différait d'une espèce à une autre,
mais aussi dans la même espèce d'un individu à un autre individu. Il en résulte que, à volume égal, deux cerveaux peuvent présenter des surfaces bien différentes en étendue; et si l'étendue des surfaces a de l'influence sur l'intensité des fonctions, comme l'a pensé Gall lui-même, et comme Desmoulins le professe, il est évident que la cranioscopie qui ne peut rien nous apprendre à cet égard , est tout à fait insuffisante et défectueuse.
Elle nous laisse également dans l'ignorance sur l'épaisseur variable de la substance grise que l'on nomme substance corticale à cause de sa situation superficielle : cependant, il est avéré maintenant que cette substance joue un rôle important dans la production des phénomènes intellectuels. Willis et Vieussens la regardaient comme la partie la plus active des hémisphères cérébraux, et M. Foville en fait le siège spécial des facultés intellectuelles.
Il est sûr du moins que cette substance est particulièrement altérée et surtout ramollie dans l'état de paralysie qui termine l'aliénation mentale. Les travaux de MM. Calmeil, Ferrus, Parchappe, Scipion Pinel et autres en font foi.
Chez les idiots, la couche corticale manque souvent sur plusieurs points, et là où elle se montre elle est beaucoup plus mince qu'à l'état normal, et elle ne revêt que des circonvolutions atrophiées.
Nous ne pouvons pas douter d'après cela que la substance grise ne soit une condition essentielle aux manifestations de l'intelligence personnelle.
Cette substance peut être en quantité bien différente chez deux individus qui présenteraient du reste le même développement extérieur, soit qu'elle forme à la surface du cerveau une couche plus épaisse chez l'un que chez l'autre, soit qu'ayant la même épaisseur, elle oocupe une plus grande étendue par suite du nombre des circonvolutions et de la profondeur des anfractuosités.
Toujours est-il que la cranioscopie ne nous éclaire pas sur cette circonstance, et qu'elle ne saurait nous donner, par cela même, la mesure de la capacité intellectuelle des individus.
En outre, les dimensions du crâne nous indiquent bien, d'une manière générale, le développement de l'encéphale, mais elles ne nous instruisent pas de ses qualités intimes.
Or, LES QUALITÉS DE L'ÉLÉMENT NERVEUX IMPORTENT
AU MOINS AUTANT QUE SA QUANTITÉ A LA MANIFESTATION DES FACULTÉS INTELLECTUELLES.
Gall prétend que l'activité des organes cérébraux répond toujours à leur volume; mais qui oserait soutenir cette thèse? qui serait en mesure de prouver que le degré d'excitabilité de la substance nerveuse est entièrement subordonné au degré de son développement?
Les faits ne viennent-ils pas en foule démentir cette assertion? Le développement du système nerveux chez les mammifères herbivores et les cétacés n'est-il pas une preuve que l'activité de cette substance ne répond pas toujours à son volume?
Chez l'homme, par exemple, les nerfs sont généralement plus gros que chez la femme, et pourtant l'excitabilité est incomparablement plus vive chez cette dernière.
Les éléments qui entrent dans la composition de la substance nerveuse peuvent varier de proportions, et par cela même changer le mode de susceptibilité de cette substance.
On a trouvé du phosphore en plus grande quantité dans le cerveau des aliénés que dans celui des gens qui avaient conservé leur raison, et la même
substance s'est présentée en moindre proportion chez les idiots; M. Couerbe l'affirme.
Sans prétendre garantir Texactitude de ces analyses chimiques , et sans vouloir en conclure que le phosphore est l'excitant naturel du système nerveux , nous sommes fondés à croire que les propriétés de ce système varient selon sa composition.
Nous devons aussi tenir compte de la consistance et de la densité de la pulpe nerveuse, qualités qui varient selon les âges, selon le sexe, selon les individus, selon l'état de santé ou de maladie, et qui doivent nécessairement avoir leur part d'influence dans la production des phénomènes, puisque ces phénomènes varient avec elles.
Or, ces conditions requises pour l'appréciation rigoureuse de la valeur intellectuelle de l'homme échappent à l'examen du phrénologue. La doctrine phrénologique ne peut donc nous donner la mesure de notre capacité intellectuelle et suffire à l'indication de nos tendances morales, 1° parce que les organes qui répondent à ces tendances sont encore indéterminés $ 2° parce que le développement d'un organe n'est pas l'unique condition de sa puissance fonctionnelle, et que les qualités intimes d'où dé-
pend en grande partie cette puissance sont insaisissables par la phrénologie ; 3° parce qu'enfin la superficie du crâne ne traduit pas fidèlement à l'extérieur la configuration de l'encéphale.