CHAPITRE XIII
DES QUALITÉS QUE DOIT AVOIR LE CENTRE NERVEUX SUPÉRIEUR POUR L'ACCOMPLISSEMENT ET LA PERFECTION DES PHÉNOMÈNES INTELLECTUELS.
Il faut, avant tout, un développement convenable de l'encéphale, et particulièrement des lobes cérébraux antérieurs.
L'atrophie de ces lobes et la petitesse anormale du cerveau coïncident toujours avec l'idiotisme. Cabanis, Pinel, Esquirol sont d'accord avec Gall sur ce point.
L'exercice des facultés intellectuelles est absolument impossible pour l'adulte dont la tête n'offre pas une circonférence de plus de trente-cinq centimètres, la mesure étant prise de la partie proéminente de l'occipital au point correspondant du front. Jamais on n'a trouvé d'exception à cette règle.
Les dimensions de la tête, depuis l'imbécillité la plus complète jusqu'à une simple infériorité d'esprit, sont comprises entre trente-cinq et quarantecinq centimètres, d'après la mesure que nous venons d'indiquer.
Avec ces dimensions, on trouve plus ou moins de stupidité, une absence d'attention plus ou moins marquée, un défaut de suite dans les idées, un langage incohérent, des passions déréglées, des instincts aveugles.
Les têtes de cinquante centimètres de circonférence sont encore de petites têtes. Quoiqu'elles permettent l'exercice régulier des facultés intellectuelles, elles impliquent toujours une extrême médiocrité d'esprit, la servilité des opinions, peu de capacité à saisir les véritables rapports des choses, une crédulité superstitieuse , l'indécision , la faiblesse de la volonté.
Il peut cependant se manifester à ce degré quelques talents isolés; cela tient alors au développement partiel de certaines régions du cerveau.
Dès que l'on dépasse ces limites, on arrive aux hommes vraiment intelligents, jusqu'à ce que l'on atteigne une circonférence crânienne de cinquante-
cinq à soixante centimètres, mesure qui indique le développement le plus avancé du cerveau, et assez souvent les facultés les plus brillantes. Pour que cette coïncidence ait lieu, il faut que le développement cérébral porte principalement sur les parties antérieures, sans trop de disproportion toutefois, et il faut encore que la composition de l'élément nerveux et son degré de susceptibilité soient favorables à l'exercice des facultés.
Si une de ces deux conditions manque, le développement encéphalique cesse d'être avantageux.
On peut remarquer, à la première vue, dans les maisons de santé ouvertes aux aliénés que ces malheureux ont presque tous la tête grosse, mais on observera en même temps que l'ampleur de la tête est surtout sensible dans les régions occipitales et auriculaires.
Il est, sinon impossible, au moins très-difficile de déterminer les justes proportions que doit avoir le cerveau pour que l'esprit se manifeste avec autant d'éclat que de régularité; et comme cette manifestation exige encore des qualités intimes qui ne dépendent point du <!é\elfippenient organique, on
sent que toute appréciation extérieure est insuffisante.
Néanmoins, nous pouvons dire que la prédominance exclusive d'une partie quelconque de l'encéphale est une circonstance fâcheuse qui prédispose à la manie.
De même, le développement trop uniforme de toutes les parties est un signe de médiocrité.
Il semble, dans ce cas , que les facultés se neutralisent mutuellement, et que l'ordre hiérarchique d'après lequel elles doivent être classées n'existe plus.
Jamais un homme supérieur ne vous présentera une tête uniformément ronde; ce fait est si généralement reconnu, que le mot boule est devenu un terme dérisoire par lequel on désigne dans le vulgaire une tête insignifiante ou ridicule.
Sans doute une bonne conformation cérébrale veut de l'harmonie entre les parties , mais il faut que les régions antérieures et supérieures de la tête soient les plus développées; c'est là, pour ainsi dire, qu'est le trône de rame.
Les grands artistes de tous les temps en ont eu la conscience, puisqu'ils ont donné un front élevé
et large à leurs dieux et aux législateurs des peuples qu'ils représentaient d'après un type imaginaire. Le Jupiter olympien de Phidias et le Moïse de Michel-Ange en sont la preuve.
Ces conditions de développement sont nécessaires, mais, comme nous l'avons dit, elles ne suffisent pas; elles sont même de nulle valeur si les qualités intimes manquent.
Les qualités intimes du système nerveux s expriment par les divers modes de sensibilité dont il peut être doué à des degrés divers.
Ces qualités tiennent probablement à la composition élémentaire de la substance nerveuse; mais il est impossible , dans l'état actuel de la science, de rien préciser à ce sujet, attendu que les chimistes ne sont pas d'accord sur la nature des éléments qui entrent dans la composition du système nerveux, et bien moins encore sur les proportions d'après lesquelles ces éléments doivent être combinés pour donner lieu à tel ou tel mode de sensibilité, dans tel ou tel degré.
Nous savons que la sensibilité des lobes cérébraux diffère entièrement de la sensibilité des autres parties du système nerveux, puisqu'on peut
agir mécaniquement et chimiquement sur ces lobes sans que l'animal manifeste de la douleur et sans qu'il éprouve des convulsions.
Aristote et Galien avaient déjà reconnu que le cerveau est insensible à nos moyens ordinaires d'irritation. André Dulaurens , Lorry, Lecat et MM. Flourens et Longet ont constaté ce fait par des expériences réitérées et concluantes.
Il n'y a que les affections morbides, ayant leur siège dans les hémisphères cérébraux , qui provoquent delà douleur, sans doute par irradiation.
Le cerveau n'est donc pas excitable comme les autres branches du système nerveux , mais il jouit d'une sensibilité particulière qui le rend plus ou moins accessible aux impressions du dehors et à l'action secrète du principe moteur.
Les gestes , le regard et le langage nous indiquent d'une manière approximative à quel degré le centre nerveux supérieur est impressionnable.
Ainsi, l'attitude générale du corps peut varier depuis l'immobilité jusqu'à la mimique la plus animée; et le langage, depuis l'expression sèche et aride des faits jusqu'à l'exagération de l'enthousiasme.
L'excès, comme le défaut de sensibilité, nuisent également a la perfection des phénomènes intellectuels.
Le défaut de sensibilité qui ne nous rend accessibles qu'aux impressions les plus puissantes et qui ne permet à aucune d'elles de laisser des traces assez profondes dans le cerveau, nous prive d'une foule d'objets de comparaison et nous empêche de saisir des nuances sans nombre et des rapports délicats qui constituent la finesse et l'étendue du jugement.
D'un autre côté, l'extrême susceptibilité nerveuse nous rend peu capables d'attention et de suite dans les idées; elle nous jette dans l'exagération et l'inconstance parce qu'elle nous expose avec trop de facilité aux moindres impressions , et que ces impressions, vivement ressenties et sans cesse renouvelées , s'effacent les unes les autres. La perfection est entre ces deux termes :
// faut que la susceptibilité nerveuse soit assez grande pour ne laisser échapper aucun trait caractéristique.
Il ne faut pas qu'elle le soit assez pour empêcher le principe actif de réagir sur les impressions, et de
s'y arrêter tout le temps nécessaire au travail de la réflexion.
L'action cérébrale est encore soumise à d'autres causes; elle est liée à la circulation du sang qui entretient dans les centres nerveux, comme dans le reste de l'organisme, le mouvement et la vie.
La circulation elle-même a pour principe une stimulation nerveuse , puisqu'elle est interrompue par la section ou la ligature des nerfs qui animent le cœur et les muscles pectoraux, mais à son tour elle réagit sur les centres nerveux , et particulièrement sur le cerveau, dont elle provoque Faction par des secousses réitérées.
Soit que l'on admette avec Bichat un mouvement de soulèvement du cerveau correspondant à l'expiration, et un mouvement d'abaissement correspondant à l'inspiration; ou bien, avec des physiologistes plus récents, une simple condensation de ce viscère par suite de l'afflux du sang dans le temps de l'expiration, et une raréfaction du même viscère lorsque le sang se porte en plus grande abondance vers la poitrine par suite de la dilatation du thorax. Toujours est-il que le cerveau doit éprouver une secousse périodique par l'abord impétueux du
sang, et qu'il doit revenir sur lui-même dès que la liqueur vitale reflue vers la poitrine.
Il en résulte nécessairement, sinon un mouvement de déplacement, du moins un mouvement vibratile ou fibrillaire qui a la plus grande influence sur l'activité du cerveau.
Cette influence est telle que la suspension momentanée de la circulation produit la perte de connaissance, la syncope. Le cerveau ne recevant plus l'impulsion du sang , cesse d'être en activité et, par cela même , en communication avec l'élément supérieur auquel appartiennent la perception et la volonté.
Il y a réciprocité d'action entre les grands foyers de la circulation et les centres nerveux : de ces derniers émane la stimulation vitale qui met en jeu les viscères thoraciques , et ceux-ci , à leur tour , entretiennent par le mouvement du sang le mouvement des centres nerveux.
Toute excitation cérébrale produite par une vive perception retentit aussitôt sur les foyers de la circulation et en accélère les mouvements; comme aussi , toute émotion qui tient en suspens les fonctions cérébrales , ralentit en même temps la circu-
lation. Les saisissements de tout genre en sont la preuve , soit que la joie ou la crainte les produise.
De la sorte , la syncope peut avoir pour cause , tantôt la suspension directe de l'activité cérébrale , et tantôt celle de l'activité circulatoire, comme cela se voit dans les émissions sanguines ou les grandes hémorragies.
Si le mouvement de la circulation est trop accéléré, les fonctions cérébrales en sont troublées, et ce trouble peut aller jusqu'au délire, ce qui a lieu lorsqu'une irritation quelconque détermine une fièvre ardente.
Même dans l'état de santé , une circulation trop active entraîne de la mobilité dans les idées. Les sujets éminemment sanguins nous présentent ce phénomène à observer.
Au contraire , une circulation lente et faible coïncide d'ordinaire avec un esprit paresseux.
Pour que le cerveau fonctionne avec énergie et régularité, il faut qu'il reçoive l'excitation périodique de la circulation , sans être agité par une excitation trop fréquente et trop forte.
Dans ces justes mesures , si le développement
organique est convenable, c'est-à-dire si les lobes antérieurs du cerveau prédominent en conservant toutefois des rapports de proportion avec les autres parties; si la susceptibilité nerveuse n'est pas trop vive et qu'elle le soit assez ; si l'individu est placé dans des conditions extérieures qui secondent les dispositions de la nature, les facultés intellectuelles parviennent à leur plus brillante manifestation.