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DE L'INFLUENCE DE L'AGE

L'intelligence et la puissance infinies se manifestent par les transformations perpétuelles de la substance.

11 résulte de ces transformations des êtres temporaires, limités, ayant des facultés qui leur sont propres et passant nécessairement par trois grandes périodes : une période de formation et de développement; une période de maturité; et une période de décomposition.

Ces périodes sont appelées âges.

Les âges remplissent la durée de la vie. Là durée de la vie est mesurée sur le degré de force et de résistance que lagrégat matériel oppose a l'action VITALE.

Tant que l'organisation répond au but de l'existence et aux impulsions du principe animateur, l'union est maintenue; elle cesse dès que l'organisation devient insuffisante. Comme ce degré de force et cette suffisance matérielle ont dû être primitivement déterminés par la cause plastique de tout ce qui est, il est évident que la durée de la vie, pour toutes les espèces animales, tient à des lois primordiales.

V embryon , à son origine , est un être impersonnel : il est formé et ne se forme pas; il ne possède point encore la vie en propre , il la reçoit.

Ce n'est qu'à la naissance, au moment où le nouvel être se détache de sa mère, qu'il acquiert une existence réellement distincte et personnelle : ses mouvements, qui jusque-là n'avaient été que des réactions involontaires et aveugles, sont dirigés vers un but déterminé; il respire , il prend sa nour-

riture, il est actif, et cette activité se rapproche toujours davantage de la spontanéité.

Chez le fœtus , le cerveau se compose d'une masse de substance grisâtre, molle, presque homogène, qui ne reçoit du sang qu'une très-faible impulsion; mais après la naissance, la respiration donnant à la circulation une tout autre activité , le cerveau en est vivement ému , et le sentiment de l'existence se manifeste par des cris.

La disposition que l'on remarque chez les enfants aux maladies convulsives, à l'inflammation des méninges et à l'hydropisie des ventricules nous annonce le travail particulier dont ces organes sont le siège.

En effet, la pulpe cérébrale acquiert de jour en jour plus de consistance; la substance grise se distingue de la substance blanche; les diverses parties du cerveau s'organisent.

Mais avant que ce travail soit accompli ou du moins plus avancé , durant les premières semaines de la vie, la sensibilité est encore passive; l'enfant reçoit les impressions de la lumière sans rien distinguer; il ressent le contact des objets sans savoir encore palper. La succion est le seul mouvement libre qu'il exécute dans ces premiers temps.

Pour que l'individualité existe avec conscience de l'universalité, il faut que les organes sensoriaux multiplient les fonctions de l'encéphale et mettent l'âme individuelle en rapport avec la nature.

La distinction du moi et du non-moi commence par l'exercice du sens de la vue et par celui du toucher.

La vue donne à l'enfant le sentiment vague du monde extérieur dont son corps est distinct.

Le toucher confirme ce sentiment.

L'ouïe lui révèle l'activité intime des êtres qui l'entourent, et le goût lui fait connaître les qualités sapides des corps ; il entre ainsi en possession de la nature et de lui-même.

Or, ce n'est qu'au second mois que l'enfant commence à regarder, c est-à-dire à diriger le globe oculaire vers tel ou tel objet; cest aussi le moment où les sons commencent à l'affecter, où il se montre sensible aux saveurs.

La faculté de palper, qui est le côté actif du sens du toucher, est plus lente à se manifester, parce que l'exercice de cette faculté exige un certain degré de force et des déplacements qui multiplient les points de contact.

Encore au troisième mois, l'enfant ne saisit les objets qui l'entourent qu'en tâtonnant, et même au cinquième il lui arrive de ne pas rencontrer toujours juste lorsqu'il veut porter la main à la bouche.

Les muscles du larynx, de la face et des lèvres, et ceux des membres supérieurs sont les premiers qui entrent au service de l'âme.

Jusqu'au cinquième mois, l'enfant ne fait entendre que des cris ou des sons inarticulés qui répondent à des impressions pénibles ou agréables, et quelquefois à des désirs instinctifs ou à des perceptions simples.

Au second mois , le sentiment du bien-être dilate parfois le visage de l'enfant.

Au troisième mois, il sourit, la bouche demiouverte.

Au quatrième mois, le rire devient plus éclatant; il y a de petits cris de joie, expression du plaisir et de la force vitale.

A la fin du sixième mois, l'enfant commence à se servir des membres supérieurs pour gesticuler et saisir les objets.

Au septième mois, il essaye de se tenir debout,

— H2 — et les sons qu'il produit sont plus déterminés : ils annoncent déjà un état moral intérieur.

Vers le huitième mois, l'enfant prélude au langage par une sorte de ramage plein de charme; il s'exerce à remuer les lèvres et à prononcer à voix basse; il prononce en effet quelques monosyllabes, il les associe, et dans 1 impatience où il est de se faire entendre, il forme lui-même son vocabulaire.

L'impression reçue par le cerveau en activité donne lieu à la perception, qui est, en quelque sorte, la réflexion des objets dans l'âme individuelle.

L'enfant s'aperçoit qu'il y a autre chose que lui : il distingue les corps qui se meuvent de ceux qui gardent le repos.

Bientôt il y a de sa part réaction volontaire, attention; il dirige son activité sensoriale et la maintient quelque temps appliquée.

Les progrès de chaque sens en particulier et ceux de l'organe central donnent à l'enfant la puissance d'analyse, puissance qui nous permet d'examiner les qualités des êtres isolément et une à une.

Puis l'association des sens conduit Tenfant à la

synthèse, c'est-à-dire au rapprochement des qualités semblables et des attributs collectifs qui constituent les rapports des êtres.

La synthèse mène à l'idée ou notion complexe; mais ces opérations sont encore très-imparfaites à cause de la faiblesse des moyens.

La mémoire naît de Fimpressionnabilité et de la persistance des sensations.

Cette persistance favorise l'application du jugement qui s'exerce à l'aide des sensations antérieurement perçues et des notions acquises.

Toutes ces facultés se développent peu à peu à mesure que le cerveau acquiert de la force et que son activité fonctionnelle se régularise.

Du reste, dans la première enfance, le cercle des idées est infiniment restreint.

Il y a peu de réceptivité, et moins encore de réaction volontaire et réfléchie.

Plus les organes des sens se perfectionnent, plus le principe actif éprouve le besoin de les exercer ; voilà pourquoi l'enfant se montre si avide de sensations. Celles de la vue et de l'ouïe l'impressionnent d'abord plus particulièrement; il aime les couleurs éclatantes , les mouvements les plus ani-

mes, la pantomime, les sons rhythmiques et même le bruit.

Quant aux instincts moraux, ils semblent, à leur prélude, se confondre avec les instincts physiques; l'enfant est attiré vers les personnes qui satisfont ses besoins et lui procurent des sensations agréables. La mère, si elle ne nourrit point, n'obtient pas la préférence sur la nourrice.

Les sympathies se montrent plus vives avec l'âge; au septième mois, l'enfant se tourmente dès qu'il est seul, et la vue de son semblable le console et le charme; il y a là un sen Liment supérieur aux appétits; l'existence morale commence.

11 faut remarquer que les premières affections de l'enfant ont besoin d'une présence actuelle et résistent peu à l'absence des personnes qui les provoquent.

La persistance de ces affections , comme celle des sensations, arrive peu à peu selon les progrès de l'organisation sensoriale et cérébrale.

Comme cette organisation est d'une extrême délicatesse au premier âge, elle ne peut fonctionner avec suite, elle est bientôt opprimée par les impressions du dehors el tombe dans un état de

collapsus, d'où il résulte un besoin impérieux de sommeil prolongé.

Mais le grand fait de cet âge , c'est la subdivision de Vunité vitale qui commence à prendre deux aspects différents , un côté purement physique et un côté moral.

Dans les fonctions physiques, le principe animateur se montre toujours intelligent , car il agit avec ordre, poids et mesure, avec sagesse et prévision; mais il agit à notre insu et sans une participation réfléchie de notre part. Il ne produit les phénomènes de conscience et de volonté que lorsque les organes encéphaliques sont suffisamment développés. C'est par eux seuls qu'il nous donne cette lumière intérieure à l'aide de laquelle nous nous voyons, nous voyons les autres , et nous devenons capable de nous gouverner avec une certaine indépendance.

Durant la seconde enfance qui s'étend du dixième mois à la huitième année, le cerveau est de tous les organes celui dont l'accroissement est le plus marqué; les hémisphères acquièrent alors laprédomi-

nance sur le tronc cérébral, et les lobes antérieurs manifestent leur développement par la saillie des bosses frontales.

Aussi voyons-nous la spontanéité et l'intelligence individuelle se prononcer de plus en plus.

L'âme, avec ses facultés, rayonne à travers les organes ; elles incite l'enfant à l'action pour bâter sa croissance, et pour augmenter ses relations dans l'espace.

Le perfectionnement des organes établissant des rapports plus exacts entre les objets extérieurs et la puissance intuitive, les perceptions deviennent plus vives, plus complètes, et en même temps plus durables.

La mémoire n'est pas encore tenace, mais elle est facile et active.

L'enfant acquiert des idées :

Il se représente les choses avec leurs qualités et leurs attributs.

Il distingue ensuite l'attribut de la chose ; il s'élève jusqu'à l'abstraction et aux généralités.

Ces abstractions et ces généralités sont d'abord exclusivement déduites des objets sensibles.

Dès que l'âme individuelle est capable d'avoir

des idées nettes, quoique superficielles encore, elle éprouve le besoin de fixer ces idées en leur donnant une forme déterminée; sans cela, elle ne pourrait ni s'y arrêter, ni les conserver, ni les reproduire, ni les combiner : ces idées seraient à l'état de perceptions vagues et confuses.

La forme que l'âme veut leur donner, elle la tire de son activité même en produisant, à l'aide des organes vocaux et de l'air qui les traverse , des sons articulés, c'est-à-dire des combinaisons de sons mesurées par le timbre de la voix et le caractère du rhythme.

Nous avons remarqué que dans la première enfance l'âme prélude au langage en exerçant le larynx et les lèvres par la prononciation de quelques monosyllabes ou de quelques noms dissyllabiques.

Mais dans la seconde période, le langage prend un développement merveilleux. On est tout étonné des mots qui viennent à la bouche de l'enfant et de la manière dont il les combine. J'ai souvent observé en ce genre de véritables créations.

L'âme, il est vrai, appelle à son aide le langage qui lui est transmis, celui qui est parlé dans le milieu où elle vit, parce que c'est pour elle un travail

tout fait, un travail exécuté par des individualités analogues à elle et qui répond à ses besoins; mais avant qu'elle ait appris complètement ce langage reçu, elle y supplée par ses inventions, elle le façonne à son gré, elle le plie à ses exigences, et à l'aide des consonnes qu'elle connaît, elle forme des mots qui ne sont qu'à elle : c'est un fait constaté par l'expérience générale.

Il est donc vrai que le langage articulé est l'œuvre de lame humaine, qui formule ainsi le degré de connaissance auquel elle parvient dans ses rapports avec l'organisation.

Si les animaux inférieurs n'ont point le langage articulé; s'ils ne produisent que des sons plus ou moins expressifs, mais isolés, c'est que leur organisation cérébrale donne moins d'accès en eux au principe actif et intelligent et ne permet pas à ce principe de s'élever jusqu'à l'idée claire et distincte.

De la conception de l'idée naît le langage, et simultanément l'idée reçoit du langage des conditions de vie et de durée, car l'idée prend un corps par la parole, et l'intelligence peut alors la conserver dans les trésors de la mémoire.

L'abstraction demeurerait indéterminée sans la

parole; elle serait perdue pour l'homme aussi bien que les généralités et les idées typiques; nous ne pourrions retenir les qualités abstraites des êtres, leurs rapports et les lois qui les régissent.

La parole nous ouvre un monde nouveau et nous place dans une région d'où n'approchent pas les animaux inférieurs.

On conçoit donc quel développement rapide reçoit l'intelligence de l'enfant par l'acquisition du langage. Il n'a plus besoin de la présence des objets pour en avoir la perception; le nom en rappelle l'idée; ses souvenirs lui fournissent des sujets de comparaison et des termes généraux; il peut donc former des jugements et qualifier ce qu'il voit, il peut dire : telle chose est plus belle que telle autre, tel fruit est mauvais, tel homme est méchant.

Plus les organes de l'intelligence prennent de l'extension et de la consistance, plus l'enfant est pressé du désir de connaître, et de là ses questions sans cesse renouvelées et le plaisir qu'il éprouve à entendre des récits pathétiques ou merveilleux.

Il nous paraît évident dans ce cas que le principe animateur stimule l'appareil cérébral pour le perfectionner par l'exercice, et accroître ainsi notre

vie intellectuelle, comme il stimule les forces motrices et les organes de la vie nutritive pour rendre leurs fonctions plus complètes.

L'enfant est donc tourmenté du besoin de connaître, comme il est tourmenté du besoin d'agir.

Mais les centres nerveux n'ayant point encore toute leur perfection sous le rapport du développement, de la consistance et de l'aptitude, les impressions extérieures occupent presque exclusivement les facultés intellectuelles de l'enfant, et le fond des choses lui reste caché.

D'un autre côté, les fonctions nutritives étant très-actives à cet âge et les besoins du corps trèsmultipliés, la puissance animatrice est en grande partie absorbée par ce travail, ce qui fait que les instincts sympathiques et les facultés de l'esprit ont le dessous, tandis que le sensualisme et l'amour de l'individualité prédominent.

En un mot, sous le rapport intellectuel, l'enfant est superficiel et mobile; sous le rapport moral, il est sensuel et égoïste.

Mais à mesure qu'il approche de l'adolescence . ses organes s'affermissent, et les perceptions deviennent plus profondes et moins fugaces; les fa-

121 — cultes attentives croissent au même degré; les déterminations sont moins irréfléchies et la spontanéité plus volontaire et plus libre.

Le principe actif étant moins occupé au développement et à la nutrition des viscères, se porte avec plus d'énergie vers les organes intellectuels, et appelle l'enfant à la vie supérieure, à la vie de relation.

Il prélude par des jeux au commerce de ses semblables, et le plaisir qu'il y trouve domine bientôt la jouissance que lui donnait auparavant l'alimentation. Les premiers élans de l'attrait sympathique font battre son cœur; il commence à éprouver le besoin d'aimer et celui d'être aimé. L'exaltation de ces instincts est le phénomène le plus saillant de l'âge qui va suivre.

A la fin du troisième lustre, l'organisation approche du terme de son développement; la vie végétative devient moins prédominante; il s'établit une sorte d'équilibre entre les fonctions de nutrition et les fonctions de relation ; l'âme est moins distraite par les besoins du corps; les esprits vitaux sont plus uniformément répandus dans l'économie.

Le système nerveux perd cette délicatesse et cette susceptibilité excessives qu'il avait dans le premier âge. Cependant les facultés réflectives ne dominent pas encore la réceptivité. Les impressions extérieures viennent souvent interrompre le cours des idées, et déconcertent l'intelligence.

Toutefois , la conscience de l'individualité s'affermit; et le sentiment de nos rapports avec le monde extérieur et l'humanité, sans être pleinement compris de l'adolescent, fait naître en lui des désirs, des besoins nouveaux, et lui inspire une joie secrète qu'il ignorait; mais cela est encore indéterminé : il est manifeste que la nature est à une époque de transition.

Vous ne trouvez plus chez l'adolescent la candeur virginale du premier âge, et vous ne voyez pas encore en lui la fierté et l'ardeur de la jeunesse. La physionomie est vague; le corps a de la force, mais il manque de grâce, il n'est point encore plié aux exigences de la vie sociale.

Pourtant, le ton de la voix, qui est toujours une indication de l'état intime des êtres animés , change à cette époque d'une façon remarquable; il cesse d'être doux et argentin, il devient plus grave, même

un peu rauque, et semble annoncer le murmure des passions.

Le mouvement fluxionnaire du sang vers la tête est moins prononcé qu'il ne l'était dans l'enfance.

Il se fait une crise du côté des organes qui déterminent le sexe; les sécrétions sont modifiées; la puberté se déclare.

Jusque-là, le petit garçon et la petite fille présentaient peu de différence quant à l'aspect général, mais à cette époque les nuances tranchées s'établissent.

La douceur du caractère, les goûts tranquilles, l'élégance des formes restent l'apanage du sexe féminin , tandis que les garçons se font remarquer par la vivacité et la rudesse du caractère, le goût des exercices du corps et des occupations extérieures, la force des membres et la saillie des traits.

Un feu brûlant circule dans les veines de l'adolescent. Il est inquiet, inégal, impétueux, parce qu'il commence à ressentir des penchants dont il n'apprécie pas encore toute la portée.

A mesure que l'organisation , et surtout l'organisation cérébrale, se complète et se perfectionne,

la conscience de notre individualité et le sentiment de nos rapports sont plus prononcés et plus nets.

L'adolescent ne réfléchit pas encore mûrement, mais il se complaît dans les créations éphémères de son esprit; il aime à regarder au dedans de lui par intervalle, puis il se reporte au dehors , il s'épanouit avec ravissement au sein de la nature dont il découvre pour la première fois et l'harmonie et la beauté.

Cette vue de la nature lui révèle une intelligence supérieure, et seulement alors le sentiment religieux devient rationnel et consciencieux.

Des réalités terrestres l'adolescent s'élève à l'idéalité, et l'imagination, cette puissance créatrice à l'aide de laquelle l'esprit va sans cesse du connu à l'inconnu , acquiert à cet âge une extrême activité.

Les facultés affectives prennent le même essor que les facultés intellectuelles. L'adolescent ne regarde plus les jeunes garçons de son âge comme de simples compagnons de ses jeux; il recherche la société de ceux dont le caractère se rapproche du sien; il leur confie sesjoies et ses peines, ses craintes et ses espérances; il leur ouvre son cœur; il veut vivre avec eux d'une vie commune; il ressent

toutes les douceurs de l'amitié, car l'amitié précède l'amour dans une nature bien réglée.

Ce mariage des âmes embellit l'adolescence comme il doit consoler la vieillesse.

Le besoin d'aimer déjà puissant , mais un peu vague, s'étend aux animaux inférieurs, et jusqu'au monde inorganique.

L'adolescent se plaît à élever, à nourrir des oiseaux. Il s'attache aussi à la terre, il veut entrer en communication directe avec elle, et dans ce but il s'approprie un petit espace qu'il cultive de ses mains.

Évidemment , c'est là un effort de l'individualité qui, ayant sa racine dans l'infini, tend à s'y replonger.

L'adolescent a un excès de force qui le tourmente ; les exercices violents lui conviennent ; il est en possession de la vie ; il entre à pleines voiles dans la saison orageuse et féconde de la jeunesse.

Le mouvement des forces vitales est presque aussi accéléré, mais il est plus régulier qu'il n'était avant.

Le système nerveux et l'appareil musculaire sont montés à leur plus haut ton.

Les impulsions du cœur sont énergiques, et la circulation est pleine et entière.

Il y a turgescence des vaisseaux, pléthore sanguine, et le sang afflue vers la poitrine, foyer de la vie.

Les hémorragies pulmonaires et les anévrismes se manifestent.

Les maladies qui surviennent revêtent en général le caractère inflammatoire , et marchent promptement à leur terminaison.

La sève surabonde.

Voilà le moment où l'individu doit servir à la nutrition de V espèce, car c'est une loi suprême que tout être devenu complet fournisse les éléments d'un autre être.

A cette fin, l'instinct sexuel stimule les organes de la génération, et de nouveaux rapports s'établissent entre les membres de l'humanité , rapports supérieurs à ceux qui constituent l'amitié , puisque l'amitié n'occupe qu'une partie de nous-même, tandis que l'amour met en exercice l'âme et le corps tout ensemble.

En nous associant au travail de la création , la puissance génératrice nous tire en quelque sorte de nous-même et dilate notre âme dans le monde matériel; elle nous fait franchir les bornes de l'individualité et nous mêle au mouvement général de la nature.

Concourant à la formation des choses sensibles , nous en acquérons une compréhension plus profonde, et comme ces choses sont l'expression et le support de l'idéal, nous nous élevons par cela même à un plus haut degré d'idéalité.

Tant que nous n'avons pas été échauffé des feux de l'amour, nous ne connaissons ni la bonté divine dans toute son étendue, ni la nature, ni notre propre cœur : notre esprit et nos sens sommeillent également.

L'amour nous fait sortir de cette léthargie , de cette ignorance originelle; il est à la fois l'arbre de la science et de la vie.

Le jeune homme qui n'a point encore aimé regarde la nature sans savoir l'admirer; il la comprend et l'admire dès qu'il connaît l'amour; il trouve la terre plus ornée, les fleurs plus belles, leurs parfums plus doux; il saisit d'innombrables

harmonies qui lui échappaient auparavant ; il voit tout sous un nouveau jour et tout avec plus d'éclat. Le ciel et la terre, s'identifiant à l'objet qu'il aime, nourrissent son enthousiasme.

11 faut bien que nous soyons fait pour l'infini , puisque nous ne pouvons être heureux qu'en développant notre être et en sortant de nous-même. Les joies les plus vives de l'amour sont des transports, expression remarquable par laquelle le génie de la langue a consacré la vérité que nous signalons.

Plus nous aimons, plus nous nous oublions nousmême , plus nous trouvons notre félicité dans le bonheur d'autrui, en sorte que l'amour élevé à sa plus haute puissance est réellement le transport de soi en un autre. Un tel amour nous ennoblit, nous améliore, parce qu'il n'a rien que de généreux, parce qu'il ne s'arrête point aux sens, parce qu'il ne voit dans la forme extérieure qu'une révélation de la beauté intime et cachée.

Le plus doux moment de la vie est sans aucun doute celui où , pour la première fois, nous acquérons la certitude que nous sommes aimé de la personne que nous aimons. Cette période de la passion est pleine d'enchantements : les regards

échangés, les soupirs, qui sont la prière du cœur, rémotion que cause la présence, les regrets de l'absence, la joie du retour, enfin l'élan de l'âme, l'aveu et le silence , plus expressif encore que l'adhésion, les doux épanchements, l'attente d'une félicité à laquelle on ne voit plus d'obstacle, tout contribue à nous élever au-dessus de la condition humaine.

Et ce n'est encore là que le prélude de cet accord merveilleux par lequel se continue l'œuvre du Créateur.

A ce moment suprême, toutes les puissances de l'âme s'exaltent et se confondent pour doubler leurs forces ; des émanations vivifiantes passent de l'époux à l'épouse; le même sentiment les anime; le même feu circule dans leurs veines; leurs organes peuvent à peine soutenir l'impression voluptueuse qui les domine; un degré de plus serait de la souffrance; il semble qu'ils vont abandonner l'existence au moment où ils la transmettent; ils ne sont plus à eux; ils se livrent au souffle animateur, et dans un même embrassement, dans une sorte d'ivresse, ils accomplissent le mystère de la génération.

Les vives émotions que l'économie en ressent donnent une activité nouvelle à toutes les fonctions, surtout aux fonctions cérébrales.

Quels prodiges l'amour n'a-t-il pas opérés! quelles langues n'a-t-il pas déliées! 11 a dicté aux musiciens les plus suaves mélodies; aux poètes les chants les plus doux. Il a même fait éclater des talents qui jusque-là ne s'étaient point révélés. Il a dirigé , animé le pinceau de Raphaël , comme il avait animé et dirigé le ciseau de Phidias et celui de Praxitèle.

On dirait que le génie des arts est inséparable de ce sentiment, et que l'homme ne peut arriver à la conception du beau et à sa réalisation, s'il n'eèt capable d'en produire la forme vivante par l'organisation.

L'instinct sexuel s'oppose à l'égoïsme et mène naturellement à la sociabilité. 11 adoucit, il humanise ceux qui lui obéissent sans le détourner de ses fins augustes. Les hommes qui demeurent célibataires tombent aisément dans la misanthropie et l'avarice, à moins que les facultés supérieures de l'esprit, le sentiment religieux et l'amour de l'humanité n'aient chez eux un grand développement.

La sagesse n'est point dans le rigorisme. Si le libertinage prostitue les dons de Dieu, le rigorisme les rend inutiles; évitons ces excès. Une trop grande austérité nous rendrait sombres et farouches. On dit d'un homme impitoyable qu'il est sans entrailles. Ne repoussons pas les douces impressions de la nature, mais gardons-nous de dépenser follement les richesses de notre âme et les ressources de notre organisation de peur de devenir trop tôt incapables d'aimer.

Celui qui se livre aveuglément aux sollicitations des sens détruit le juste antagonisme qui doit régner entre la force plastique de l'âme et sa puissance idéale; il occupe exclusivement le principe de la vie à l'extension de la matière et ruine bientôt tout son être ; car, si la génération est l'extension de l'individualité dans l'universalité, il est évident qu'en poussant trop loin cette extension, on perd l'individualité.

Nous avons signalé l'exaltation des facultés intellectuelles comme un des effets du développement régulier de l'instinct sexuel : un autre effet non moins remarquable, c'est l'affranchissement de l'esprit ou la tendance à penser par soi-même.

Le jeune homme qui sent ses forces et qui s'aperçoit de son importance ne se soumet plus avec la même facilité à l'autorité de l'enseignement. Les passions qui l'agitent et le besoin d'appliquer son activité intellectuelle et physique lui rendent importunes les chaînes de l'ordre social; il lui prend souvent envie de les briser; il voudrait du moins trouver en défaut quelques-unes des règles de conduite qui s'y rattachent; ce désir développe en lui l'esprit d'examen et d'investigation, et s'il est doué de facultés intellectuelles régulières et vigoureuses , après quelques erreurs dont la faiblesse humaine ne peut se garantir, il arrive à une conviction rationnelle où les lois fondamentales de la morale trouvent leur sanction, mais qui en même temps le dégage des croyances superstitieuses nées de l'imagination des peuples enfants, transmises par des castes intéressées à leur conservation, et perpétuées par l'habitude.

Ainsi, quand la fougue des sens n'emporte pas le jeune homme dans des dérèglements qui obscurcissent à jamais son intelligence, cette stimulation a pour effet de provoquer l'affranchissement de l'esprit et la souveraineté de la raison , c'est-à-

dire, l'état le plus glorieux que l'homme puisse atteindre. Mais, prenons-y garde : il arrive trop souvent que cette tendance à l'affranchissement, provoquée par les sollicitations des sens, emporte l'homme au delà de tout but rationnel, le précipite dans la licence et ne lui laisse même plus la force de revenir à des idées saines.

L'initiation à la liberté est toujours mêlée de trouble et d'indécision, parce que l'esprit, qui entrevoit la grossièreté des préjugés vulgaires , est distrait par les passions et n'a point encore le calme nécessaire pour écouter patiemment ja voix de la nature et les instructions de la conscience.

Voilà pourquoi la jeunesse, qui est une époque d'action et d'élans généreux, est aussi l'époque des grandes fautes ; nous allons d'égarements en égarements, et nous faisons par nos folies l'apprentissage de la sagesse, car nul ne profite de l'expérience d'autrui ; chacun se flatte d'être plus heureux ou moins fou ; la pente ne nous paraît pas tellement rapide que nous ne puissions nous arrêter à temps.

11 faut de rudes épreuves pour nous convaincre de la sainteté des lois morales, de la vanité des plaisirs, de l'inconstance des hommes, de notre

propre fragilité et du peu de fonds que nous devons faire sur la foi jurée.

Notre éducation morale s'accomplit aux dépens de notre repos , de notre santé , de nos biens ; nous donnons contre mille écueils avant de parvenir à l'âge où les ardeurs du sang commencent à se calmer.

Ce changement se fait sentir de trente-cinq à quarante ans.

Le mouvement des forces vitales devient alors calme et régulier. Les maladies n'ont plus la même acuité : elles affectent particulièrement les organes situés au-dessous du diaphragme, tels que le foie, la rate et l'estomac, de sorte que la tendance fluxionnaire des humeurs, par une coïucidence singulière, répond vers le milieu de la vie au centre de l'économie animale.

En général , il y a plus de stabilité dans la santé, plus d'harmonie dans les fonctions , plus de régularité dans les opérations intellectuelles à cette époque qu'à toute autre; et, suivant le docteur Gall, c'est alors seulement que le cerveau atteint son plus haut degré de développement.

Quand bien même on contesterait cette augmentation de volume, on ne peut nier que la puissance fonctionnelle de l'organe cérébral ne soit alors à son apogée, puisque les faits sont là pour l'attester, et que les productions les plus remarquables de l'esprit humain ont été émises par leurs auteurs durant cette période de la vie, je veux dire de quarante à soixante ans.

La perfection de l'intelligence individuelle répond au complet développement et à la pleine maturité de l'organisation cérébrale , et le dépérissement de celle-ci entraîne l'affaiblissement progressif de V intelligence.

Cette vérité est tellement accréditée qu'il semblerait inutile de l'appuyer de preuves nouvelles; mais puisqu'un savant professeur de l'école de Montpellier a soutenu récemment une thèse opposée dans un ouvrage du reste plein d'intérêt et de vues élevées % nous croyons de notre devoir de montrer par quelques exemples assez rapprochés de nous , et par conséquent faciles à justifier, que l'opinion la plus répandue à cet égard repose sur l'expérience la plus constante.

1 Preuve de V insénescence du sens intime de l'homme, par le professeur Lordat. (Montpellier 4844.)

Choisissez parmi les modernes les plus illustres ceux qui sont parvenus à un âge avancé, et voyez en quel temps ils ont donné ces hautes conceptions qui leur ont attiré notre admiration et notre reconnaissance.

Le grand Newton, mort dans sa quatre-vingtcinquième année, développa à l'âge de trente ans, au collège de la Trinité, à Cambridge, sa théorie sur les lois de l'optique et la décomposition de la lumière, et c'est à quarante ans qu'il promulgua, au sein de la société royale de Londres, ses idées sur la gravitation universelle et le système du monde. Dès les approches de la vieillesse, il ne fit plus rien de considérable, et les forces de son esprit baissèrent à tel point qu'un poëte a pu dire de lui qiïil était mort et bien mort avant sa dernière heure.

Bossuet, il est vrai, a conservé jusqu'à la fin de sa longue et glorieuse carrière l'intégrité de ses facultés intellectuelles , mais observons qu'il n'a, pour ainsi dire, pas connu la vieillesse; qu'il était doué de la constitution la plus vigoureuse , de la santé lapins ferme , et qu'à soixante et douze ans, il était encore exempt de toute infirmité; qu'il

a fallu qu'un corps étranger vînt se développer dans l'un de ses organes pour entraver cette puissante existence; et cependant, à quel âge Bossuet a-t-il produit ses plus remarquables ouvrages ? Dans Fâge de la maturité, ou du moins, avant la vieillesse confirmée.

Il n'avait que quarante- deux ans lorsqu'il prononça l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, son chef-d'œuvre oratoire ; et c'est peu d'années après qu'il composa, pour l'éducation du Dauphin, le Discours sur l'Histoire universelle, ainsi que le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même , et la Politique Urée de l'Écriture sainte.

A cinquante- trois ans, il avait encore une énergie remarquable lorsqu'il fit entendre sa voix pour l'ouverture de l'assemblée du clergé en 1682. Il était à cette époque dans toute sa gloire.

Plus tard, il nous annonce en prononçant l'oraison funèbre du grand Condé, à l'âge de soixante ans , qu'il va consacrer désormais à son troupeau les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint.

Et, en effet , les ouvrages qu'il fit paraître depuis avaient été commencés et préparés en d'autres

~ 138 — temps et peuvent être rapportés, du moins en partie, à ses belles années.

Il en est ainsi de Voltaire, le poëte philosophe, qui a brillé depuis son lever jusqu'à son coucher, mais qui n'a été pleinement radieux qu'à son midi. Il n'avait pas trente ans que déjà il s'était acquis de la célébrité; néanmoins, ses grandes productions ne datent guère que de sa quarantième année : c'est à cet âge qu'il donnait ses tragédies de Mahomet et de Mérope, et qu'il préparait le Siècle de Louis XIV et Y Essai sur les mœurs, en même temps qu'il introduisait en France le système de Newton, et la liberté de penser, et l'esprit d'investigation, et la philosophie du sens commun de laquelle relèvent toutes les philosophies. La manifestation de cette intelligence unique était en ce temps une véritable éruption; ses œuvres en prose et en vers couraient dans toute l'Europe, et sa correspondance si étendue, si multipliée, si instructive et si brillante, atteste qu'il avait dès lors toutes les idées qu'il développa plus tard dans ses poésies fugitives , dans ses pamphlets, dans ses romans, dans son Dictionnaire philosophique.

Malgré les prodiges de sa vieillesse, il faut

avouer que ses plus importantes créations sont antérieures à cet âge.

De tels exemples, venant à l'appui de l'opinion généralement reçue, nous mettent en droit de dire que Vâge mûr est proprement Vâge de la génération intellectuelle, comme la jeunesse est Vâge de la génération sensuelle.

Le pouvoir de procréer physiquement s'affaiblit au moment où nous devenons capables de produire les œuvres de l'esprit les plus parfaites; ce qui tend encore à prouver, ainsi que nous avons déjà cherché à l'établir, que le principe animateur est aussi le principe de notre intelligence, et que les phénomènes qu'il produit en nous ne sont diversifiés que par les parties du système nerveux sur lesquelles il agit, le cerveau étant exclusivement destiné aux faits de conscience personnelle , et le système nerveux ganglionnaire et rachidien aux fonctions de la vie.

On peut juger par ces données que la concentration cérébrale doit diminuer d'autant l'énergie des autres fonctions.

Si la puissance intellectuelle qui caractérise l'âge mûr n'est pas due à un développement plus complet

— uo —

des organes encéphaliques, du moins faut-il l'attribuer au juste degré de consistance que présente alors la pulpe nerveuse, à son perfectionnement fonctionnel par l'exercice, et à l'harmonie qui règne dans le reste de l'économie.

Quoi qu'il en soit, l'âge mûr est la période particulièrement assignée aux conceptions de l'esprit, mais on ne doit point oublier que ces résultats sont plus ou moins tardifs, plus ou moins prématurés, et aussi plus ou moins durables selon les individus, les évolutions de la vie et le développement organique n'ayant pas une marche parfaitement égale

pour tous.

Comme notre corps est une machine constituée de manière à durer un certain temps sous V influence du principe qui la met en action, il arrive que, lorsque les ressorts de cette machine commencent à s'altérer, les mouvements vitaux se ralentissent et toutes les fonctions perdent de leur énergie; alors, nous entrons dans la période de décomposition, dans la vieillesse, qui se fait sentir pour le commun des hommes un peu avant la soixantième année, quelquefois plus tôt,

~ 141 — d'autres fois plus tard, selon la constitution de chacun.

Tandis que la formation, le développement et le plein exercice de l'organisme nous donnaient dans l'univers une individualité distincte et jusqu'à un certain point indépendante des agents matériels, l'altération et le dépérissement de ce même organisme amoindrissent notre individualité, et nous font rentrer de plus en plus sous l'empire des forces brutes.

Nos moyens de communication avec le monde extérieur se restreignent, et non-seulement nous perdons la puissance d'action qne nous avions sur tout ce qui nous entoure, mais la puissance de réaction elle-même nous échappe.

Notre sensibilité s'émousse ; notre caloricité baisse ; toutes les fonctions se ralentissent graduellement. La vue et l'ouïe, ces avenues de l'âme, ne laissent plus aux impressions qu'un passage difficile. Les tissus n'ont plus la même souplesse, la même élasticité. Les sels calcaires du sang sont arrêtés dans les vaisseaux capillaires devenus rigides et trop étroits : l'ossification prévaut; elle envahit les attaches articulaires, les enveloppes

membraneuses des viscères, les parois artérielles et veineuses. On voit que le corps humain doit être bientôt assimilé aux corps inertes.

Le mouvement ftuxionnaire des liquides n'est plus ascensionnel ; il se dirige vers l'hypogastre et les membres abdominaux. La loi de la pesanteur l'emporte; aussi voyons-nous survenir à cet âge les maladies des voies urinaires, celles du dernier intestin, et la dilatation morbide des veines de la moitié inférieure du corps, ainsi que l'ulcération de ces parties.

La répartition des forces inégale comme le degré de conservation que présentent les divers organes, le défaut de contractilité des tissus, l'altération des vaisseaux, produisent des congestions, des engorgements , des obstructions de toute espèce.

Cet embarras général s'oppose aux manifestations complètes de la vie, de même que l'état du système nerveux supérieur s'oppose aux manifestations de l'intelligence.

Le cerveau diminue de volume et augmente de densité; toutes les parties du système nerveux subissent une transformation analogue. L'excitation que le cerveau reçoit du sang est affaiblie en pro-

portion du ralentissement de la circulation; aussi le vieillard éprouve-t-il une sorte de paresse intellectuelle.

Les deux facultés qui s'étaient développées en nous les premières, V imagination et la mémoire, sont aussi les premières à s'effacer; toutefois, la mémoire offre cela de particulier qu'elle reproduit encore très-bien les souvenirs du passé, tandis qu'elle est presque impuissante pour le présent : ce phénomène tient à ce que les impressions actuelles modifient faiblement les organes encéphaliques, tandis qu'elles laissaient durant la jeunesse des traces plus profondes, et par conséquent plus faciles à retrouver.

La volonté qui éprouve de continuelles difficul^ tés à se réaliser devient aussi moins énergique.

11 en est de même des autres facultés.

Le seul jugement semble faire exception. Chez les sujets dont l'intelligence a été convenablement exercée, les fonctions cérébrales ont, dans les premières années de la vieillesse, une régularité qu'elles n'avaient peut-être pas auparavant, et qui, jointe aux leçons de l'expérience, donne plus de précision au jugement; mais cela ne veut pas

dire que le jugement ait plus d'étendue et qu'il embrasse plus de choses que dans l'âge mûr.

La régularité n'est point la force. Les fonctions peuvent être régulières et peu actives, peu fécondes en résultats, et c'est précisément ce qui arrive. D'ailleurs, le jugement ne saurait se maintenir dans son intégrité si la mémoire manque; il périt faute d'aliments; et nous avons reconnu que la mémoire faiblissait presque toujours dans la vieillesse.

Autre cause d'infirmité intellectuelle pour les vieillards : ils sont tellement dominés par l'habitude, c'est-à-dire par la répétition de certains actes cérébraux , qu'ils deviennent incapables de comprendre ce qui s'en éloigne, et à plus forte raison ce qui contrarie ces dispositions invétérées.

La réserve, la lenteur dans les décisions, l'attachement aux institutions établies formant le caractère de leur esprit , les sociétés libres ont fondé des cours souveraines composées d'hommes de cet âge1, afin qu'ils servissent de modérateurs et de contre-poids à la partie active de la nation.

1 Chacun sait que le nom de sénateur vient du latin senex . qui veut dire vieux.

Dans la vieillesse, comme dans l'enfance, les besoins du corps préoccupent beaucoup l'individu , et tiennent éveillés les instincts égoïstes.

Dans l'enfance, c'est le développement des organes qui absorbe l'âme; dans la vieillesse, c'est leur conservation.

La manie d'accumuler au delà du besoin s'accroît avec les années chez les individus qui y sont enclins, comme l'ombre s'étend à mesure que le soleil baisse.

L'âme subit toutes les vicissitudes de l'organisation, parce que c'est l'organisation qui détermine le mode selon lequel l'élément supérieur se manifeste en chacun de nous.

La vie et l'intelligence nous sont départies en raison de la structure , du développement et de la constitution intime de nos organes. Il n'y a point de respiration sans poumon, point de digestion sans estomac; point de pensée, point de sens intime, point de conscience personnelle sans un cerveau en activité : non que le tissu pulmonaire ou la muqueuse gastrique produisent la vie, pas plus que la pulpe cérébrale ne produit par elle-même la pensée, mais parce que le tissu pulmonaire et la muqueuse

gastrique , aidés du système nerveux, nous rendent participants de la vie, comme le cerveau, mis en action, nous rend participants de l'intelligence.

L'organisation nous donne l'élément supérieur en propriété dans de certaines mesures.

Il n'y a point d'autre cause des différences qui existent entre les êtres animés. Les phénomènes de la vie et de l'intelligence chez tous ces êtres, depuis la fourmi jusqu'à l'homme , ont quelque chose d'identique qu'il faut nécessairement rapporter à un même principe; si ces phénomènes varient d'intensité et d'aspect, nous ne pouvons en trouver la raison que dans la diversité des organes qui sont mis enjeu.

Notre intelligence croît à mesure que les organes encéphaliques se développent , et qu'ils se fortifient et se perfectionnent par l'exercice; elle décroît quand ces mêmes organes s'épuisent en vieillissant.

Et pourrait-il en être autrement? un organe en déchéance pourrait-il donner lieu à des manifestations aussi parfaites que dans son intégrité , tandis que le plus léger trouble qu'il ressent par suite d'une mauvaise digestion, ou des fumées du vin,

ou de la fièvre, se traduit dans les fonctions intellectuelles par un désordre correspondant ?

Le cerveau, comme tout agrégat matériel en fonction, s'altère avec le temps. Seulement, cette altération est plus ou moins tardive, suivant les conditions constitutionnelles de l'organe et l'usage qu'on en a fait.

Ne perdons jamais de vue que la vieillesse des organes ri est point simultanée, et que l'on peut être jeune encore par la tête, tandis que l'on est déjà vieux par l'estomac , et réciproquement. C'est un fait d'expérience, connu de tout temps et par tout pays.

Qui ne sait que les facultés intellectuelles baissent les premières chez certains individus, tandis que les fonctions digestives conservent toute leur énergie? Le grand Newton, précédemment cité, ne nous en a-t-il pas donné la preuve?

Le principe animateur demeure toujours principe animateur : il ne saurait vieillir. Ce qui donne le mouvement est essentiellement actif et ne peut être sujet au ralentissement; ce qui est lumière en soi ne peut s'obscurcir ; mais le corps animé , mis en mouvement, éclairé par l'intelligence, s'use

avec le temps, et alors il reflète imparfaitement la lumière , il exécute avec difficulté les mouvements qui lui sont imprimés, il remplit mal les fonctions de la vie.

La cause première de ces phénomènes ne change pas, mais le moyen intermédiaire change, et de là des manifestations différentes.

La vieillesse résulte de V usure des organes , et la mort arrive lorsqu'il y a défaut de correspondance entre V organisation et Vêlement supérieur.

Comme la vieillesse ne se fait pas sentir au même degré sur tous les points de l'économie , la mort peut survenir avant que le cerveau ait vieilli, et dans ce cas les phénomènes vitaux s'affaiblissent avant les phénomènes intellectuels.

Le contraire a lieu si la mort arrive par le cerveau; car la mort peut être déterminée soit par l'altération grave d'un organe essentiel, soit par l'insuffisance d'un ensemble d'organes.

Les choses rentrent alors dans l'ordre oh elles étaient avant la naissance de f individu : les éléments du corps passent à l'état libre jusqu'à ce qu'ils servent à des transformations nouvelles; le principe animateur ne perd ni sa puissance, ni ses qualités essen-

tielles, puisque cette puissance et ces qualités sont nécessairement antérieures au corps animé , mais il cesse de produire les phénomènes spéciaux et individuels qui résultaient de son union avec une organisation déterminée.

En sorte que si la mort est en elle-même la séparation de l'élément supérieur et du corps , elle est dans ses résultats l'absorption de l'individualité par l'universalité.

Les évolutions de la vie n'ont d'autre but que la manifestation sans fin et sans terme de l'Etre infini.

Ce qui nous anime est impérissable , mais le mode selon lequel nous sommes animés cesse complètement à la mort , et c'est précisément ce mode qui constitue notre individualité.

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