INFLUENCES CLIMATÉRIQUES
L'ordre selon lequel les espèces animales sont classées se maintient d'âge en âge avec une parfaite régularité, quoique les influences climatériques soient changeantes, et que les animaux, en vertu de l'activité dont ils jouissent, puissent se déplacer et par conséquent s'exposer perpétuellement à des influences diverses.
Leurs caractères spécifiques, leur constitution, leurs tendances générales doivent donc être directement rapportés à la cause ordonnatrice de l'univers, à la puissance créatrice.
Les agents extérieurs ne modifient leur nature que dans ce qu'elle a de superficiel : ils peuvent
mettre en jeu ou contrarier leurs dispositions natives, mais, au fond, ils n'opèrent aucun changement radical.
Les corps inertes subissent d'une manière passive l'influence des agents extérieurs et des forces générales du monde, mais dès que la vie s'individualise, elle donne aux corps qu'elle anime une puissance de réaction et des qualités intrinsèques qui les rendent jusqu'à un certain point maîtres des éléments.
Cette indépendance est d'autant plus grande que nous nous éloignons davantage du règne minéral; presque nulle chez les végétaux inhérents au sol, elle est à son plus haut degré chez les animaux.
Pour eux , la vie prime le climat.
Les déterminations du principe de la vie fixent les différences organiques qui caractérisent les genres, les espèces, les races et les variétés individuelles.
En traitant de l'espèce humaine , nous avons constaté que l'opposition des races se fait remarquer sous des influences semblables et dans des conditions physiques analogues; c'est ainsi que l'on observe dans la même contrée, dans la même ville,
et souvent dans la même famille des individus trèsdifférents d'aspect, d'humeur et d'esprit.
De pareils contrastes ne peuvent être attribués à l'influence du même climat : ils sont donc un effet des directions diverses que prend le principe de la vie pour la formation des êtres organisés.
Ces êtres, une fois formés, reçoivent de la température, de la configuration des lieux et de leurs productions des additions modificatrices et des impressions multipliées qui peuvent accroître ou diminuer leur énergie, stimuler plus particulièrement telle ou telle faculté \ et favoriser le mouvement de l'intelligence ou celui des fonctions nutritives ; mais la cause déterminante et radicale des différences que présentent les hommes est dans leur organisation diverse.
Le principe animateur et intelligent étant par lui-même également propre à tout, c'est de l'organisation de chacun que dépendent ses aptitudes et ses inclinations distinctives.
La force plastique de l'univers détermine, indépendamment DES CLIMATS } LES RÔLES QUE DOIVENT REM- PLIR les peuples et les individus. Leurs destinées ne sont point abandonnées à l'inconstance des ven(s.
Pour peu que nous voulions consulter l'histoire, nous reconnaîtrons que la vie et l'intelligence accomplissent leurs manifestations sur tous les points du globe d'après des lois autres que celles qui règlent les saisons. .
L'illustre Montesquieu, n'ayant pas tenu compte des forces intrinsèques de la nature, a donné à l'influence des climats une valeur qu'elle ne doit point avoir dans la philosophie de l'histoire. 11 ne faut pas s'en laisser imposer par un grand nom. La marche progressive des sciences révèle chaque jour quelque erreur échappée au génie. La plus haute infaillibilité est dans le travail successif de l'humanité pensante.
D'après le système qui attribue à l'influence du climat les qualités de l'esprit et les tendances du caractère, le midi resplendissant de lumière et enrichi des productions les plus variées devrait être le séjour exclusif de l'imagination et de la poésie, tandis que l'activité physique jointe à l'indifférence la plus profonde pour les travaux intellectuels serait reléguée dans le nord où la nature est voilée et la vie difficile.
Le froid qui resserre les fibres augmente le ton
du système musculaire et favorise les fonctions nutritives.
La chaleur, au contraire, en relâchant les tissus, rend l'homme plus accessible aux impressions et exalte la sensibilité. Malgré ces influences , on a vu les arts et la civilisation déserter peu à peu les plages de l'Orient, les bords de l'Euphrate et du Nil et le promontoire de l'Attique, pour venir s'épanouir dans les régions septentrionales. La terre et le soleil sont restés les mêmes, mais le souffle de vie a porté plus loin ses conquêtes : Spiritus flat ubi vult.
Les fictions poétiques de l'Allemagne et celles de la froide Scandinavie ne le cèdent en rien pour l'originalité des conceptions et la richesse des images aux fables des Persans.
Tous les peuples, dans leur première jeunesse, ont un langage figuré et chargé de métaphores, témoin les sauvages de l'Amérique du nord. C'est le langage naturel à l'homme lorsque les sensations ont sur lui plus d'empire que la réflexion et la raison.
Le règne de la raison ne vient qu'avec l'âge, et l'âge n'a pas de relation avec la fécondité du sol et
la constitution atmosphérique; il est dû à une impulsion de la puissance vitale qui est aussi la puissance créatrice.
Tout individu est constitué de manière à manifester, dans un temps donné, certains aspects de l'intelligence et de la vie. Il en est ainsi des peuples : chacun d'eux a son organisation spéciale, sa durée déterminée, sa vocation; chacun d'eux parcourt les diverses périodes par lesquelles passe tout être organisé, naissance, accroissement, maturité, déclin.
L'organisation, en conservant le type originel, présente à ces diverses époques un caractère particulier. Ainsi, la physionomie d'une nation se modifie chaque siècle au physique comme au moral. La tournure de l'esprit change aussi bien que l'aspect du visage et la forme de la tête.
Le seul peuple chinois semble faire exception à cette règle ; les mouvements de la vie intellectuelle sont comme suspendus en lui.
Plus ces mouvements sont actifs chez un peuple et plus les révolutions qui marquent la durée de son existence sont rapides et fatales.
Souvenez-vous de ce que nous avons dit des na-
tions fournies par la race blanche, de ces nations, les premières du monde, qui ont porté les arts et les sciences à leur plus haut degré de perfection. Leur passage sur la terre n'a été que de quelques années; elles ont été bientôt usées par l'ardeur du travail et l'abondance de leurs productions. Que sont devenus en effet les Chaldéens, les Mèdes, les Persans, les Égyptiens, les Grecs et les Romains? Que sont-ils devenus? ce que nous deviendrons nous-mêmes. Après avoir tour à tour concouru plus ou moins à l'accroissement et à l'éducation de l'humanité, ils sont tombés dans le même gouffre où nous irons tous ; ils sont rentrés dans le laboratoire de la nature pour servir à de nouvelles combinaisons.
Les influences climatériques n'ont point changé dans un si court intervalle de temps : celles qui entouraient leur berceau se sont fait sentir sur leur tombe. Ce n'est pas dans un espace de quatorze cents ans, qui a vu naître et périr la nation romaine, que le climat de l'Italie a pu se transformer. Le ciel de l'Attique est toujours aussi pur qu'il l'était au siècle de Périclès , cependant il ne fait plus éclore de chefs-d'œuvre. On retrouve
même isolément chez les individus le type grec dans toute sa pureté, comme on retrouve en Italie le type romain; mais cherchez ces nations elles n existent plus , elles sont détruites , elles sont mortes; leurs membres épars et inanimés n ont plus de lien , ils ne peuvent se rejoindre.
Ces révolutions s accomplissent donc indépendamment des influences du climat. Le climat peut bien favoriser l'excitabilité nerveuse , ou plus particulièrement l'activité des fonctions nutritives; il peut , par la configuration du sol et la nature de ses productions, communiquer à l'âme des impressions qui 1 ennoblissent ou qui la laissent dans une sphère commune, mais il ne change pas les grandes dispositions organiques qui , seules , fixent les qualités fondamentales de l'esprit et du caractère. Ainsi le climat ne donnera jamais du génie à un imbécile, ou du courage à un poltron.
Je ne puis résister au plaisir de citer à l'appui de cette doctrine l'opinion d'un empereur de la Chine, textuellement rapportée dans le recueil curieux des lettres de nos missionnaires. Voici ce passage intéressant :
« Nos naturalistes et nos astrologues se trompent,
dit l'empereur Kang-Hi , lorsqu'ils veulent mesurer le caractère des hommes, leur instruction et leurs mœurs, d'après les climats et les étoiles. Je suis sur le trône depuis trente ans ; j'ai vu , j'ai employé des hommes de tous les climats de mon empire. Les gens de bien de tous les pays se ressemblent. L'histoire particulière de chaque province compte des guerriers , des savants , des littérateurs , des artistes, des grands hommes et des monstres. L'homme est homme partout; et dans la même ville il y a plus de différence de tel homme à tel homme , que des peuples du Nord à ceux du Midi. Le poëte Lieon-Tchi a dit très- finement : Aucun climat n'adoucit le tigre, ni ne donne du courage au lapin. »
N'est-ce point là le langage du bon sens? n'est-ce point une réponse victorieuse à ceux qui veulent subordonner entièrement le génie des peuples aux influences extérieures?
Le climat ne crée pas l'organisation, il I'impressionne , et de la sorte il peut faciliter ou gêner son action ; mais les facultés n'en existent pas moins , et quand elles sont très-prononcées elles surmontent les obstacles qu'oppose le climat. Ces facultés
dépendent, nous ne cesserons de le répéter, des dispositions organiques; et les dispositions organiques sont antérieurement déterminées par le principe de la vie et de l'intelligence qui se prépare à lui-même son tabernacle et ses moyens d'agir, selon l'effet qu'il veut produire.