‹ Des manifestations de la vie et de l'intelligence à l'aide de l'organisation;Chapitre 25 sur 35 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

de l'éducation.

L'éducation est le complément de la génération. L'instinct qui a sollicité les parents à s'unir les sollicite également à prendre soin du produit de leur union.

Les animaux inférieurs nous en donnent la preuve : non-seulement ils pourvoient aux besoins de leurs petits immédiatement après leur naissance, mais encore ils les initient peu à peu au genre de vie qu'ils doivent mener. Ils les dressent au vol ou à la nage ; ils leur apprennent à se soustraire au danger, à saisir leur proie , à se choisir un abri convenable.

La vie, après s'être communiquée, veut déve-

lopper les moyens à l'aide desquels elle perpétue ses manifestations.

Dans l'éducation, comme dans la génération, les parents ne sont que les organes auxiliaires d'une puissance idéale qui fixe d'avance le résultat qu'elle veut atteindre : la structure des organes en donne la mesure. Rien ne peut déranger ce plan primitif.

Remarquez que l'éducation ne serait nullement profitable, qu'elle ne pourrait même avoir lieu s'il n'y avait déjà correspondance de facultés et d'aptitudes, du plus ou moins, entre celui qui institue et celui qui est institué. Il faut que le disciple puisse entendre le langage du maître; il faut qu'il ait assez de capacité pour profiter de ses leçons.

Personne n'ignore qu'il y a des cerveaux absolument fermés aux sciences mathématiques, d'autres à la poésie ou aux arts d'agrément, d'autres à la métaphysique, et ainsi du reste. Voilà pour Tordre intellectuel.

Il en est de même dans l'ordre moral : certains individus demeurent insensibles aux exemples qui leur sont offerts. On n'a aucune prise sur eux. Quand l'exemple nous émeut, c'est qu'il répond à nos penchants et qu'il les réveille. Il fait naître

alors le besoin d'imitation. L'imitation est une sorte d'assimilation intellectuelle et morale; mais pour que le besoin s'en fasse sentir, il faut que l'organisation nous permette d'exercer ce pouvoir assimilateur.

L'organisation est donc encore ce qui nous rend aptes à tel ou tel genre d'éducation. Par elle-même l'éducation n'a aucune vertu créatrice. On ne fait point à volonté des hommes courageux , modestes , compatissants, généreux, pas plus qu'on ne fait des orateurs, des poètes, des musiciens ou des peintres : il faut avant tout des dispositions ; on ne peut y suppléer.

L'éducation ne donne point le génie. Nous ne tenons d'elle, ainsi que des climats, ni nos facultés, ni nos inclinations. Cependant j'admettrai que l'influence modificatrice de l'éducation est plus puissante que celle des climats.

Les climats agissent du dehors au dedans. L'éducation, au contraire, agit principalement du dedans au dehors : elle ne néglige pas les moyens physiques, l'hygiène, le régime; mais c'est surtout en stimulant le principe actif, en cherchant à lui imprimer une direction en tel ou tel sens

qu'elle espère atteindre son but. Or, il est trèsvrai que le principe actif, qui a façonné primitivement nos organes, est encore capable de les modifier; mais il ne peut les changer radicalement sans être en opposition avec lui-même, sans détruire l'individuabilité qu'il a faite. La nature ne se contredit point ainsi. Des la conception de l'individu, sa portée est déterminée au moyen de V organisation. Nous recevons en germe toutes nos destinées, sans en excepter le degré d'activité et de liberté dont nous pourrons jouir. Nous sommes libres de nous agiter dans le cercle tracé par la nature . mais nous ne sommes pas libres de le dépasser.

Le dogme de la vocation par l'organisation ne détruit pas le dogme de l'activité propre et de la spontanéité que nous admettons pour les êtres animés, mais il en indique la limite.

Du moment que le principe actif est circonscrit, emprisonné dans l'organisation, il ne peut produire que des effets proportionnés aux forces qui lui sont soumises, il n'a d'issues que celles qui lui sont fournies par les organes. Les influences éducatrices n'arrivent à lui qu'en suivant cette route : c'est assez dire que les grandes directions sont tra-

cées dès la naissance. En vain vous vous adressez à un principe intelligent et actif par lui-même; si vous ne frappez à la bonne porte, vous ne serez point entendus. Ne demandez pas à Alexandre une Iliade, ni à César des Géorgiques. Chaque esprit a ses perspectives que l'éducation ne change point.

L'éducation ne remédie jamais complètement à un défaut de jugement, d'imagination ou de mémoire, comme aussi elle ne peut empêcher un homme doué de facultés énergiques de s'élever à la hauteur de sa destinée. Les grandes organisations surrnxmtent tous les obstacles que leur opposent la société ou la famille. Moïse, David, Tamerlan, Sixte-Quint étaient d'abord gardiens de troupeaux; Grégoire YII avait eu pour père un charpentier; Socrate, Pythagore, Théophraste, Démosthènes, Shakspeare , Molière, J. J. Rousseau étaient également fils d'artisans. Le génie n'est point entravé par la distinction des rangs : il prend toujours son niveau.

Inutilement on interdit à Ovide l'exercice de la poésie : sous le coup d'une correction sévère, il versifie encore pour demander grâce. Pascal, auquel on soustrait tous les livres de mathématiques dans le but de concentrer son attention sur l'étude

des langues anciennes, suit, malgré la surveillance de son père, le cours naturel de ses idées, et, sans secours étranger, improvise la science et s'élève de lui-même aux premiers théorèmes de la géométrie. Les sages leçons de Burrhus et de Sénèque échouent contre les dispositions funestes de l'empereur Néron. Au contraire, la mollesse au sein de laquelle on élève Pierre le Grand et les principes corrupteurs que l'on cherche à lui communiquer ne peuvent étouffer l'énergie de son caractère et arrêter l'élan de son génie.

Quel prince a été plus négligé dans son enfance que Louis XIV, et quel autre pourtant a montré plus d'attention à parler, à agir toujours en roi? Quel autre a fait preuve d'un sentiment plus vif du beau et du grand en toutes choses?

Ce monarque confia l'éducation de son fils aîné aux soins de l'illustre Bossuet qui n'épargna ni son génie ni sa peine pour rendre son élève digne du trône de France; mais ses efforts furent vains : il ne peut tirer le Dauphin de la médiocrité.

C'est donc avec raison que Fontenelle sécrie , dans l'éloge du czar Pierre : m Ni la bonne éducation ne fait le grand caractère, ni la mauvaise ne le de-

truit. Les héros en tout genre sortent tout formés des mains de la nature , avec des qualités insurmontables.))

Cependant il y a des hommes sur lesquels l'éducation a plus de prise, ce sont ceux dont les dispositions ne se trouvent ni trop faibles ni trop énergiques, qui ont une capacité suffisante pour les connaissances essentielles à notre espèce , et qui ne sont entraînés trop violemment ni vers le bien ni vers le mal. Ces hommes , nous devons l'avouer, forment le plus grand nombre, et il est de la dernière importance, puisqu'ils sont prêts à recevoir l'impulsion qu'on voudra leur donner, d'user à leur égard de tous les moyens fournis par l'éducation pour les retenir dans le bien, développer leurs facultés et les faire concourir à la prospérité publique.

Mais si l'on trouve en eux la facilité à recevoir l'impression qu'on veut leur communiquer, on ne retire pas de grands avantages de cette facilité : ils restent éternellement dans la médiocrité; incapables de tomber dans l'excès du mal , ils le sont également d'avancer dans le bien, d'atteindre l'héroïsme de la vertu.

Les passions indiquent l'activité > le développe-

ment, l'énergie de nos facultés et de nos penchants, ou plutôt, elles ne sont autre chose que cette activité même, ce développement, cette énergie. Un homme sans passions est un homme nul. Sans les passions, l'humanité croupirait dans l'indolence et l'abrutissement. Le mouvement des passions, c'est la circulation même de la vie. Il faut des passions dans la société comme il faut du vent pour la navigation, au risque d'avoir des tempêtes. Le pilote suprême saura régulariser tout cela et prévenir le naufrage.

Les passions faibles sont le partage de la médiocrité. Chez l'homme supérieur ce sont les passions intellectuelles qui dominent, le désir de connaître, l'amour de la gloire, le zèle de la vérité; chez le méchant, ce sont les passions sensuelles et égoïstes. Ceux dont l'indifférence s'étend à tout ne sont absolument bons à rien. La pire de toutes les natures est celle qui ne montre aucune préférence, aucune inclination : on n'en peut rien tirer,* heureusement, c'est l'exception, c'est le très-petit nombre, cardans la foule même des hommes médiocres il y a encore des dispositions innées , des penchants , des aptitudes distinctes. Chaque individu diffère d'un autre

par son caractère moral de même qu'il en diffère par la conformation extérieure de son corps. Autant de têtes, autant de manières de voir, de juger, de sentir.

Tous les instituteurs habiles le reconnaissent, puisqu'ils croient devoir adopter une conduite différente à l'égard de chacun de leurs élèves, dirigeant celui-ci par la sévérité, l'autre par la douceur, obligés tour à tour de stimuler ou de contenir des facultés paresseuses ou trop actives.

Que de nuances nous offre une maison d'éducation sous le rapport intellectuel et moral ! quelle diversité d'esprit et de caractère chez les sujets qui en sortent ! Ils ne suivent presque jamais la même ligne dans le monde. Les communautés religieuses, l'armée, le barreau, le théâtre présentent les mêmes oppositions. Ces hommes qui semblent réunis par des tendances pareilles et qui subissent constamment les mêmes influences ont chacun leurs traits distinctifs, leur humeur, leur genre d'esprit.

Il y a donc dans notre état intellectuel et moral quelque chose d'inné qui est antérieur à V éducation et qui lui résiste.

L'éducation, lorsqu'elle est sagement dirigée,

fortifie , développe les bonnes dispositions et atténue ou contre-balance les mauvaises ; elle ne peut atteindre d'autre résultat; elle ne saurait vaincre entièrement le naturel.

L'instituteur doit s'appliquer surtout à écarter de son élève les influences défavorables, car les mauvais exemples font plus de mal que les bons ne pourraient faire de bien , attendu que nous sommes plus ou moins imparfaits et que nous n'avons qu'à nous laisser aller pour tomber dans le mal. La pratique du bien, au contraire, demande toujours un effort : c est l'intelligence soumettant la matière à ses lois, c'est la raison triomphant des passions sensuelles et égoïstes. 11 ne peut y avoir triomphe sans lutte, sans combat. Toute créature finie qui cherche à reculer ses limites est en travail; voilà pourquoi il n'y a pas de véritable éducation sans contrainte. Un des grands bienfaits de l'éducation est d'habituer l'homme à se maîtriser le plus possible, à faire agir sa volonté, à fixer >on attention, à suivre une règle, à sacrifier son goût , son plaisir pour l'accomplissement du devoir. Toute méthode qui conduit à ce résultat est excellente.

Si l'éducation ne peut que développer ou affaiblir les dispositions dont la nature nous a doués, sans les abolir ou en créer de nouvelles, elle fournit du moins à celles qui existent des sujets d'activité et d'application, et en cela elle est de la plus haute importance.

Telle faculté étant donnée, cette faculté, dans son développement, recevra l'empreinte des modèles qui lui seront proposés.

La piété, suivant le lieu de la naissance, se pliera aux rites du luthéranisme, du catholicisme, de l'islamisme ou du judaïsme, et tiendra pour abominables les pratiques étrangères.

Les idées communiquées dès l'enfance et incessamment répétées sur des questions que l'esprit ne peut encore embrasser transmettent au cerveau des impressions qui se reproduisent d'elles-mêmes par habitude, et la répétition de ces premières impressions constitue une sorte de nécessité intellectuelle. La plupart des hommes sont victimes de cette nécessité; la plupart languissent sous l'empire de l'habitude.

Si donc on ne veut pas étouffer la liberté du jugement à sa naissance, on doit proportionner l'en-

seignement au degré de développement de l'enfant, et ne proposer à son esprit que ce qu'il peut comprendre. On doit agir ainsi, à moins que Ton ne se flatte soi-même d'être infaillible et de posséder la vérité absolue, ce qui est le comble de l'extravagance. Ne disposez pas, insensés que vous êtes. de l'âme de cet enfant , et n'allez point graver votre sotte effigie sur une monnaie qui n'appartient qu'à Dieu.

La grande règle est de ne rien dire à l'enfant que sa raison ne puisse admettre. On ne doit pas craindre, en suivant cette règle, de renvoyer à un âge trop avancé la notion d'une cause première. Cette notion pénètre dans l'âme plus tôt qu'on ne pense. L'enfant est susceptible de la concevoir dès qu'il sait distinguer l'ouvrier de son ouvrage , dès qu'il peut comprendre qu'une maison ne s'élève pas toute seule, et que tout travail méthodique demande une combinaison intellectuelle. Il est également en état de comprendre de bonne heure qu'il ne doit point faire à autrui ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui fît à lui-même , et ce grand principe de morale, joint à la notion de Dieu, suffit pour le conduire dans les meilleures voies. Tout ce qui va

au delà n'est propre qu'à l'égarer , à borner pour jamais sa vue, à fausser son jugement.

Si le passé et le présent nous offrent de belles intelligences livrées aux plus grossiers préjugés, ne devons-nous pas rapporter cet étrange phénomène à la force de l'habitude.

On nous berce dans mille idées chimériques. Notre cerveau en est comme pétri; il en reçoit des impressions ineffaçables. Ces idées, toutes chimériques qu'elles sont , répondent à certains penchants de notre nature. Nous les adoptons avant d'avoir pu les apprécier. Faute d'objets véritables, notre esprit s'attache à ces fictions. Il se révolte par intervalle; mais il est rare que la puissance des premières impressions et l'autorité de l'exemple ne le ramènent pas sous le joug. Comment voulez-vous qu'il en soit autrement? Ces préjugés nous enveloppent de toutes parts; ils sont pour ainsi dire dans l'air que nous respirons; nous les voyons sans cesse reproduits par la foule ; ils président à tous les actes de notre vie ; ils s'incorporent à nous ; et quand nous sommes parvenus à la maturité de l'âge, le mouvement des affaires nous emporte , la vie pratique nous distrait; souvent même notre intérêt ,

notre amour-propre nous rattachent à ces préjugés régnants : nous nous y consacrons de bonne foi; nous y donnons tête baissée, et l'enthousiasme remplace la conviction : c'est ce qui nous explique pourquoi tant d'hommes honorables et pleins de lumière du reste , partagent sur beaucoup de points les erreurs populaires. Socrate , condamné à boire la ciguë pour avoir enseigné l'unité de Dieu, recommande à ses disciples, peu de temps avant sa mort, de sacrifier, en mémoire de lui , un coq à Esculape. Nous tombons presque tous dans de pareilles contradictions : notre philosophie cède à la coutume. Il faut une attention soutenue et un grand effort de la volonté pour entendre toujours la voix de la raison. Peu d'hommes sont capables de cet effort; ils oublient ou ils perdent de vue les doctrines qu'ils avaient adoptées dans la vigueur de leur esprit.

Les instituteurs consciencieux doivent donc être bien circonspects dans leur enseignement pour ne pas porter atteinte à la raison, et ne point com promettre la liberté future de leurs élèves; car si l'éducation ne peut changer les grandes directions de l'esprit, si elle laisse subsister le type originel.

si elle n'efface point le canevas tracé par l'auteur de notre organisation, si elle n'agit sur nous quen proportion de nos qualités natives, il n'est pas moins vrai qu'elle fournit des aliments, des sujets d'exercice et d'application à nos facultés et à nos penchants, et que de la sorte elle influe puissamment sur les résultats , sur les produits de notre existence.

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