CHAPITRE IL
IDÉE SOMMAIRE DE L'INFLUENCE DES INSTITUTIONS CIVILES ET RELIGIEUSES SUR LES MANIFESTATIONS DE L'INTELLIGENCE ET DE LA VIE.
Les institutions civiles et religieuses continuent l'éducation de l'homme : elles peuvent aussi modifier l'exercice de ses facultés, mais elles n'en développent pas de nouvelles , et n'abolissent point les tendances générales et les aptitudes qui constituent l'esprit et le caractère distinctifs de chaque peuple, car ces aptitudes et ces tendances sont dues à un mode particulier d'organisation.
Chaque peuple en effet reçoit de la nature une constitution physique qui le caractérise.
Cette vérité est démontrée par les faits : on a reconnu un type grec, un type romain; on peut reconnaître aujourd'hui un type espagnol , un type français, un type anglais.
De cette constitution uniforme résultent un genre d'esprit national et des dispositions morales également nationales. Ces dispositions, ce genre d'esprit, cette conformité physique sont les liens qui unissent entre eux les membres de la nation. Les lois politiques et la religion ne sauraient briser ces liens. Il y a plus, c'est que l'adoption de telle ou telle forme de gouvernement, de telle ou telle religion dépend, en grande partie, des dispositions originelles de la nation ; et quoique les lois civiles et religieuses réagissent ensuite sur ceux même qui les ont adoptées, on ne peut pas dire qu'une nation a la physionomie , le genre d'esprit et le caractère qui la distinguent parce qu'elle a telle religion ou tel gouvernement; mais il faut dire qu'elle a tel gouvernement et telle religion à cause même de sa constitution physique, de son genre d'esprit et de son caractère.
En un mot, les lois organiques précèdent, pour les peuples comme pour les individus, les in-
fluences modificatrices; et malgré ces influences, les lois de l'organisation se maintiennent toujours intactes en ce qu'elles ont d'essentiel.
Le seul effet des causes secondes est de changer le mode d'application des facultés innées, de les laisser oisives ou de favoriser leur développement.
L'empereur Marc-Aurèle en avait conscience, lui qui tenait pour maxime « qu'il n'est pas au pouvoir d'un gouvernement de façonner les hommes à son gré, mais qu'il doit les prendre tels qu'ils sont afin d'en tirer le meilleur parti possible. »
Lorsque' Platon constitue sa république, il établit en fait qu'il y a chez les hommes des dispositions natives et des différences originelles d'où résultent des destinations diverses, et il n'a nulle peine à prouver qu'un état ne saurait prospérer s'il contrarie l'ordre tracé par la nature.
L'ordre et la justice sont identiques à ses yeux. Effectivement, la justice dans un État consiste à mettre chacun à sa place , et à donner à chaque chose l'importance qu'elle mérite.
Le disciple de Socrate reconnaît qu'il y a des hommes chez lesquels la raison domine , des hommes qui naissent philosophes , avides de con-
naissances et amoureux de la vérité ; d'autres qui se distinguent par leur humeur guerrière et leurs instincts irascibles; d'autres enfin par leurs aptitudes industrieuses.
Il confie aux premiers la direction de l'État, le gouvernement de la république; aux seconds, la défense de la patrie, la profession des armes; aux troisièmes, la culture de la terre et l'exercice des arts utiles.
Ainsi dans cette belle théorie, les classes de la société sont fondées sur les dispositions natives, et le rang de chacun est déterminé par la nature.
Platon ne cesse de répéter que tout citoyen doit exercer exclusivement et sans partage la profession pour laquelle il est né.
Il attache une telle importance à l'organisation qu'il ne permet le mariage que dans l'âge de la plus grande virilité, entre des sujets bien conformés, ordonnant qu'on supprime les enfants qui naîtraient hors du temps prescrit, ou ceux qui, étant nés dans ces limites, ne seraient pas doués d'une bonne constitution.
Aristote, dont les idées sont la plupart du temps en opposition avec celles de Platon , admet comme
lui la diversité des intelligences et des caractères en raison de la diversité des organisations, et il veut que les emplois publics soient appropriés à cette diversité.
Voilà donc les deux philosophes les plus éminents de l'antiquité qui s'accordent à dire que l'arrangement du monde organique, antérieur à toute société, indique au législateur la marche qu'il doit suivre, et tous deux déclarent que le législateur ne saurait fonder un État puissant et durable s'il ne se conforme à ce plan primitif.
Les lois sont, en quelque sorte, les vêtements du corps social : elles le protègent; elles peuvent même l'embellir et corriger quelques défectuosités naturelles; mais pour produire leur effet, elles ne doivent ni gêner ses mouvements ni dépasser ses proportions, ce En sorte que ce sera un très-grand hasard, dit Montesquieu, si les lois d'une nation peuvent convenir à une autre. »
« Les lois, ajoute-t-il, doivent être relatives au physique du pays, au climat glacé, brûlant ou tempéré ; à la qualité du terrain , à sa situation , à sa grandeur; au genre de vie des peuples, laboureurs , chasseurs ou pasteurs : elles doivent se rap-
porter au degré de liberté que la constitution peut souffrir; à la religion des habitants, à leurs inclinations, à leurs richesses, à leur nombre, à leur commerce , à leurs mœurs , à leurs manières 1. »
Ce n'est donc pas la législation qui détermine les inclinations, les mœurs, les manières d'un peuple, puisqu'elle n'est efficace qu'autant qu'elle s'y conforme. Son degré de perfection sera donc toujours proportionné à celui du peuple qu'elle régira.
Déterminons en quoi consiste l'excellence des institutions civiles et politiques, et il nous sera facile de juger si les peuples qui occupent le premier rang dans l'espèce humaine sont en effet ceux qui jouissent des institutions les plus sages.
Le but de tout gouvernement n'est-il pas de maintenir Tordre et la justice parmi les hommes?
La justice n'exige-t-elle pas que la raison publique ait plus de force dans l'État qu'aucun particulier; et pour cela, n'est-il pas nécessaire que les lois soient l'expression de la volonté générale manifestée par les élus de la nation?
L'ordre ne demande-t-il pas que les lois reçoi-
4 Esprit des lois, liv. I , ch. m.
vent une application prompte et sûre ; et dans ce but, n'est-il pas nécessaire que le pouvoir exécutif soit confié à la direction d'un seul, de manière à ce que tous les ressorts du gouvernement se rapportent à lui et en reçoivent une impulsion énergique? L'ordre semble l'exiger ainsi.
En conséquence , le gouvernement le plus voisin de la perfection sera celui qui présentera la forme républicaine dans la législation, et la forme monarchique dans l'administration.
Le plus détestable, le plus injuste des gouvernements n'est-il pas celui où la volonté arbitraire du chef est la loi suprême de l'État; où ce chef, incapable de voir tout par lui-même, est entouré de complaisants qui flattent son orgueil et servent ses passions pour obtenir les dignités et les richesses qui sont en sa main; où la faveur décide de tout, même du droit de propriété ; où il n'y a que des oppresseurs et des opprimés, un maître et des esclaves ?
Cela posé, voyons ce qui se passe dans le monde; comment les gouvernements se sont établis, et quelle est leur nature chez les principaux peuples de la terre.
Dès qu'il y a eu plusieurs familles réunies , elles se sont donné un chef pour juger les différends qui s'élevaient entre elles et pour maintenir leurs droits respectifs.
La paternité a servi de modèle et de point de départ à ce gouvernement, qui par là a mérité le nom de patriarcat.
Presque tous les États ont pris naissance sous le gouvernement d'un seul, soit que le chef aitété élu, comme nous venons de le dire, par des familles réunies, soit qu'il ait usurpé l'autorité par ruse ou par force, comme il est arrivé le plus souvent chez les peuples chasseurs dont les habitudes nomades et guerroyantes réclament un chef intrépide.
La royauté préside ordinairement à la formation des empires; mais les peuples les plus favorisés par leur organisation physique , ceux dont le génie et le caractère reçoivent un complet développement, sentent bientôt que la véritable puissance est la réunion des forces, comme la souveraineté est la réunion des volontés, et dès lors ils prétendent à la direction de leurs affaires.
(Test ce qui est arrivé pour toutes les grandes
nations : à Athènes, à Sparte, à Rome, en Angleterre, en France. C'est ce qui arrivera partout où l'homme atteindra le plus haut degré de développement auquel notre espèce puisse parvenir.
Si la monarchie ne se convertit pas tout à fait en république, elle donne du moins accès dans son sein à la forme républicaine.
Cette alliance de la forme républicaine et de la forme monarchique nous paraît constituer le gouvernement le plus parfait; les lois devant émaner de la raison publique, et leur application ayant besoin d'un chef qui ramène tout à l'unité.
Les peuples les plus célèbres de l'antiquité ont commencé par la monarchie et ont fini par elle; mais dans le temps de leur prospérité, ils ont été constitués en république.
Les premiers d'entre les peuples modernes ont adopté le gouvernement mixte dont nous avons donné les caractères.
Le despotisme est relégué chez les peuples les moins avancés.
Les hordes barbares du centre de l'Afrique obéissent à des chefs dont la volonté brutale n'est soumise à aucun contrôle.
En Amérique , le gouvernement absolu est déjà tempéré par l'intervention des anciens.
À la Chine , le grand corps des lettrés sert de contre-poids à l'autorité royale, et les lois consacrées par l'usage et la religion s'élèvent au-dessus de tout.
11 demeure donc évident que le rang des nations dans l'humanité n'est point déterminé par la perfection plus ou moins grande des institutions politiques, mais que le degré d'excellence de ces institutions répond à des qualités intellectuelles et morales, qui elles-mêmes tiennent à des conditions organiques.
Nous devons en dire autant des institutions religieuses : elles sont fondées sur des vérités premières dont les hommes ont une perception plus ou moins claire , plus ou moins étendue selon le développement de l'organisme, de sorte que les peuples les plus favorisés sous le rapport physique sont aussi ceux qui jouissent des religions les plus parfaites.
Nous avons suffisamment établi ce fait en trai-
tant des races humaines; nous n'y reviendrons pas. Ajoutons seulement une observation, c'est que les religions répondent toujours aux préjugés des masses, et les masses, chez tous les peuples, étant composées des natures les plus vulgaires , les religions ne représentent jamais ce que l'élite de l'humanité peut concevoir de plus vrai, de plus juste relativement à nos rapports avec Dieu , avec la nature et avec nos semblables.
Des principes régulateurs enveloppés de voiles symboliques tiennent la multitude en respect. La lumière pure de la vérité n'éclaire qu'un petit nombre de sages, autant que leurs yeux mortels peuvent en soutenir l'éclat.