SUR LUI-MÊME
Il y a deux faits que l'on ne doit jamais perdre de vue lorsqu'on étudie la nature des êtres organisés supérieurs :
Le premier est leur subordination à la puissance
intelligente et vivante qui façonne à son gré les éléments matériels;
Le second est l'individualité propre de ces êtres, ou cet ensemble spécial de facultés actives qui résulte d'une organisation déterminée.
Le principe de la vie est impersonnel : il agit sur nous à notre insu.
Ce qui nous appartient, c'est le mode d'action dont nous devenons capables par notre organisation.
J'ai déjà dit, je répéterai encore que c'est par le cerveau que nous acquérons l'intelligence en propriété et que nous parvenons à la connaissance el à la maîtrise de nous-mêmes.
La volonté suprême qui gouverne l'univers a fixé notre destination par la structure de nos organes.
Il nous est impossible de changer cette destination d'une manière radicale, mais nous pouvons, à l'aide de notre activité propre, en faciliter ou en contrarier l'accomplissement , sauf à être ramenés à l'ordre par les forces extérieures de la nature.
La perfection consiste pour nous dans l'harmo-
nie de notre activité propre avec 1 activité universelle.
Il y a deux volontés qui agissent en nous : la volonté créatrice et conservatrice, et la volonté individuelle.
Nous sommes sous l'empire absolu de la volonté créatrice , et sous la domination secondaire de notre volonté propre qui résulte du degré d'intelligence auquel nous sommes élevés par notre organisation.
Nous devons tendre à faire concorder ces deux volontés : c'est notre vocation.
Comme tout être fini est nécessairement imparfait et défectueux , il s'opère inévitablement en lui des mouvements irréguliers.
Notre activité personnelle s'éloignera donc souvent du bien, c'est-à-dire de l'ordre ou de la justice; mais la partie la plus éminente de nousmêmes qui a toujours une perception plus ou moins claire de l'ordre et un sentiment plus ou moins vif de la justice doit tendre à nous ramener au bien.
De même que l'intelligence universelle gouverne le monde et l'ensemble des choses, notre intelli-
gence individuelle gouverne secondairement notre corps, sans toutefois pouvoir changer sa destination première et le caractère particulier qui lui a été imprimé par la puissance créatrice.
L'intelligence individuelle modifie les organes de deux manières, médiatement ou immédiatement. Elle les modifie médiatement par le régime, et immédiatement par Faction directe de la volonté.
Au nombre des éléments dont se compose le régime, nous signalerons comme ayant le plus d'importance :
L'alimentation ;
L'exercice du corps;
La musique.
Alimentation.
Les aliments sont les matériaux qui , après avoir subi l'action vitale, servent au développement ou à l'entretien de nos organes ; car le principe de la vie, tout en maintenant les linéaments de la furme primitive, soumet la matière à de perpétuels déplacements, dans le but de multiplier à 1 infini les manifestations individuelles, si bien que lur»-
qu'une portion de matière a été employée quelque temps à soutenir l'existence d'un individu, elle devient impropre à cette fin et est rejetée au dehors par les exhalaisons et les excrétions, rentrant dans l'universalité des choses jusqu'à ce que la puissance vitale s'en empare de nouveau et la transforme en un autre individu.
Les aliments ne pénètrent pas tels quels dans l'économie ; ils donnent matière à de nouvelles combinaisons et sont dénaturés avant d'être assimilés.
La puissance vitale , à l'aide des éléments qui lui sont fournis , crée les matériaux immédiats de l'organisation.
« La nourriture étant la même , dit Burdach - , il se produit des composés différents chez des corps organises divers. De même qu'il croît , les uns à côté des autres, dans un même sol, des végétaux dont l'un contient du sucre, un autre de l'huile essentielle, un troisième de la substance narcotique, etc., de même une nourriture identique procure une composition chimique spéciale à chaque
1 Physiologie) t. IX, p. 383.
espèce d'animal, ce qui est partout bien manifeste, mais se prononce quelquefois par des traits plus saillants. Ainsi, bien qu'ils vivent des mêmes substances, le putois se distingue de la martre, et la vipère de la couleuvre ; la cantharide et le sphinx du troène vivent tous deux sur le troène, et cependant le second est dépourvu du principe vésicant que le premier possède. D'un autre côté , il est des choses dont un animal fait sa nourriture , et qui sont un poison pour d'autres. Certaines chenilles se nourrissent des sucs acres des végétaux , du réveille-matin, par exemple; les abeilles forment du miel avec des plantes vénéneuses; certains oiseaux mangent les cantharides; les chèvres broutent la ciguë, etc.
« Une même composition chimique se développe sous l'influence d'une nourriture diverse. Une plante qui contient un alcoïde particulier l'offre toujours dans quelque terrain qu'elle ait pu croître. De même, les végétaux parasites vivent sur tous les arbres indistinctement. La civette carnassière, le musc herbivore, et le castor rongeur d'écorce, fournis» sent des substances qui ont quelque ressemblance entre elles, et chaque espèce de cantharides »t
sur une plante qui lui est propre, mais toutes ont en commun la substance douée de propriétés épispastiques. La différence de nourriture n'en entraîne pas une dans la substance, ni dans V organisation, »
Ce n'est donc point par leurs parties constitua tives que les aliments modifient l'état des organes et l'ensemble de l'économie, mais bien par l'impression qu'ils produisent sur le système nerveux, impression due à leur quantité, à leur qualité et à la susceptibilité de celui qui en fait-
usage.
Comme le cerveau est perpétuellement mis en jeu par les stimulations qu'il reçoit du dehors et du dedans, il est de toute évidence que les stimulations viscérales , provoquées par l'ingestion des aliments, doivent avoir sur son action une trèsgrande influence.
Passons en revue les principaux aliments ;
De l'air.
L'air est le premier des aliments, pabulumvitœ, et le modificateur le plus actif de l'économie animale : il agit sur elle par sa pesanteur, par son
état de sécheresse ou d'humidité; par les changements qui surviennent dans sa composition; par les gaz et les odeurs dont il est le véhicule.
Une diminution très-marquée dans la pesanteur de l'air entraîne chez les hommes les plus vigoureux une diminution proportionnelle des forces : la tête devient lourde; la respiration gênée, et les sensations plus faibles; le cerveau est engourdi; la pensée naît et se développe avec peine , et le mouvement des passions s'apaise par suite de l'inertie générale.
Lorsque la légèreté de L'air coïncide, comme dans les temps dorage, avec une surabondance d'électricité, les êtres nerveux et d'une constitution délicate éprouvent de l'anxiété à la région précordiale, des éblouissements, des vertiges et de la difficulté à respirer; il y a chez eux de l'inquiétude, du désordre au physique et au moral; les craintes les moins fondées les agitent, et mille fantaisies bizarres traversent leur imagination. // me semble, disait Diderot, que j'ai l'esprit fou dans les temps d'orage.
Un air sec et animé par le vent du nord est un tonique puissant qui stimule le système nerveux et
active la circulation. L'homme , sous son influence, est plus irritable et plus passionné.
Personne n'ignore combien l'air humide et chaud énerve et amollit ; il dispose au mal en ôtant l'énergie nécessaire pour le bien.
Une atmosphère brumeuse assombrit la pensée, et favorise le développement des passions tristes , le dégoût de la vie, le penchant au suicide : ce qui se passe dans les îles britanniques en est la preuve.
L'augmentation, quelque faible qu'elle soit, de l'oxygène de l'air, en rendant l'hématose plus complète, accroît la chaleur vitale et dispose aux passions sensuelles : nous ressentons cette influence au printemps par suite de l'exhalation des végétaux.
Un air chargé de miasmes putrides a tous les effets du poison : il corrompt le sang, trouble les fonctions digestives et pervertit la sensibilité; si son action est prolongée, il éteint à la fois la santé et le courage, et entraîne la dégradation morale de l'homme.
Fodéré , dans son traité du Goitre et du Crélinisme , fait remarquer que l'on ne rencontre de crétins que dans les vallées étroites et profondes
où l'air ne circule pas librement et où l'humidité entretient toujours la fermentation putride des végétaux.
Les marais Pontins et les rizières de laLombardie nous offrent encore un exemple de Faction débilitante et meurtrière de l'air lorsqu'il est chargé d'émanations marécageuses.
Au contraire, dans les campagnes bien cultivées où les eaux ne séjournent pas et où la lumière pénètre de toutes parts, l'air porte avec lui la vie et la santé, le calme des sens et la liberté d'esprit.
On ne comprend pas qu'un philosophe tel que Platon eût choisi pour siège de son école le quartier le plus malsain d'Athènes, sous prétexte que l'âme gouverne plus aisément le corps lorsqu'il est en souffrance. Cette idée se rattache à une notion tout à fait inexacte des véritables rapports qui existent entre le moral et le physique.
Tout ce qui affecte le corps retentit dans la partie sensible. Il n'est pas nécessaire, pour que lame soit troublée dans ses fonctions, que le principal organe du sentiment et de la pensée soit directement attaqué, il suffit qu'un organe important de la vie nutritive le soit. L'identité est telle entre le
principe de la vie et celui de l'intelligence que, dès que la vie est gênée, l'intelligence l'est aussi. Un simple malaise alanguit nos pensées. Cela s'explique même mécaniquement par la corrélation intime qui existe entre le cerveau et toutes les bran» ches du système nerveux.
Si un moucheron qui bourdonne à l'oreille d'un philosophe tient son génie en échec, selon l'expression de Pascal, comment peut-on supposer que les douleurs viscérales ne portent point atteinte au libre exercice de l'intelligence et de la volonté? Notre manière de voir et d'apprécier les choses dépend de nos dispositions physiques ; si nous sommes mal disposés, nous voyons tout sous un jour défavorable, par conséquent sous un faux jour.
La volonté est la résultante de nos pensées : si l'ordre de nos pensées est interverti, si leur direction est changée, si elles ne naissent plus avec la même facilité , la volonté en subit les conséquences» et Chaulieu ne s'est pas trop écarté de la vérité en
disant :
Bonne ou mauvaise santé Fait notre philosophie.
Je sais que les douleurs corporelles émoussent
l'aiguillon des passions, mais c'est presque toujours en diminuant l'énergie générale, et cet affaiblissement se fait remarquer dans les facultés intellectuelles elles-mêmes. Il est rare que les fonctions du cerveau puissent s'accomplir activement et d'une manière régulière quand la digestion ou la circulation est empêchée : tout est si étroitement lié dans l'économie !
C'est aussi par suite de cette liaison, par suite de l'identité qui existe entre la vie et l'intelligence qu'une trop grande activité des fonctions nutritives nuit à celle des fonctions intellectuelles, les forces n'étant plus réparties convenablement. L'état de santé exclut toute concentration. 11 n'y a point de sauté là où Tordre ne règne pas , et l'ordre demande que les forces soient réparties selon le degré d'importance des organes.
Si Platon se fût contenté de dire qu il ne fallait pas trop favoriser les fonctions nutritives pour maintenir et assurer la suprématie de l'esprit , nous n'aurions pas eu la moindre objection à faire; mais nous ne saurions admettre avec ce grand philosophe que ce qui exerce perpétuellement une action délétère sur l'ensemble de l'économie soit favorable
à la sagesse. La sagesse, fille de la raison, se trouvera toujours dans un juste équilibre de l'organisme, et l'un des meilleurs moyens que l'on puisse appeler en aide pour chercher à obtenir cet équilibre est assurément une bonne aération qui stimule d'une manière uniforme le système nerveux et rend au sang ses propriétés vivifiantes.
Aliments solides.
Nous avons établi dans le premier paragraphe de ce chapitre que l'influence modificatrice des aliments était particulièrement due aux sensations internes qu'ils provoquent, soit par leur quantité, soit par leur qualité.
Ils fortifient avant même qu'ils aient pu nourrir, selon la remarque d'Hippocrate. Nous nous sentons ranimés dès le commencement d'un repas que nous prenons avec appétit , surtout lorsque ce repas a été précédé d'un peu de fatigue. La douce excitation que les voies digestives en reçoivent se communique à toutes les parties du corps et renouvelle leur activité. Le principe conservateur est satisfait; il l'indique par le ton des organes.
Si les aliments, pris dans une juste mesure, ra-
niment et fortifient, leur accumulation dans les voies digestives rend bientôt les fonctions de l'organisme difficiles et embarrassées; car en provoquant le concours des forces pour le travail de la digestion, elle diminue par cela même l'énergie des autres organes et surtout celle du cerveau : les opérations intellectuelles deviennent alors lentes et incomplètes, tant il est vrai que la vie et l'intelligence tiennent à la même cause. Toutes les fois qu'il y a une trop grande distraction des forces vers un point , le reste de l'économie languit. C'est un phénomène que nous avons occasion de constater à chaque instant.
Zimmermann, dans son traité de l'Expérience , rapporte qu'un aveugle distinguait au tact les couleurs , mais qu'il perdait cette faculté dès que l'estomac était occupé.
Pythagore , de peur de retenir son esprit sur la terre et d'interrompre le cours de ses méditations, n'usait que d'aliments légers et en petite quantité.
Lorsque Protogène, le contemporain et l'émule d'Apelle, entreprit son tableau célèbre du chasseur Jalyse, il eut soin de ne jamais s'écarter d'une rigoureuse sobriété , averti par un secret instinct qu'il
conserverait à ce prix toute la délicatesse de ses sens et le feu de son imagination.
«Je trouve dans Philon, dit Ziminermann, que les Thérapeutes ne se permettaient pas de manger avant le coucher du soleil , parce qu'ils croyaient que la recherche de la sagesse était seule digne de la clarté du jour, et qu'on ne devait prendre soin du corps que dans l'obscurité. Plusieurs même d'entre eux ne mangeaient presque rien, dans cette pensée , et semblaient vivre du chant de leurs hymnes, comme les cigales de la rosée. »
Le fameux spéculateur Law, pour ménager son attention, ne prenait de toute la journée qu'un peu de poulet. Lorsque Newton composa son traité de l'Optique, il réduisit son alimentation à quelques biscuits trempés dans du vin de Chypre.
Il est bien certain qu'une nourriture trop copieuse éteint, pour ainsi dire, l'esprit; et que le mathématicien qui , avant de se mettre à table, aurait résolu le problème le plus difficile, est comme stupide et assoupi après un grand repas.
Boerhaave, convaincu par tant d'exemples, et par sa propre expérience , que les opérations intellectuelles dépendent des dispositions de l'orga-
nisme, ne pouvait revenir de son étonnement lorsqu'il rencontrait dans ses lectures ou qu'il entendait dire à de prétendus philosophes que nos pensées dépendent de notre volonté.
Nous ne nous donnons rien : les pensées naissent en nous à notre insu. Nous pouvons les accueillir ou les négliger, mais nous ne les produisons pas à notre gré. Les efforts de notre volonté se bornent à provoquer Faction cérébrale, sans la déterminer d'une manière précise en un sens plutôt qu'en un autre.
Les organes cérébraux entrent enjeu, tantôt sous l'influence directe de l'élément supérieur, ce que nous appelons inspirations ; tantôt sous l'influence des stimulations viscérales ou des impressions transmises par les objets extérieurs, impressions qui se convertissent en sensations, puis en perceptions.
Voilà pourquoi les aliments qui, parleur quantité et leur qualité, produisent des sensations diverses dans l'économie , doivent entrer en ligne de compte relativement à l'origine des idées.
La quantité d'aliments nécessaires à chacun varie selon l'âge, le sexe, le genre de vie, le climat et la capacité individuelle.
L'enfant a besoin d'une nourriture abondante pour suffire au travail de la nature.
La constitution de l'homme et le genre de ses occupations l'autorisent à prendre plus d'aliments que la femme.
Dans les pays du Nord, où la chaleur vitale se concentre sur les voies digestives , on peut , sans dépasser les bornes de la modération, manger plus que dans les climats chauds, où la vie se porte au dehors.
Celui qui exerce une profession active peut aussi se permettre plus de nourriture que l'homme sédentaire.
Tel sera plus près qu'un autre de la sobriété, tout en suivant un régime moins rigoureux , si le renouvellement du corps s'opère plus facilement et plus vite.
La grande règle est de ne jamais aller au delà du besoin. En y restant fidèle, on conserve à l'organisation sa liberté, et à l'esprit sa puissance.
La plupart des maladies ont pour cause une altération des voies digestives, et cette altération est produite, le plus souvent, par les excès de la table.
11 s'en faut de beaucoup que la privation entraîne
autant de désordres; cependant, si elle est extrême et prolongée, elle provoque une irritation gastrique, et comme il existe d'étroites sympathies entre le cerveau et l'estomac, sympathies fondées sur une correspondance vitale autant que sur les relations nerveuses, le cerveau entre concurremment dans un état d'excitation qui dure jusqu'à ce que l'organisme entier tombe dans l'abattement.
Voilà pourquoi les jeûnes immodérés ont été si fréquemment suivis de phénomènes inflammatoires et d'aliénation mentale.
Il est impossible de contrarier avec persévérance un besoin de la nature, quel qu'il soit, sans que le siège de l'intelligence en souffre.
« Lorsque le fanatisme, dit Zimmermaun , eut persuadé à certains hommes qu'ils forceraient le ciel à s'ouvrir pour eux, en s'exténuant par le jeûne, ces pratiques barbares produisirent l'ébullition du sang , une ardeur extrême au cerveau , et par suite, des rêves, des visions, des apparitions de tout genre.
« Au lieu de songer à rendre à la société les devoirs qu'elle a droit d'attendre de ses membres, on fut s'exténuer par abstinence dans les déserts
et pratiquer une règle de vie que la vraie religion désavoue.
« Des milliers de citoyens obsédés par cet amour des macérations eurent assez d'orgueil pour dire qu'ils ne mangeaient que quatre ou cinq figues par jour ou un peu de pain trempé dans de l'eau; et saint Jérôme lui-même, cet éloquent écrivain, ne dit-il pas qu'il s'est trouvé, après de longs jeûnes, pris d'une fièvre ardente et tellement amaigri qu'il n'avait plus que la peau sur les os?
« Les hallucinations se multiplièrent avec les exagérations de la pénitence. Mille prodiges des premiers siècles chrétiens peuvent , sans contredit, trouver une explication claire et directe dans la faim qui tourmentait les anachorètes et dans la chaleur du climat qu'ils habitaient. »
Fuyons ces excès si nous voulons obtenir la santé et la sagesse, ces deux biens les plus précieux de tous.
Il nous reste à examiner succinctement l'influence que les aliments de diverse nature exercent sur l'économie; et d'abord , nous nous arrêterons à la division la plus ordinaire des substances alimentaires, en végétales et animales.
Les substances animales sont incomparablement plus excitantes que les végétales: elles relèvent donc les forces plus promptement; elles les soutiennent aussi plus longtemps parce qu'elles fournissent, à volume égal, une plus grande quantité de matière alibile. Je n'entre point ici dans des explications chimiques qui n'ont point encore reçu une sanction définitive ; je me borne à rappeler les résultats de l'expérience ; à savoir, que l'alimentation tirée du règne animal développe plus .de chaleur interne et fait prédominer le système sanguin et l'appareil musculaire.
Cette alimentation favorise par conséquent la vie nutritive et les fonctions qui s'y rapportent : les viscères abdominaux et thoraciques en reçoivent un surcroît d'énergie, et ils transmettent aux centres nerveux des impressions qui éveillent les appétits et les instincts de l'ordre physique. Aussi a-t-on remarqué que les individus qui font une grande consommation de viande pour leur nourriture sont, en général, irascibles et enclins aux passions sensuelles. L'usage de la chair, disent les auteurs ascétiques, rend l'homme charnel et sanguinaire. Le fait est que les animaux les plus fé-
— • 339 — roces sont exclusivement carnivores, témoin le tigre, l'hyène, la panthère, le loup, le chacal; et au contraire, les herbivores sont, en général, doux et pacifiques, comme nous le voyons par le mouton, la vache, le cheval, le cerf, la chèvre, le daim , le chevreuil, etc. ; les gallinacés et les oiseaux de proie nous offrent le même contraste.
Ce n'est pas que les viscères abdominaux etthoraciques soient le siège des passions et des instincts, comme on l'a prétendu. Nous avons prouvé dans la première partie de ce travail que les centres nerveux en étaient exclusivement le siège , mais comme les passions et les instincts physiques reçoivent leur réalisation par les viscères inférieurs, l'état de ces organes réagit sur les centres nerveux et influe nécessairement sur le développement ou le ralentissement de ces passions et de ces instincts.
Par cela même que l'alimentation animale est plus tonique et plus stimulante, et qu'elle fournit au sang une plus grande quantité de fibrine et de globules constitutifs, elle donne lieu, par excès, aux affections inflammatoires des voies digestives, à l'état pléthorique, aux congestions, et aux dégé-
nérescences putrides qui tiennent presque toujours à l'épaississement des fluides vitaux et à la difficulté des sécrétions et des excrétions de divers genres.
Ceux qui mangent beaucoup de viande sont plus exposés que d'autres aux affections calculeuses et arthritiques à cause de la quantité d'acide urique et de phosphate de chaux que cette nourriture laisse dans l'économie.
L'alimentation végétale est moins nutritive et en même temps moins excitante; elle fournit au sang plus de sérum que de globules, aussi convient-elle toutes les fois qu'il s'agit de combattre l'état pléthorique et la surexcitation nerveuse. Comme elle occupe moins longtemps les voies digestives et qu'elle y appelle moins de forces, elle ne provoque pas aussi activement que la nourriture animale le réveil des instincts physiques et des penchants irascibles, et elle laisse au cerveau plus de liberté pour la réflexion.
Guidé par le sentiment de ces résultats, autant que par ses idées sur la transmigration des âmes, Pythagore imposa ce régime à ses disciples. Le même esprit a sans doute dirigé les fondateurs d'ordres qui, dans l'Église chrétienne, ont fait une
règle à leurs religieux de la diète végétale. Saint Paul recommande expressément à ceux qui ressentent l'aiguillon de la concupiscence de ne manger que des végétaux.
Cependant , une diète végétale trop rigoureuse appauvrit le sang et prive l'économie d'une excitation qui lui est nécessaire. Les fonctions génératrices en éprouvent un affaiblissement marqué, et le cerveau lui-même, qui ne peut rester étranger à l'état des autres organes et surtout aux qualités constitutives du sang, perd de son énergie.
Ce régime favorise les affections scorbutiques et le diabètes, en produisant le relâchement des tissus et la trop grande fluidité des humeurs. On est alors obligé, pour guérir les malades, de les ramener à l'usage de la viande et des toniques.
Une alimentation exclusivement empruntée à l'un ou à l'autre règne n'est point appropriée à nos besoins. Si elle est tout animale, elle détruit l'équilibre et nous matérialise au point d'étouffer l'intelligence; si elle est seulement végétale, elle ne fournit pas à notre organisation assez d'éléments réparateurs pour que cette organisation exécute ses fonctions dans l'ordre voulu par la nature.
(( Une nourriture mixte, ditBurdach1, réunit les avantages des deux autres et peut être modifiée en raison des circonstances : ainsi, par exemple, les aliments tirés du règne végétal sont préférables toutes les fois que les actions vitales éprouvent une surexcitation quelconque; et le régime animal convient au contraire dans le cas où l'excitation ne suffit pas, de même qu'après de grandes déperditions.
w Indépendamment de notre instinct et de nos besoins, la conformation de nos organes prouve que nous sommes destinés à une alimentation mixte : nos dents ressemblent à celles des carnivores, mais chez nous les incisives ont proportionnellement plus de largeur, et par conséquent plus d'analogie avec celles des herbivores; nos canines sont plus petites, et les couronnes de nos molaires n'offrent pas des pointes si saillantes; notre estomac se rapproche davantage de celui des carnivores, et notre intestin n'est ni aussi long que celui des herbivores, ni aussi court que celui des carnivores; le ccecum est chez nous infiniment plus court que
• Physiologie, t. IX, p. 144.
chez les herbivores, et l'intestin anal plus long et plus ample que chez les carnivores. »
Tout mode uniforme d'alimentation est nuisible à l'animal, et particulièrement à l'homme. Nos aliments doivent être variés comme nos rapports avec la nature : il semble que le principe vital ait besoin de cette variété pour choisir en diverses proportions les éléments nécessaires à l'assimilation. Il n'y a pas d'oiseau qui se contente d'un seul aliment, quoique chacun ait sa nourriture favorite avec laquelle il prospère mieux qu'avec toute autre. Chaque mammifère herbivore a également un cercle d'alimentation d'une certaine étendue : Linné a reconnu que la chèvre mangeait quatre cent quarante-neuf plantes , la brebis trois cent quatre-vingtsept, la vache deux cent soixante-seize et le cheval deux cent soixante-deux1.
M. Magendie a constaté que les chiens nourris uniquement avec du sucre, de la gomme, de l'huile d'olive et du beurre, maigrissent, s'affaiblissent, sont attaqués d'ulcérations à la cornée, avec sécrétion abondante des glandes palpébrales, et péris-
1 Voy. Burd.,t. IX, p. 250.
sent au bout de cinq semaines environ; il en a conclu d'abord que les substances non azotées ne peuvent soutenir les fonctions de la vie, mais bientôt il a reconnu que le mauvais effet du régime suivi dans ses expériences ne dépendait pas uniquement de l'absence de l'azote, mais bien de l'uniformité de la nourriture, car les animaux périssaient de même quand on les soumettait à l'usage exclusif d'une seule espèce d'aliments azotés.
Des chiens nourris uniquement de fromage et d'œufsdurs, maigrissent, s'affaiblissent, et perdent leur poil; ceux auxquels on ne donne que du pain blanc et de l'eau, meurent atrophiés au bout de sept semaines ; et si, dans le cours de la sixième semaine , on les remet à leur nourriture ordinaire, ils la dévorent avec avidité , mais sans qu'elle puisse ni arrêter les progrès du dépérissement, ni empêcher la mort.
L'homme est également déterminé par son goût et ses besoins à varier ses aliments, à mêler le fade avec le piquant, le gras avec le salé, l'acide végétal avec la substance azotée. Caméron parle de deux femmes qui, sous l'influence d'un régime exclusivement composé de thé et de pain beurré, devin-
rent tellement scorbutiques que Tune d'elles en mourut.
Les expériences que Stark a faites sur lui-même prouvent aussi les mauvais effets d'un régime uniforme. Cet expérimentateur commença par ne prendre que du pain et de l'eau pendant quarante-cinq jours, savoir : vingt onces de pain chaque jour, durant les douze premiers; trente, pendant les vingt-cinq suivants; et trente-huit, durant les huit derniers : le poids de son corps diminua de huit livres. Ainsi affaibli, et sans prendre le temps de se remettre dans l'état normal, il passa immédiatement au régime du pain et du sucre continué pendant un mois , puis à celui de l'eau et de l'huile d'olive durant trois semaines, jusqu'à ce qu'enfin il succomba au huitième mois.
De tout cela nous devons conclure , comme nous l'avons déjà dit, que le principe conservateur a besoin de choisir entre plusieurs aliments pour suffire à l'entretien des organes.
Il convient encore de distinguer dans le règne animal comme dans le règne végétal des substances d'une digestion plus ou moins facile. Les substances qui exigent une action prolongée de l'esto-
—346— • mac produisent un effet analogue à celui que nous avons signalé relativement à la quantité des aliments, de l'embarras dans les fonctions de la vie en général et le ralentissement des fonctions cérébrales en particulier. Ainsi, les viandes que l'on a fait macérer dans la saumure, celles qui ont été desséchées à la fumée de l'âtre, la chair du porc, celle du sanglier sont, pour la plupart des estomacs, d'une digestion laborieuse. On estime les viandes blanches , la volaille et le veau , plus faciles à digérer que le mouton , le bœuf et le gibier.
Les poissons d'eau douce, si on en excepte l'anguille, sont mieux supportés que la plupart des gros poissons de mer dont la chair est compacte.
Dans le règne végétal, il faut signaler comme lourds à l'estomac et donnant lieu à un développement considérable de gaz, les choux, les pois et les fèves proscrites par Pythagore. Parmi les substances amilacées et féculentes, les marrons, les châtaignes, le maïs, demandent encore un assez grand travail de l'estomac , et peuvent, si on en fait sa principale nourriture , engourdir un peu la sensibilité générale, n Ainsi, dit Cabanis, dans certains pays où la classe indigente vit presque uni-
quement de châtaignes, de blé sarrasin ou d'autres aliments grossiers, on remarque chez cette classe tout entière un défaut d'intelligence presque absolu, une lenteur singulière dans les déterminations et les mouvements. Les hommes y sont d'autant plus stupides et plus inertes qu'ils vivent plus exclusivement de ces aliments; et les ministres du culte avaient souvent, dans l'ancien régime, observé que leurs efforts pour donner des idées de religion et de morale à ces hommes abrutis étaient encore plus infructueux dans le temps où l'on mange la châtaigne verte. »
Quoique ces faits soient exagérés, ils se rapprochent pourtant de ce que l'expérience la plus vulgaire nous apprend, car il n'est aucun de nous qui n'ait éprouvé de l'inaptitude au travail de la pensée et une sorte d'inertie cérébrale par suite d'une digestion lente et pénible; or, cet état cérébral doit être bien plus marqué et à peu près constant si le régime alimentaire surcharge habituellement l'estomac. Le fait est que les gens de lettres qui se sont abandonnés aux plaisirs de la table ont perdu, avant le temps, leur talent et leur verve.
Le lait, quant à ses propriétés nutritives et à l'impression qu'il produit sur l'économie , tient en quelque sorte le milieu entre les substances du règne végétal et celles du règne animal. Il fournit au sang moins de parties solides que la viande, et plus que les végétaux. Il exerce sur l'estomac une action tempérante, et convient dans les cas où ce viscère est surexcité; mais si l' irritation est vive, il devient nuisible , parce qu'il fournit trop de sucs alibiles, et qu'il occupe trop longtemps l'organe malade.
N'étant point stimulant, il ne provoque que faiblement la sécrétion biliaire, et il est mal supporté par les personnes cbez lesquelles cette fonction est active et a besoin de dérivation. Il en est de même pour les estomacs énervés. Dans tous ces cas, le lait devient un poids sur l'estomac, et provoque la céphalalgie : il rentre dans la catégorie des aliments lourds et indigestes qui embarrassent le jeu de l'organisme, et nuisent aux opérations de l'intel-
ligence.
Boissons.
Le sentiment de la soif est l'expression naturelle de l'état de sécheresse qui suit l'évaporation ou
l'absorption de la partie aqueuse du sang. Une transpiration abondante , une perte de sang considérable provoquent une soif vive.
L'eau pure est le liquide qui répond le mieux à ce besoin et qui l'apaise avec le plus d'efficacité. Aucune substance ne paraît aussi nécessaire à la composition du sang, car l'homme soutient plus aisément la faim que la soif, et son existence se prolonge plus longtemps avec la privation d'aliments solides qu'avec la privation de liquides. On a vu à Toulouse, en 1831, un condamné à mort qui, pour se soustraire au supplice public, refusait de prendre aucune nourriture, buvant seulement de l'eau ; il vécut ainsi plus de cinquante jours , et je crois me rappeler qu'au trentième jour, il puisait encore l'eau qu'il buvait.
L'eau produit un effet sédatif sans énerver la sensibilité; elle est un très-bon dissolvant des substances alimentaires, et, à tous ces titres, elle mérite le premier rang parmi les boissons dont elle fait toujours la base.
Cependant l'usage des liqueurs fermentées, des alcoolats et des extraits spiritueux est trop général pour n'être pas fondé sur un appétit instinctif :
c'est que l'économie humaine ne réclame pas seulement l'influence des calmants, mais qu'elle a aussi besoin de celle des stimulants pour affermir le ton des organes et rappeler l'énergie du système nerveux , tantôt sur un point , tantôt sur un autre. Il faut à notre organisme une alternative de mouvement et de repos, d'excitement et de sédation : sans excitement, les fonctions vitales ne pourraient s'accomplir; et, d'un autre côté, si elles n'étaient ralenties par des intervalles de calme , elles useraient bientôt ou même détruiraient violemment l'organisation. Notre régime doit donc se composer d'excitants et de calmants dans des proportions qui varient selon le tempérament de chacun , car il est sage de faire prédominer les calmants dans le régime des sujets très-irritables, et les excitants dans celui des sujets lymphatiques et mous.
Au nombre des excitants les plus usités et les plus utiles, sont les boissons alcooliques. Prises avec modération, et seulement par intervalle, elles augmentent la sécrétion des sucs gastriques, et activent la digestion : leur influence stimulante se propage instantanément du centre à la circonfé-
rence, et comme elles sont absorbées et qu'elles passent dans le sang, elles agissent ensuite d'une manière directe sur les diverses parties du système nerveux.
Un peu de vin stimule doucement l'estomac, éveille le cerveau , et favorise en même temps les fonctions de la vie nutritive et celles de la vie supérieure. On a cru reconnaître que les habitants des pays de vignobles avaient, en général, de la vivacité dans l'esprit et de l'aménité dans le caractère. Cette observation paraît justifiée en France par le naturel des habitants de la Bourgogne et par celui des Girondins. Les vins de la Grèce jouissaient aussi d'une grande réputation dans l'antiquité, et l'Italie était également bien partagée sous ce rapport.
Il est certain que l'usage modéré d'un vin généreux dispose aux affections bienveillantes et à la gaieté par le sentiment de bien-être qu'il procure; mais l'abus du vin jette le trouble dans l'économie, et conduit par divers degrés d'excitation à un état de narcotisme durant lequel les grandes fonctions du système nerveux sont suspendues ou plutôt opprimées, de telle sorte que l'homme ne peut plus
ni penser ni procréer : il perd en totalité ou en partie la conscience de lui-même et le libre arbitre, ainsi que la sensibilité et le mouvement: il peut même perdre la vie, si cet état se prolonge; s'il conserve assez d'énergie pour en sortir, mais qu'une malheureuse habitude l'y replonge sans cesse, il émousse pour jamais la sensibilité du système nerveux ; ses facultés digestives s'affaiblissent aussi bien que ses facultés pensantes et viriles; il devient de bonne heure impuissant à la génération intellectuelle et physique ; sa vie est tout automatique, et la mort ne fait que mettre un terme à sa léthargie.
Outre les liqueurs fermentées, il y a des infusions végétales qui sont trop accréditées pour que nous puissions nous dispenser d'en examiner les effets; ce sont les infusions de thé et de café.
Le thé nous vient de la Chine. Dans ce vaste empire, le peuple en remplit des chaudières pour sa boisson ordinaire; les riches le prennent à peu près comme on fait en Europe, si ce n'est qu'ils n'y mettent point de sucre. On y ajoute du lait en Tartarie. Au Japon , on pulvérise la feuille de thé et on fait bouillir cette poudre dans de l'eau, en Ta-
gitant, à l'aide d'une spatule, jusqu'à ce que le mélange mousse comme du chocolat , puis on le prend sans sucre.
Les Chinois attribuent au thé une foule de propriétés thérapeutiques : ils le regardent comme propre à combattre les maux de tête , les douleurs de reins, l'embarras des voies digestives, la pituite, le rhume, la suppression des règles, etc., etc.
Linné fait observer que les plantes qui ont le plus d'analogie avec le thé sont vénéneuses , et il rappelle que l'usage de ce végétal, récemment cueilli, occasionne des vertiges et une sorte d'ivresse. Ce fait est tellement avéré en Chine que les règlements de police fixent l'époque à laquelle on doit employer le thé après la récolte.
il faut distinguer deux choses pour bien apprécier les effets que peut produire l'usage du thé : d'abord , l'action de l'eau chaude qui détend , relâche et amollit, et l'action du thé en lui-même.
On attribue au thé des propriétés diaphorétiques : je crois que c'est plutôt un effet de l'eau chaude.
Le thé , comme la plupart des plantes aromatiques, est un léger stimulant du système nerveux.
Il tient éveillées les personnes qui nen font pas habitude. On ne saurait nier, ditHaller, que le thé ne donne pour quelque temps une certaine vivacité aux pensées: son action sur les voies digestives doit faciliter les fonctions du cerveau, car on sait que notre âme immortelle a besoin de la liberté du ventre pour bien penser; or, le thé humecte les matières alimentaires et les délaye, il lave, il nettoie le tube intestinal. Après une digestion difficile, il rend un peu de ton à l'estomac; dans le travail même de la digestion , si l'estomac est surchargé , il facilite l'expulsion des aliments par le mouvement anti-péristaltique qu'il provoque , ou il les entraîne dans les dernières voies : dans l'un et l'autre cas il est utile.
On doit le considérer comme diurétique par sa vertu stimulante elle-même et à cause de Feau qui l'accompagne. Peut-être est-ce par cette propriété qu'il favorise le diabètes dans les contrées où on en fait un grand usage. Freind a connu une femme à qui cette boisson, prise immodérément, avait causé une incontinence d'urine et ensuite la suppression de ses règles.
Des écrivains dignes de foi assurent qu'à la
Chine l'abus du thé produit les maladies nerveuses les plus violentes. Zimmermann a lui-même constaté qu'un trop grand usage de cette boisson disposait à l'hypocondrie. Il paraît naturel en effet qu'un mauvais régime en ce genre débilite à la longue les voies digestives et laisse une surexcitation nerveuse , deux causes productrices de l'hypocondrie.
L'infusion ou décoction de café agit aussi comme stimulant du système nerveux, et à un plus haut degré que l'infusion de thé : son action porte spécialement sur le cerveau , ce qui lui a mérité le nom de liqueur intellectuelle. Sous son influence, les organes des sens deviennent plus accessibles aux impressions, le travail interne du centre nerveux principal est plus actif, les idées naissent avec plus de facilité et en plus grand nombre, l'esprit a plus de jeu, et nous tombons moins vite dans cet état d'affaissement qui constitue le sommeil : chacun peut avoir éprouvé à cet égard l'efficacité du café.
k Sans café , écrivait une femme célèbre à Zimmermann, je n'aurais pas l'esprit d'une huître. » On sait quel usage en faisaient Voltaire, Frédéric le Grand et Napoléon : ce dernier dans son exil disait
que le café le ressuscitait. Tous ceux qui ont voulu consacrer leurs veilles à l'étude en ont usé avec succès; presque toujours il occasionne l'insomnie à moins que son influence n'ait été émoussée par 1 habitude.
Son action spéciale sur le cerveau explique la propriété qu'on lui attribue de paralyser momentanément les organes de la génération. Le cerveau et le sens génital sont les deux pôles de la vie; s il y a un courant trop puissant vers le pôle supérieur, le pôle inférieur est désarmé, et réciproquement. Une réflexion profonde, une vive préoccupation enchaînent la puissance génératrice, et l'exaltation de cette même puissance interrompt la réflexion.
Puisque le café surexcite le cerveau et y fait affluer la vie, il est naturel qu'il produise un effet opposé sur le sens génital. « Nous ne connaissons pas, dit M. Trousseau, dans son Traité de thérapeutique, d'anaphrodisiaque capable de nous réduire à une impuissance plus entière.» Hecquet et Simon Pauli lui ont attribué la même propriété. On y croit généralement en Orient; et Murray rapporte à cette occasion que l'épouse favorite du sultan
Mahmed voyant que l'on se disposait à tailler un cheval, ordonna qu'on s'abstînt de cette horrible mutilation et que l'on fît boire au pauvre animal du café dont elle avait éprouvé, dit notre auteur, toute l'efficacité sur son mari.
Le café est employé avec avantage pour combattre les affections soporeuses et les accidents produits par les solanées vireuses , les substances stupéfiantes et l'opium en particulier.
Il peut être également très-utile dans certaines fièvres intermittentes qui ne tiennent point à un état inflammatoire. Pouqueville raconte que les habitants de la Morée coupent presque toujours leurs fièvres à l'aide d'un mélange de café et de suc de citron.
On Fa également vanté contre la gravelle : il est positif qu'il est diurétique, et qu'en Orient, et aux Antilles, où on en fait une énorme consommation, on connaît à peine les affections graveleuses.
Une forte dose de café produit chez les personnes qui n'y sont point accoutumées, outre l'insomnie, des tremblements, des douleurs précordiales, le gonflement de la poitrine ? l'anxiété épigastrique
et une agitation extrême. M. Trousseau dans le traité déjà cité rapporte un passage de Murray où tous ces phénomènes sont parfaitement indiqués ; qu'on nous permette de le transcrire à notre tour :
« Hujus stimulo, calor, anxietas, cordis palpi- « tatio, pervigilia adscribenda, quae quidem imbe- « cilliori systemate nervoso instructia modico adeo « usu percipiunt , tantoque manifestius quo satu- « ratius decoctum fuerit. Insigniora mala emergunt « excessu : cephalalgia, vertigo, tremor artuum, u pusillanimitas , exanthemata faciei , etc.; hyste- (c ricum et hypocondriacum malum gignit et au- « get, etc.»
Zimmerman avait reconnu par sa propre expérience les inconvénients attachés à l'abus du café. Il en faisait un grand usage, et il dit que deux tasses de plus que de coutume l'affaiblissaient, lui causaient des mouvements hypocondriaques, des tremblements, des étourdissements, et une certaine timidité qui lui était insupportable. Je vois arriver, dit-il, la même chose à tous ceux qui se portent bien , mais qui sont d'une faible constitution, dès qu'ils en prennent plus que d'ordinaire.
L'abus continuel du café, ajoute ce célèbre observateur, attire aux sujets d'un tempérament vif et sensible et surtout aux femmes, des maladies nerveuses de divers genre. Il cause souvent des éruptions affreuses au visage , il fouette le sang , et me paraît être la cause principale de ce que les femmes de la Suisse ont leurs règles si longtemps. Il pousse le sang par les narines, les poumons, la matrice, les vaisseaux hémorroïdaux; il produit des toux lentes , enfin une consomption totale, et ce qu'il y a de singulier, c'est que cette consomption est accompagnée de gaieté extrême.
« Raulin a remarqué que le café fait quelquefois l'effet d'un purgatif, et cause le dévoiement. Pour moi, dit Zimmermann, j'ai souvent vu le café contribuer puissamment à la diarrhée lente hystérique, maladie que je regarde comme très-mauvaise et très-difficile à guérir.
« L'abus du café cause des maux de tête terribles , loin de les guérir comme on le pense vulgairement. Thierry a vu des gens si fort affectés de céphalalgie par suite de cet abus, qu'ils en étaient incapables de toute occupation , et ne furent guéris qu'en renonçant à leur habitude. 11 a vu comme
moi des gens perdre par là le sommeil et maigrir à vue d'œil. »
Il demeure donc constant par tous ces témoignages que le café , qui est un excitant du système nerveux, et plus particulièrement du cerveau , favorise les opérations intellectuelles, lorsqu'il est pris avec modération, et que, du reste, il y a équilibre entre les diverses branches du système nerveux, sans trop d'exaltation cérébrale, car dans ce dernier cas, il ne ferait qu'accroître le trouble.
Enfin , on remarquera qu'il en est du café comme de tous les autres agents diététiques dont l'emploi peut activer ou ralentir, faciliter ou gêner, selon la mesure dans laquelle ils sont pris, tel ou tel ordre de fonctions, telle ou telle disposition organique, tel ou tel penchant; mais que, dans aucun cas, ces moyens ne font naître ce qui n'entre point dans la constitution originelle. Ainsi, on ne parviendra jamais par le régime alimentaire à donner de la rectitude à l'esprit s'il juge mal des objets, ou de la pénétration , s'il y a hébétude du système nerveux et défaut de développement.
La sobriété, l'alimentation végétale, l'usage de l'eau en boisson pourront abattre un état de surex-
citation nerveuse, et favoriser alors la régularité des fonctions intellectuelles; une alimentation plus tonique, et l'usage modéré du vin, du thé, du café, dans les cas de débilité et d'inertie, affermiront les ressorts de l'âme, et rendront ses opérations plus vives et plus complètes ; mais ce sont là des effets généraux qui laissent subsister entre les hommes les différences originelles que l'organisation y met. Cette vérité sera confirmée par ce qui nous reste à dire des divers modes d'action dont se compose le régime.
Exercice du corps.
Le mouvement et la vie sont inséparables : la vie imprime le mouvement, et la continuation du mouvement est nécessaire aux manifestations de la vie. L'exercice musculaire facilite la circulation des fluides et tend à établir une égale répartition des forces. Dans l'état de repos, les forces se concentrent sur les viscères. L'exercice prévient les congestions, et si elles sont accomplies et qu'elles ne soient encore que légères, il peut les dissiper. En augmentant le ton des fibres et l'activité gêné-
raie de l'organisme, il s'oppose à la prédominance vicieuse des centres nerveux.
Cette heureuse influence s'étend à l'ordre moral : l'homme actif est plus aisément maître de luimême que celui qui languit dans l'oisiveté, il a moins à lutter contre le désordre des sens, par conséquent il est plus près de la modération et de la sagesse* Rien ne nous en éloigne plus qu'une vie sédentaire qui n'est remplie ni par des travaux intellectuels ni par des soins domestiques assidus, car alors les forces inoccupées, surabondantes et mal réparties font naître des appétits déréglés et une inquiétude maladive , le mécanisme humain se détraque , l'intelligence se trouble, et l'homme devient funeste à ses semblables et à charge à lui-même.
Des philosophes ont prétendu que la marche facilitait la production de la pensée. « Mes pensées dorment si je les assis , dit Montaigne , liv. III, chap. m. Mon esprit ne va si les jambes ne l'agitent. » Et J. J. Rousseau en dit autant dans ses Confessions , Jiv. IV : « La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées : je ne puis presque penser quand je reste en place. Il faut
que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit. »
Cela ne doit s'entendre que d'une marche lente et mesurée qui met en jeu le système nerveux et dégage la tête sans troubler l'ordre des impressions internes; car du reste toute méditation profonde exige l'immobilité du corps.
L'ébranlement des organes n'est utile que lorsqu'on se livre au développement d'un sujet dont les pensées mères sont bien arrêtées, ou encore dans les ouvrages d'imagination et de sentiment qui demandent une succession rapide d'idées et d'expressions; mais dans les matières ardues, dans les sujets de réflexion et de raisonnement, il faut du repos. L'exercice , en multipliant les impressions extérieures, mettrait obstacle à la combinaison des idées. Si la fatigue succède à l'exercice, l'esprit s'affaisse en même temps : c'est le résultat inévitable d'une trop grande émission nerveuse.
Il faut interrompre l'étude par l'exercice du corps afin d'éviter la surexcitation cérébrale et la congestion, mais il ne faut pas pousser l'exercice jusqu'à la fatigue si l'on veut reprendre immédia-
tement l'étude avec une aptitude convenable. Qui marche trop sème en quelque sorte son âme,
Les travaux corporels rudes et prolongés atténuent la puissance réflective du centre nerveux supérieur dans la même proportion qu'ils augmentent la force musculaire, et, parle sentiment de cette force, ils sollicitent perpétuellement l'homme à se mettre en rapport avec les choses extérieures, et ils ne lui permettent guère d'élaborer les impressions transmises au cerveau. Ces impressions se convertissent à peine en perceptions, et ces perceptions ne font naître en lui ni comparaison , ni raisonnement , ni jugement.
En résumé , un exercice modéré tend à établir dans l'économie un parfait équilibre , condition éminemment favorable au développement des facultés intellectuelles et des vertus morales; tandis que les exercices rudes et prolongés, en exaltant sans cesse la puissance musculaire, rendent lame peu capable de retour sur elle-même, entretiennent par conséquent l'habitude de l'irréflexion, et disposent à la violence : aussi, les portefaix, les forgerons , les charretiers , et tous ceux qui exercent des professions où le corps est violemment et
perpétuellement exercé ont -ils en général des mœurs grossières et barbares.
Si un genre de vie exclusivement consacré à l'activité de l'appareil musculaire nuit beaucoup à la perfection humaine, il faut convenir qu'un état purement contemplatif ne lui est pas favorable, car en cet état, les organes locomoteurs et ceux qui concourent à la nutrition , ne recevant pas suffisamment l'afflux vital , perdent leurs forces et deviennent impropres à l'accomplissement de nos besoins, de nos devoirs, de nos désirs. L'homme qui laisse son corps dans l'inertie pour se livrer sans trouble aux rêves de son imagination ne tarde pas à devenir un être incomplet chez lequel le principe actif ne trouve plus de moyen d'action; il perd même la puissance intellectuelle dont il voulait jouir exclusivement, car les centres nerveux sont bientôt opprimés par l'accumulation des forces devenues inutiles aux autres organes.
Il faut donc exercer et alimenter tour à tour le chef et les membres : le chef, afin qu'il soit toujours en état de commander, et les membres afin qu'ils soient toujours en état d'obéir.
Influence de la musique.
La musique ou l'art de combiner les sons d'après leur consonnance et leur intensité, dans une succession graduée , est un des moyens les plus efficaces que nous puissions mettre en œuvre pour modifier l'état physiologique ou morbide des organes, et conséquemment les facultés qui dépendent de ces mêmes organes.
Les corps inanimés reçoivent l'impression des ondes sonores et en sont ébranlés à divers degrés , selon leur nature : les métaux résonnent , la pierre retentit, et les vitres frémissent au point même de casser si le son est très-intense.
Cette impression toute physique est ressentie par les êtres vivants et animés, et, de plus, ces êtres éprouvent , en raison de leur sensibilité et de leur intellect, une impression correspondante au caractère de la musique et à sa marche rhythmique.
En effet, si le son , élément radical de la musique, indique, comme on l'admet, l'état intime des corps , il est manifeste que la combinaison méthodique et harmonieuse des sons par des êtres doués
de sentiment et d'intelligence pourra exprimer, non-seulement l'état physique de ces êtres , mais aussi leurs dispositions intellectuelles et morales.
Il ne sera pas nécessaire pour cela du secours de la parole ; les tons divers, convenablement associés et conduits selon une mesure qui en ralentisse ou en accélère la marche, pourront à eux seuls produire cet effet. Ils n'exprimeront pas, comme les sons articulés , des idées nettes et distinctes , mais ils révéleront les sentiments et les états de l'âme auxquels ils correspondent.
En rendant des sensations éprouvées, la musique les fait naître chez ceux qui Fécoutent , et selon son caractère, selon son rhythme, si elle abonde en notes graves et retentissantes, ou en terminaisons douces et moelleuses , si elle est vive ou lente , triste ou gaie, majestueuse ou naïve, elle développe des dispositions morales analogues à l'influence qu'elle exerce sur le système sensible.
Timothée, dit J. J. Rousseau dans son Dictionnaire de musique , excitait les fureurs d'Alexandre par le mode phrygien, et les calmait par le mode lydien. De tous temps les amants ont cherché à faire passer leurs sentiments dans l'âme de leurs
maîtresses à l'aide de la musique : elle exprime en effet, par des notes douces ou plaintives, les désirs ou les regrets, et par la rapidité du rhythme, elle peut indiquer le tumulte des passions et l'ivresse des sens.
Une musique où les sons graves dominent, et dont la marche est tantôt lente, tantôt pressée, communique un élan belliqueux qui décide souvent du sort des combats. C'est le caractère de tous les chants nationaux et des hymnes populaires qui exercent une si grande influence dans les crises politiques , dans les révolutions sociales. On se rappelle encore quels transports excitait le chant de la Marseillaise parmi nos populations et dans les armées de la République.
Lorsque la musique offre un heureux mélange de notes graves et élevées avec des intonations douces, des repos, des aspirations sagement ménagées, et tout cela sur un rhythme constamment majestueux , elle éveille en nous l'instinct le plus sublime dont nous puissions être doués, celui de nos rapports avec Dieu. Les hommes les plus étrangers aux habitudes religieuses en sont émus : k II n'est âme si revesche, dit Montaigne , liv. 11, chap.xn,
qui ne se sente touchée de quelque révérence en entendant le son dévotieux de nos orgues, et l'harmonie si posée et religieuse de nos voix : ceulx mesmes qui entrent dans nos églises avec mépris sentent quelque frisson au cœur et quelque horreur qui les met en défiance de leur opinion. »
Diderot avouait qu'il s'était trouvé plusieurs fois dans ce cas.
Puisque la musique peut communiquer au système nerveux des impressions analogues à celles qu'il ressent sous l'influence des passions tendres , ou de l'instinct des combats, ou du sentiment religieux, il est évident que l'on pourra réveiller, développer par le même moyen l'un ou l'autre de ces instincts, et modifier, dans de certaines limites, les tendances primitives de l'organisation.
Voilà pourquoi les peuples de l'antiquité, et surtout les Grecs , lui accordaient une si grande place dans l'éducation privée et les institutions sociales.
« La musique , dit Platon au troisième livre de sa République, est la partie principale de l'éducation , parce que le rhythme et l'harmonie ont au suprême degré la puissance de pénétrer dans l'âme,
de s'en emparer, d'y introduire le beau et de la soumettre à son empire, quand l'éducation a été convenable, au lieu que le contraire arrive lorsqu'on la néglige. Le jeune homme élevé convenablement parla musique, ne saisira-t-il pas avec une étonnante sagacité ce qu'il y a de défectueux et d'imparfait dans les ouvrages de l'art et de la nature, et n'en éprouvera-t-il pas une impression juste et pénible? Par cela même, ne louera-t-il pas avec transport ce qu'il y a de beau; ne le recueillerat-il pas dans son âme pour s'en nourrir et devenir par là homme vertueux , tandis que tout ce qui est laid sera pour lui l'objet d'un blâme et d'une aversion légitimes, et cela dès la plus tendre jeunesse, avant de pouvoir s'en rendre compte au nom de la raison, de cette raison que, plus tard, lorsqu'elle arrivera, il accueillera avec tendresse, parce qu'en vertu du rapport intime qui se trouve entre elle et l'éducation qu'il a reçue , elle lui apparaîtra sous des traits familiers? Tels sont les avantages que l'on attend de l'éducation par la musique, dit l'auguste disciple de Socrate l. »
1 Œuvres de Platon, trad, par V. Cousin , t. IX , p. 158-459.
11 pensait que tous les vices et toutes les vertus pouvaient trouver leur expression , leur remède ou leur encouragement dans la musique, et il va jusqu'à dire que toute innovation en ce genre en amène une dans le gouvernement, et que Von ne peut toucher aux règles de la musique sans ébranler les lois fondamentales de l'Étal i.
Aristote n'accorde pas tout à fait la même importance à l'étude de la musique; il ne veut pas qu'elle prenne trop de temps et qu'on la fasse entrer dans l'éducation des hommes libres, au point qu'elle soit pour eux une occupation et un art; mais comme il reconnaît l'influence qu'elle peut exercer sur nos dispositions morales, sur nos facultés, nos instincts et nos mœurs , il conseille d'en apprendre assez aux jeunes gens pour qu'ils soient en état de l'apprécier, et par conséquent de l'entendre avec profit. Selon lui, les musiciens exécutants ne sont pas ceux qui ressentent le mieux les effets de la musique, par la raison que l'acte tout mécanique de l'exécution emporte une grande partie de leur attention. Sauf cette réserve, qui nous pa-
1 Ouvrage cité, t. IX, p. 202.
raît fondée, Aristote est d'accord avec Platon sur l'influence de la musique.
« On produit, par le rhythme et par la mélodie , dit le philosophe de Stagyre, des imitations de la colère, de la douceur, du courage et de la tempérance , qui ont la plus grande analogie avec la véritable nature de ces passions , et aussi des imitations des autres affections morales qui leur sont opposées. Les faits en sont la preuve, puisque notre âme est modifiée de diverses manières quand nous les entendons. Or, l'habitude d'éprouver de la peine ou du plaisir, à l'occasion des choses qui ressemblent à ces affections, tient de bien près à la disposition à éprouver de pareils sentiments pour les mêmes choses en réalité. C'est ainsi que si un homme trouve du plaisir à considérer le portrait de quelque personne , uniquement parce que ce portrait représente la forme extérieure de cette personne, nécessairement la vue et la possession de la personne même dont il contemple le portrait lui seront agréables. >:
Cependant les figures que le dessin et la peinture reproduisent ne sont que des signes morts, tandis que le chant est une indication vivante;
aussi fait-il passer promptement dans l'âme le sentiment qu'il exprime.
« Les accords selon le mode mixolydien , dit Aristote, disposent à la mélancolie, et d'autres inspirent la mollesse et une sorte de nonchalance, comme les modes plus relâchés. Enfin telle autre harmonie inspire un sentiment de modération ou même de sagesse , et c'est surtout l'effet que produit le mode dorien, tandis que le phrygien excite
l'enthousiasme Il en est de même pour ce qui
concerne les différentes espèces de rhythmes, dont les uns indiquent des mœurs plus calmes, plus paisibles, et les autres plus de trouble et de mobilité dans les habitudes; et parmi ceux-ci, il y en a qui marquent les mouvements brusques , qui tiennent à un caractère grossier, il y en a d'autres qui expriment plus d'élévation et d'indépendance dans les sentiments. 11 est donc manifeste, d'après cela, que la musique peut donner aux habitudes de l'âme un caractère déterminé; et si elle peut avoir une telle influence, il est évident aussi qu'il faut y avoir recours et la faire apprendre aux jeunes gens '. »
1 Politique, liv. VIII, chap. v.
La musique agit sur les fonctions vitales comme elle agit sur les facultés intellectuelles par l'impression qu'elle produit sur le système sensible : ce fait confirme, avec mille autres, la grande loi dont nous donnons la démonstration dans cet ouvrage , savoir :
Que les manifestations de la vie et de V intelligence sont subordonnées chez les êtres animés à l'état des organes , ou, pour mettre plus de précision dans cette formule, que l'état des organes décide du degré