‹ Des Manifestations Gastriques, Intestinales et Gastro-Intestinales Du PaludismeChapitre 9 sur 25 · MIO · texte numérisé non relu

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la flotte à vapeur, sans qu'aucune mesure soit prise pour prévenir les accidents pouvant être la suite de leur manipulation.

» Je n'hésite pas à affirmer d'abord que les peintures du Pionnier étaient assez vieilles et avaient eu assez largement le temps de sécher pour être à l'abri de tout soupçon; le navire avait, en effet, été peint lors de sa construction, c'est-à-dire en juillet 1885, et depuis cette époque avait toujours séjourné dans la même contrée ; il faut avouer que la céruse et le minium employés eussent été d’une qualité particulière s'ils avaient attendu au mois d'avril 1886 pour laisser dégager des vapeurs saturnines en quantité suffisante pour donner lieu à des phénomènes semblables à ceux que j'ai décrits. Les seules parties qui ont été repeintes dans le courant de la campagne furent la chambre du commandant et la mienne, et ni l’un ni l'autre nous n’avons eu de coliques. Le poste de l'équipage, c’est-à-dire l'endroit où les matelots mangent, dorment et passent la plus grande partie de leur vie, était blanchi tous les samedis à l'eau de chaux ; jamais que je sache, la chaux n’a encore été incriminée dans l'étiologie des coliques saturnines. di

» Restent donc les mastics plombifères usités pour ce qu’on appelle les joints des chaudières, des cylindres et des tiroirs de la machine, des pompes d'alimentation et des tuyaux de prise d'eau et de vapeur. Ces masties plombifères se réduisent à un seul et c’est la céruse qui le rend si dangereux à manier. Ce mastic à lui seul, je l’avoue et j'en ai observé des exemples, produit des effets terribles d'intoxication aux époques où les mécaniciens et chauffeurs refont les joints; mais voyons dans quelles conditions se font habituellement ces travaux: sur les navires du type ordinaire, lés mécaniciens et les chauffeurs pétrissent la céruse et en enduisent les tresses destinées à boucher les vides, dans la chambre de chauffe et dans la chambre de la machine, c’est-à-dire à fond de cale dans l'endroit le moins aéré du navire, dans la partie où l’air est le plus vicié, le plus chaud et le plus humide, du moins au mouillage, car, pendant la marche, quand les feux sont allumés, il existe dans cet endroit un très violent courant d'air; mais malheureusement et forcément c'est Loujours au mouillage que s'effectuent ces travaux, rien que de très naturel, donc, à ce que

l'atmosphère de ces chambres se surcharge de vapeurs toxiques qui pénè-

trent dans l'économie par les voies respiratoires des malheureux placés dans des condilions hygiéniques si déplorables. Heureusement, les choses ne se passaient pas de celte façon à bord du Pionnier ; cette canonnière, destinée à naviguer surtout en rivière, était à fond plat et n’avait pour ainsi dire pas de cale ; tous les logements se trouvaient dans une superstructure établie sur le pont; il en était de même pour les chaudières et la machine qui se trouvaient, cette dernière surtout, absolument en plein air; et encore, les mécaniciens et les chauffeurs, se trouvant trop à l’étroit dans les chambres de la machine et des chaudières, travaillaient la plupart du temps sur le pont, à l’avant du navire, c'est-à-dire dans un endroit continuellement balayé par le vent qui, au mouillage, vient toujours. de l'avant et tient le navire évité. On conçoit que, dans ces conditions, le maniement de la céruse offre infiniment moins de dangers que dans les circonstances ordinaires; et puis, il n’y avait, à bord, que deux catégories de matelots chargés d'exécuter ces travaux : les mécaniciens et les chauffeurs ; il est de toute évidence que si je m'étais trouvé en présence d’une intoxication saturnine, j'aurais observé que les hommes des deux catégories sus-énoncées étaient frappés, sinon d'une facon exclusive, du moins dans une proportion beaucoup plus considérable que ceux des autres spécialités ; c’est ce qui ne s’est pas produit : les mécaniciens et les chauffeurs n’ont pas été épargnés, c'est vrai, mais ils n’ont pas été plus éprouvés que le reste de l'équipage. Enfin, comparons les époques auxquelles se produisaient à bord les épidémies que j'ai décrites avec celles auxquelles on refaisait les joints des chaudières et de la machine ; on l'a vu, c'était habituellement dans la dernière quinzaine du mois que survenaient les cas de coliques qui font l’objet de ce travail; dans les trois ou quatre derniers jours du mois il ne s’en produisait pas de nouveaux et je n'avais à soigner que ceux qui avaient débuté les jours précédents: or, c'était justement pendant les trois ou quatre derniers jours du mois que la machine était démontée, qu'on procédait à son nettoyage, au ramonage des chaudières, etc.…, car c'était toujours à cette époque que nous descendions vers la mer, pour attendre, à l'embouchure du fleuve, le courrier de France qui arrivait du 14° au 6; c'était donc juste au moment où on manipulait la céruse à bord que la

maladie cessait ses ravages pour les recommencer environ quinze jours

après, personne n'ayant travaillé le plomb dans ces quelques jours d’intervalle, Pour voir dans ces coliques une manifestalion du saturnisme, il faudrait donc admettre que, pendant les quelques heures nécessaires à la manipulation de la céruse, les malelots prédisposés, les uns dans un état de santé relativement satisfaisant, les autres malades ou convalescents de fièvre ou de coliques absorbaient, par les voies respiratoires, des quantités certainement très minimes de sels plombiques diluées dans la masse d'air ambiant continuellement renouvelé par la brise ; que ces quantités infiniment petites de sels plombiques ainsi absorbées séjournaient paisiblement dans l'organisme pendant une quinzaine de jours, ne manifestant leur présence par aucun phénomène morbide et qu’enfin, ce laps de temps écoulé, l’agent toxique, sortant de sa torpeur, se décidait à se révéler par la maladie dont j'ai énuméré les symptômes. Gelte théorie ne me semble pas susceptible d'être raisonnablement soutenue ; il n'existe que certaines classes de microbes qui, introduits dans les organismes animaux, y séjour. nent pendant un certain temps pour en sortir plus nombreux et, si je puis m'exprimer ainsi, plus forts, après y avoir puisé de nouveaux éléments de vie et d'action. On ne peut pas faire entrer les particules de plomb dans cette catégorie. Et puis, du reste, les quantités de métal toxique, absorbées dans les circonstances que j'ai dites, étaient par trop infimes pour pouvoir être incriminées avec quelque semblant de raison. S'il en était autrement, combien seraient plus nombreux les cas de colique saturnine qu'il serait donné d'observer dans la pralique médicale et combien seraient plus terribles encore et plus étendus les ravages causés par le plomb! Quel est, en effet, l'individu qui, à une époque quelconque de sa vie, n’a pas été exposé aux émanations de la peinture ou d’une poussière plombique, qui n’a pas pris des aliments ou des boissons ayant séjourné dans des vases dont le vernis, l'étamage ou la soudure auraient bien pu communiquer des substances toxiques ?

» J'ai complété mes recherches par une investigalion minutieuse sur l'emploi des boîtes de conserves vides; mon attention avait été appelée là-dessus par le cas déjà mentionné de ce matelot qui s'était empoisonné en mangeant du poisson qu'il avait fait cuire dans une boite depuis très long-

temps vide et exposée à l'air; mais, je dois le dire, ce fut là un fait isolé et

ilne pouvait en être autrement : en effet, toutes les boîtes qui contenaient des aliments destinés à la ration règlementaire du personnel embarqué étaient, une fois vides, enfermées et conservées dans un local ad hoc, pour être rendues plus tard à la direction des subsistances : le commis aux vivres est toujours disciplinairement et pécuniairement responsable de ces boîtes quant à leur nombre; le commis aux vivres du Pionnier était donc, comme d'ailleurs le sont tous ses collègues, particulièrement intéressé à ce qu'aucune ne se perdit et, dans ce but, prenait bien soin de n’en laisser traîner aucune à portée de la main des matelots. D'un autre côté il y avait à bord d’autres conserves qui n'étaient pas destinées à faire partie de la ration journalière de l'équipage et qui appartenaient les unes au commandant, les autres à la table des maîtres : de celles-là, personne n'était responsable et, au début de la campagne, une fois les boîtes vides, s’en emparait qui voulait : c’est grâce à cette négligence que se produisit le cas d'intoxication dont j'ai déjà parlé; mais, à partir de cette époque, c’est-àdire vers le commencement du mois de mai, des ordres sévères furent donnés aux cuisiniers et domestiques du commandant et des maitres et toutes les boîtes provenant des tables furent jetées à l'eau aussitôt vides. De plus, il fut formellement interdit aux matelots d'employer n'importe quelle boîte ayant renfermé des conserves à faire cuivre quoi que ce fût. Enfin, l'entrée des cuisines fut interdite à tous ceux que leur service n’y appelait pas, c'est-à-dire à tout le monde moins les deux cuisiniers et les deux matelots qui servaient aux tables. IL était facile de s'assurer de la parfaite exécution de ces consignes, les cuisines étant sur le pont et pouvant être surveillées très facilement. Peut-être, à la rigueur, une ou deux fois par hasard, la consigne a pu êlre forcée, mais il eût élé impossible à un nombre de matelots aussi considérable que celui des malades atteints de coliques d'employer, sans qu'on s’en fût aperçu, les boîtes dont l'usage était interdit.

» Mais si mes malades ne puisaient pas à bord le germe de l'affection, ne pouvaient-ils pas aller le chercher ailleurs? L'équipage allait à terre, pendant deux heures, tous les dimanches, par bordées, c'est-à-dire que chaque matelot pouvait descendre à terre une fois tous les quinze jours, et

encore quand il n'était ni puni ni malade et quand le navire se trouvait au

mouillage le dimanche ; réellement, les hommes n’allaient à terre, en promenade, qu'une fois par mois à peine ; quand ils y allaient en service commandé, ils restaient sous la surveillance de leur chef et étaient comme à bord; donc, une fois par mois seulement il leur eût été loisible d’absorber des aliments solides ou liquides autres que ceux de la ration, s'il y avait eu dans les environs, des reslaurants ou d'autres établissements analogues; mais ce moyen d'expliquer la possibilité d'une intoxication saturnine est encore insuffisant, car il n'existait, sur les rives de l'Ogowé, des lacs et des affluents sur lesquels nous voyagions, que quelques factoreries de diverses nationalités dont les habitants ne débitaient ni à boire ni à manger; quant aux naturels de la région, il eût été injuste de les soupconner de faire absorber des aliments ou des liquides lithargirés à l'équipage de la canonnière ; les arts et les sciences sont encore chez eux à l'état le plus primitif et certainement ils ignorent non seulement les propriétés toxiques mais même les usages du plomb. D'ailleurs leur nourriture ordinaire n’est pas faite pour tenter le palais d’un Européen, méme des moins délicats et leur boisson habituelle est l’eau du fleuve. On trouve bien aussi, dans beaucoup de villages noirs, une sorte de liquide intitulé eau-devie, liquide fabriqué par une maison d'Allemagne spécialement pour l’exportation dans les colonies francaises; mais celte eau-de-vie n’a rien de commun avec ce qu'on appelle ordinairement ainsi et n’est absolument pas buvable ; les nègres seuls sont capables d’en absorber; et d’ailleurs nos matelots eussent-ils voulu en boire, ils ne l’auraient pu, les relations entre noirs et blancs étant généralement assez tendues et les premiers ayant trop de difficultés à se procurer leur liquide de prédilection pour en céder aux seconds, même à prix d'argent.

» Ainsi, mes malades ne pouvaient, pas plus à terre qu'à bord, absorber du plomb en quantité suffisante pour s'intoxiquer.

» Je me crois donc en mesure d'affirmer que l'affection que j'ai décrite au début de ce travail n’était pas due à un empoisonnement par le plomb ou ses composés. Je pense l'avoir suffisamment démontré et par les quelques symplômes que j'ai signalés comme ne concordant pas absolument avec ceux assignés par les auteurs aux coliques d’origine saturnine, et surtout

par cette impossibilité de trouver comment, sous quelle forme et par quelle 14 G

voie l'agent toxique se serait introduit dans l'organisme des hommes qui ont été si gravement frappés par la maladie.

» Je vais maintenant essayer de démontrer que je me suis trouvé en présence d’une maladie regardée autrefois comme très fréquente et niée maintenant par un grand nombre d'auteurs, les coliques nerveuses d’origine paludéenne, maladie qui existe réellement, je le crois, mais qui se manifeste très rarement et seulement grâce à un concours exceptionnel de circonstances nosologiques, d'influences climatériques et de prédispositions

morbides particulières.

Les prédispositions morbides se ramenaient à ce qui suit : Les sujets étaient tous Européens. Des vingt nègres sénégalais qui restaient dans l’effectif de l'équipage du Pionnier, aucun... ne fut atteint par la fièvre et les coliques.

Or « l'origine paludéenne et la nature nerveuse de ces coliques ne seraient-elles pas démontrées..…. par ce fait? écrit M. Giberton. A de très rares exceptions près, on le sait, le nègre est réfractaire au paludisme ; du moins le nègre qui habite la côte occidentale et le centre de l'Afrique; cet individu naît, est élevé et vit continuellement dans le milieu infectieux ; ce séjour continu semble être, pour lui, un préservatif, une sorte de vaccination, si je puis m'exprimer ainsi, contre les ravages du poison palustre: toujours est-il que jamais ou presque jamais la fièvre intermittente paludéenne ne sévit sur la race noire. Mais le nègre est-il également réfractaire à l'influence du saturnisme? Rlen n’est moins démontré et très souvent, au contraire, on a vu, soit sur les navires, soit dans les colonies, des nègres empoisonnés par le plomb, Or, durant toute la campagne, pas un des nègres de l'équipage n'a eu d'accès de fièvre et pas un non plus n’a eu de coliques; ne doit-on voir là qu'une simple coïncidence? Je ne le pense pas, et ma conviction est que cette immunité absolue de la portion indigène de l'équipage en face de ses deux affections est due justement à l’origine, à la cause et à la nature de ces dernières, et que ces individus n'ont eu ni fièvre ni coliques parce que cette fièvre et ces coliques étaient les manifestations

d'une intoxication paludéenne à deux degrés différents; car si je m'étais

trouvé en face d’un empoisonnement par le plomb, pourquoi n'en aurais-je pas conslaté les effets aussi bien chez les indigènes que chez les Européens? Comment expliquer, en effet, étant donnés trente blancs et vingt nègres vivant ensemble et dans les mêmes conditions hygiéniques, partageant les mêmes travaux, soumis au même régime, comment expliquer, dis-je, que le saturnisme ait exercé ses ravages exclusivement sur les premiers, en épargnant complètement les autres? N'’est-il pas plus simple d'admettre qu'il n’y a eu là qu'une manifestation plus intense d’une infection palu-

déenne plus profonde, une névralgie intestinale d'origine miasmalique? »...

Ainsi donc par leur race européenne, les sujets étaient éminemment prédisposés à l'infection malarienne sous toutes ses formes.

Ils l’'étaient encore, « par leur jeune âge » variant de 19 à 22 ans, « leur enrôlement récent, la faiblesse de leur constitution, la débilité de leur tempérament », qui les rendaient impropres à leur « destination »; enfin par l'ébranlement déjà profond de leur trop chétive santé.

« Tous ces matelots dès leur arrivée dans la colonie était déjà très fatigués ; et je ne veux pas dire par là qu'ils ressentaient l'effet d’une fatigue passagère comme celle qui est occasionnée par quelques jours de surmenage ou de travail exagéré; pas du tout, j'entends ici par fatigue, un affaiblissement sensible de la santé ordinaire, une perte considérable de forces : ces hommes avaient déjà subi les premières atteintes de l'anémie tropicale. anémie produite par les mauvaises conditions dans lesquelles s’accomplit la traversée de France au Gabon... »

« Navire fort mal aéré, beaucoup trop petit pour le nombre d'hommes qu'il portait, tenant mal la mer et par conséquent fatiguant énormément les passagers par ses mouvements durs et par son roulis et son langage exagérés, traversée accomplie par une chaleur insensée, succédant brusquement à un froid assez vif, jamais tempérée par la moindre brise de mer, mais rendue au contraire plus nocive encore par les vents qui nous apportaient les émanations malsaines des terres que nous côtoyions, tout cela

suffit, dit en résumé l’auteur, à amener un état assez prononcé d'anémie,

—VO8r—

surtout chez des sujets jeunes, habituésà un climat tempéré et même plutôt froid que chaud et n'ayant encore jamais subi ces changements brusques de température si funestes aux marins de profession. »..….

« Voilà donc, poursuit M. Giberton, ces matelots, très jeunes et pour la plupart à leur première campagne lointaine, venant de quitter un pays tempéré relativement sain et arrivant fatigués et anémiés dans la zone torride, dans la contrée peut-être la plus chaude et la plus malsaine de l'Univers entier. Dans quelles conditions hygiéniques et climatériques vont-

ils vivre maintenant? »

C’est d’abord dans la mauvaise saison, bien connue de tous les navigateurs, par sa nocivité due au concours de toutes les conditions éminemment propres au développement du paludisme et de l’anémie, humidité, chaleur, marécages; car, en dépit de tous les règlements, l'équipage du Pionnier arrivait dans la colonie juste au moment où commence cette saison.

C’est ensuite sur le cours de l’Ogowé, de ses affluents et des lacs avec lesquels il communique et que le Pionnier parcourait sans cesse pour les besoins de notre commerce et de nos postes, du commencement au 25 du mois.

« Or, c’est une nappe d’eau étroite, entourée de terres continuellement détrempées par les pluies, couvertes d'une végétation luxuriante. et de marécages sans nombre, et par conséquent source d'une production continue de miasmes délétères » plongée « au milieu d’une atmosphère chaude et humide, beaucoup plus propice encore que l'air sec à l’éclosion, à la multiplication et au transport de ces miasmes.… »

« Aussi ces hommes ajoute l’auteur, étaient fatalement voués au palu-

disme et n’y échappèrent pas ».

En effet, des 32 européens qui composaient avec les 20 nègres Sénégalais l'équipage du Pionnier, tous à l'exception de 2 ou 3 furent atteints de fièvre paludéenne bien caractérisée. Et la preuve que celle-ci était bien due au milieu ambiant :

C'est que, ainsi qu'il résulte d'un tableau et du texte de l'auteur, pendant le mois de janvier et de février, « la plus grande somme de cas de fièvre se produisait, dit-il, entre le 20 et le 30, c'est-à-dire lorsque nous avions séjourné dans les diverses parties du fleuve pendant un certain temps déjà, puisque... nous remontions dans l'intérieur au commencement du mois et nous y séjournions jusqu'aux environs du 20 ou du 95, pour redescendre ensuite à la mer. Dans les premiers jours du mois, au contraire, la fièvre se manifestait d'une facon bien moins désastreuse ; à cette époque, en effet, nous étions sur rade du cap Lopez, assez loin de la côte, dans des conditions hygiéniques moins déplorables, ou bien nous venions d'en partir et les matelots, un peu purifiés, si je puis m’exprimer ainsi, par l'air de la mer, n'étaient pas encore impaludés, comme à la fin du mois, après un séjour prolongé dans l'intérieur. Pendant les mois de mars, avril et mai, la différence est moins tranchée et cela tient, à mon avis, à la cause suivante : Après deux mois et demi de séjour dans un pays aussi insalubre, les hommes étaient tellement imprégnés de miasmes, tellement saturés de microbes (qu'on me passe ces expressions qui, quoiqu’incorrectes, me semblent bien traduire l’état de choses que je veux dépeindre), les hommes, dis-je, étaient tellement intoxiqués que le poison manifestait sa présence aussi bien après la sortie des sujets du milieu infectieux, que pendant le séjour dans ce milieu. Ils étaient bien malades pendant qu'ils vivaient sur les lieux de production du poison, mais encore ils avaient en eux, pour ainsi dire, une réserve de ce poison qui produisait ses effets à des époques plus ou moins éloignées de son emmagasinement dans l'organisme. Aussi, quoique plusieurs matelots aient été épargnés par Le fléau, et quoique l'équipage ne comptât que 32 Européens, ne sera-t-on pas étonné de voir 30, 31, 33 malades frappés par la fièvre; les mêmes hommes ont été

atteints à plusieurs reprises dans le courant du même mois ».

Examinant ensuite un tableau comparatif des cas de fièvre et de coliques, Giberton ajoute :

« Nous sommes tout d'abord frappés par ce fait qu'en même temps que

le nombre des cas de fièvre décroît, la quantité des cas de colique aug-

mente dans des proportions inverses.

EN

» Pourquoi les accès de fièvre sont-ils moins nombreux à partir du mois d'avril? Est-ce parce que les hommes sont mieux acclimatés? Je ne le crois pas ; ce n’est pas dans de telles conditions que se fait l’acclimatement ; bien au contraire, plus ils vont, plus ces hommes, minés par la fièvre, affaiblis et anémiés offrent prise aux atteintes du paludisme. Est-ce parce que le climat devient moins inclément? Parce que la saison sèche succède à l’hivernage? Point : bien au contraire, le mois d'avril fut marqué cette année d'inondations épouvantables, telles, d'après les dires des naturels, qu'on n’en avait pas vu de semblables depuis plus de dix ans; naturellement, ces masses d’eau extraordinaires, en se retirant, laissèrent détrempées de vastes surfaces de terrain, lesquelles, en se desséchant, donnèrent lieu à la production d'une quantié de miasmes bien plus considérable encore que ce qui existait déjà; de plus, les pluies cessèrent à cette époque, la bonne saison ou saison sèche, commencant vers le mois de mai; sous l'influence des premières sécheresses, la production du poison palustre fut beaucoup plus active à cette époque, et; conséquence naturelle, les phénomènes d’intoxicalion auraient dû être beaucoup plus accusés et plus nombreux encore que ceux observés jusque-là; pourquoi donc, au contraire, remarque-t-on une diminution marquée du nombre des accès de fièvre? N’est-il pas logique, alors, en voyant cette disproportion entre l'intensité de la cause productrice et la quantité des effets produits, d'une part, et de l’autre, une nouvelle maladie venir juste à ce moment ajouter ses ravages à ceux de la fièvre, n'est-il pas logique, dis-je, de se croire en présence d’une manifestation nouvelle de la même diathèse, d’un effet nouveau produit par la même

cause, en un mot, d’une autre forme de l’intoxication palustre?

A l'appui de son opinion l’auteur relate les passages bien connus que Segond, Fonssagrives et Dutroulau ont consacrés à l'origine paludéenne de l'affection et ajoute :

« Ge qui se passa pendant le mois de juin ne peut que me confirmer dans cette opinion ;..…, le 22 de ce mois,.…. en effet, le Pionnier fit naufrage dans le Rembo-Mandjii, à la sortie de l'Ogowé; à dater de ce jour, il n'y eut plus

d'exempts de service : chacun fitce qu'il put el travailla, selon ses forces,

LÉ

ne MN

au salut commun ; mais je n'en ai pas moins continué à noter les cas de fièvre et de coliques qu’il me fut encore donné d'observer »; et, ajoute l’auteur conformément à une statistique, « les uns et lesautres furentnombreux. Dans la situation où nous nous trouvions, en effet, il ne pouvait en être autrement : après être restés, pendant six jours, sur la partie du pont qui émergeait encore de l’eau, nous dûmes l'évacuer enfin, la canonnière s’enfoncant lentement dans le sable et disparaissant peu à peu ; réfugiés alors sur un banc de vase molle, il nous fallut vivre sur un parquet improvisé au moyen de planches tirées du navire et de racines de paléluviers qui croissaient cà et là; car à chaque marée l’eau envahissait notre banc et le laissait ensuite à sec en se retirant; il n’était pas possible d'être mieux placés pour ne rien perdre des affreuses émanations qui s'échappaient de cette vase chauffée à chaque marée basse par le soleil des tropiques. En joignant à cela l’affaiblissement produit par une extrême pénurie de vivres, nul ne sera étonné que ce mois de Juin ait été le plus déplorable au point de vue sanitaire, malgré la clémence relative du climat à cette époque de l’année; j'observai 23 cas de fièvre et 15 cas de coliques, dont le plus grand nombre à la fin

du mois, après la perte du bâtiment. Dans de telles conditions hygiéniques,

23 cas de fièvre, ce serait peu s'il fallait considérer la fièvre seule, comme

seule manifestation du paludisme ; il est logiquement impossible d'admettre, après ce que nous venons d'observer pendant les mois précédents, qu’un séjour prolongé dans un foyer paludéen aussi intense n'ait eu comme conséquence que la production d’une vingtaine de cas de fièvre. D'un autre côté, on serait mal venu à incriminer le saturnisme dans la genèse des 15 cas de coliques notés en mêmetemps; les apprêts de notre cuisine étaient des plus

sommaires, et jusqu'à l’arrivée du navire qui nous rapatria, nous dûmes

nous contenter de biscuit trempé dans de l'eau plus où moins saumâtre. Ce

n'était donc pas le plomb qui était le coupable en cette circonstance, et ces coliques, comme celles observées pendant les mois d'avril et de mai furent la manifestation d’un empoisonnement plus grave, d'une intoxication paludéenne plus profonde encore que celle qui produisait les accès de fièvre ; la fièvre était l'effet de l’impaludisme plus où moins accentué : les coliques furent l'effet de la même diathèse, mais enracinée plus profondément et,

pour ainsi dire ancrée dans l’organisme.

ni NUL

» Comme preuve à l'appui, je pourrais eucore citer le cas de ces 10 matelots du Basilic dont j'ai parlé plus haut; cet aviso, euvoyé à notre secours, resta pendant plusieurs jours avec nous sur lieu du sinistre; pendant ces quelques jours, on travailla au sauvetage de tous les objets appartenant au Pionnier, objets qu'on dut aller chercher sous l’eau; naturellement les

matelots du Basilic U'availlèrent à ce sauvetage et passèrent la majeure | partie des jours dans l’eau et dans la vase; dans les cinq ou six jours qui suivirent, dix cas de coliques sèches éclatèrent à bord de l’aviso et jamais, depuis plus de deux ans qu'il était dans la colonie, un seul cas de cette affection n'avait été observé à bord de ce navire qui remontait très rarement

dans les fleuves ».

L'auteur, avec Fonssagrives, considère cette affection comme 3 - À « une névralgie intestinale d’origine miasmatique ».

« D'ailleurs n’y a-t-il pas, dit-il, nombre de névralgies dans l’étiologie desquelles le paludisme tient une très large part? Combien de névralgies faciales ne sont que la conséquence d’un séjour plus ou moins prolongé dans un milieu paludéen ! Quoi d’impossible, alors, à ce que le poison palustre pénétrant plus profondément dans l'organisme et l’imprégnant, pour ainsi dire, plus intimement y produise des ravages également plus profonds et manifeste sa présence par une névralgie plus grave que les autres ?.»

Et plus loin : « D'ailleurs, ce ne serait pas la seule affection nerveuse engendrée par le paludisme : M. Bouru, professeur à l'école de médecine navale de Rochefort, n’a-t-il pas adressé à l'Académie de médecine, au mois d'octobre de l’année dernière, une communication sur certaines maladies des centres nerveux d'origine paludéenne? Dans son travail, M. Bouru conclut que l'infection paludéenne peut déterminer dans les centres nerveux des lésions congeslives ou inflammatoires, lésions justiciables du traitement spécifique de l'infection et pouvant guérir avec elle ou persister et évoluer indépendamment de leur cause infectieuse. Dans le cas qui nous occupe, l'influence du paludisme ne se manifeste pas sur les centres nerveux principaux, le cerveau et la moelle, mais bien sur une sorte de centre secondaire,

le plexus solaire, d'où elle s'irradie, par les fibres qui s'en émanent, jusque

sur les anses intestinales innervées par celles-ci. Du reste, la marche de Ja maladie tend à démontrer que telle en est bien la nature, La douleur intestinale est, en effet, le phénomène essentiel : c'est elle qui entretient la constipation; celle-ci résistera opiniâtrement {ant que celte sensibilité morbide ne sera pas éteinte. Il en est du plan charnu de l'intestin comme de tous les autres muscles : toute fibre douloureuse est perdue pour la contraction régulière; elle reste forcément ou paralysée, ou agitée de mouvements convulsifs, ou bien encore frappée de contracture, Telle est, du reste, l'opinion émise par Fonssagrives dans son Mémoire pour servir à l'histoire de la colique nerveuse des. pays chauds et l’auteur conclut : « Nous croyons » que le résultat ultime de cette névralgie intestinale est de déterminer une » contraction tonique de l'intestin, laquelle, au lieu d'accélérer les fèces, » les retient au contraire fortement emprisonnées. »

» Ainsi seraient expliqués les phénomènes que j'ai énumérés dans la symptomatologie de l'affection : d'abord l'apparition des douleurs avant tout autre symptôme ; puis contraction du sphincter anal et expulsion en jet du liquide des lavements; sensation accusée par beaucoup de malades, de pelotonnement intestinal, mobilité des douleurs abdominales et enfin, forme ovillée des matières constituant la première selle qui suivait loujours et ne précédait jamais la cessation des douleurs. Ge dernier phénomène, plus encore que tout autre, corrobore bien cette opinion que la constipation est une conséquence de la douleur, puisque cette dernière a à peine disparu que l’autre cesse également; ceci semble indiquer clairement que les fibres musculaires n'étant plus douloureuses recommencent à se contracter normalement.

» Tout semble donc démontrer que je me suis trouvé en présence de quelques cas de coliques nerveuses d'origine miasmalique et paludéenne, affection que l’on croyait autrefois très fréquente, alors qu'on lui attribuait les ravages causés par l’intoxicalion saturnine à bord des navires; depuis que les accidents toxiques produits par le plomb sont mieux connus, il est avéré que ces coliques sont, dans l'immense majorité des cas, d'origine plombique; mais quelques auteurs comme Gubler et Rufz de Lavison, pensent qu'il existe dans les régions intertropicales des coliques sèches

avec symptômes nerveux graves « qui paraissent relever uniquement d'in- / 15 G

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