XL INTRODUCTION
« pas tout à fait Tun comme l'autre. Vous m'eussiez « contredit ou blâmé, et je voulais l'éviter, parce « que j'étais décidé, et que, quelque cas que je fasse « de mes amis, il y a des choses qu'on ne doit pas « leur dire, et de ce nombre sont celles qu'ils désap- « prouvent et auxquelles cependant on est déter-
« miné Les mauvais propos ne me feront ja-
« mais d'impression, parce que les mauvais propos « ne viennent jamais que de mauvaises gens. Ma- « dame de Buffon, qui connaît votre ancienne amitié « pour moi et qui vous a lu plus d'une fois, me « charge de vous faire ses compliments et de vous « dire qu'elle aime beaucoup vos lettres. »
Le 23 juin 1753, tandis qu'il était à Montbard, Buffon fut nommé membre de l'Académie française. Le 25 août de cette même année, il y prononça son discours sur le style. « Les ouvrages bien écrits seront t( les seuls qui passeront à la postérité, » y dit-il;.... « les connaissances, les faits, les découvertes s'en-
« lèvent aisément et se transportent Ces choses
« sont hors de l'homme, le style est l'homme même; « le style ne peut donc ni s'enlever, ni se transpor- « 1er, ni s'altérer : s'il est élevé, noble, subUme, Tau- « teur sera également admiré dans tous les temps, c( car il n'y a que la vérité qui soit durable et même « éternelle. »
C'est ainsi qu'en adressant à ses nouveaux con-
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frères ses reniercîments, le grand écrivain, qui se donnait Tapparence de les louer, leur peignait un talent qu'il savait bien ne pouvoir être attribué qu'à lui-même.
De 1753 à 1767 parurent les douze volumes de V Histoire des quadrupèdes. Us contiennent ces ingénieuses et brillantes peintures des animaux, dont r auteur sera également admiré dans tous les temps, qui, lues de tous, instruisirent chacun selon retendue et la portée de son esprit, et apprirent au public, étonné, que le savoir qui s'élève parvient à dépouiller les formes arides. Dans ce long travail, il fut constamment aidé, pour les descriptions anatomiques, par Daubenton.
Les idées de Buffon prenaient, chaque jour, plus d'étendue, et, chaque jour, il voyait reculer les bornes du plan qu'il s'était tracé. Depuis longtemps déjà tous ceux qui avaient des rapports avec lui étaient habilement transformés en instruments utiles à ses vues.
La présence de madame de Buffon à Montbard devint la source de la plus heureuse acquisition en ce genre. Attirée par l'amitié, la compagne spirituelle et instruite de Gueneau de Montbeillard servit de lien à des relations douces et agréables d'abord, et qui
XLii INTRODUCTION.
furent bientôt d'un prix infini par le concours qu'elles apportèrent aux travaux de Buffon.
Le 2 mai 1766, celui-ci écrit à madame de Mont-
beillard, dont le fils vient d'être inoculé « Si je
« n'avais pas d'enfant, je saurais tout ce qui vous in- « téresse sur cela, car j'aurais été à Cbevigny vous en
« demander des nouvelles Je vous félicite de votre
« courage; je plains tendrement vos inquiétudes »
Comment en aurait-il été autrement ? Buffon avait eu d'abord une fille qu'il perdit encore enfant\ Lorsqu'il écrivait à madame de Montbeillard : « Si je n'a- « vais pas d'enfant, » il faisait allusion à son fils, Georges-Marie-Louis, né en 1764.
Des jours tranquilles et doux s'écoulaient alors dans l'intimité de la famille.
« J'ai vu l'article du Mercure^ » écrit-il à l'abbé
Le Blanc* « Ayant lu une seconde fois, car on
c( relit volontiers ce qui flatte, je crus apercevoir « des traits de votre style et d^autres évidents de « votre cœur, et je vois avec grand plaisir que je ne « m'étais pas trompé. Recevez tous les remercîments « que je vous dois. A l'exception de l'éloge qui est « trop fort, cet extrait est très-bien fait, et ce que « vous dites des orateurs anciens fait bien de l'hon- « neur à la philosophie.... Ma femme, qui vous fait
* Octobre 1759.
^ Moiilbard, 22 septembre 1765.
DE BUFFON. xliii
« bien des amitiés, a relu l'article dès qu'elle a su « qu'il était de vous ; elle Ta trouvé encore mieux
« qu à la première lecture Ce que vous m'avez
« marqué de M. de la Bourdonné m'a fait grand « plaisir, cai' je fais plus de cas de son jugement que ce de celui de tous les philosophes dont vous me parce lez, fussent-ils même de bonne foi. C'est un homme c( de beaucoup d'esprit et de sens, et qui de plus a « sur eux l'avantage de connaître le monde et de le a bien juger. Faites-lui nos compliments, je vous a supplie »
Précédemment à cette lettre, Buffon, qui, sur ce point, était en possession d'un fonds inépuisable de consolations, avait écrit à Le Blanc *, toujours malencontreux dans ses prétentions : « J'ai été aussi « surpris qu'indigné de cette élection de l'Académie « française, que vous m'avez apprise; vous avez raice son, c'est plus contre Duclos, contre Voltaire, et c< contre d'autres que l'on agit que contre vous et c< contre les autres aspirants. C'est le temps du règne ce des médiocres; mais, quoiqu'ils soient en grand a nombre, et que ce nombre augmente chaque jour ce par le succès de leurs cabales, il faut espérer qu'ils a ne réussiront pas toujours, et je sais bon gré à Sau- « rin • d'avoir vu tranquillement la plate 4)référence
< Montbard, le 23 mars 1761.
^ Saurin (Bernard-Joseph), né. à Paris en 1706; nommé membre
3ti.iv INTRODUCTION.
« qu'ils ont donnée à l'abbé Trublet. Je voudrais, « mon cher ami, que vous eussiez un peu de cette « tranquillité ; les choses changeront de face, et peut- « être à l'heure que nous y penserons le moins. « Donnez-moi des nouvelles de la seconde élection ; « car, quelque dégoûté que je sois de l'Académie, j'y « prendrai toujours intérêt à cause de vous..... »
La santé de madame de Buffon s'affaiblissait de jour en jour. En 1767, Gueneau reçoit ce billet : « Quoique notre pauvre petite malade soit mieux,
« venez la voir, mon cher monsieur je suis sûr
« du plaisir que vous lui ferez. Je ne vous parle pas « du mien : j'aurais besoin de vous voir tous les « jours pour être parfaitement heureux. »
A quelque temps de là, indispensablement obligé de s'absenter, Buffon adresse encore à Montbeillard deux billets qui nous ont conservé la trace d'une confiance sans bornes : « Le service, mon cher mon- « sieur, que vous et madame de Montbeillard voulez « nous rendre est si grand, que je n'ose vous y en- « gager un peu et ne puis vous en remercier assez. « Je suis sûr que notre pauvre malade en sera com- « blée; elle n'aime personne autant que sa bonne « amie : elle me l'a dit mille fois »
Et, dans le billet suivant : «C'est le service le plus
de l'Âcadcmie française en 1761; mort en 1781. Auteur de Spartaeus, etc.
DEBUFFON. xlv
c( touchant et le plus essentiel que vous puissiez me
«rendre que de recevoir, dans mon absence,
« notre pauvre malade pendant douze ou quinze
«jours Ce sera un surcroit de reconnaissance.
« Vous en multipliez chez moi les motifs à chaque a instant. x>
Quelques mois plus tard, la pauvre malade succombait *.
Gueneau s'était attaché à BufTon; il s'occupait de sciences; il était écrivain, homme de goût et ami : comment aurait-il refusé sa plume ? Longtemps il se défendit, comme d'une témérité, de placer des pages écrites par lui à côté de celles de Buffon. Celui-ci sut vaincre sa résistance. Mais à cette collaboration, d'abord voilée, il serait difficile d'assigner une date précise.
Toujours dominé par la vue d'ensemble, par le désir de remplir le cadre quMl s'était tracé, BuflTon trouvait en lui-même une activité infatigable. Montbeillard, moins enthousiaste, moins énergique, moins constant, et d'ailleurs d'une santé déUcate, était, dès 1769, en quête d'un adjoint laborieux. Le 17 mai, Buffon lui écrit : « Faites-moi part de la réponse du « cher abbé. Je me tiens toujours prêt pour lundi, à « moins qu'il ne veuille autrement. »
Cet abbé se présente, c'est Bexon; il n'a que vingt
* Au commencement de 1769.
xin INTRODUCTION.
et un ans, mais il possède au suprâme degré cette qualité d'être laborieux. Longtemps il devra travailler avant que ses écrits prennent place à côté de ceux du maître. Ses premiers articles ne parurent quen 1777.
BufTon eut Fart de découvrir, dans chacun de ses collaborateurs, ce qu'il était susceptible de donner, et de lui faire produire tout ce qu'il pouvait donner. A ses encouragements, chacun d'eux eût pu répondre, comme l'abbé de Saint-Pierre à madame Geoffrin : « Je ne suis qu'un instrument dont vous « avez bien joué. » Il se sert du savoir anatomique de Daubenton, mais il n'attend de lui que des descriptions; il ménage Montbeillard, il l'estime, il l'aime, il compte sur son goût, sur sa délicatesse, lui demande des avis, et se réserve le droit de lui en donner.
c( Je suis très-tlatté, mon bon ami, » lui écrit-il*,
(c que vous ayez adopté mes corrections Vous
a verrez peut-être avec regret que j'ai sabré de « longues tirades : mais il n'y a pas une suppression « ou une correction dont je ne puisse vous donner
« la raison; et, si j'étais auprès de vous, je crois
(( que vous seriez de mon avis Enfin j'ai traité
« vos feuilles comme les miennes »
Bexon est celui de ses collaborateurs sur lequel
* Montbard, 5 octobre 1775.
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Buffon a le plus agi; il le forme, le soutient, lanime; et Ton ne peut trop regretter la mort prématurée de cet élève.
Dans les lettres qu'adresse à chacun de ces patients travailleurs le vigoureux chef de cette noble association perce sans cesse, et presque à son insu, Tardeur qui le domine. Ce qui pénètre de respect, c'est qu'il se demande bien plus encore à lui-même.
Au superflu, chose fort nécessaire à qui veut penser librement) Buffon avait largement pourvu avant d'entreprendre ses prodigieux travaux. Montbard, sa ville natale, était dominé par les ruines pittoresques d'un château fort. Ces ruines, placées en amphithéâtre, planaient sur les plus magnifiques points de vue. Buffon acquit de la province ce château, ancienne résidence des ducs de Bourgogne; il se fit lui-même son architecte, car il aimait à faire travailler, à gouverner des ouvriers; il abattit une grande partie des vieilles constructions, et parvint à faire d'un rocher aride le lieu le plus propice à ses études.
Tout avait été combiné pour les rendre faciles, et chaque partie de l'ensemble avait un emploi déterminé. Des laboratoires avaient été établis pour les expériences; des parcs recevaient les paisibles habitants des forêts, dont les mœurs devaient être étudiées; des fosses renfermaient des lions, des
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ours : « On n'acquiert aucune connaissance trans- « missible qu'en voyant par soi-même, » disait Buffon.
Ayant ouï parler d'un malheureux qui, pendant quinze ans, avait été abandonné dans les déserts de FAmérique, il le fit venir, le questionna, l'observa longtemps, et esquissa sa peinture de la nature brute : « Je me suis imposé, disait-il, de ne peindre « que ce que je pensais ou que je sentais, et non « ce que les autres avaient pensé ou senti. »
De ses jardins, disposés en terrasses superposées et garnies d'arbres, de fleurs et de volières, se découvraient, sous mille aspects, les riches horizons de la Brenne : c'est là que, fidèle au rendez-vous donné à l'étude, Buffon arrivait chaque matin. Dès cinq heures, il sortait d'un appartement qui avait issue sur la première terrasse, et se dirigeait vers un escalier fermé par une grille, la franchissait, la refermait soigneusement derrière lui, gravissait l'escaher, et, parvenu au point le plus élevé, suivait une longue allée de marronniers, au bout de laquelle il pénétrait dans un pavillon.
Perdu dans la verdure et assis sur le rocher, ce pavillon, élevé de quarante pieds au-dessus de la première terrasse, se trouvait, par là, rendu inaccessible. Il n'était éclairé que par trois petites fenêtres, placées au couchant et garnies de vitres étroites. Une porte double, à deux battants, y donnait entrée dans
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une pièce boisée de chêne, carrelée et meublée avec une simplicité extrême. Cet abri, presque aérien, qui empruntait tout son charme de son isolement, isolement tel qu'il détachait en quelque sorte du matériel de l'existence, a été le cabinet de travail tant aimé de Buiïbn, « où, disait-il, il avait passé des heures déli- « cieuses. » C'est là qu'il méditait.
A quelque distance, et dans une direction ménagée de manière à n'offrir à la vue que la plus belle nature, mais sous un autre toit, les manuscrits*étaient déposés : là se tenait le secrétaire dans une muette attente, car rien ne devait troubler le travail de la composition. Pendant ce travail, Buffon parcourait lentement l'espace. Sous une voûte d'azur, en face des splendides richesses de la campagne, rien n'amoindrissait ses images; il peignait, il sentait cet homme : « dont l'attitude est celle du commande- « ment, dont la tête regarde le ciel et présente une « face auguste sur laquelle est imprimé le carac- « tère de sa dignité...., dont le port majestueux, la « démarche ferme et hardie annoncent la noblesse et « le rang* »
Souvent le travail d'une phrase occupait une matinée entière; vingt fois elle était remaniée : « Je « m*imposais pour règle de m'arrêter à l'expression « la plus noble, » a-t-il dit.
* Histoire naturelle de l'homme.